La patience (VI, 56 à 61) – 2ème partie
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
Je voudrais revenir sur le commentaire des strophes 56 à 61 du sixième chapitre sur la patience. Les strophes parlaient du fait que perdre la vie n'est pas une justification suffisante pour perdre patience. Dans la deuxième partie du commentaire des strophes 22 à 26, j'avais parlé du caractère très logique du raisonnement de Shāntideva. Ce caractère logique renforce certes la puissance du texte, mais ne prend pas en compte notre humanité dans ce qu'elle a de plus instinctif et de plus pulsionnel, il me semble.
Je veux bien qu'une vie longue passée à commettre des fautes morales n'a pas plus de valeur qu'une vie pure et vertueuse brutalement écourtée par la violence de notre agresseur. Je veux bien que nous allons tous mourir et que la mort nous rattrapera tous qu'on vive encore un jour ou cent ans supplémentaires. Je veux bien volontiers admettre tout cela, mais en se plaçant sur le seul plan de la logique, on oublie notre être fait de chair et de sang ; on oublie la peur panique qui s'empare de nous quand on menace notre vie ; on oublie notre pulsion de vie qui tend à conserver coûte que coûte et avec toute l'énergie du désespoir ce fragile battement de cœur ; on oublie l'incroyable persévérance du corps à préserver la flamme du souffle vital.
Peut-être qu'un moine bouddhiste, après une longue vie d'ascèse, abandonnera la vie sans la moindre trace de colère devant son bourreau. Mais ce sera le résultat d'un profond entraînement à se transformer soi-même, et pas la conséquence heure du seul raisonnement logique. En outre, ce sera là un entraînement que bien peu, même parmi les moines les plus dévoués, atteindront dans leur plénitude. Notre instinct de survie est solidement ancré en nous, et quand notre vie sera dramatiquement menacée, cet instinct de survie se transformera soudainement selon les circonstances en terreur qui nous fait prendre nos jambes à notre cou, en terreur qui nous fige sur place et nous tétanise ou alors cette instinct de survie se manifestera comme une agressivité pleine de rage désespérée. Et cette terreur et cette rage court-circuiteront tous les raisonnements logiques.
Comprenez-moi : je ne suis pas en train de dire que Shāntideva a tout faux. Non, il a raison sur le plan de la logique, mais le problème est que nous ne sommes pas des êtres purement logiques. Les raisonnements de Shāntideva peuvent nous servir quand on envisage ou qu'on imagine une situation : que ferions-nous si un soldat ennemi voulait nous passer à la baïonnette et que vous avez l'occasion de prendre un sabre et de le trucider ? Et à partir de cette situation imaginaire, on peut commencer à réfléchir à l'intérêt de la non-violence. Mais il faut bien être conscient que la situation imaginaire n'est pas la situation réelle. Je peux m'imaginer pacifique dans la situation imaginaire et à réagir avec toute la fureur d'un guerrier berserker dans les armées vikings ! Désamorcer en la violence demande un long travail spirituel.
Et j'avoue que, même dans des cas imaginaires, il y a des situations où je ne parviens pas à m'imaginer parfaitement pacifique. Si j'ai l'occasion d'arrêter le parcours d'un Waffen SS ou d'un jihadiste, je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas. Je ne suis même pas en train de justifier moralement cette violence : toute violence est mauvaise. Mais il me semble qu'il est des cas où on ne peut refuser d'embrasser l'ombre et où ne peut pas refuser notre part de violence. Cela pose d'énormes questions de morale parce qu'une fois qu'on a mis le doigt dans l'engrenage de la violence, celle-ci ne nous lâchera pas si facilement.
Pour éviter cela, la seule solution à mes yeux est développer avec un sentiment d'urgence les quatre qualités incommensurables : l'amour bienveillant incommensurable, la compassion incommensurable, la joie incommensurable et l'équanimité incommensurable. Et le faire encore et encore, infatigablement afin d'apaiser l'emprise de la haine destructrice en ce monde.
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| Lily Seika Jones |
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V: La garde de la vigilance
Chapitre VI : La patience
- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie
NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.
Lire également :
- Si tous les enfants de huit ans
- Plus de paix dans votre esprit
Sur la méditation des quatre qualités incommensurables :
- Méditation des Quatre Incommensurables
- Qu'est-ce que la compassion?
On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.
- la compassion selon Shabkar

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