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vendredi 12 février 2016

Le ciel étoilé et la loi morale

Deux choses me remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération, toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi.

[…] Le premier spectacle, d'une multitude innombrable de mondes, anéantit pour ainsi dire mon importance, en tant que je suis une créature animale qui doit rendre la matière dont elle est formée à la planète (à un simple point dans l'Univers), après avoir été pendant un court espace de temps (on ne sait comment) douée de la force vitale. Le second, au contraire, élève infiniment ma valeur, comme celle d'une intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me manifeste une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible.

Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pratique.



Gael Trijasson - Dormir sous la Voie Lactée





      Passage canonique de la Critique de la Raison Pratique. Il faut, pour comprendre ce texte, se rappeler qu'Emmanuel Kant n'était pas seulement le célèbre philosophe des Lumières, auteurs des trois Critiques, mais aussi un astronome, à qui on doit le concept d'univers-îles, des amas d'étoiles en-dehors de la Voie Lactée, ce qu'aujourd'hui on appelle des « galaxies ». Mais cette remarque biographique, si elle explique la fascination de Kant pour le ciel étoilé, n'explique pas l'intégralité, car Kant ne juxtapose pas ici deux de ses passions, deux de ses hobbies, mais il oppose bien ici deux infinis qui placent l'être humain dans une situation existentielle contradictoire.

      Le ciel étoilé est la trace d'une multitude de mondes situés à des distances prodigieuses du nôtre. Proxima du Centaure qui est l'étoile la plus proche de notre système solaire se situe à 3 années-lumières. Avec nos moyens de transport les plus rapides dont l'humanité dispose à l'heure, il faudrait plus de trois mille pour rejoindre cette étoile. Atteindre le centre de la Voie Lactée prend à un photon une centaine d'années-lumières. Il y a cent à deux cent milliards d'étoile dans notre galaxie et cent à deux cent milliards de galaxies dans l'univers qui s'étend sur plus de 15 milliards d'années-lumière. Autant dire que nous ne sommes qu'une portion infime de matière dans ce très vaste monde !

     Face à des distances aussi gigantesques, nous ne sommes qu'un point insignifiant, traversé d'une étincelle de vie sans qu'on sache vraiment la raison de cette vie. Notre existence ne compte pour rien si on veut bien la comparer aux dimensions colossales de l'univers et du temps. Néanmoins, quelque chose sauve la valeur de l'Homme et lui donne une dignité incomparable : c'est la liberté de sa conscience. Cette liberté lui permet d'échapper au strict déterminisme de la causalité physique, chimique ou encore biologique qui règne dans la Nature. Notre liberté nous permet de nous arracher à nos conditionnements et de développer des choix éthiques et moraux. Grâce à la liberté, nous pouvons nous donner ce que Kant appelle une loi morale. Et cette loi morale nous donne une valeur infinie en ce que ce qu'elle nous permet de nous sortir des chaînes des causes à effet que la Nature nous imposerait sinon. L'Homme peut donc transcender la condition existentielle grâce à la loi morale.

   Première remarque : Kant est un penseur qui établit intrinsèquement une différence de nature entre l'homme et l'animal. L'animal appartient tout entier au règne de la Nature tandis que l'homme est selon Kant à la suite de Jean-Jacques Rousseau doué de liberté, ce qui lui permet de « manifester une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible ». On peut, et c'est mon cas, ne pas s'inscrire dans cette conception philosophique de la relation homme-animale et ne voir qu'une différence de degré entre les deux. Hommes et animaux ne sont pas pourvus de capacité foncièrement différentes : simplement, les êtres humains manifestent une intelligence plus développée et plus aiguë que les animaux de la même façon que le guépard jouit d'une capacité accrue à courir avec une grande vitesse, qu'une chauve-souris est capable de se repérer dans un espace complètement obscur grâce son sonar ou qu'un faucon bénéficie d'une vue incroyablement plus perçante que la nôtre. Pareillement,les hommes manifestent une liberté plus grande que les animaux de s'arracher à la Nature, mais cette capacité se retrouve au moins en germe chez les animaux qui sont aussi doués de conscience.

   Seconde remarque : Kant instaure une dualité irréconciliable entre l'étendue infinie de la Nature et l'élévation infinie de la conscience humaine. Au fond, la séparation est appelée à être toujours plus profonde. On peut voir l'incroyable évolution tentaculaire la civilisation des hommes comme l'entreprise d'échapper au règne de la Nature et de la dominer complètement avec toutes les conséquences douteuses que cet affrontement homme-Nature a pu produire : crise écologique, destruction des écosystèmes, réchauffement climatique...

On peut se demander si cette dualité entre la Nature d'une part et la liberté qui agit au sein de la conscience humaine est si fondée que cela. Dans l'école idéaliste Cittamātra du bouddhisme, le monde matériel n'est qu'une émanation de la conscience base-de-tout. La dualité entre le sujet pensant et le monde perçu par les sens n'est qu'une illusion produite par la conscience émotionnelle qui interprète le monde selon sa croyance dualiste et les émotions perturbatrices qui la conditionnent. La liberté consiste justement alors à se libérer de ces conditionnements et de ces schémas dualistes. Au fond, cette liberté agit dans tous les êtres doués de conscience. Mais c'est quand on prend une forme humaine qu'on dispose des meilleurs moyens intellectuels et spirituels pour faire fructifier cette liberté qui gît au plus profond de la nature de l'esprit. En mettant en œuvre la conduite éthique, la concentration méditative et la sagesse qui comprend le monde tel qu'il est vraiment, on peut dépasser la dualité entre le sujet pensant et le monde naturel. En élevant vers des états supérieurs, on peut faire l'expérience des mondes divins sans forme. La première sphère est la sphère de l'espace infini ; la seconde sphère est la sphère de la conscience infinie. Il faut encore aller au-delà de ces états pour aller à la racine de cette dualité.


     Personnellement, je trouve donc cette formule de Kant très intéressante, en ce sens qu'elle pointe du doigt deux étonnements philosophiques : la voûte céleste au-dessus de ma tête et la conscience morale en moi qui me pousse à faire le bien. Mais j'hésiterai à en accepter l'esprit dualiste : la dualité homme/animal d'une part, il est fort possible que la liberté soit au moins en germe, si pas en acte dans la part animale de nous-mêmes, et la dualité sujet/Nature. L'étonnement est le moteur tant des avancées scientifiques que des progrès philosophiques. Voilà pourquoi il me semble tellement important de pouvoir revenir à cette capacité d'émerveillement et d'interrogation face au mystère de l'existence. 



Voie Lactée au-dessus du Mont Fuji, Japon





    Les penseurs romantiques, et notamment Schiller, ont tenté de réconcilier l'homme et la Nature après la critique kantienne. J'avais évoqué ce sujet dans cet article : 
http://lerefletdelalune.blogspot.be/2015/01/penser-lhomme-et-lanimal-au-sein-de-la_23.html


Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.



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