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mardi 9 juin 2015

La vie d’un homme est une allégorie continuelle

John Keats (peint par William Hilton)




   Dans une lettre écrite au printemps de 1819 adressée à son frère George et sa belle sœur Georgiana, John Keats, un poète romantique anglais, parle d’un de ses amis, un jeune pasteur du nom de Bailey dont la légèreté en matière sentimentale avait choqué, scandalisé ou déçu plus d’une personne dans son entourage. Commentant cette petite histoire de mœurs, John Keats écrit :





   « Cela leur apprendra que l’homme qui se moque du romanesque peut bien être le plus romanesque de tous ; que celui qui insulte les femmes et fait profession de les mépriser les aime plus qu’un autre ; que si quelqu’un parle de jeter un homme au feu, il n’en ferait rien au moment de pousser pour de bon ; et surtout que ceux-là sont bien superficiels qui prennent toutes choses à la lettre. La vie d’un homme de quelque valeur est une allégorie continuelle, et très peu de regards savent en percer le mystère ; c’est une vie qui, comme les Écritures, figure autre chose, et ces gens-là ne peuvent pas plus la déchiffrer que la Bible en hébreu. Lord Byron est une figure, mais il ne figure rien. La vie de Shakespeare fut une allégorie ; ses œuvres en sont le commentaire ».


John Keats, Poèmes choisis, éd. Aubier-Flammarion, traduction et préface d’Albert Laffay, Paris, 1968, p. 18.





Edward Hopper, Nighthawks, 1942



    Il y a toujours un hiatus entre les discours et les comportements ; que ce soit le cas volontairement, et c’est de l’hypocrisie, ou que cela se produise involontairement, et cela relève de nos contradictions, voire de nos déchirements intérieurs. Ce que pointe Keats dans sa lettre, c’est que ces contradictions, même avec toute la bonne foi, sont inévitables pour une très grande partie d’entre nous. « Et surtout que ceux-là sont bien superficiels qui prennent toutes choses à la lettre ». Un pasteur protestant sensé être un modèle de fidélité et de respectabilité peut se perdre dans des relations amoureuses qu’une morale puritaine reprouve fermement.

Mais surtout John Keats insiste que ces contradictions et ces manquements à nos idéaux et à l’image que l’on voudrait forger de soi-même ont une signification profonde que l’homme de bien devrait pouvoir écouter. Ces plis dans notre être peuvent paraître complètement inintelligibles : « Je ne comprends pas comment j’en suis arrivé là », dira-t-on après s’être laissé aller à des penchants que l’on réprouve. Pourtant ces irritants replis de notre personnalité intime sont autant d’allégories pour John Keats. « La vie d’un homme de quelque valeur est une allégorie continuelle, et très peu de regards savent en percer le mystère ; c’est une vie qui, comme les Écritures, figure autre chose, et ces gens-là ne peuvent pas plus la déchiffrer que la Bible en hébreu ».


On en doit donc pas s'en tenir à la figure d'un homme ou ce qu'on attend de lui de par sa fonction ou son statut. Les replis et les méandres dans son parcours de vie peuvent ne paraître signifiante d'entrée de jeu. En même temps, c'est précisément dans ces replis et ces mystères que se terre la nature humaine. Allégorie continuelle. « La vie de Shakespeare fut une allégorie ; ses œuvres en sont le commentaire ».



Raphaël, La Fornarina, 1518-1519 




Autre citation de John Keats 
A qui est depuis longtemps confiné dans la cité

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

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