Pages

vendredi 9 octobre 2026

Réflexion sur le bienfaiteur spirituel



Dans la strophe 103, chapitre V du Bodhisattvacaryāvatāra, Shāntideva recommande de lire les enseignements de Shrisambhava et de Shrimati sur la relation que devrait avoir le disciple au maître spirituel. Cet enseignement de Shrisambhava et Shrimati est un extrait du « Gandavyūha sūtra », lui-même un des chapitres du Soûtra de l'Ornementation Fleurie (Avamtasaka sūtra ), un des soûtras les plus importants du bouddhisme du Grand Véhicule.


Mais alors quel enseignement tiré de ce passage du Soûtra de l'Ornementation Fleurie ? En quoi peut-il inspirer des hommes et des femmes du XXIème siècle pour comprendre et suivre un maître spirituel ? C'est la question à laquelle je voudrais répondre présentement.


Tout d'abord, une petite réflexion sur les termes. Personnellement, dans l'enseignement du Dharma, je serais tenté d'opposé deux figures conceptuelles : l'ami spirituel (sanskrit : kalyanāmitra, pâli : kalyanamitta) et le maître spirituel (sanskrit : guru). L'ami spirituel enseigne le Dharma, conseille les autres membres de la Sangha ainsi que les autres personnes, il aide comme il peut les pratiquants bouddhistes en leur permettant de faire des retraites, en nourrissant des moines ou en fournissant les soûtras du Bouddha. Mais il ne prétend pas être une personne parfaite ou un pratiquant très accompli.


Le maître spirituel, lui, est dans un rapport beaucoup plus hiérarchique avec le disciple. Il connaît des enseignements que ne connaît pas le disciple, il vit des expériences que ne vit pas le disciple, il a atteint des accomplissements auxquels le disciple ne peut prétendre. Donc, le maître ou guru est un modèle pour le disciple. Là où l'ami spirituel conseille, le maître dirige la vie de son disciple.


Dans le bouddhisme tantrique, cela va même encore plus loin : le maître n'est pas seulement le détenteur d'une expérience spirituelle profonde et d'une sagesse profonde, il est l'incarnation sur Terre du Bouddha lui-même. Il est même plus important que le Bouddha lui-même puisque le Bouddha est éloigné de nous dans le temps et l'espace tandis que nous pouvons côtoyer le guru au jour le jour.


Dans cette opposition, je ne suis pas neutre : on ne s'étonnera pas si je dis que je me sens beaucoup plus proche de l'ami spirituel que du guru. J'aspire à être un ami spirituel, ne serait-ce qu'en écrivant sur ce blog du Reflet de la Lune : j'essaye de donner des bons conseils et de fournir une réflexion intelligente qui pourra apporter du bien et de la sagesse à celui qui la lira. A contrario, je n'aspire pas du tout être un guru, je n'aspire pas à être vénéré, et je me méfie beaucoup des dérives que peut amener le culte déraisonnable d'un autre être humain que l'on appelle « guru » ou « lama ».


Ceci étant dit, il faut bien aborder une question de terminologie cruciale : quel est le terme employé dans cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », Thomas Cleary utilise l'expression de « spiritual benefactor » que j'ai traduit littéralement par « bienfaiteur spirituel ». Il se trouve que je ne possède pas la version sanskrite de ce passage du soûtra, ni la version chinoise ou tibétaine d'ailleurs. Je ne peux donc pas vérifier par moi-même, mais dans sa traduction en français de tout le « Gandavyūha-sūtra » (Soûtra de l’Entrée dans la dimension absolue, d'après la traduction chinoise de Siksananda, aux éditions Padmakara, Plazac, France, 2018. Chapitre 50b, pp. 540-544), Patrick Carré emploie le terme « ami de bien », ami spirituel donc.


On a donc dans cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » une indifférenciation entre les deux figures de l'ami spirituel et du maître spirituel qui va se retrouver ensuite dans le bouddhisme tibétain. L'ami spirituel ne se distingue plus du gourou. Pour moi, c'est extrêmement problématique. Avec l'ami spirituel, on peut conserver son esprit critique et faire la distinction entre les bons conseils que nous donne quelqu'un et les imperfections morales de cette même personne. Avec le guru, c'est une transgression fondamentale si je commence à remettre son alcoolisme ou ses mauvais traitements.


