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jeudi 4 août 2016

La vertu du véganisme






    Hier, un ami m'a demandé ce que je pensais des mouvances « d'abolition du véganisme ». Qu'est-ce que c'est ? Non, ce ne sont pas des défenseurs du lobby de la viande qui voient dans les véganes les incarnations de Satan ! Ce sont en fait des défenseurs de la cause animale qui pensent qu'il faut avant tout une action politique globale pour abolir la viande et l'exploitation, et que l'action individuelle de devenir végane est inutile, voire contre-productive pour la libération animale globale. C'est un mouvement assez marginal au sein de la cause animale (et qui mériterait selon moi de le rester). Mais ils ont au moins le mérite de faire réfléchir sur la meilleure manière de coordonner l'action individuelle et l'action globale dans le cadre de la libération animale.


        Quels sont donc les arguments de ces « abolitionnistes du véganisme » ? Selon le blog « Abolition du véganisme », il y a deux manières de promouvoir un combat en faveur des animaux : 1°) exiger la justice, 2°) faire appel à la vertu. Si on exige la justice, on demande par exemple l'abolition des abattoirs, on demande des lois en faveur des animaux et qui interdisent toute forme d'exploitation animale. Dans le cas de l'appel à la vertu, on demande aux individus : « Go vegan ! Devenez véganes, les amis ! ». On fait à la conscience morale de tout un chacun et on demande de changer ces comportements individuels : notamment, on encourage à changer son mode de consommation, ne pas acheter de viande, de poisson ou de produits animaux, ne plus s'habiller avec du cuir ou de la laine, ne pas acheter un ticket pour un spectacle de cirque où il y aurait des animaux, etc...

         Les abolitionnistes du véganisme prônent que seule la première méthode d'exigence de justice est efficace dans le combat pour la libération animale. L'appel à la vertu ne peut au contraire que nous égarer. Pour eux, cela ne sert à rien de devenir végane si juste un infime minorité de la population devient végane. Cela aura pour effet de donner bonne conscience aux véganes sans que cela change quoi que ce soit aux méfaits que les hommes font subir aux animaux sur cette Terre. Et il vrai que si la consommation de viande baisse en Europe, au niveau mondial, la consommation de viande est en hausse, du fait notamment de la demande chinoise.

       Cet appel à la vertu se décline selon plusieurs modes. Deux figures incarnent ces tendance : d'un côté, Tobias Leenaert, ancien président de l'association végétarienne belge EVA qui a lancé à Gand la campagne « Donderdag Veggiedag » (Jeudi Veggie) qui incite à végétaliser progressivement son alimentation (avec le projet caché de faire basculer les gens dans le véganisme) ; de l'autre, Gary Francione qui prône qu'il faut tout de suite se convertir au véganisme. Pour Francione, le « GO VEGAN » est une sorte de mantra, un leitmotiv que l'on retrouve dans chacun de ses textes. Je ne reviens pas sur le débat entre ces deux-là qui se détestent cordialement. (Je me mets des liens concernant mes articles précédents qui traitent des positions de Leenaert et Francione en bas de ce texte). Toujours est-il que face aux « abolitionnistes du véganisme », ils se retrouvent tous les deux réunis sous la même bannière de « l'éthique de la vertu ».

       Dans cette éthique de la vertu, le végane considère qu'il fait ce qui est le mieux pour les animaux. Son mode d'alimentation et de consommation ne cause pas d'exploitation pour les animaux. Si ce végane est orgueilleux, il se considérera comme meilleur que les non-véganes. S'il est humble, il se dira qu'il y a encore beaucoup de travail pour améliorer la condition animale. Mais dans les deux cas, on ne remet en question que des individus, et pas un système.

      Les « abolitionnistes du véganisme » prennent ainsi l'exemple de la solidarité imposée par les lois sociales au XIXème et XXème siècles : « Pour les tenants de l’exigence de justice, les principales causes évitables des maux sont des défauts dans les structures sociales (typiquement, les lois). Pour y remédier, il faut donc changer la loi, créer, modifier ou démanteler telle ou telle institution, mettre en place des incitations (financières ou autres) pour modifier le comportement des gens (la taxe carbone, par exemple). Pour les tenants de l’appel à la vertu, les principales causes évitables des maux sont les défaillances des agents moraux. Un manque de compassion, un excès de cupidité, des passions trop violentes, un manque d’éducation morale ; bref, le vice. Pour y porter remède, il faut donc s’adresser aux individus, leur faire la morale, stimuler leur compassion (par des reportages poignants, par exemple), les aider à calmer leurs passions violentes (par la prière, la méditation, ou la lecture d’un énième livre sur les sagesses antiques), les informer ; bref, stimuler leur vertu.

