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lundi 5 septembre 2016

Mr Robot et le Malin Génie

Mr Robot et le Malin Génie


Attention ! Cet article contient des spoilers. Vous voilà prévenu !



   J'ai récemment rédigé un article intitulé « La Nef des Fous » qui évoquait notamment la controverse entre Michel Foucault et Jacques Derrida sur le rôle de René Descartes dans l'Histoire de la folie à l'âge classique. Pour résumer très schématiquement l'opposition entre Derrida et Foucault, Foucault pense que Descartes a exclu la folie du champ de la philosophie dans ses Méditations. Notamment la formule sans appel selon Foucault que Descartes emploie pour congédier les fous de la méthode du doute hyperbolique : « Mais quoi, ce sont des fous ! Et je serais bien extravagant de me régler sur leur exemple ». Et cette exclusion de la folie du champ philosophique correspond à ce phénomène social que Foucault décrit comme le Grand Enfermement, le fait qu'au XVIIème siècle la mentalité envers les fous a complètement changé, et ce changement s'est traduit par la politique d'enfermer et brider le plus possible les personnes considérées comme folles. Derrida pense au contraire que la folie n'a pas été exclue du champ philosophique par Descartes, mais qu'elle s'est manifestée sous sa forme la plus puissante dans la personne du Malin Génie.


   Dans sa première Méditation, Descartes essaye de tout remettre en question : tout ce qui n'est pas absolument fiable est rejeté systématiquement comme n'étant pas un point fixe d'Archimède, un roc indestructible sur lequel on pourrait bâtir l'édifice d'une connaissance et d'une philosophie absolument certaine. Il se rend compte que les sens peuvent parfois vous tromper. Quand on regarde le soleil, on a l'impression qu'il a la taille d'une tarte au citron, alors qu'il n'en est rien. Les sens sont donc rejetés en bloc. Les croyances habituelles (qui je suis, mon métier, mon identité, ce que je fais là maintenant) peuvent être remises quand on est en présence d'un fou. Ces croyances habituelles doivent être rejetées aussi en bloc. Le rêve est une forme de folie encore plus généralisée et universelle qui touche chaque nuit tous les êtres humains. On ne peut donc pas être sûr d'être là, à voir ce qu'on voit et à faire ce qu'on fait. Mais pourtant même dans le rêve, certaines vérités continuent à être vraies : deux et deux font quatre, je ne peux être à la fois dans un lieu et ne pas y être.

    C'est pourquoi Descartes invente la figure étrange du Malin Génie, une sorte de Dieu pas très catholique qui s'amuse grandement à nous tromper systématiquement en toutes choses : « Or, que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois? Et même, comme je juge quelquefois que les autres se trompent dans les choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je s'il n'a point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d'un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut imaginer rien de plus facile que cela? » Descartes invente donc ce Malin Génie qui peut briser toutes les règles les plus évidentes de la logique et de la mathématiques, ne laissant aucun espace à une certitude d'aucune sorte.

     Aux prises avec ce Malin Génie, il ne reste plus à admettre que rien, absolument rien ne soit certain : « Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est très bon, et qui est la souveraine source de vérité, mais qu'un certain malin génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper; je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s'est servi pour tendre des pièges à ma crédulité; je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang; comme n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses; je demeurerai obstinément attaché à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement: c'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne me pourra jamais rien imposer ». Tout ce que l'on vit, tout ce que l'on expérimente, tout ce qui nous semble logique et indéniable, tout cela n'est peut-être qu'un tour malicieux du Malin Génie : une illusion sans fondement. Dès lors, il ne reste plus qu'à suspendre son jugement.

    La suspension du jugement était un exercice spirituel pratiqué par les sceptiques et disciples de Pyrrhon. Rien n'étant absolument certain et rien n'étant absolument identifiable comme bon ou mauvais, il vaut mieux suspendre son jugement. Pour autant, les sceptiques admettaient globalement les apparences de la vie quotidienne. Ils remettaient en question les vérités lointaines de la métaphysique : la question de l'existence de Dieu, de la durée et de l'étendue de l'univers, de la consistance du temps et ainsi de suite... Mais la pièce où nous nous trouvons, l'eau que nous sommes en train de boire, le feu qui nous chauffe dans l'âtre, le jour ou la nuit, tout cela peut être accepter apparences de la vie quotidienne. Avec son Malin Génie, Descartes pratique le doute hyperbolique (hyperbolique signifiant ici « excessif, exagéré ») : tout peut être remis en question, tout peut se désagréger dans le chaos de l'incertitude, y compris les réalités les plus élémentaires. On pourrait même parler de folie hyperbolique où on n'est pas sûr d'avoir un corps et des facultés sensorielles : tout ce qui donné à vivre ou à ressentir n'est peut-être que la malice de ce Malin Génie.

