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mercredi 3 février 2016

Le bonheur et les autres



    Dans le milieu du développement personnel et de la spiritualité, on n'entend souvent que le bonheur est en nous, et nulle part ailleurs, et que ce bonheur ne dépend pas des situations heureuses (comme la richesse, la réussite, la réputation, la chance, la santé) ou de telles ou telles personnes (la famille, les personnes aimées, les amis, les collègues...). Il faut chercher ce bonheur en soi-même, au plus profond de son être et savoir rester équanime face aux aléas heureux ou malheureux de la vie. Ce n'est pas faux, cela recèle même une part fondamentale de vérité : je défends personnellement l'idée que le bonheur véritable est d'abord le fruit d'un travail spirituel et philosophique sur soi-même. Néanmoins affirmer que le bonheur ne dépend pas du tout des autres me laisse sceptique. Il me semble que la problématique est plus complexe que cela.


   Selon le Bouddha naît de la pratique du Dharma, notamment en ayant une conduite éthique juste et noble, en s'adonnant à la méditation et en pénétrant les absorptions méditatives, enfin en gagnant toujours plus en sagesse, que ce soit par l'étude, la réflexion personnelle ou par l'intuition de la vision pénétrante qui perçoit le réel tel qu'il est vraiment. C'est évidemment une démarche personnelle qui dépend principalement de nous. Néanmoins, nous sommes pas le ou la seul(e) à pratiquer le Dharma : il y a toutes sortes de gens dans le monde qui le pratiquent, et il a fallu que ce Dharma nous soit enseigné d'une façon ou d'une autre, que l'on ait reçu les enseignements d'un maître spirituel, que des amis spirituels nous aient montré la Voie ou que l'on se soit renseigné à travers des livres, des ouvrages divers ou les sites internet. Il faut donc que d'autres êtres aient manifesté suffisamment de persévérance dans le Dharma ainsi que de compassion pour répandre le message du Bouddha à travers le monde, que ce soit par leur parole de sagesse ou par leur exemple de vie. Donc, même si la pratique du Dharma est une démarche individuelle, elle implique nécessairement toutes sortes d'autre dont on peut ne pas avoir conscience, mais qui sont nécessaires pour que l'on ait découvert le Dharma et qu'on ait progressé dans la Voie.


Peter Kellberg



    Et même si le détachement et l'équanimité qui naissent dans la méditation nous permettent de ne pas être affecté et de mettre à distance les événements négatifs, il serait vain à mon sens de croire que l'on peut s'affranchir complètement des conditions de vie et de nos relations aux autres. On peut relativiser les événements pénibles ou le situations difficiles à mesure de notre puissance spirituelle, mais on ne reste jamais complètement insensible à ce qui nous arrive. On a aussi besoin des autres pour être heureux : nous sommes pas une forteresse imprenable, complètement indépendante des êtres qui nous entourent. Un épisode intéressant de la vie de Siddhartha Gautama illustre cela : avant d'être le plein Éveil d'un Bouddha parfaitement accompli, Siddhartha s'adonnait à des pratiques ascétiques extrêmes qui comprenaient des mortifications, des privations radicales de nourriture et des exercices de rétention du souffle. Aucune épreuve n'est trop dure pour lui, aucune privation ne pouvait atteindre sa détermination. Mais après six ans d'une telle ascèse, Siddhartha comprit que c'était là une impasse. Un jour, une jeune fille vint lui apporter un bol de lait alors qu'il était au bord de l'épuisement total et il l'accepta. Cela lui rendit des forces et lui permit de découvrir une voie plus mesurée entre les extrêmes des plaisirs et les extrêmes des mortifications qu'il appela la Voie du Milieu. D'ordinaire, les commentateurs et les érudits expliquent que le fait que Siddhartha ait accepté le bol de lait de la jeune fille marque son abandon de l'extrême des mortifications et l'entrée dans la Voie du Milieu. Cela est vrai, mais il faut ajouter quelque chose : cet événement marque aussi chez Siddhartha la compréhension intime que nous sommes tous interdépendants. Même un ascète qui a vaincu tous ses désirs concernant le corps a encore besoin de la générosité d'une jeune fille pour progresser dans le Dharma.

      Donc même si un Sage qui a renoncé à tout a encore besoin des autres, que n'en est-il pas de nous qui sommes très loin d'avoir atteint un tel renoncement, nous qui vivons dans le confort du monde moderne ? Qu'il s'agisse de notre nourriture, de nos vêtements, de notre voiture, de nos objets technologique, tout cela a été produit par des autres. Par ailleurs, la relation que l'on entretient avec les autres est aussi déterminante dans la formation de notre état psychologique. C'est pourquoi les quatre qualités incommensurables sont aussi importantes à développer dans notre pratique du Dharma : amour incommensurable, compassion incommensurable, joie incommensurable et équanimité incommensurable. Il faut s'appliquer encore et encore à ces qualités parce que tous les êtres recherchent le bonheur et les causes du bonheur de la même façon qu'ils fuient le malheur et les causes du malheur. En cela, nous sommes tous semblables. La spiritualité ne peut donc pas être seulement une recherche d'indépendance. Dès que nous en avons l'occasion, il faut répandre l'amour, la compassion, la joie et l'équanimité tout autour de nous.