     Les tenants de l’exigence de justice ne nient pas l’importance des comportements individuels, mais ils pensent qu’on peut les modifier plus efficacement par des mesures politiques qu’en faisant la morale à chacun. Qu’il est plus facile d’agir sur les causes sociologiques des comportements que sur leurs causes psychologiques ». Ce faisant, appliqué à la cause animale, il vaut mieux chercher à interdire les élevages, les abattoirs et tous les lieux d'exploitation animale par des lois que s'interdire soi-même de manger de la viande ou de faire une activité qui implique d'exploiter des animaux.

        Ce n'est pas faux. Mais le problème est que, pour une loi soit votée et s'impose à tous, il faut qu'il y ait un large consensus au sein de la population. Par exemple, le meurtre est interdit dans la plupart des sociétés humaines. Remarquez de prime abord le sous-entendu : quand je parle ici de meurtre, tout le monde comprend comme une évidence « meurtre d'un être humain ». Le meurtre est prohibé parce qu'on se rend compte qu'une société où le meurtre serait légal est une société qui basculerait très vite dans le chaos. La plupart de nos concitoyens s'accordent sur la prohibition du meurtre, car sinon quelqu'un plus fort que nous ou mieux armé pourrait nous assassiner sans le moindre remord. Pour éviter cette peur d'être massacré pour un oui ou pour un non, on accepte que le gouvernement édicte des lois qui prohibent le meurtre. Il y a un large consensus pour un cela : on ne voit jamais un serial killer avoué qui ferait campagne aux élections législatives pour légaliser les homicides volontaires. Remarquez que ces lois prohibant le meurtre peuvent très vite être balayées d'un revers de la main : en temps de guerre, non seulement le meurtre des soldats ennemis est autorisé, mais il est magnifié comme un « acte de bravoure ».
   
       Tout le problème est donc que l'idée d'envoyer un animal à l'abattoir n'est absolument pas considérée comme un meurtre par la majorité de la population. Les gens sont mal à l'aise quand ils voient des images d'abattoir comme celles que l'association L214 nous donne à montrer. Mais alors ils disent que c'est un mal nécessaire pour manger de la viande, aspiration tout-à-fait légitime et « normale » des citoyens. Vouloir imposer des lois qui vont interdire la consommation de la viande n'ont aujourd'hui strictement aucune chance de passer au sénat et au parlement pour la simple et bonne raison que les mentalités ne sont pas prêtes pour cela. Du point de vue moral, la plupart des gens ne considèrent pas que c'est mal de manger de la viande. En fait, ils s'en doutent un peu, mais comme le courant dominant considère qu'il est normal de manger de la viande, qu'il FAUT manger de la viande pour être vigoureux et en bonne santé (ce qui est une fable sordide évidemment), ces scrupules s'évanouissent très vite. C'est pourquoi il faut impérativement agir au niveau moral, au niveau des consciences individuelles, au niveau de « l'éthique de la vertu » sous peine de ne jamais arriver à l'abolition de la viande.

        Imaginons un scénario imaginaire : dans un pays comme la France ou les États-Unis, un dictateur prendrait le pouvoir par un coup d’État. Appelons-le Roberto Veganisto. Celui-ci aurait pris le contrôle total du gouvernement et de l'administration du pays. Il imposerait tout de suite des lois interdisant la consommation de viande et de produits animaux. Que se passerait-il ? Comme la majeure partie de la population ne voit pas le mal de manger de la viande, voire considère que c'est essentiel à notre culture ou à notre santé, cette prohibition de la viande conduirait à ce que se développe un marché noir de la viande et des produits animaux, un marché complètement incontrôlable et criminel. Exactement comme durant la période de la Prohibition aux États-Unis. Durant cette période, l'alcool était interdit, mais comme la majeure partie de la population ne voyait pas le mal de boire un petit verre de bière ou de whisky, le commerce d'alcool de contrebande s'est développé de manière fulgurante. Finalement, les gens consommaient beaucoup plus d'alcool durant la Prohibition qu'avant quand l'alcool était légal.