Et malheureusement, cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » a constitué historiquement une forte inspiration pour cette abrogation de l'esprit critique : on nous dit clairement noir sur blanc qu'il ne faut surtout pas remettre en question les faits et les gestes de notre maître spirituel :

« Vous ne devriez jamais remettre en doute les voies d'émancipation montrée par les amis spirituels et les bienfaiteurs,

vous ne devriez jamais calomnier les actes des amis spirituels et des bienfaiteurs, s'adaptant au monde afin d'accomplir leur œuvre,

vous ne devriez jamais cesser de faire croître un foi pure envers les amis spirituels et les bienfaiteurs ».


En fait, quand on lit cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », on se rend bien compte qu'on a là une vision très idéalisée de la relation maître-disciple : ce à quoi font référence les enfants Shrisambhava et Shrimati, c'est la relation à leur maître, Maitreya, l'un des plus importants bodhisattva puisque c'est le prochain Bouddha à venir. Donc, on a là tout un éloge de la relation maître-disciple où on sait que le maître, Maitreya est un être parfait et incomparable. Mais cela change tout avec notre propre expérience concrète de notre monde contemporain où, si on rencontre un guru, ce guru sera loin d'être une perfection morale et spirituelle : il aura peut-être des qualités, mais il sera peut-être alcoolique, colérique ou obsédé sexuel...


Il faudra bien prendre compte ces défauts possibles de notre maître spirituel, voire être tout à fait conscient que ce maître puisse être un parfait charlatan, un escroc notoire ou un sale type déguisé sous les apparats de la profondeur spirituelle... Or cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » empêche toute réflexion critique de ce type.


On a tout d'abord un vif encouragement à chercher les amis spirituels ou bienfaiteurs spirituels, comprenez les gurus, à les fréquenter, à suivre leurs enseignements, à être résolu à les servir et surtout à ne jamais les remettre en question comme dans les phrases que j'ai citées plus haut.


Ensuite, dans le paragraphe suivant, on a une longue explication sur le fait que tous les accomplissements spirituels des bodhisattvas trouve leur source dans les bienfaiteurs spirituels. Dans ce passage, on nie clairement ce que le Bouddha appelle « l'effort juste », l'effort individuel du disciple qui cherche constamment à s'améliorer, à faire apparaître des qualités qui n'étaient pas présentes en lui, à renforcer les qualités déjà présentes, à diminuer la présence des tendances négatives en nous et à les faire disparaître complètement. Si l'on croit cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », notre progrès spirituel serait quelque chose de, somme toute, très passif : tout viendrait de la grande bonté du maître spirituel comme un cadeau qui nous serait offert par un magasin en échange d'une carte de fidélité bien remplie !


Dans le paragraphe suivant, on nous explique que les maîtres spirituels ou bienfaiteurs spirituels sont une aide et un support essentiel pour les bodhisattvas. Là encore, on a une vision très idéalisée de la relation maître-disciple, parce que, dans le monde réel, c'est plutôt les disciples qui aident les gurus en servant de main-d’œuvre gratuite, corvéable à merci et qui les soutiennent en voyant fondre toutes leurs économies !


Entendez-moi bien, je comprends que si le grand bodhisattva Maitreya était à mes côtés dans ma pratique du Dharma, ce serait une aide et un soutien fabuleux pour approfondir ma méditation, pour me renforcer dans ma conduite éthique, pour développer ma sagesse et rapprocher de l’Éveil. Mais c'est là un scénario idéal dans le monde spirituel de l'Ornementation Fleurie qui n'est tout simplement pas notre monde matériel si imparfait. Donc, je n'ai pas de problème à ce qu'on lise cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », mais uniquement si l'on garde bien à l'esprit que toute l'intrigue du Soûtra de l'Ornementation Fleurie se passe dans un monde spirituel idéal et que cet enseignement ne peut pas être appliqué directement : il faut en passer par une bonne dose d'esprit critique et de remise en question, même si cet esprit critique et cette remise en question peut être pénible pour maintenir la discipline de la conduite éthique, la discipline de la méditation ainsi que notre questionnement sur la sagesse.


