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dimanche 7 juin 2015

Commentaire à l’équanimité de l’Arahant


Voir le texte "L'équanimité de l'Arahant" tiré des "Questions de Milinda à Nāgasena".

Voir aussi le texte issu du même dialogue « La douleur d'un Arahant» et son commentaire.



    L’Arahant1 est donc cet individu qui a pratiqué la Voie du Bouddha et a franchi toutes les étapes et tous les obstacles. Cet homme a donc atteint le plein Éveil et s’est complètement libéré du samsâra, le cycle des naissances et des morts dans lequel tous les êtres sensibles sont jetés de vie en vie, de renaissance et renaissance. Un Arahant continue sa vie jusqu’au moment de sa mort. C’est à ce moment qu’il sort concrètement du cycle des renaissances et ne connaîtra plus jamais aucune souffrance, aucune sensation déplaisante. C’est ainsi qu’il a actualisé la quatrième Noble vérité du Bouddha : le chemin qui mène à la cessation de la souffrance.


    Pour passer en Nirvâna, l’Arahant a du entrer dans la « sphère méditative de cessation des sensations et des perceptions ». Dans cet état méditatif, plus aucune sensation ou perception ne se manifestent à lui. C’est un état de béatitude totale, mais paradoxalement sans aucune sensation de bonheur, de plaisir ou de bien-être que l’on rattache habituellement à la béatitude. En fait, ne plus être soumis aux sensations et aux perceptions est une immense libération, car ces sensations et ces perceptions sont d’immenses fardeaux dans l’existence, même si nous ne voyons généralement pas les choses comme cela. Pour nous, le seul problème, ce sont les sensations de douleur et de souffrance qui empoisonnent notre existence. Pour le Bouddha, toutes les sensations sont un problème dans la mesure où même les sensations plaisantes ont le défaut de susciter le désir et l’attachement, ce qui nous lie irrémédiablement au cycle des existences où alternent les sensations de plaisir et les sensations de douleur. Entrer dans « la sphère méditative de cessation des sensations et des perceptions » est la plus considérable des toutes les opportunités !

    Mais une fois que l’on a connu cette sphère méditative de cessation des sensations et des perceptions et que l’on est devenu un Arahant, connaît-on encore les sensations ? demande le roi Milinda au moine bouddhiste Nāgasena. Pour Nāgasena, tout dépend des sensations. Une fois que l’Arahant a connu cette sphère de cessation des sensations et des perceptions, son mental est délivré de toutes les sensations ; néanmoins, comme il a quitté cette sphère méditative pour vivre sa vie, il est toujours sujet aux sensations physiques, et notamment les sensations douloureuses.

   On pourrait se dire qu’il agit d’une immense perte par rapport aux promesses du Nirvâna, extinction complète de la souffrance. Pourquoi ne pas aspirer à ce Nirvâna plutôt que de rester coincer dans ce samsâra plein de douleurs et d’insatisfactions ? Pourquoi les tourments des blessures, de la maladie, de la vieillesse et de l’agonie alors qu’on est déjà entré dans la « sphère méditative de cessation des sensations et des perceptions » ?

    Mais précisément, l’Arahant est entré dans le Nirvâna parce qu’il s’est libéré de toute soif, de tout désir. Il se contente de ce qu’il a ; et si, ici et maintenant, ce qu’il a, c’est un corps soumis aux douleurs de la faim et de la soif, du chaud et du froid, des blessures et des maladies, il s’en contente. Telle est l’équanimité de l’Arahant. Il accueille de manière égale tout ce qu’il vit, ressent et expérimente. Il ressent évidemment les sensations douloureuses, mais les laisse passer comme une chose transitoire, sans s’émouvoir, sans se crisper, sans éprouver de tensions émotionnelles.




     Par ailleurs, l’Arahant accepte pleinement la loi du karma : il s’est libéré de la chaîne sans fin du karma, mais continue pour quelques temps à être partiellement conditionné par cette loi de causalité où tout phénomène est produit par des causes et des conditions et est lui-même cause et condition d’autres phénomènes dans le monde. C’est un peu comme quand on arrête de pédaler sur un vélo : la roue continue encore de rouler quelques temps avant de s’arrêter définitivement. L’Arahant a cessé de faire tourner la roue des existences cycliques, le samsâra, en cessant de produire de l’ignorance et des émotions perturbatrices. Pour autant, il est encore tenu dans cette existence par les actes passés et la volonté passée du redevenir. Il doit encore vivre jusqu’à son terme cette existence qui peut se révéler douloureuse.

   Pour autant, l’Arahant n’est nullement contrarié par ce contretemps. Comme le dit le moine Nāgasena : « l’Arahant n’a ni inclination, ni aversion, et les Arahants ne font pas tomber ce qui n’est pas mûr : les hommes avisés attendent la pleine maturation. » Il cite Śhāriputra, le plus grand disciple du Bouddha, connu pour sa prodigieuse sagesse.
« Je ne me réjouis pas de la mort, je ne me réjouis pas de la vie ;
           J’attends l’heure comme un soldat son salaire.
          Je ne me réjouis pas de la mort, je ne me réjouis pas de la vie ;
          J’attends l’heure, réfléchi et attentif ».