     Voilà, on peut donc pas faire l'impasse sur l'approche individuelle. Les gens doivent être convaincus que consommer de la viande, c'est mal, et qu'il est bon de s'en abstenir en devenant végétarien ou mieux végane. Pour cela, il n'y a aucun mal d'ajouter à l'argumentaire de base des arguments liés à l'environnement, à la santé, à la forme physique, à l'humanitaire. L'important est de changer les représentations dans la tête des gens. Le végane, même quand il ne dit rien, oblige les gens à se questionner et à se justifier, ce qui fragilise grandement leur croyance dans le bien-fondé de l'exploitation animale. Je me souviens que, récemment, j'ai du expliquer mon absence à un repas collectif du personnel auprès de mes collègues : comme je suis végane, je n'ai pas pu manger les plats de pâtes avec des lardons et du fromage. Je n'ai même pas défendu le véganisme ou quoi que ce soit, puis je suis parti accomplir quelques tâches pou mon boulot. Quand je suis revenu une demi-heure plus tard, mes collègues étaient plongés en plein débat sur la consommation de la viande, le végétarisme et le véganisme. Certes, ils trouvaient que le véganisme est une attitude extrême, mais ils avaient discuté âprement de la légitimité de manger de la viande et des produits animaux entre eux. L'éthique de la vertu contribue donc de manière importante et significative à transformer les esprits qui seront dès lors plus réceptifs à accepter des modifications de la loi.

    Reprenons l'exemple mis en valeur par les « abolitionnistes du véganisme », à savoir le progrès dans les lois sociales. Les lois ont changé parce que certaines structures mentales comme l'organisation de la société sur un modèle hiérarchique justifié par la religion ont attaqué sans répit par les philosophes des Lumières et les théoriciens politiques. Il a fallu des combats, des luttes politiques et syndicales, parfois dures et violentes pour permettre le progrès social et la solidarité organisée au niveau de l’État. Mais cela a été permis parce qu'un changement des mentalités rendaient le système capitaliste sauvage complètement obscènes aux yeux des citoyens et que les appels à la charité de l’Église étaient de plus en plus vues comme des pansements placés sur une hémorragie.

     Aujourd'hui, le capitalisme globalisé reprend du poil de la bête. Partout, on dérégularise, on remet en question la solidarité et les lois sociales. Les socialistes eux-mêmes remettent en question en France la loi-travail qui protégeait les travailleurs. Pourtant, pour se faire élire, François Hollande avait juré que son ennemi, c'était la finance. Cela prête aujourd'hui à des moqueries tant François Hollande semble, poings et pieds liés, soumis au monde des requins de la finance. Mais pourquoi ce basculement ? On peut certes invoquer la puissance et l'influence des lobbys économiques, des banques d'affaire comme Goldmann-Sachs. Mais on reste en démocratie. François Hollande est extrêmement impopulaire, mais reste en place. Alors pourquoi ? Précisément, parce que les gens, au niveau de l'éthique individuelle, sont extrêmement égoïstes et individualistes. Ils ont été conditionnés à vivre dans une société de consommation où on brise tous les liens de solidarité et où seul compte l'intérêt personnel des consommateurs. Donc le capitalisme a remporté une victoire morale qui donne une puissance colossale à ces lobbys économiques, ces multinationales et ces banques d'affaire. Tant que les gens seront obnubilés par l'achat d'un nouveau smartphone et que les multinationales leur apporteront dans le centre commercial le plus proche ce nouveau smartphone flambant neuf et bon marché, puisque fabriqué par des enfants sous-payés en Asie, le système capitaliste sera plus arrogant que jamais. Pour le freiner, on peut bien sûr manifester dans les rues, mais il est essentiel aussi d'être soi-même un individu plus fraternel, plus solidaire, plus altruiste, qui se soucie du sort des autres.

    On ne sort donc pas de la nécessité d'un appel à la vertu, même si évidemment, il serait tout aussi extrême de nier le niveau politique. Personnellement, des deux options, l'éthique de la vertu me semble plus essentielle que l'exigence politique de justice. Pour autant, je trouve très bien que des associations comme L214, Animaux en Péril, Gaia, Clama, Sea Shepherd, Peta ou d'autres se battent pour le droit des animaux et essayent d'imposer des lois qui vont améliorer la situation des animaux. Petit à petit, ils gagnent d terrain. Et quand le nombre des véganes dans la population atteindra une masse critique (dont on est encore très loin aujourd'hui), on pourra envisager alors sérieusement l'abolition des abattoirs et de l'exploitation animale. Peut-être aussi que la science et la technologie viendront à la rescousse avec ces histoires de viande conçue de manière synthétique. Même si je suis favorable à une éthique de la vertu, cela n'exclut pas bien sûr la dimension politique.
  
      Mais en attendant, il est absolument essentiel de prôner la compassion à l'égard des animaux, l'empathie envers eux et l'application de principes moraux comme s'abstenir individuellement de consommer de la viande, du poisson et des produits animaux. Le fait qu'on montre qu'on peut vivre très bien sans consommer de produits animaux est un formidable exemple pour les autres. Par exemple, je constate que les laits végétaux, autrefois bizarrerie réservées aux véganes membres d'un secte d'allumés, sont de plus en plus courants dans les supermarchés, notamment la marque Alpro. Certes, il ne s'agit pas nécessairement de souci pour les animaux : il s'agit de conquérir des parts de marché pour ceux qui sont allergiques au lait de vache ou les demoiselles qui ont envie de ne pas prendre de poids pour conserver la ligne. Néanmoins, cela facilite le passage au véganisme et à une consommation plus respectueuse des animaux.










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      Toujours sur le blog « Abolition du véganisme », on trouve cette critique de végétarisme/véganisme comme apologie du seul comportement sans regard pour la dimension sociale de la chose : « De la même façon, alors que le mouvement de libération animale existe depuis une quarantaine d’années, la notion de végéphobie, un frein social au végétarisme, n’a été développé que récemment. De nombreux végétariens affirment qu’être végétarien est facile et que les mangeurs de viande ne se rendent pas compte à quel point c’est facile (après une période d’adaptation, d’acquisition de connaissances diététiques et culinaires). Je crois au contraire que les mangeurs de viande se rendent très bien compte des difficultés sociales qu’entraînent le végétarisme et que ces difficultés les rebutent. La plupart des gens pâlissent à la seule idée de devoir argumenter en public, de devoir faire face à l’opposition, voire l’hostilité, d’un groupe entier de personnes. Beaucoup de gens sont inconsistants et ne sont pas capables de résister à la tentation d’un met carné, lesquels sont omniprésents dans notre société. Beaucoup ne connaissent aucun végétarien dans leur entourage et ont peur de l’isolement. Bref, comme le dit Martin Balluch, les humains sont plus des animaux sociaux que des animaux rationnels ».

      On peut évidemment pas occulter la dimension sociale et inconsciente de notre rapport à l'alimentation. Ce n'est pas facile d'être rejeté socialement parce que vous refusez un dîner d'affaire tout simplement parce que le restaurant où vous devez vous rendre ne propose aucune alternative 100% végétale. Mais quand il y aura de plus en plus de végétaliens, les alternatives végétales se démocratiseront un peu partout. Aujourd'hui, cela reste stigmatisant d'annoncer qu'on est végane en société. J'ai récemment été moqué lors d'un repas avec des bourgeois de la bonne société parce que je suis végane. Il y avait bien un végétarien dans la bande, mais il m'a enfoncé au motif que « oui, mais moi, je ne suis pas un extrémiste ».... Ce n'est pas spécifiquement agréable. Mais là, ces moqueries viennent du petit nombre des véganes. Quand ce nombre s'accroîtra, ces phénomènes sociaux disparaîtront. Il faut donc des pionniers qui indiquent la voie.

         Le blog conteste le fait que les comportements parfois un peu maniaques de certains véganes, par exemple les listes d'interdits alimentaires, comprenant tel ou tel additif alimentaire, occulte les idées centrales de l'antispécisme. Je pense effectivement qu'il ne faut pas être maniaque. On vit dans un monde pollué par le spécisme et l'exploitation animale. On trouve des produits animaux dans un nombre impressionnants de produit de consommation courante. On utilise des fumiers d'origine animale comme engrais pour faire pousser les végétaux. Rien ne sert d'être maniaque, de s'accrocher hystériquement à la définition du véganisme, mais plutôt d'être fidèle à l'esprit du véganisme, puisqu'on ne peut pas être absolument végane en ce monde. Cet esprit du véganisme, je le définis comme la compassion envers les animaux, la volonté de ne pas faire souffrir inutilement les animaux.

