Gourou et bourbon
Réflexions critiques sur le culte du guru (1ère partie)
Il y a quelques années, j'avais écrit un article « Une dictature bienveillante » sur les positions du lama Dzongar Jamyang Khyentsé en faveur du culte du guru, y compris quand ce guru ou lama se comporte visiblement mal envers ses disciples (abus sexuels, abus financiers, abus de pouvoir, alcoolisme, drogue, violence...). À cette époque, j'avais réagi à un article, et pas au livre « Le gourou boit du bourbon » (éditions Padmakara, 2018) que Dzongar Jamyang Khyentsé en faveur de sa thèse qui est une forme de « crisis management » : le bouddhisme tibétain avait traversé une grosse crise, dont la plus spectaculaire avait été la disgrâce de Sogyal Rimpotché, et les instances du bouddhisme tibétain était fortement discrédité en Occident. La réaction a été ce livre de Dzongar Jamyang Khyentsé qui assume le culte du guru.
Je ne voulais pas acheter ce livre à l'époque, mais je viens malgré tout d'en faire l'acquisition. Et il m'énerve beaucoup. Je mentionnerai donc ici mes critiques et je ferai cela en plusieurs parties. Entendez-moi bien : il y a trop de choses énervantes et malsaines pour les mentionner toutes. Je me contenterai d'attaquer les idées de ce livre qui sont les plus problématiques, et je laisserai de côté toute une série d'insinuations qui trahissent le machisme du gars, son conservatisme et une idéologie complètement rétrograde.
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Page 37, Dzongar Jamyang Khyentsé affirme : « Se soumettre à un gourou – dans un abandon complet, total – est, paradoxalement une forme de liberté. L'avantage est que vous n'avez plus besoin de chercher la direction. Dans la relation gourou-étudiant, il y a un sens du devoir qui vous emprisonnera toujours. Mais cet emprisonnement est un choix que vous faites. Si vous y réfléchissez, quand vous êtes ici dehors, libre, vous ne savez que faire de toute votre liberté. Mais quand vous êtes en prison, enfermé dans quatre murs, il y a un emploi du temps et vous avez des limites. C'est ce qu'on appelle « voie ». Cela vous donne une direction ».
Quand je lis ce paragraphe, je ne peux m'empêcher de penser à l'écrivain Georges Orwell et son roman dystopique « 1984 » où le tyran de ce régime totalitaire, Big Brother a pour slogan :
« La guerre, c'est la paix.
La liberté, c'est l'esclavage.
L'ignorance, c'est la force. »
J'ai vraiment le même malaise quand je lis Dzongar Jamyang Khyentsé, le même sentiment d'une gorge serrée, la même révolte aussi qui gronde contre cette façon d'embrouiller les choses et d'apporter plus de confusion au monde. Non, la soumission à un gourou n'est pas une forme de liberté, mais une aliénation qui ne vous apportera pas l’Éveil ! Et encore moins le bonheur ou l'apaisement que, pourtant, vous cherchiez en vous intéressant au bouddhisme. Dzongar Jamyang Khyentsé dit : oui, mais cet emprisonnement est un choix, comme si vous décidiez en toute conscience et manifestant votre consentement pour servir d'esclave soumis dans un donjon BDSM.
Le problème est que non, dans le bouddhisme tibétain, vous n'avez pas le choix. On ne vous présente jamais l'autre possibilité : l'ami spirituel qui vous conseille, vous aide, vous encourage, et qui, surtout, ne vous emprisonne pas dans une relation malsaine de domination complète. On utilise pourtant le concept d'ami spirituel (ou « ami de bien »), mais c'est pour le confondre tout de suite avec celui de gourou tantrique. Ou alors pour désigner complètement autre chose : il y a bien un mot tibétain qui traduit littéralement « ami spirituel » ou « ami de bien », c'est le mot « guéshé ». Mais il en est venu à désigner un érudit, un docteur en philosophie bouddhique.
À l'origine, c'est le maître indien Atisha (982 – 1054) venu au Tibet pour enseigner le Dharma et qui utilisait ce terme justement pour se distinguer des « gourous » comme Marpa, Milarépa ou Padmasambhava (« Guru Rimpotché ») et revenir à une position beaucoup plus morale, loin des errements condamnables du tantrisme. Atisha a fondé un mouvement assez informel, les Kadampa pour qui la discipline et l'éthique était très importante, plus que les rituels tantriques (qu'ils n'excluaient pas complètement, mais qu'ils remettaient à leur juste place). Ils sont restés célèbres pour leurs maximes morales comme par exemple : « La seule et unique vertu des fautes morales, c'est qu'on peut les purifier ». Comme Atisha était un grand intellectuel et érudit, le terme tibétain de « guéshé » a fini par désigner un spécialiste des soûtras et des textes philosophiques ardus, mais le concept d'ami spirituel, celui qui enseigne le Dharma et apporte une aide compatissante et un conseil précieux s'est malheureusement perdu en cours de route, quelque part dans un col sur les hauteurs du Tibet et c'est bien malheureux ! Parce, du coup, non, si vous êtes un disciple du bouddhisme tibétain, vous n'avez pas le choix : le seul modèle qu'on vous propose et qu'on vous vante en permanence est celui du lama, du guru auquel vous devez vous soumettre complètement.
J'ai un malaise aussi quand Dzongar Jamyang Khyentsé nous explique qu'avoir un maître tyrannique qui vous emprisonne, c'est bien parce que cela vous donne une direction. Alors peut-être les ordres de votre maître sont votre direction, mais cela va complètement à l'encontre de la société moderne qui attend des adultes qu'il soient des personnes matures, responsables et autonomes. Faire des choix, c'est ce qu'on attend d'une personne adulte. Comment allez-vous faire le bien si vous n'êtes pas libres ? Pour certains, cela sera rassurant de ne pas se poser de question et d'obéir aveuglément, mais si votre maître vous ordonne de faire le mal, vous devrez en subir les conséquences karmiques terrifiantes dans le futur de cette vie-ci ou les suivantes.
Ensuite, Dzongar Jamyang Khyentsé ajoute directement après (toujours p. 37) : « La possibilité d'abus de pouvoir existe. Cependant, une fois que vous vous êtes abandonné complètement de façon posée, vous n'interpréterez pas peut-être pas certaines manifestations et activités du gourou comme des abus de pouvoir. Si vous voulez être complètement éveillé, vous n'avez que faire des abus ».
Mais comment en 2018 a-t-il pu écrire des insanités pareilles ? Comment peut-on justifier les abus des gourous avec autant de calme et d'aplomb ? Comment peut-on justifier que la recherche de l’Éveil engourdisse la conscience à ce point ! Les abus n'ont pas lieu d'être ! Point à la ligne !
En-dehors du slogan à la Big Brother, ce qui est pernicieux, c'est le chantage spirituel de faire croire à des personnes crédules que la libération passe par la négation de ce que nous dit notre conscience, notre bon sens et notre ressenti. Je pense qu'on sous-estime lourdement toute la quantité monstrueuse de confusion, d'idées fausses et de mal-être que ce sale type apporte à la spiritualité bouddhique !
- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché
- Le maître spirituel - 1ère partie
- La garde de la vigilance (V, 102 & 103)