     À la fin de cette première méditation, Descartes nous laisse en plan avec ce Malin Génie. Et c'est un peu la situation dans laquelle se trouve le spectateur de la série américaine « Mr Robot ». Eliott Alderson est un jeune hacker de génie qui décide de venger son père qui est mort suite à la pollution engendrée par les activités industrielles d'E-Corp, un multinationale qui ne jure que par le profit au mépris de toute considérations humaines et pour laquelle son père travaillait. Eliott appelle d'ailleurs cette multinationale « Evil-Corp » : un sorte d'hybride monstrueux entre Goldman Sachs et Monsanto. Au tout début de la série, il décrie comme : « une conspiration plus grande que nous tous, de puissants groupes de gens qui gouvernent secrètement le monde, des gens qu'on ne connaît, qui sont invisibles, le 1% au sommet des 1% de gens au sommet, des gens qui jouent à être Dieu sans la moindre permission ».










     Il fait alors la rencontre d'un mystérieux personnage : Mr. Robot. Celui-ci l'amène à une bande de hackers qui a pour nom « F Society » et dont le but est de détruire justement la banque de données de E-Corp, créant un chaos au niveau mondial dont le système bancaire des prêts et des dettes. Le problème est qu'Eliott est constamment confronté sa propre folie, sa psychose qui rend sa relation au monde particulièrement chaotique et complexe. Surtout qu'il a la manie de hacker toutes les personnes qui l'entourent et de faire parfois justice au mépris des conséquences. Cela l'entraîne dans des situations de plus en plus périlleuses, spécialement quand il réalise que Mr Robot n'est autre que son père et qu'il n'est rien qu'un personnage imaginaire qu'il ne parvient pas à dissocier de la réalité, et qu'il est lui-même le fondateur et leader de la F Society.

     Tout élément de croyance se trouve déstabilisé et réduit à néant chez Eliott. Régulièrement, il a des absences et ne sait pas ce que Mr Robot a fait justement en son absence. C'est comme si Eliott était au prise avec un Malin Génie qui l'empêche d'avoir aucune certitude en ce monde, qui le manipule au profit d'organisations souterraines comme l'inquiétante Dark Army, un groupe de hackers chinois visiblement liés à des instances obscures de la République Populaire de Chine. À moins que le Malin Génie ne soit son père qui le manipule en permanence, à moins qu'Eliott ne soit lui-même le Malin Génie dans le système informatique, une sorte de Dieu dans la machine, qui cherche à détrôner Evil Corp. Qui manipule qui ? Qui contrôle qui ? Qui invente la réalité de qui ? Dans cet effondrement des certitudes, ne reste plus que la folie hyperbolique où une suite ininterrompue de 0 et de 1 peuvent faire en sorte que deux et trois fasse quatre ou six.







     Au début de la saison 2 des Méditations Métaphysiques, Descartes proposait une solution simple et limpide pour ne pas laisser son lecteur dans la perplexité. C'est le célèbre Cogito : « Je pense, donc je suis ». Si le Malin Génie m'a plongé dans le doute total et si je ne suis plus en mesure d'être certain de quoi que ce soit, tout est incertain, douteux, sauf le fait que je suis en train de douter. Si je doute, cela veut dire que je pense. Et pour penser, il faut bien que j'existe. Donc : « Je pense, je suis ». 1ère certitude, 1er roc de certitude, 1er point fixe d'Archimède. Au passage, notons quand même c'est là un incroyable tout de passe-passe métaphysique. Pour moi, le Cogito, c'est le sophisme des sophismes. Ce qui est fou, c'est à quel point ce raisonnement, j'ai envie de dire cette entourloupe, a fasciné les philosophes occidentaux, au point d'y voir un point de départ de la pensée moderne.