     Mais même si on ne respecte toujours à la lettre les principes du véganisme : manger quelque chose qui contient un additif d'origine alimentaire, il est quand même important de chercher à ne pas se nourrir avec de la viande, du poisson, des œufs, du lait, des œufs... Souvent, on a une conception religieuse du véganisme : comme le végane s'interdit certaines choses, on le voit comme un saint, un ascète. Donc on me reproche souvent de boire de la bière (un saint ne tombe pas dans le péché d'alcoolisme) ou de boire du Coca-Cola (ou du Pepsi car je préfère le Pepsi en fait). Le Coca est vu comme une ignominie, un insulte à la Nature, une aberration contre la diététique, un produit acide qui attaque la rouille, donc comme une chose à bannir pour un Saint qui se contente de jus de pomme et d'eau fraîche tirée à la fontaine du village ! Mais le véganisme n'est pas un comportement religieux, c'est un comportement basé sur une éthique rationnelle : ne pas faire souffrir inutilement les animaux. Bière et Coca sont produits à partir de végétaux et de chimie. Donc ce n'est pas contraire au véganisme (en-dehors du fait qu'il y a parfois des collagènes animaux dans la bière pour la rendre moins opaque, mais on retombe dans les maniaqueries dont on parlait plus haut).



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    Il ne faut donc pas s'enfermer dans de la seule dimension des comportements justes ou de la psychologie individuelle. En cela, je suis d'accord quand je lis toujours sur le même blog : « Comme les végétaristes travaillent à l’échelon individuel, ils ont tendance à se focaliser sur les causes psychologiques de la consommation de viande. Pourquoi cette personne-là, que j’ai en face de moi, refuse de devenir végétarienne ? Comment la rassurer, la convaincre, lever ses blocages ? Comment faire pour qu’elle ne se sente pas agressée ? Comment lui prouver que les plats végétariens sont savoureux ? D’où les séances de dégustation, les ateliers de cuisines et autres manifestations conviviales.


     Se focaliser sur les causes psychologiques, c’est négliger les causes sociales déterminant la consommation de viande (et de produits animaux en général), notamment : législation, subventions à l’élevage, aliments disponibles dans le commerce, menus des restaurants environnants, plats disponibles à la cantine, végéphobie, propagande intense des lobbies de l’élevage et de la pêche, pression familiale, pression du corps médical, diffusion du spécisme par les institutions aux enfants, des livres d’animaux à la crèche jusqu’aux cours de philosophie en terminale, en passant par les leçons de nutrition en classe de cinquième ».


     On en peut évidemment pas nier cette dimension sociale. Il faudra agir avec des mouvements divers et variés sur toute ces problématiques. Mais là encore, partir des individus, rassurer les gens en leur montrant qu'on peut végétaliser progressivement son alimentation comme avec la campagne « Jeudi Veggie », tout cela permet de déplacer les lignes en douceur. Une fois que les gens auront intégré l'alimentation végétale dans leur culture culinaire, toutes ces pressions sociales évoquées ci-dessus perdront progressivement de leur force. La végéphobie s'estompera quand une majorité de gens comprendront qu'on peut parfaitement se nourrir de manière végétale, parce qu'ils auront été habitués à une nourriture végétale, même si eux-mêmes ne sont ni végétariens, ni véganes. Pareillement, les pressions familiales s'estomperont quand votre oncle trouvera votre plat plus succulent que la côte de porc qui est dans son assiette ! La pression du corps médical et des nutritionnistes s'estompera quand ceux-ci verront régulièrement des véganes en bonne santé dans leur officine. Je suis le premier végane que mon médecin traitant a vu dans sa carrière. De manière globale, la culture évoluera avec le nombre croissant de véganes qui évolueront dans la société.

