Pages

mardi 27 octobre 2026

La patience (VI, 52 à 55)

 

La patience (VI, 52 à 55)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


52. Comme l'esprit est immatériel,

Personne, où que ce soit, ne peut le détruire.

Il est affecté par la douleur physique

En raison de son attachement au corps.


53. Si le mépris, les injures

Et les paroles déplaisantes

Ne peuvent nuire au corps,

Pourquoi, esprit, t'irriter à ce point ?


54. « Parce que les autres ne m'aiment pas. »

Pourtant, comme ils ne mangeront

Ni dans cette vie, ni dans les suivantes,

Pourquoi redouterai-je leur antipathie.


55. « Parce qu'elle fait obstacle à mes gains. »

Mais, à l'encontre de mon désir,

Je devrai les abandonner,

Tandis que mes fautes garderont leur force.







Robert Doisneau, Les Halles, Paris, dans les années '60.






Shāntideva continue ici son raisonnement logique pour déconsidérer la colère et faire l'apologie de la patience et du détachement. La conscience est immatérielle et peut être détruite par une action matérielle comme le fait de passer quelqu'un par les armes ou de précipiter cette personne du haut d'une falaise. La conscience subsiste à la mort de l'individu et, donc, il n'y a pas de peur à avoir par rapport à la violence que l'on pourrait subir. Et si cette conscience déteste la souffrance physique, c'est précisément du fait de l'attachement qu'elle nourrit envers le corps. Le problème est l'attachement, pas le corps qui souffre.


Alors peut-être qu'ici suit un schéma trop logique et trop dualiste : d'un côté, le corps matériel, de l'autre, l'esprit immatériel. Ce schéma simpliste ne fonctionne que si on oublie l'incroyable entremêlement des deux : oui, la philosophie bouddhiste reconnaît une conscience immatérielle, mais les contenus de la conscience, les idées, les souvenirs, les images mentales, les désirs, les intentions, etc., tout cela s'opère en dépendance de mon cerveau et du fonctionnement des neurones. La simple pensée « cette fille est belle » suppose d'avoir des yeux pour voir et un cerveau pour analyser les influx de lumières qui ont imprimé la rétine ; le jugement « cette fille est belle » naît en dépendance du cerveau.


En conséquence, oui, idéalement, nous devrions cultiver le détachement par rapport au corps pour qu'aucune pensée de colère ne traverse notre esprit quand on nous frappe, qu'on nous tabasse ou qu'on nous torture. Mais ce « devoir être » idéal est vite dit ; dans les faits, quand notre corps souffre, le psychisme est lourdement impacté, les traumatismes d'une personne qui a subi des violences physiques peut durer des années et des années comme si cette violence résonnait dans notre être tout entier, corps et esprit. Le détachement et la patience est une longue et difficile ascèse qui ne peut pas se résumer à une petite strophe de quatre lignes !


Ensuite, Shāntideva évoque les paroles blessantes que ce soient des injures, des calomnies, des mensonges malveillants, les propos méprisants et dénigrants. Dans sa logique, il affirme que ces paroles ne nuisent pas en elles-mêmes au corps. Ce sont juste des langues qui brassent de l'air. Pourquoi l'esprit devrait s'irriter de ces paroles méchantes ?


Et du point de vue de la logique, Shāntideva a bien raison. Sur un plan humain, cela semble aussi plus compliqué. Nous les êtres humains sommes des animaux sociaux : des paroles dévalorisantes ne font pas que brasser de l'air et blesser notre ego. Elles ont des répercussions profondes sur notre position dans la société ainsi que sur notre bien-être à membre d'une communauté et dans la confiance que l'on peut accorder aux autres, surtout si ces paroles se répètent et deviennent du harcèlement.


Bien sûr, idéalement, on devrait pouvoir être indifférent au fait que les autres ne nous aiment pas. Shāntideva a raison sur ce point : plus on sera impacté par le jugement des autres, moins on sera libre. Mais quand même, nous sommes membres d'une ou plusieurs communautés ou collectifs, nous sommes citoyens d'une ville, d'un village, d'une région, d'un pays. Ces appartenances nous définissent aussi. Et les agressions verbales viennent frapper de plein fouet notre identité sociale au sein de ces communautés. Je ne parle même pas du monde du travail où les affrontements larvés et les paroles assassines peuvent faire rage dans une quête malsaine du pouvoir et de la réussite.


J'imagine que, si Shāntideva pouvait revenir à notre époque, il nous enjoindrait à quitter cette vie sociale pleine de rapports de domination et d'hypocrisie pour embrasser la vie monastique. Rien de tel qu'une vie de solitude pour ne pas être confronté aux messes basses et aux injures derrière notre dos. Mais même là, un moine fait partie de la communauté monastique et de la Sangha. On ne cesse pas d'être un animal social parce qu'on devient moine bouddhiste !


Qu'on me comprenne bien ! Je ne remets pas en question le bien-fondé de la supériorité morale du détachement et de la patience sur la colère et la rancœur. Je ne dis en aucune façon : « Détestez les gens qui insultent et qui vous calomnient ». En aucune façon ! Je dis simplement que l'injonction à être patient est beaucoup plus facile à dire qu'à faire ! Ce n'est pas juste d'une simple parole dont il faut se détacher, mais un ensemble complexe de répercussions sociales qui peuvent nous impacter psychologiquement en profondeur et qui peuvent nous traumatiser : résonner dans notre être, corps et esprit, longtemps après avoir été prononcée. La patience est un long effort moral et, souvent, un long processus de guérison.









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)

- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie

- La patience (VI, 27 à 31)

- La patience (VI, 32 à 38)




Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.










N'hésitez pas à apporter vos avis et vos commentaires ainsi qu'à partager cet article. Ils sont les bienvenus !

Vous pouvez suivre le Reflet de la Lune sur Facebook, Tumblr, X (ex-Twitter) ou BlueSky. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire