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lundi 5 octobre 2026

Gourou et bourbon - 1ère partie

 

Gourou et bourbon

Réflexions critiques sur le culte du guru (1ère partie)



Il y a quelques années, j'avais écrit un article « Une dictature bienveillante » sur les positions du lama Dzongar Jamyang Khyentsé en faveur du culte du guru, y compris quand ce guru ou lama se comporte visiblement mal envers ses disciples (abus sexuels, abus financiers, abus de pouvoir, alcoolisme, drogue, violence...). À cette époque, j'avais réagi à un article, et pas au livre « Le gourou boit du bourbon » (éditions Padmakara, 2018) que Dzongar Jamyang Khyentsé en faveur de sa thèse qui est une forme de « crisis management » : le bouddhisme tibétain avait traversé une grosse crise, dont la plus spectaculaire avait été la disgrâce de Sogyal Rimpotché, et les instances du bouddhisme tibétain était fortement discrédité en Occident. La réaction a été ce livre de Dzongar Jamyang Khyentsé qui assume le culte du guru.


Je ne voulais pas acheter ce livre à l'époque, mais je viens malgré tout d'en faire l'acquisition. Et il m'énerve beaucoup. Je mentionnerai donc ici mes critiques et je ferai cela en plusieurs parties. Entendez-moi bien : il y a trop de choses énervantes et malsaines pour les mentionner toutes. Je me contenterai d'attaquer les idées de ce livre qui sont les plus problématiques, et je laisserai de côté toute une série d'insinuations qui trahissent le machisme du gars, son conservatisme et une idéologie complètement rétrograde.




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Page 37, Dzongar Jamyang Khyentsé affirme : « Se soumettre à un gourou – dans un abandon complet, total – est, paradoxalement une forme de liberté. L'avantage est que vous n'avez plus besoin de chercher la direction. Dans la relation gourou-étudiant, il y a un sens du devoir qui vous emprisonnera toujours. Mais cet emprisonnement est un choix que vous faites. Si vous y réfléchissez, quand vous êtes ici dehors, libre, vous ne savez que faire de toute votre liberté. Mais quand vous êtes en prison, enfermé dans quatre murs, il y a un emploi du temps et vous avez des limites. C'est ce qu'on appelle « voie ». Cela vous donne une direction ».


Quand je lis ce paragraphe, je ne peux m'empêcher de penser à l'écrivain Georges Orwell et son roman dystopique « 1984 » où le tyran de ce régime totalitaire, Big Brother a pour slogan :


« La guerre, c'est la paix.

La liberté, c'est l'esclavage.

L'ignorance, c'est la force. »


J'ai vraiment le même malaise quand je lis Dzongar Jamyang Khyentsé, le même sentiment d'une gorge serrée, la même révolte aussi qui gronde contre cette façon d'embrouiller les choses et d'apporter plus de confusion au monde. Non, la soumission à un gourou n'est pas une forme de liberté, mais une aliénation qui ne vous apportera pas l’Éveil ! Et encore moins le bonheur ou l'apaisement que, pourtant, vous cherchiez en vous intéressant au bouddhisme. Dzongar Jamyang Khyentsé dit : oui, mais cet emprisonnement est un choix, comme si vous décidiez en toute conscience et manifestant votre consentement pour servir d'esclave soumis dans un donjon BDSM.


Le problème est que non, dans le bouddhisme tibétain, vous n'avez pas le choix. On ne vous présente jamais l'autre possibilité : l'ami spirituel qui vous conseille, vous aide, vous encourage, et qui, surtout, ne vous emprisonne pas dans une relation malsaine de domination complète. On utilise pourtant le concept d'ami spirituel (ou « ami de bien »), mais c'est pour le confondre tout de suite avec celui de gourou tantrique. Ou alors pour désigner complètement autre chose : il y a bien un mot tibétain qui traduit littéralement « ami spirituel » ou « ami de bien », c'est le mot « guéshé ». Mais il en est venu à désigner un érudit, un docteur en philosophie bouddhique.


À l'origine, c'est le maître indien Atisha (982 – 1054) venu au Tibet pour enseigner le Dharma et qui utilisait ce terme justement pour se distinguer des « gourous » comme Marpa, Milarépa ou Padmasambhava (« Guru Rimpotché ») et revenir à une position beaucoup plus morale, loin des errements condamnables du tantrisme. Atisha a fondé un mouvement assez informel, les Kadampa pour qui la discipline et l'éthique était très importante, plus que les rituels tantriques (qu'ils n'excluaient pas complètement, mais qu'ils remettaient à leur juste place). Ils sont restés célèbres pour leurs maximes morales comme par exemple : « La seule et unique vertu des fautes morales, c'est qu'on peut les purifier ». Comme Atisha était un grand intellectuel et érudit, le terme tibétain de « guéshé » a fini par désigner un spécialiste des soûtras et des textes philosophiques ardus, mais le concept d'ami spirituel, celui qui enseigne le Dharma et apporte une aide compatissante et un conseil précieux s'est malheureusement perdu en cours de route, quelque part dans un col sur les hauteurs du Tibet et c'est bien malheureux ! Parce, du coup, non, si vous êtes un disciple du bouddhisme tibétain, vous n'avez pas le choix : le seul modèle qu'on vous propose et qu'on vous vante en permanence est celui du lama, du guru auquel vous devez vous soumettre complètement.


J'ai un malaise aussi quand Dzongar Jamyang Khyentsé nous explique qu'avoir un maître tyrannique qui vous emprisonne, c'est bien parce que cela vous donne une direction. Alors peut-être les ordres de votre maître sont votre direction, mais cela va complètement à l'encontre de la société moderne qui attend des adultes qu'il soient des personnes matures, responsables et autonomes. Faire des choix, c'est ce qu'on attend d'une personne adulte. Comment allez-vous faire le bien si vous n'êtes pas libres ? Pour certains, cela sera rassurant de ne pas se poser de question et d'obéir aveuglément, mais si votre maître vous ordonne de faire le mal, vous devrez en subir les conséquences karmiques terrifiantes dans le futur de cette vie-ci ou les suivantes.


Ensuite, Dzongar Jamyang Khyentsé ajoute directement après (toujours p. 37) : « La possibilité d'abus de pouvoir existe. Cependant, une fois que vous vous êtes abandonné complètement de façon posée, vous n'interpréterez pas peut-être pas certaines manifestations et activités du gourou comme des abus de pouvoir. Si vous voulez être complètement éveillé, vous n'avez que faire des abus ».


Mais comment en 2018 a-t-il pu écrire des insanités pareilles ? Comment peut-on justifier les abus des gourous avec autant de calme et d'aplomb ? Comment peut-on justifier que la recherche de l’Éveil engourdisse la conscience à ce point ! Les abus n'ont pas lieu d'être ! Point à la ligne !


En-dehors du slogan à la Big Brother, ce qui est pernicieux, c'est le chantage spirituel de faire croire à des personnes crédules que la libération passe par la négation de ce que nous dit notre conscience, notre bon sens et notre ressenti. Je pense qu'on sous-estime lourdement toute la quantité monstrueuse de confusion, d'idées fausses et de mal-être que ce sale type apporte à la spiritualité bouddhique !











Lire également sur la thématique du rapport au maître spirituel: 



- L'affaire Sogyal


- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché


- Le maître spirituel - 1ère partie


- La garde de la vigilance (V, 102 & 103)





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vendredi 2 octobre 2026

La garde de la vigilance (V, 102 & 103)

 

La garde de la vigilance (V, 102 & 103)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



102. Même au prix de ma vie,

Jamais, je n'abandonnerai un ami spirituel

Sage dans le sens du Grand Véhicule

Et sublime bodhisattva pratiquant.


103. Je servirai le maître

Selon les instructions de la « Libération de Shrisambhava ».

Celles-ci et d' autres enseignements du Bouddha,

Je les apprendrai en lisant les soûtras.




Hasui Kawase (川瀬巴水, Japon, 1883–1957)





Pour que le Dharma puisse progresser dans le monde, il est essentiel de respecter les amis spirituels et les maîtres spirituels. L'ami spirituel est celui qui vous donne des bons conseils de sagesse, qui vous enseigne les principes du Dharma, qui vous encourage quand vous êtes sur le point de désespérer ou de céder à une mauvaise tendance. Avec le maître spirituel, il y a une relation beaucoup plus hiérarchique. Il est une autorité spirituelle, et vous suivez ces ordres et ces recommandations à la lettre, là où l'ami spirituel vous donne des conseils et reste un individu libre à vos côtés.


Il y a un célèbre soûtra du canon pâli où Ānanda explique au Bouddha que l'ami spirituel est au moins la moitié de la Voie. Et le Bouddha de lui répondre que non, l'ami spirituel n'est pas la moitié de la Voie. L'ami spirituel est toute la Voie !


« Une moitié de cette conduite pure, ô Bienheureux, dépend de la bonne amitié, de la bonne alliance, de la bonne compagnie.


Le Bienheureux dit : Ne dites pas cela, ô Ānanda ! Ne dites pas cela, ô Ānanda ! Ce n'est pas seulement une moitié, mais l'ensemble de cette conduite pure qui dépend de la bonne amitié, de la bonne alliance, de la bonne compagnie. Le disciple qui a un bon ami, un bon allié, un bon compagnon, cultive le Noble Octuple Chemin et il développe le Noble Octuple Chemin »1.


Cela montre l'importance de la communauté autour de nous, et le rôle que les amis spirituels peuvent jouer dans notre existence et dans notre progression dans la Voie. L'homme est un animal social, et il faut créer des amitiés véritables inspirées par la sagesse, il faut créer des alliances solides pour permettre un mode de vie éveillé, il faut créer une bonne compagnie où le partage et la solidarité règnent. Tout cela pour que les pratiquants puissent véritablement s'éveiller dans la société dans laquelle ils vivent. Le Dharma est aussi une œuvre collective, il ne faut jamais l'oublier.


Dans cet ordre d'idées, il ne faut jamais abandonner un ami spirituel qu'il soit pratiquant du Grand Véhicule ou non d'ailleurs. Il faut aussi respecter l'autorité du maître spirituel pour autant que ce maître soit réellement digne de la vénération que l'on peut et que l'on doit porter à un être véritablement éveillé. Le respect que l'on a pour un maître spirituel ne devrait jamais nous faire perdre de vue l'esprit critique.


Shāntideva explique que l'on devrait s'inspirer de la « Libération de Shrisambhava ». C'est un passage du « Gandavyūha-sūtra », lui-même une partie de l'Avatamsaka Sūtra, le Soûtra de l'Ornementation Fleurie, soûtra important et très volumineux du bouddhisme du Grand Véhicule. « Gandavyūha » est en sanskrit un terme assez obscur que l'on peut traduire par « réseau de tiges » ou « manifestation suprême ». En chinois, il est appelé : 入法界品, l'entrée dans la réalité absolue (« réalité absolue » traduisant le sanskrit Dharmadhatu, espace du Dharma ou espace absolu). C'est pour cela que « Gandavyūha-sūtra » est souvent traduit : « Soûtra de l'entrée dans la Réalité Absolue »2.


Dans le « Gandavyūha-sūtra », on suit les pérégrinations fantastiques de Sudhana qui va de maître spirituel en maître spirituel pour se voir enseigné les subtilités du bouddhisme du Grand Véhicule. Il voit 49 maîtres, le dernier lui recommandant d'aller voir un garçon appelé Shrisambhava ainsi qu'une fille Sthiramati dans la ville de Sumanamukha. Sudhana leur demande des conseils sur la pratique des êtres éveillés. Ils commencent par lui expliquer l'illusion de toutes choses, y compris l'illusion des enseignements bouddhistes.


Shrisambhava et Sthiramati lui disent ensuite d'aller vers le sud où se trouve un tour majestueuse que l'on appelle la « chambre des ornements de Vairocana » où enseigne le bodhisattva Maitreya, futur Bouddha en devenir. Ils font l'éloge de Maitreya à Sudhana en lui expliquant en long et en large ses qualités inconcevables.


Shrisambhava et Sthiramati encouragent Sudhana à ne pas se contenter d'une seule pratique spirituelle, ni d'étudier une seule doctrine, ni de respecter un seul vœu, ni de suivre une seule instruction, ni se contenter de respecter les seules six perfections du bodhisattva, ni de s'en tenir aux terres des bodhisattvas. Mais de s'ouvrir en fait à une infinité de pratiques, à une infinité de doctrines, à une infinité de vœux, à une infinité d'instructions et de dépasser tout ce qui est concevable ou même inconcevable dans la propagation de l’Éveil.


Et pour accomplir une telle œuvre aux qualités infinies, il faut le soutien et les conseils d'un bienfaiteur spirituel3. Shrisambhava et Sthiramati enseignent donc à Sudhana comment suivre et honorer un bienfaiteur spirituel, autrement dit un maître spirituel. C'est à ce passage que Shāntideva fait référence dans sa strophe avec l'expression « Libération de Shrisambhava ».




1 Kalyānamitta Sutta (Soûtra de l'Ami Spirituel), Samyutta Nikāya, V, 2-3. Môhan Wijayaratna, « Le Bouddha et ses disciples », éd. Cerf, Paris, 1990, pp. 159-160


2 Patrick Carré a ainsi appelé sa traduction (d'après la traduction chinoise de Siksananda) aux éditions Padmakara : Soûtra de l’Entrée dans la dimension absolue (2019). Thomas Cleary qui a traduit en anglais tout le Soûtra de l'Ornementation Fleurie (Avatamsaka Sūtra), éd. Shambhala, Boston & Londres, 1993, appelle le chapitre du «  Gandavyūha  » : Entry in the Realm of Reality.


3 Je traduis moi-même de l'anglais la traduction de Thomas Cleary : « The Flower Ornament Scripture », op. cit., pp. 1448 – 1452. « Bienfaiteur spirituel » traduit le terme anglais : « spiritual benefactor ». Il est assez évident que le terme de « bienfaiteur spirituel » désigne ici le maître spirituel. Patrick Carré traduit ce terme par "ami de bien" dans sa propre traduction aux éditions Padmakara (op. cit.). Ce qui correspond à la tendance du bouddhisme tibétain d'identifier complètement l'ami spirituel et le maître spirituel. NB : je traduis le terme « enlightening being » par bodhisattva.





Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: 

- La garde de la vigilance (V, introduction)

- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)

- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)

- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)

- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)

- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)

- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)

- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)

- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)

- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)

- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)

- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)

- La garde de la vigilance (V, 59 & 60)

- La garde de la vigilance (V, 61 à 67)

- La garde de la vigilance (V, 68 à 70)

- La garde de la vigilance (V, 71 à 73)

- La garde de la vigilance (V, 74 et 75)

- La garde de la vigilance (V, 76 à 78)

- La garde de la vigilance (V, 79 & 80)

- La garde de la vigilance (V, 81 à 84)

- La garde de la vigilance (V, 85 à 87)

- La garde de la vigilance (V, 88 à 90)




Chapitre V: La garde de la vigilance




NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.



Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




Lire également sur la thématique du rapport au maître spirituel: 






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