    La stratégie de vouloir influencer le débat public, d'influencer les structures démocratiques du pouvoir doit se conjuguer avec la stratégie d'influencer les individus en leur âme et conscience, de leur demander de végétaliser leur alimentation ou de devenir végane d'un seul coup. Mais la stratégie qui consiste à imposer ses idées sur le plan politique sera d'autant plus forte que vous avez une éthique individuelle forte : que penserait-on d'un militant qui manifesterait devant le parlement pour imposer les idées antispécistes, contre l'exploitation animale, pour l'abolition de la viande tout en organisant une barbecue avec des saucisses de viandes, des cadavres de porcs sur le grill ?







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      Les « abolitionnistes du véganisme » évoquent toujours sur le même blog la question des ressources à affecter à l'une ou l'autre des stratégies : « Le mouvement des droits des animaux ne dispose pas d'un nombre astronomique de militants et nos ressources sont limitées. Néanmoins, nous utilisons notre temps et notre énergie pour convertir un par un 6 milliards de non-vegans, sans même savoir si cette stratégie réussira un jour. Alors qu'à la place, nous pouvons œuvrer, par des actions publiques, à ouvrir le débat dans la société tout entière sur la légitimité de tuer des animaux pour la consommation, ce qui fera réfléchir chaque citoyen à ce sujet.



     Notre but étant de faire changer la situation pour les animaux, nous devrions consacrer notre temps à la stratégie la plus efficace, qui permet d'arriver à l'abolition de l'exploitation animale le plus rapidement possible. Sinon, des milliards d'animaux souffriront et mourront pour rien.

     Ainsi, si nous voulons que nos idées soient entendues dans la société, afin que de plus en plus de gens boycottent les produits d'origine animale et qu'un jour l'exploitation animale soit abolie, nous devons susciter un débat public : un tel débat est alimenté par des revendications, et non par la stratégie de la conversion ».

    Là encore, je ne pense que la solution soit simple et équivoque comme s'il fallait choisir entre deux alternatives :
  • soit 100% à la stratégie d'interpeller le grand public et les politiques et donc 0% à la stratégie de convertir les gens au véganisme
  • soit 0% à la stratégie politique et 100% du magot pour diffuser le message du « Go vegan ! ».

      Alors, je ne sais pas quelle est la proportion idéale, le chiffre optimal de pourcentage à consacrer à l'un et à l'autre. D'autant plus que la frontière entre les deux stratégies ne me semblent pas du tout imperméable : un végane qui se promène en rue avec une affiche montrant un abattoir sanguinolent et le slogan « Go Vegan » agit dans la stratégie de la conversion au véganisme, mais il interpelle le public à sa façon en sous-entendant l'idée que continuer à faire tourner ce système monstrueux est quelque chose de vraiment mal. Donc la délimitation est loin d'être claire. Demander l'interdiction des abattoirs à des gens qui n'ont jamais envisagé l'idée qu'on puisse arrêter de manger de la viande me semble quand même fort prématuré et voué à l'échec.

      Imaginons maintenant que j'hérite subitement d'un milliardaire qui me laisse une somme colossale et, dans un acte altruiste et désintéressé, je décide à consacrer cet argent à la cause de la libération animale. À quoi est-ce que je dépenserai cet argent ? Premièrement, je mettrai beaucoup d'argent à promouvoir des campagnes du style « Jeudi Veggie », parce qu'elles peuvent toucher énormément de monde et aider à faire évoluer les lignes en profondeur. Je créerai une chaîne de fast-foods véganes, le « McVegan » avec une ambiance cool et branchée pour les jeunes et j'inviterai des stars comme Natalie Portman et Jessica Chastain afin d'en faire la promotion, tout cela pour populariser le véganisme dans le grand public en cassant l'image ascétique et rébarbative du véganisme. J'organiserai des colloques de médecins dans des hôtels prestigieux avec des conférenciers qui viendraient expliquer à leurs collègues à quel point le véganisme est bon pour la santé. J'organiserai un colloque philosophique « Reflet de la Lune » avec Peter Singer, Tom Regan, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Françoise Burgat, Matthieu Ricard et d'autres pour nous entretenir doctement d'antispécisme. Je paierai des lobbyistes dans les bureaux feutrés de la Commission Européenne pour faire avancer les dossiers de la cause animale. Je rachèterai des actions d'Alpro et j'en deviendrai l'actionnaire majoritaire. Dans quelle proportion de ma nouvelle fortune ? Je ne sais pas. Il faut que j'en parle à mon comptable imaginaire.