    Deuxième temps de la réhabilitation de la certitude : prouver rationnellement l'existence de Dieu avec une autre entourloupe de génie. Cela se passe dans la saison 3 des Méditations Métaphysiques. Si je suis et que je pense, je peux avoir l'idée de Dieu dans mes pensées. Dieu est par définition parfait, bon, merveilleux. En bref, il a toutes les qualités. Or nous sommes de toute évidence un être imparfait et Dieu, s'il existe, est un être parfait. Oui mais, nous dit Descartes, comme un être imparfait qui n'a jamais vu ou conçu la perfection pourrait avoir l'idée de la perfection ? C'est forcément qu'un être parfait, appelons-le Dieu, lui a mis dans la tête ! Et c'est être parfait existe nécessairement. Pourquoi ? Il lui manquerait la qualité d'exister, donc il ne serait pas parfait. Donc Dieu existe nécessairement. Convaincant ? Pas vraiment ? Il y a de quoi rester sceptiques, effectivement. Je me rappelle d'une anecdote où Bertrand Russel où une illumination soudaine où il avait « compris » la preuve ontologique de l'existence de Dieu. Toute l'après-midi, il s'était promené imprégné de la conviction de l'existence de Dieu, enthousiaste et euphorique ; et puis le soir venu, il s'est rendu compte que ce n'était là que des sottises. Mais pour Descartes, c'était convaincant, c'était du solide. Et si Dieu existe, comme il est parfait, il ne peut pas être trompeur. C'est à ce moment-là que Descartes appuie sur la touche « delete » pour le Malin Génie. À partir de là, il ne reste plus à Descartes que prouver l'existence du monde qu'il appelle « substance étendue » (facile puisque Dieu existe), le corps, l'âme, la relation du corps et de l'âme, la vérité, la lumière de la vérité et toutes sortes de choses magnifiques. Le doute hyperbolique avait dès le départ le rôle paradoxal de permettre de bâtir une nouvelle certitude.








      Mais Eliott, lui, ne trouve pas la touche « delete » pour effacer son Malin Génie du champs de sa conscience. Mr Robot le hante et s'empare régulièrement de lui. Eliott est constamment tiraillé par les choix qu'il a à poser ou l'absence de choix auquel il est confronté. Est-il ou non justifié de détruire le système bancaire d'E-Corp ? À quel prix ? Par quel moyen ? Avec quelles conséquences ? Mr Robot a l'air de penser que tous les moyens sont bons et que la fin justifie les moyens pour mettre fin au système de la créance continuelle et de la dette insoutenable ; Eliott est traversé par plus de scrupules, comme quand il refuse de provoquer une explosion dont la déflagration détruirait Mountain Steel, le gigantesque data center d'E-Corp. Il pense pouvoir être libre de la F Society (alors qu'on apprendra plus tard qu'il en est le cerveau).

     Eliott, de manière assez égocentrique, se considère comme une sorte de dieu en guerre contre le système qu'il peut manipuler à sa guise et en guerre contre les dirigeants d'E-Corp qu'il accuse de « jouer à être Dieu sans permission ». Pour autant, Eliott, albatros dans le ciel numérique, reste extrêmement maladroit quand les conséquences de ses actes sur le net produisent exactement l'inverse de l'effet recherché dans la vie réelle. Shayla, sa voisine, traite avec Fernando Vera, un dealer psychopathe dangereux pour procurer à Eliott de la suboxone que ce dernier prend en parallèle avec de la morphine. Vera viole et frappe Shayla alors que celle-ci est dans un état de léthargie suit eà l'absorption de drogue. Eliott décide de se venger et de se débarrasser de Vera en piratant ses comptes Facebook et Twitter dont il se sert pour dealer sa drogue et en balançant toutes ces informations à la police. Mais Vera finit par comprendre que c'est Eliott qui est la cause de sa chute. Il fait kidnapper Shayla pour obliger Eliott à pirater la sécurité informatique de sa prison et le faire libérer. Cela conduira à une issue tragique pour Shayla.