Ensuite, on a droit à toute une série de comparaison : le bienfaiteur spirituel ou guru est comme notre père ou notre mère, le guru est comme un médecin, comme un guide de montagne, comme un guerrier héroïque qui nous protège, comme un marin qui nous emmène sur l'île au trésor ou un passeur qui nous fait passer sur l'autre rive. Autrement dit, le guru est un être absolument indispensable dans toutes les phases de notre vie.


Après cela viennent des recommandations afin de savoir quelle disposition d'esprit adopter pour mieux nous comporter envers le bienfaiteur spirituel ou guru :

« Donc, en pensant de cette manière, vous devriez continuer à fréquenter les bienfaiteurs spirituels,

avec un esprit comme la terre portant tous les fardeaux imperturbablement, (...)

avec un esprit comme un serviteur qui fait tout ce qui est ordonné,

avec un esprit comme un étudiant sérieux, suivant toutes les instructions,

avec un esprit comme un serviteur zélé qui s'adonne prestement à sa tâche, (...)

avec un esprit comme un valet, prenant chaque tâche avec obéissance,

avec un esprit comme un balayeur de rue, dénué de tout orgueil et de tout dédain, (...)

avec un esprit comme un éléphant, bien dressé et docile, (...)

avec un esprit comme un chien fidèle, jamais mécontent,

avec un esprit comme un jeune des basses castes, libre de l'arrogance et du narcissisme,

avec un esprit comme un taureau écorné, dépouillé de sa superbe,

avec un esprit comme un apprenti motivé, libre de toute pensée infatuée sur sa propre valeur (...) ».


On voit clairement qu'on prône là une soumission totale au guru, ici appelé « bienfaiteur spirituel » ou « ami de bien ». Il me semble que l'on peut s'inquiéter légitimement sur l'utilisation que l'on peut faire de cet extrait de soûtra dans un système religieux qui va demander une soumission totale à ses disciples. Cela peut devenir clairement un entraînement de l'esprit à la docilité extrême et à l'obéissance aveugle. Je ne pense que ce soit là l’Éveil !


Ensuite, cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » explique tous les avantages qu'il y a de suivre docilement les bienfaiteurs spirituels ou gurus : croissance de la bonté dans le disciple, propagation du Dharma, purification de nos motivations, accumulations des vertus et des mérites, amélioration des qualités, etc... Encore fois, cela est vrai si et seulement si les bienfaiteurs spirituels sont parfaitement irréprochables. Dans notre monde matériel si troublé, rares sont les gurus à être totalement irréprochables...


Dans ce monde matériel si troublé, on ne pourra pas avancer sans une bonne dose d'esprit critique, que ce soit envers l'idéologie ambiante, les gens qui se prétendent parfait ou même envers soi-même. Dans ce monde matériel si troublé, on ne pourra jamais complètement s'en remettre à un ami spirituel, à un bienfaiteur spirituel ou à un guru. Il faudra être capable de s'interroger sur soi-même, sur nos faiblesses, sur nos défauts et tentant de les améliorer sans attendre qu'un maître spirituel les pointe du doigt. Il nous faudra avancer seul, faisant preuve d'une grande persévérance et d'une grande détermination encore et encore... Voilà notre destin dans ce monde matériel si troublé !

















Lire : 


- enseignements de Shrisambhava et de Shrimati


- La garde de la vigilance (V, 102 & 103)



Sur la relation maître-disciple : 





Gourou et bourbon




- L'affaire Sogyal


- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché


- Le maître spirituel - 1ère partie



NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




N'hésitez pas à apporter vos avis et vos commentaires ainsi qu'à partager cet article. Ils sont les bienvenus !

Vous pouvez suivre le Reflet de la Lune sur Facebook, Tumblr, X (ex-Twitter) ou BlueSky. 












Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire