La garde de la vigilance (V, 85 à 87)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
85. Je partagerai (ma nourriture) entre ceux tombés (dans les existences douloureuses)
Ceux privés de protection et les pratiquants ;
Je mangerai avec modération
Et donnerai tout, hormis les trois robes de moine.
86. Je ne détériorerai pas pour des vétilles
Le corps utilisé pour le saint Dharma ;
En agissant ainsi,
Les souhaits des êtres seront rapidement exaucés.
87. Tant que l'esprit de compassion est impur,
Je m'abstiendrai de faire don de mon corps ;
Par contre, dans cette vie et les suivantes,
Je l'offrirai en tant que cause pour l'accomplissement du grand dessein.
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| Julee Resuggan |
Shāntideva revient ici à notre relation au corps. On devrait d'abord partager notre nourriture 1°) à ceux qui sont tombés, 2°) à ceux qui sont dans la détresse, 3°) aux pratiquants du Dharma. Ceux qui sont tombés peut vouloir dire les créatures infernales. Je pense que cela peut vouloir dire aussi les personnes qui sont tombés dans un mauvais style de vie, les toxicomanes par exemple. Il faut les aider quand bien même ils ne méritent pas nécessairement l'aide ou la nourriture qu'ils reçoivent. Ceux qui sont dans la détresse et ont besoin de notre protection, cela se comprend plus facilement dans une éthique du partage et de la solidarité. Aider les pauvres et les personnes fragiles ou sans défense, cela coule de source comme principe moral. Néanmoins, il est important de se rappeler que le sens de l'humanité nous oblige à fournir de la nourriture et des objets de première nécessité à ceux qui mènent une mauvaise vie et qui sont dans le besoin du fait même de cette mauvaise vie.
Aider et partager avec les autres pratiquants du Dharma est absolument essentiel. Nous devons nous entraider. Aider matériellement quelqu'un qui fait une retraite spirituelle ou qui consacre sa vie à la méditation est une excellente chose dont les mérites sont immenses. Cela aide à la propagation du Dharma dans le monde et soulage lemonde de sa souffrance.
NB : Le comité Padmakara traduit différemment les deux premiers vers de cette strophe 85 :
« Partagez avec les animaux, les sans-protecteurs
Et ceux qui se livre à une ascèse ».
Shāntideva demande également de manger avec modération. Il ne soucie pas vraiment de votre ligne ; mais dans un contexte où la nourriture est rare et où beaucoup de gens meurent de fin comme c'était le cas dans l'Inde du VIIIème siècle, manger beaucoup privent d'autres personnes de nourriture. Par ailleurs, il recommande aussi de ne posséder que les trois robes qui servent de vêtement aux moines bouddhistes. Tout le reste est superflu, et il faut cultiver le détachement par rapport à nos possessions.
Il ne faut pas non plus abîmer le corps pour des choses qui ne seraient pas essentielles, comme faire des choses dangereuses pour s'amuser comme les gens qui sautent d'une falaise pour les sensations extrêmes que cela procure. Nous avons un corps, et maintenir ce corps en état de marche pour faire des choses utiles au bien-être des autres et à l'enseignement du Dharma.
Enfin, Shāntideva pense qu'il ne faut pas sacrifier son corps tant que nous n'avons pas développé une compassion parfaite, sans trace d'ego, sans misérabilisme et sans attachement. Dans les histoires des vies antérieures du Bouddha, les Jātakas, mais aussi dans les hagiographie de grands maîtres bouddhistes comme Nāgārjuna, des sages offrent leur corps comme une nourriture pour des léopards ou d'autres animaux ; parfois, ils donnent leur tête parce que quelqu'un leur a demandé ou ils donnent leur bras pour prouver le sérieux de leur engagement spirituel. En substance, ce que dit Shāntideva, c'est qu'il ne faut pas faire cela tant qu'on n'est pas prêt à ce sacrifice extrême. Mais quand on atteint un niveau suffisant de compassion allié au détachement et à la conscience de la vacuité d'existence propre des phénomènes, alors là, il ne faut pas hésiter à sacrifier notre corps. Ce don du corps devient selon Shāntideva : « une cause pour l'accomplissement du grand dessein ».
J'en doute fortement personnellement. D'abord, ces histoires de sacrifier son corps, y compris pour des animaux, sont surtout des histoires, des contes racontés pour notre édification, mais jamais un élément d'une biographie un peu sérieuse ! Les vies antérieures du Bouddha que l'on est obligé de croire sur parole sans vérification possible, mais pas la vie du Bouddha elle-même. Pareillement, dans le cas de Nāgārjuna et d'autres mahāsiddhas, on a des histoires légendaires sans réelle consistance biographique. Des fables, somme toute.
Je pense qu'il est moralement louable de sacrifier sa vie dans certaines conditions extrêmes comme sauver des enfants dans un incendie. Il est aussi moralement louable de donner son sang à la Croix-Rouge, voire même de donner un rein pour qu'une autre personne puisse vivre. Mais je ne pense pas qu'il faille donner son corps tout entier ou des membres de son corps pour que des lions survivent dans la savane ou pour une raison plus absurde encore.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)
- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)
- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)
- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)
- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)
- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)
- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)
- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)
- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)
- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)
- La garde de la vigilance (V, 59 & 60)
- La garde de la vigilance (V, 61 à 67)
- La garde de la vigilance (V, 68 à 70)
- La garde de la vigilance (V, 71 à 73)
- La garde de la vigilance (V, 74 et 75)
- La garde de la vigilance (V, 76 à 78)
- La garde de la vigilance (V, 79 & 80)
- La garde de la vigilance (V, 81 à 84)
- La garde de la vigilance (V, 88 à 90)
Chapitre V: La garde de la vigilance



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