     Par ailleurs, dans son isolement, Eliott n'a pas l'air de prendre toute la mesure des puissances politiques qui sont en jeu dans l'histoire. Même si E-Corp a l'air de subir de plein fouet la crise provoquée par la destruction de la banque de données de Steel Mountain, à la toute fin de la première saison, Philip Price, le patron d'E-Corps et Whiterose, le chef ou la cheffe de la Dark Army, dégustent une verre de vin lors d'une soirée très mondaine et se comparent à Néron contemplant Rome en feu. Pour autant, dans la deuxième saison, quand Eliott essaye de contacter la Dark Army pour savoir quelle est la deuxième phase du plan. Darlene, la soeur d'Eliott, qui espionne les membres de la Dark Army, se rend que ceux-ci sont très perplexes, puisqu'ils pensent que c'est Eliott lui-même qui a pensé et lancé la seconde phase du plan. Qui contrôle qui ? Qui manipule qui ? Qui est le Malin Génie de qui ?









     Dans le début de la saison 2, Eliott séjourne chez sa mère avec un horaire de ses journées très réglé, tout cela afin de ne plus être sous l'emprise de son Malin Génie de père. Pour autant, cela ne fonctionne pas : Eliott et Mr Robot s'affrontent au jeu d'échec pour savoir qui va prendre le contrôle de son corps, et chaque partie se termine par un pat, un match nul qui préserve l'équilibre des forces. Cela fonctionne d'autant moins qu'il n'est pas chez sa mère, mais en prison, prison où il a tout fait pour s'y faire incarcérer, mais pourtant dont la réalité est trop violente pour être acceptée telle quelle. On trouve là encore cette folie hyperbolique, où le réel peut être complètement nié et transformé. Je ne sais pas si cette folie hyperbolique est possible. Il y a des fous qui croient réellement qu'ils sont Napoléon ou Jésus-Christ, qui entendent des voix ou des hallucinations. Mais il continue à voir la pièce ou la rue où ils sont. Est-il possible que cette hallucination soit à ce point complète qu'elle nous trompe pendant des mois et transforment complètement notre environnement que l'on perçoit avec ses yeux, ses oreilles, son toucher, son odorat ? Cela supposerait une incroyable faculté d'imagination capable de se substituer à la perception du monde réel grâce à nos facultés sensorielles. Je vois mal comme on peut mettre entre parenthèses le réel perçu pendant autant de temps.


     Dans le débat qui opposait Michel Foucault et Jacques Derrida, j'ai toujours eu tendance à privilégier le point de vue de Foucault qui voit la folie comme une errance, une dérive dans le monde social bien ordonné des gens dits normaux. Je ne crois pas à la folie hyperbolique qui se substituerait intégralement au monde réel. Cette folie hyperbolique suscitée par le Malin Génie n'est qu'une expérience de pensée menée par Descartes qui se croit sain d'esprit et en pleine possession de sa raison pour mener son projet métaphysique. Néanmoins, il est permis de se demander si la réalité virtuelle de plus en plus puissante n'est pas en passe de s'ériger en Malin Génie comme dans l'hypothèse du film Matrix où les intelligences artificielles maintiennent l'humanité dans le rêve illusoire d'une vie rangée en société. Le nom même d'Eliott Alderson est une référence à Thomas Anderson incarné par Keanu Reeves dans Matrix et plus connu sous son pseudo de Néo. Mais Matrix s'arrêtait à une hypothèse simple sur le ou les Malins Génies qui nous manipulent : les intelligences artificielles ont créé ce monde illusoire pour y tromper l'humanité. Il suffit d'avaler la bonne pilule, rouge ou bleue, je ne sais plus, pour sortir de la caverne numérique. Dans Mr Robot, « qui est le Malin Génie dans le système ? » est une question autrement plus délicate : la machine, le programme qui fait tourner la machine, l'individu qui programme ou hacke la machine ou celui qui manipule l'individu qui hacke la machine ? À moins que ce soit le spectateur de Mr Robot. Sans lui le spectacle et l'intrigue n'aurait pas lieu d'être. D'ailleurs, la série commence avec Eliott qui s'adresse au spectateur : « Salut, mon ami. Mon ami ? C'est nul. Peut-être que je devrais te donner un nom ? Je suis sur un terrain glissant, tu es dans mon tête. N'oublions jamais ça. Merde ! Voilà que je parle à une personne imaginaire ! » On est toujours le personnage imaginaire de quelqu'un d'autre.















Voir aussi : 





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