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vendredi 19 février 2016

N'entre pas docilement dans cette douce nuit




N’entre pas docilement dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.
Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas docilement dans cette bonne nuit.
Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en une verte baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.
Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas docilement dans cette bonne nuit.
Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.
Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas docilement dans cette bonne nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.
Dylan Thomas, « Vision et Prière et autres poèmes ».



    Voici certainement le poème le plus célèbre de Dylan Thomas qu'il a écrit au moment du décès de son père. Je trouve que la traduction ne rend pas toute la puissance du poème en anglais. « Gentle » pose un problème évident de traduction. On peut opter pour « docilement » ou « sans violence ». Mais aucun terme ne rend le rythme de la phrase. Et le vers « Rage, rage against the dying of the light » tombe un peu à plat si on la traduit littéralement.



Do not go gentle into that good night

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.


Dylan Thomas, 1951.






    Je ne peux pas m'empêcher d'être fasciné depuis longtemps par ce poème. La première fois que je l'ai entendu, c'est quand John Cale, ex-Velvet Underground, l'a mis en chanson. Plus récemment, le poème revient en boucle dans le film « Interstellar » réalisé par Christopher Nolan en 2014. Ce poème me touche alors même qu'il va à l'encontre d'une intuition philosophique du bouddhisme. Le Bouddha enseigne l'acceptation philosophique de la mort. Il faut méditer encore et encore sur l'impermanence de toutes choses et de ce corps si fragile qui finira tôt ou tard par rendre l'âme. Mais cette méditation s'exerce de telle façon que ce qui peut apparaître comme effrayant, inquiétant ou repoussant devient au final quelque chose avec laquelle on est en paix, dans un état de sérénité. La mort perd son masque hideux pour devenir quelque chose de tout à fait naturel, dans l'ordre des choses, le point final de notre existence que l'on accepte pleinement de la même façon qu'on accepte de refermer le livre quand on a achevé de lire le roman.


      Alors pourquoi s'enrager contre la mort de la lumière ? On pourrait même discuter sur le fait que la mort corresponde à l'agonie de la lumière. Un Bouddha verrait probablement dans la mort, non la mort de la clarté, mais au contraire une clarté intense qui s'ouvre sur un champ infini. Mais toujours est-il que, pour nous, simples mortels, la mort correspond à un trou de nuit obscure dans lequel on ne peut que faire des suppositions pour savoir ce qu'il y a après ce trou, s'il y a un « après » bien entendu ! Au fond, l'attitude de s'enrager contre cette mort de la lumière est peut-être le réflexe spirituel de ne pas laisser cette question en suspens, comme si les hommes n'avaient pas de prise sur elle. Dylan Thomas ne nie pas que la mort soit une « bonne nuit » et que les sages l'acceptent comme un phénomène qui a sa place dans l'ordre du monde ; mais pour autant, notre humanité exige de s'insurger contre cette dissolution de toutes choses, cette perte des êtres chers, alors même que nous sentons quelque chose d'éternel au plus profond de nous-mêmes. Et il faut s'enrager pour ne pas perdre cette petite lueur qui éclaire dans de brefs et soudains moments la conscience de ce qui transcende nos existences.







Voir l'interprétation de "Do not go gentle into that good night" par John Cale à Bruxelles en 1992 :








Et le poème récité par les acteurs du film "Interstellar": 







Le poème déclamé par le poète lui-même : 










Autres citations sur l'impermanence et la mort :
 - l'oubli de la mort (I, 6)
Méditer longuement l'impermanence




Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.



Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.


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