La patience (VI, 27 à 31)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
27. Ce qui est affirmé sous le nom de « principe »
Et ce qui est imaginé sous celui de « soi »
N'apparaissent pas après avoir pensé :
« Je vais apparaître (afin de nuire) ».
28. Ce qui n'est pas né n'existe pas :
Comment engendrerait-il le désir (de nuire) ?
Se portant continuellement vers son objet,
Le soi ne cesserait jamais de le percevoir.
29. Si le soi est permanent
Tel l'espace, il est d'évidence inactif.
S'il entrait en contact avec une cause étrangère,
Quelle action cette dernière aurait-elle sur l'immuable ?
30. Si, au moment de l'action, il est ce qu'il était auparavant,
Que pourraient lui faire ces actions ?
Et si l'on dit que telle condition agit sur lui
Quelle relation y aura-t-il entre eux ?
31. Ainsi, toutes les choses sont gouvernées par d'autres ;
Pour cette raison, il n'existe pas d'indépendance.
Ayant compris cela, je ne m'irriterai pas
Contre des phénomènes analogues à des apparitions.
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| Démon, personnage maléfique (détail) Codex Sloane (herbier médiéval, Lombardie, vers 1440, British Library, Londres) |
Dans les strophes 22 à 26, Shāntideva montrait que les émotions qui se manifestent dans une personne sont dues à un enchaînement complexe de causes et de conditions et que la personne en question n'est pas libre d'éprouver ces émotions, ces affects, cette colère, cette malveillance et cette volonté de nuire. Ici, Shāntideva franchit le seuil suivant qui est de dire que la personne qui éprouve ces émotions elle-même n'existe qu'en vertu d'un enchaînement complexe de causes et de conditions. Ce qui fait que la personne n'a pas d'existence indépendante. La personne ou le « moi », le « soi » de cette personne n'existe pas en tant qu'entité distincte du monde, entité qui existerait par elle-même. On reconnaît bien sûr ici la doctrine bouddhiste du non-soi (anatman en sanskrit, anatta en pâli).
Tout ce qu'on pourrait affirmer avec des mots comme « identité », « principe », « essence » ne sont rien d'autres que des mots et ne pointent pas du tout vers une réalité distincte. Tout ce qu'on peut imaginer comme un « soi », un « je », une « personne », un « ego » ne se produit en aucune façon parce qu'une véritable personne aurait voulu naître au monde et apparaître au monde. Ce sont l'enchaînement complexe des causes et des conditions qui a produit ce phénomène qu'on appelle « moi », et la pensée que je peux avoir de moi-même est elle-même un phénomènes qui apparaît en dépendance d'un enchaînement complexe de causes et de conditions sur lequel je n'ai pas vraiment de prise : j'ai l'impression d'être moi-même avant même que j'ai décidé d'être moi-même et que j'ai décidé qui je veux être.
Si mon idée est qu'un « soi » ou un « moi » existe, je suis devant deux possibilités : soit ce « moi » apparaît à un moment donné dans le monde, soit il est permanent. Et les deux options apportent leur lot de difficultés philosophiques. Si le « moi » apparaît, il doit passer de la non-existence à l'existence. Quand il n'existe pas encore, il ne peut rien désirer, il ne peut pas non plus chercher à nuire à qui que ce soit. Il n'éprouve rien, il ne désire rien. Puis il se met à exister, mais alors le désir ou l'intention qu'il a au moment de son apparition en ce monde devient sa caractéristique profonde : le « soi » veut telle chose ou cherche à nuire à telle personne. Et ce « soi » apparu dans le monde devient très monomaniaque : il poursuit toujours le même but ou déteste toujours la même personne. Ce qui n'est pas très réaliste. Évidemment que les désirs et les envies vont et viennent et ne sont pas intrinsèquement corrélées à un « soi » comme deux plaques de métal soudées entre elles.
L'autre option, c'est que le « soi » est permanent, éternel. Cela a l'avantage que, maintenant, le soi peut avoir toutes sortes d'envies impermanentes, qui apparaissent et disparaissent à un moment donné, dans un contexte précis. Je peux aimer les tableaux de René Magritte un jour et détester Donald Trump dans la foulée ; demain, je kifferai Mozart et je détesterai Emmanuel Macron. Bien, mais cela a un gros désavantage : rien ne peut altérer notre soi permanent, rien ne peut le troubler. Aucun événement, aucune tragédie. Le « soi » permanent reste absolument indifférent à tout ce qui peut arriver à notre corps et à tout ce qui se produit dans le monde. Puisqu'il est immuable et que rien ne va le changer.
Shāntideva compare ce « soi » permanent à l'espace qui est complètement indifférent à ce qui le traverse et aussi complètement inactif, qui n'a aucune envie de changer les choses. Si on pense une relation entre le « soi » permanent et un objet quelconque, notre objet n'aura aucun effet sur le soi immuable, et notre soi immuable ne pourra pas être mu par des pensées sujettes au temps et à l'apparition et la disparition. En fait, les pensées, les désirs, les envies ne sont que des phénomènes impermanents, transitoires avec qui le « soi » immuable ne peut interagir tout comme les objets ou les personnes du monde extérieur.
Ces deux options ayant des implications fort farfelues, il en ressort qu'une personne n'est pas une entité indépendante. La personne est juste un phénomène qui se crée en interdépendance avec les autres phénomènes du monde et qui n'a pas d'existence propre.
La conséquence pratique importante, c'est que la colère n'est pas justifiée face à un personne qui cherche à me nuire. Les strophes 22 à 26 me montraient déjà que les émotions de colère ou de malveillance n'apparaissent pas du fait d'une volonté propre, mais comme une maladie qui apparaît quand le terrain est favorable. Ici, la personne qui cherche à me nuire est également une construction qui se fait et va se défaire, une « apparition » qui n'a pas de substance clairement identifiable ; et je ne devrais pas perdre mon temps à détester cette personne. Ce serait comme un coup d'épée dans l'eau.
Il n'y a pas une personne maléfique face à moi qui aurait pour caractéristique finale et intrinsèque de chercher mon malheur. Il n'y a qu'un enchaînement complexe de causes et de conditions qui ont mené une ou plusieurs personnes, pantins de leurs affects et de leurs émotions, à me faire du mal à un moment donné de mon existence pour une certaine durée de temps déterminée par le karma. Réagir par la colère attisera certainement ma croyance en l'existence propre de cette personne maléfique, mais cette colère ne fera qu'attiser ma souffrance d'être le sujet d'une malveillance et prolongera indéfiniment cette souffrance. Au lieu de cela, je ferai bien mieux de voir la vacuité d'existence propre de cette « personne maléfique ». Je ferai aussi bien mieux de cultiver la patience et l'amour bienveillant envers elle ; et je devrais exacerber ma compréhension du non-soi des phénomènes afin de cesser d'être ensorcelé par la magie illusoire de ces soi-disant « personnes maléfiques » !
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V: La garde de la vigilance
Chapitre VI : La patience
Lire la + 2ème partie de ce commentaire
NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.


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