      L’Arahant n’a plus de souhait de vivre encore et encore ; pour autant, il ne désire pas non plus la mort. Il sait que tous les efforts spirituels qu’il a consenti pour pratiquer une éthique et une discipline juste, pour s’adonner à la méditation et à la concentration, pour étudier les textes bouddhiques, pour y réfléchir et pour développer la véritable sagesse, tous ces efforts seront amplement récompensés en entrant dans la Grande Extinction. Mais pour l’heure, il se contente d’apprécier l’instant présent dans la pleine conscience et la sagesse de l’équanimité.

Cette équanimité illimitée, grande paix de la conscience, est une des quatre qualités incommensurables avec l’amour bienveillant, la compassion et la joie sacrée. Le Bouddha a souvent appelée à la développer dans une méditation spécifique qu'il exprime en ces termes : « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ».

Idéalement, il faut joindre à cette méditation de l'équanimité la méditation des 3 Portes de la Sagesse que sont la vacuité, l'absence de caractéristiques et l'absence de souhait. Méditer la vacuité permet de se rendre compte de l'irréalité des phénomènes. L'Arahant sait ainsi que ce monde n'a pas de réalité absolue. Cela le conforte dans son équanimité : à quoi bon vouloir tout de suite sortir de son rêve quand on sait que le rêve n'est après tout qu'un rêve ? La méditation de l'absence de caractéristiques permet d'éviter de coller des étiquettes sur tout ce qui nous entoure et de bien prendre conscience que les étiquettes ne sont que des étiquettes, rien de plus. Cela libère l'Arahant des jugements hâtifs sur les choses et le monde. Quand on a vu les défauts, pourquoi s'attacher au fait de qualifier les choses de mauvaises ? On prend les choses telles qu'elles viennent, et c'est très bien comme cela. Enfin, la méditation de l'absence de souhait permet de résider dans la totale acceptation de l'instant présent. Pourquoi vouloir quitter ce monde et passer dans le Nirvâna ? C'est pourquoi Śhāriputra a pu dire : «  Je ne me réjouis pas de la mort, je ne me réjouis pas de la vie. J’attends l’heure comme un soldat son salaire ». Il sait que rien n'est pas souhaitable que d'être délivré de ce monde de souffrances ; pour autant, même cela, il ne le souhaite plus.

     Vivre ce qui est dans l'instant présent. Simplement.





1 Arahant est le terme en langue pâlie. On dit Arhat en sanskrit.


Voir le texte "L'équanimité de l'Arahant" tiré des "Questions de Milinda à Nāgasena".

Voir aussi le texte issu du même dialogue « La douleur d'un Arahant» et son commentaire.





Maccha Pucchare, Nepal


Textes de Nāgasena  



- Continuum






Et les commentaires de ces textes :





    « Qui suis-je ? » est une des plus anciennes questions de la philosophie. Nous avons la tendance naturelle à postuler un sujet connaissant, un « je », un « moi », un « ego », peu importe comment on l'appelle, qui serait à la base de toutes nos perceptions du monde environnant et de notre expérience intime de la vie. Le roi Milinda, dans le célèbre ouvrage bouddhiste, « Les questions de Milinda à Nāgasena » (Milinda Panha), défend l'idée d'un sujet connaissant toujours identique qui percevrait le monde tout comme le même homme percevrait le monde à partir des différentes fenêtres d'une même tour. Le moine bouddhiste Nāgasena déconstruit cette croyance en un sujet connaissant permanent qui serait sous-jacent à la perception de nos six sens et à notre connaissance du monde.  






    On se représente toujours le Sage comme un être imperturbable, baignant dans la béatitude et une souveraine sérénité, toujours absolument maître de lui-même, contrôlant tout son être par la puissance de son esprit. Cette image, on la retrouve dans l’imaginaire spirituel indien, mais aussi dans la philosophie antique gréco-romaine. Est-ce une image correcte ?




    Un Arahant ressent toujours les sensations physiques, même s'il est délivré des sensations mentales. Il est donc encore soumis à la douleur physique. Pourtant il n'aspire pas à quitter ce monde et attend son heure tranquillement. Pourquoi ?




Ni autre, ni différent

     Pour Nāgasena, la personne que nous avons été dans une vie précédente n'est ni autre, ni identique à nous-mêmes. Nāgasena prend l'exemple de notre propre vie : quand on était bébé, étions-nous la même personne qu'aujourd'hui ? Cela semble difficile à croire : nos capacités ne sont pas du tout la même, notre apparence physique a complètement changé, nos pensées ne sont pas les mêmes. Pour autant, on ne peut pas dire non plus qu'on soit complètement différent de quand on était bébé. Cela voudrait dire que l'on n'aurait pas été ce bébé à un moment de notre vie. Ce bébé que nous avons été n'est ni autre, ni identique à nous-mêmes. Il est un moment de notre continuum d'existence.








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