    On répand l'amour bienveillant dès lors que nous souhaitons le bonheur aux autres, peu importe que nous les connaissions ou pas, que nous les apprécions ou pas. Il faut souhaiter ardemment le bonheur ainsi que les causes du bonheur sans lesquelles aucun bonheur n'est durable. On peut le faire dans une gare en faveur de tous ceux qui y passent, dans un bus pour le conducteur et les passagers, dans un forêt pour tous les promeneurs et les animaux qui y vivent. A tout moment de la journée, on peut cultiver cet amour bienveillant à l'égard de tout le monde. En fait, il n'y a même pas besoin de démonstration d'amour ; une pensée ou un souhait suffit. Pas besoin de faire des câlins et d'embrasser à tous les gens qui passent dans la rue ! Mais un réel sentiment de bienveillance qui prend peu à peu de la force.

    On répand la compassion quand on est animé par le souhait de libérer les êtres des affres de la souffrance et de la douleur. Il n'est peut-être pas possible de venir en aide à tout le monde, mais on peut aspirer à ce que tous les êtres sensibles soient soulagés de toutes les souffrances, que ces souffrances soient visibles ou qu'elles nous soient cachées. On répand la joie quand on se réjouit du bonheur et des qualités que les autres manifestent dans leur existence. La joie est l'idée aussi de se réjouir de ce que les êtres sensibles peuvent s'éveiller et se libérer de ces souffrances. On répand enfin l'équanimité quand on considère avec égalité les personnes plaisantes que l'on apprécie et les personnes déplaisantes que l'on déteste et que l'on reste en paix que l'on vive une situation agréable ou une situation pénible.

     On construit ensemble le bonheur de tous et de chacun, et l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité sont des éléments essentiels dans la fabrication de ce bonheur. En Inde, on appelait ces quatre qualités incommensurables « demeure de Brâhma » car le monde de Brahma était entièrement construit d'amour, de compassion, de joie et d'équanimité comme le nôtre est fait de pierre, de terre, d'eau et d'air. C'est parce que ceux-ci manquent cruellement qu'il y a autant de misères, de conflits, d'affrontements en ce monde. Et pour bâtir un monde meilleur où les gens puissent être heureux, il faudra aussi tout un engagement envers les autres, un engagement à améliorer les choses. Cet engagement peut prendre toutes sortes de formes, d'implications qu'elles soient sociales ou politiques, mais elles doivent être motivées par le souci de l'autre, par l'aspiration d'apporter le bien-être et de libérer de la souffrance. En fait, se consacrer aux autres, être plus ouvert aux autres est pour moi une dimension du bonheur. Le bonheur n'est jamais réel s'il est clos sur lui-même. C'est quand on a envie de donner, de partager, de s'ouvrir à l'autre, de se soucier de lui qu'on se prédispose à être heureux.


   Le bonheur, je le répète, n'est jamais une complète indifférence à autrui. Ce n'est pas non plus une indépendance totale que l'on gagnerait par rapport aux événements et à nos relations envers autrui. La spiritualité nous aide à nous détacher des contingences de la vie : on n'a pas tous les jours la chance d'être aimé, d'être apprécié, d'être populaire, d'être riche, d'être en bonne santé, d'être dans la réussite et la gloire. Face à cela, la méditation nous aide à nous détacher et à nous libérer, mais pas en nous coupant des autres. Il s'agit bien d'allier une bienveillance fondamentale avec ce détachement. Quand on subit toutes les formes pénibles du désamour, que ce soit les insultes, les attitudes malveillantes, les paroles malveillantes, il faut d'autant plus répandre l'amour bienveillant. Il n'y a pas que nous que nous qui manquons d'amour. Si l'on fait face à des difficultés financières ou matérielles, il faut s'ouvrir à la générosité. On n'a peut-être pas grand-chose à donner certes, puisqu'on est fauché. Mais on peut toujours aider les autres, les soutenir, les réconforter, être là quand le besoin de notre aide se fait sentir. Il m'arrive souvent de me sentir malheureux pour toutes sortes de raisons, qu'elles soient affectives, amoureuses, liées au travail ou à des difficultés financières. Mais dans ces cas-là, au lieu de me morfondre et d'éprouver du ressentiment, je me replonge dans la méditation, je me détache des sensations déplaisantes qui l'affectent, mais surtout je fais jaillir en moi et dans ma vision du monde les quatre qualités incommensurables : amour bienveillant, compassion, joie et équanimité. Après des années où j'ai habitué mon corps et mon esprit à la méditation, je retrouve très vite un potentiel de lumière et de bonheur. Je m'en étonne encore : la vitesse à laquelle la conscience peut remonter la pente et dépasser l'abattement grâce à l'étrange alchimie du détachement et du souci de l'autre.  

















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