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       Un dernier exemple de raisonnement complètement faux du blog « Abolition du véganisme » est de dire à propos de l'appel la vertu : « L’éthique de la vertu est une morale privée, visant à la réalisation de soi, à la vie bonne. Elle s’oppose aux éthiques universalistes, pour lesquelles ce qui est bien ou mal l’est partout dans le monde, indépendamment des opinions de celui qui agit  ». On peut très bien faire l'apologie de la compassion et penser que la compassion devrait être répandue de la manière la plus universelle qui soit. Mais la compassion ne peut pas être décrétée par une loi. Donc il faut bien que certaines personnes commencent par répandre la compassion autour d'eux, en espérant que d'autres vont prendre le relais et imiter cette attitude à développer la compassion autour de soi. Je pense que ce serait une bonne chose que tout le monde devienne végane (approche universaliste), mais très peu de gens le sont (grosse déception). Mais en attendant ce jour lointain où le monde entier deviendra végane, je convertis la personne sur laquelle j'ai le plus de pouvoir, c'est-à-dire moi-même à devenir végane.













Concernant Tobias Leenart, :



-  son site personnel, The Vegan Strategist

Vers un monde végane - lentement mais sûrement  1ère partie
      Le chemin vers un monde végane passe-t-il par la promotion du flexitarisme ? Faut-il encourager les gens à réduire progressivement leur consommation de viande et de produits animaux et à végétaliser de plus en plus leur alimentation ?




Concernant Gary Francione, voir notamment: 

Gary Francione et la moralité selfie

     L'une des spécialités de Gary Francione est de s'en prendre agressivement aux mouvances de libération animale qui ne font jamais assez bien selon lui leur travail de défense de la cause animale. Rien que le titre de l'article donne la teneur de l'article : « La moralité selfie, la pourriture morale de la cause animale »1. Francione revendique une position radicale au sein de la libération animale. Pour Francione, la seule position morale cohérente par rapport à l'exploitation animale est le véganisme éthique. Il rappelle inlassablement l'injonction : « Go vegan » (devenez végane). En soi, je ne peux que louer cette incitation à devenir le plus tôt possible végane dans l’intérêt des animaux. Mais Francione ne s'arrête pas là : tous les véganes qui encourageraient les non-véganes à végétaliser progressivement leur alimentation sont impitoyablement condamnés. Francione les accuse de participer à l'exploitation animale, d'être spécistes et de de ne pas être de véritables véganes. Il en découle une grande agressivité dans le chef de Francione et les adeptes de Francione, qui n'hésitent jamais à vous insulter de « spéciste » et toutes sortes nom d'oiseaux.


Y a-t-il un troisième choix ?
     Dans un article très récent daté du 4 décembre intitulé « There is no third choice », l'activiste et philosophe abolitionniste Gary Francione nous explique qu'il n'y a que deux choix possibles : soit on se participe au système qui exploite les animaux, soit on n'y participe pas. En clair, soit on est végane abolitionniste et on est un gentil, soit on n'est pas végane abolitionniste et on est donc un méchant. Évidemment, « ne pas être végane abolitionniste » ouvre un champ très vaste de personnes dans la société : cela va du mangeur de viande invétéré, de l'aficionado qui ne raterait pour rien au monde une corrida au flexitarien qui essaye de manger moins de viande. Mais dans la tête de Gary Francione, cela comprend également les végétariens qui n'ont pas encore cessé de manger des œufs et des produits laitiers, mais aussi les véganes welfaristes. Tous sont logés à la même enseigne : ils participent honteusement à l'exploitation animale. On navigue dans l'extrémisme pur et dur, et je pense qu'il est important de dénoncer le discours de Francione parce qu'il est très en vogue dans les milieux de la libération animale et qu'il crée des dissensions inutiles et néfastes au sein de ces mouvances.

Le fait symbolique de Gary Francione

    Manger de la viande que l'on aurait trouver abandonnée dans une poubelle ou un rat écrasé sur la route, est-ce contraire à l'éthique végane ?












Voir aussi :

-Est-il facile de devenir végane ?
       Sur internet, un argument revient souvent : « Il est facile de devenir végane. Il suffit de se concentrer sur la souffrance des animaux qui subissent le martyre dans l'élevage, la chasse, la pêche ou tous les processus d'exploitation que les humains infligent aux animaux. Si on se concentre sur leurs souffrances et non pas sur nos habitudes ou notre appétit pour la viande ou les autres produits animaux comme les œufs ou les produits laitiers, on peut très facilement devenir un véritable végane en très peu de temps ». Mais est-ce si facile que cela de passer d'un coup à une alimentation entièrement végétale ?




Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la libération animale ici.

Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour du végétarisme et du véganisme ici


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




2 commentaires:

  1. Comment ne pas être d'accord avec ce que tu écris, c'est mesuré, pondéré, clair. Je te suis en plein. Tu poses bien la question de l'équilibre entre appel à la vertu individuelle et appel à la stratégie sociale ou politique, comme si l'une devait exclure l'autre (la question des pourcentages). Je ne comprenais pour ma part pas vraiment l'appel à l'abolition du veganisme exactement de cette manière néanmoins. En tous cas, l'appel à l'abolition du veganisme en vue d'une révolution sociale pour abolir le carnisme a, à mon sens, l'énorme mérite de faire se poser des questions et de susciter de rudement bonnes interrogations même si en fin de compte, le "tout l'un" ou "tout l'autre" mène évidemment comme toujours à une impasse.
    Personnellement, je dis de moins en moins que "je SUIS vegan" et préfère dire "j'ai adopté un mode de vie vegane" ce qui, je l'espère autant que possible, me garde de toute identification égotique à une forme de pureté (mais je me leurre peut-être) car c'est aussi en partie cela qui me taraude, l'appel à la vertu personnelle comme une pureté essentielle à atteindre, non que je ne souhaite développer et encourager l'empathie et la compassion chez moi et chez autrui, bien au contraire, mais que j'ai constaté parfois chez mes confrères et consoeurs vegan-e-s des appropriations pour le moins égotiques, bref, une inflation de l'ego qui provoque une attitude franchement méprisante pour qui n'aurait pas atteint le même stade idéal de purification (je ne croyais pas que cela existait vraiment avant d'y être confronté mais j'aurais dû m'en douter car l'ego est capable de tout récupérer à son profit) et qui finalement oublie l'essentiel en matière de veganisme, c'est à dire la lutte contre l'oppression et l'exploitation des animaux non-humains, bref une forme d'altruisme...

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  2. (suite) Voilà pourquoi je suis à la fois pour un appel à la "vertu" par l'exemple (comme tu l'expliques et l'illustres très bien) mais aussi pour apporter le débat sur la place publique.
    Par ailleurs, certes, les avancées socio-politiques ne sont guère entérinées que s'il y a un soutien de l'opinion publique, mais il me semble aussi nécessaire de prendre les devant. Après tout la loi sur l'abolition de la peine de mort en France n'avait pas du tout le soutien de la majorité de la population fin des années 70, début 80, et parfois, les lois ou décrets devancent l'opinion publique qui, finalement, quelques temps après, s'y fait largement (aujourd'hui, la grande majorité en France est contre la peine de mort).
    Enfin, je considère que le veganisme n'a pas, ou n'aurait pas, à faire l'objet d'un quelconque orgueil individuel car comme je le dis ou le pense de temps en temps, le veganisme est finalement un minimum plutôt facilement accessible en faveur de la cause animale, mais il n'empêche en rien nombre de souffrances animales que l'on provoque soi-même par ailleurs malgré notre mode de vie végane et encore moins, au delà, l'infinie souffrance des êtres par le monde. De plus, quand j'entends "j'ai sauvé X vies animales en étant vegan", je me dis que c'est un leurre, qu'on n'épargne en réalité pas vraiment la vie d'animaux, qu'on ne fait vraiment que refuser de participer (et c'est déjà énorme) au système d'exploitation carniste actuel mais, en fait, le nombre d'animaux exploités et tués ne baisse pas du fait qu'on soit soi-même individuellement vegan, il ne baissera qu'avec la force du nombre et des contraintes sociales.
    Un lien que j'aime bien sur le fait que le veganisme n'est finalement qu'un minimum assez facilement accessible pour aider les êtres souffrants :
    http://kwaice.blogspot.fr/2011/11/traduction-le-veganisme-comme-norme.html
    suivi d'un écrit sur le mythe de la pureté plutôt intéressant me semble-t-il : http://lesquestionscomposent.fr/pour-en-finir-avec-le-mythe-de-la-purete/

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