Gourou et bourbon
Réflexions critiques sur le culte du guru (2ème partie)
Dans l'article précédent, j'évoquais la légèreté avec laquelle Dzongar Jamyang Khyentsé évoquait les abus de pouvoir du gourou (p.37 de son livre : « Le gourou boit du bourbon, éd. Padmakara, 2018). Il défendait ce que j'aurais envie d'appeler un « bouddhisme carcéral » où il faut enfermer les gens dans la relation maître-disciple pour qu'ils trouvent (très hypothétiquement) la liberté.
Dans la page suivante (p. 38 donc), il va justifier cela en invoquant l'ego qu'il faut briser pour trouver l’Éveil. C'est un thème récurrent malheureusement dans le bouddhisme tibétain. Idée fausse qui sert à justifier l'autoritarisme, les abus en tous genres, la maltraitance. C'est une idée fausse parce que la philosophie du Bouddha explique que vous ne pouvez pas briser l'ego, vous ne pouvez pas détruire l'ego, vous ne pouvez pas l'anéantir. Pour une raison simple : l'ego n'existe pas ! C'est une illusion. Mille bombes ne détruiront pas une mirage puisque le mirage n'a aucune substance. C'est qu'il faut faire, c'est prendre conscience de ce caractère illusoire de l'ego dans la méditation de vision pénétrante.
Si un maître spirituel complètement tordu essaye de briser l'ego de son disciple en humiliant ce disciple, en le harassant à la tâche, en le nourrissant mal, en l'empêchant de dormir, en l'insultant, en le tabassant, il aura peut-être détruit l'ego de ce disciple. Mais cela ne voudra certainement pas dire que ce disciple aura atteint l’Éveil. Le disciple aura un ego en mille morceaux, mais un ego en mille morceaux est toujours un ego, un ego avec une très faible estime de soi est toujours un ego.
Cela me fait penser à ce film de Stanley Kubrick : « Full Metal Jacket » (1987). Au début du film, les jeunes recrues de l'armée américaine vont dans un camp d'entraînement où sévit l'impitoyable sergent Hartman qui les humilie et cherche à les briser physiquement, moralement et psychologiquement. Il les insulte, il les humilie, il leur donne des sobriquets désobligeants, et il s'en prend tout particulièrement à Lawrence qu'il renomme « Grosse Baleine ». Et celui-ci devient le souffre-douleur de toute la section du fait de cet acharnement. Le but du sergent Hartman comme celui de Dzongar Jamyang Khyentsé est de « briser l'ego » des jeunes recrues. Mais dans les deux cas, le but n'est pas d'atteindre l’Éveil. On brise quelqu'un physiquement, moralement et psychologiquement pour obtenir sa son obéissance et sa soumission. On veut que les jeunes recrues rentrent dans le rang et qu'elles ferment leur gueule. Voilà tout. Il faut bien être conscient que tout ce langage sur « briser l'ego pour l'atteindre l’Éveil » n'est que du bullshit intégral ! S'il vous plaît, ne tombez dans ce genre de croyances malsaines !
Lisons maintenant ce que Dzongar Jamyang Khyentsé a à nous dire sur l'ego du disciple (p.38) : « L'ego est un compagnon de voyage depuis le tout début et il vous accompagne tout le long du chemin jusqu'à la libération. Mais quand vous vous rapprochez de l’Éveil, vous êtes éveillé hors de l'ombre de l'ego. Vous êtes libérés de l'esclavage de l'ego. Ironiquement, ce compagnon qui vous a fait entreprendre le voyage sera abandonné. D'ici là, votre définition de l'abus aura changé. (...) Si vous vous inquiétez des abus ou des mauvais traitements, vous désirez inconsciemment protéger votre ego. (...) Ainsi, vous commencez petit à petit à travailler avec l'ego en l'alimentant de moins en moins. Et finalement, l'ego est détruit ».
On voit bien là toute la supercherie de son propos : on vous incite à abandonner l'ego, mais ce n'est pas vraiment pour vous éveiller, c'est pour moins vous plaindre des abus de pouvoir, des abus financiers, des abus d'alcool, des abus sexuels, des abus psychologiques que vous fait subir votre gourou ! Si vous osez vous plaindre, c'est que vous avez encore trop d'ego. Quel manque de maturité ! Quel manque de sagesse !
On me dira peut-être que le bouddhisme encourage l'acceptation des événements malheureux et douloureux, et le bouddhisme fait l'apologie de l'équanimité dans les sensations plaisantes, déplaisantes et neutres. C'est tout à fait vrai, mais il me semble quand même que cette existence terrestre réserve suffisamment de moments difficiles à vivre pour que vous puissiez développer votre acceptation et votre équanimité sans se coltiner en prime un gourou abusif qui ne vous apportera aucun Éveil, aucune sagesse en retour de ses mauvais traitements, voire même qui vous écartera du droit chemin du Dharma en vous faisant commettre des choses terribles que vous regretterez toute votre vie !
Pratiquants du bouddhisme tibétain, n'acceptez plus cette contrefaçon de Dharma !
Frédéric Leblanc,
Seraing (Liège), 6 octobre 2026
Les autres parties de cette critique du livre "Le gourou boit du bourbon" :
- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché
- Le maître spirituel - 1ère partie
- La garde de la vigilance (V, 102 & 103)


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