Suite
à mes deux articles tournant autour du thème de la conscience des
plantes (ici et là), Sb a amené quelques objections auquel je voudrais
répondre brièvement ici. Rappelons en quelques mots ma position sur
le sujet : je ne pense pas que les plantes soient douées de
conscience, ne possédant pas de système nerveux. Mais même si les
plantes avaient par miracle une conscience, on ne pourrait pas se
servir de cet argument à l'encontre des véganes et des végétariens.
Les mangeurs de viande causent la perte de beaucoup plus de végétaux
que les véganes : en effet, les véganes ne causent la perte
que des plantes qu'il mange, tandis que pour produire de la viande,
il faut engraisser toute leur vie des animaux avec des végétaux.
Donc le véganisme est moins nuisible aux plantes qu'un régime
carné.
1°)
Sb fait tout d'abord référence à Dôgen Zenji, le fondateur de
l'école Zen Sôtô : « Si l'on pratique la Voie avec
un cœur sincère en se laissant transformer avec les herbes, les
arbres, les tuiles et les cailloux, on doit obtenir la voie. Car les
quatre éléments et les cinq agrégats vont ensemble avec les
herbes, les arbres, les tuiles et les cailloux. Ils ont la même
nature, ils ont le même cœur et la même vie et ils ont le même
corps et la même dynamique ». Pour Sb, cela « incite
à méditer sur l'absence de frontière entre le monde minéral,
végétal et humain (et animal) ». Ce passage est une
extrait du Sokushin Zebutsu (« L'esprit lui-même est
Bouddha »). Il y aurait beaucoup à dire autour de ce passage,
beaucoup de commentaires à faire, des gloses érudites comme des
paroles de sagesse. Mais brièvement, je pense que le message de
Dôgen n'est pas de dire que les plantes, les plantes ou les cailloux
sont doués de conscience, mais que la méditation ne peut pas faire
l'impasse sur le monde phénoménal. Souvent les méditations sur
l'esprit font l'impasse sur ce qui est matériel autour de nous. Mais
pour reprendre le langage de la phénoménologie, la conscience est
toujours conscience de quelque chose.
Dans
ses Méditations Métaphysiques, Descartes envisage l'esprit
indépendamment du monde environnant. C'est la formule célébrissime :
« Je pense, donc
je suis ». Ce
n'est qu'après avoir fondé l'existence sur le sujet pensant
et l'existence de Dieu à partir du sujet pensant que Descartes
envisage l'existence du monde. C'est un beau raisonnement, mais un
raisonnement fallacieux. Si on veut connaître véritablement la
nature de l'esprit, il faut avoir intimement conscience des objets
nous environnant. Des plantes, des murs, des tuiles et des cailloux
comme dit Dôgen. Ces choses et ce monde naturel résonnent
subtilement en nous. Chaque phénomène de ce monde trouve un écho
en nous. C'est pourquoi en méditation il ne faut se fermer au monde
autour de nous. Tout est interdépendant, le corps, l'esprit, les
fleurs et les cailloux. C'est pourquoi accéder à la nature de
l'esprit exige de faire ce pas vers la non-dualité. Dans la nature
de l'esprit, pas de dualité entre moi et l'autre, entre le sujet
pensant et les objets pensés.
2°)
Sb se demande aussi : « je
tiens à préciser que l'enjeu de ce questionnement n'est pas
théorique. Je m'en fiche de savoir si la plante à une conscience ou
pas. Ma question c'est plutôt : devons-nous, d'un point de vue
bouddhiste, faire preuve de compassion et de bienveillance à l'égard
des plantes, du monde végétal et minéral (comme du monde animal) ?
L'enjeu est pragmatique. Je ne me situe pas non plus sur un plan
moral ». Ma
réponse est oui, nous devons répandre la compassion partout, en
tout point de l'univers, dans la terre, dans le ciel, dans les
nuages, dans les maisons, partout, donc y compris dans les plantes.
Pas parce que les plantes sont douées de conscience, mais parce que
les plantes abritent toutes sortes de petits animaux : on peut
penser aux oiseaux qui nichent dans ou sur les arbres... Les végétaux
sont aussi une nourriture pour un nombre considérable d'animaux. Et
nous dépendons immanquablement des plantes et des algues pour
respirer de l'oxygène à la surface de la Terre. Donc en faisant
rayonner la compassion sur les plantes, cela rejaillit sur les
animaux et les humains.
Une
question que l'on pourrait se poser est : la compassion et la
bienveillance peuvent-elles avoir un effet positif sur la plante
elle-même ? Si la plante a une conscience, oui évidemment.
Mais si elle n'en a pas ? Je serais tenté de répondre par la
positive. La compassion et l'amour bienveillant envoient une énergie
de douceur et de vitalité au monde. En tant qu'être vivant, il est
probable que les plantes soient sensibles à cette énergie et soient
affectées dans leur croissance par cette énergie.

3°)
Sur la question de Descartes, Sb me reproche d'avoir dit dans mon précédent article : « Descartes et ses disciples devaient
aller à l'encontre de l'intuition commune ». J'ai dit cela par
rapport au fait que Descartes et les cartésiens ont nié que les
animaux étaient doués de conscience. Descartes a développé l'idée
de l'animal-machine pour expliquer le fait que les animaux réagissent
à leur environnement, se déplacent, font des choix, agissent de
telle ou telle manière, tour en niant une conscience chez eux. Or
quand on observe un animal, quand on voit cette réaction
émotionnelle (les frétillements de queue d'un chien et sa joie
devant la nourriture par exemple), on a tout de suite l'impression
que les animaux ont une conscience. Ils n'ont peut-être pas d'âme
comme le dit l’Église catholique. C'est là un sujet théologique
et métaphysique au-delà de notre entendement. Mais selon notre
expérience, on voit les animaux réagir tant au plaisir et à la
souffrance tout comme nous le faisons. La conscience des animaux
apparaît comme une évidence, évidence que les cartésiens ont
combattu au nom de la théorie de l'animal-machine.
Parfois,
la science combat des évidences trop vite reçues : l'idée qui
semble évidente que le Soleil tourne de la Terre. Il suffit de
regarder le Soleil « se lever » le matin, accomplir « son
voyage » dans le ciel comme tiré par les chariots d'Hélios et
« se coucher » le soir pour considérer comme évident
que le Soleil tourne autour de la Terre, et pas l'inverse. La science
a mis à bas « cette évidence » du géocentrisme pour
imposer l'héliocentrisme. Mais dans le cas de la théorie de
l'animal-machine au contraire, les neurosciences et l'éthologie
tendent à confirmer l'évidence de la conscience animale.
Par
contre, quand on regarde une plante, elle ne bougent pas, ne réagit
pas émotionnellement, ne fait pas de choix. L'évidence populaire
serait plutôt de ne pas accorder de conscience aux plantes. On peut
néanmoins avoir différentes conceptions sur le sujet. Dans
l'article sur l'argument de la conscience des plantes, j'avais parlé
des Achuars qui vivent en Amazonie et qui parlent aux plantes quand
ils prennent de l'ayahuasca, un très puissant hallucinogène.
Néanmoins, dans notre culture, l'évidence qui est finalement une
chose assez relative serait plutôt de s'accorder sur la conscience
des animaux et sur l'absence de conscience pour les plantes. Je dis
« plutôt » parce que je n'omets pas le cas des
jardiniers qui parlent à leurs plantes.
4°)
Sb fait remarquer que la conscience elle-même est difficilement
localisable dans le cerveau, au contraire des fonctions spécifiques
comme le langage. Pourquoi dès lors les plantes n'auraient-elles pas
une conscience non-localisables aussi ? C'est un débat
métaphysique important : la conscience déborde-t-elle du
cerveau ? Les matérialistes purs et durs comme Jean-Pierre
Changeux qui avait écrit dans les années '80 « L'homme
neuronal », pense que l'esprit n'est qu'un épiphénomène du
cerveau. En clair, la conscience selon Changeux est entièrement
produite par le cerveau et l'activité neuronale. L'esprit se réduit
dès lors aux neurones et aux interactions entre eux. C'est ce qu'on
appelle le « réductionnisme ». D'autres pensent que la
conscience a un aspect immatériel qui existe indépendamment du
cerveau. Pour ma part, c'est que je pense. La nature de l'esprit
échappe au fonctionnement matériel du cerveau. Pour autant, tous
nos actes conscients se produisent en dépendance du cerveau et du
système nerveux. Si je vois une pomme devant moi, il faut l’œil
pour voir, il faut que l'information puisse être traitée par le
cerveau pour que je puisse prendre conscience de l'objet pomme. La
conscience elle-même est immatérielle, mais j'ai besoin du cerveau
et des facultés sensorielles pour voir, pour entendre, pour sentir,
pour goûter, pour toucher et même pour penser. La nature de
l'esprit toute seule ne peut pas produire de vision, d'audition,
d'olfaction, de goût, de toucher, et même de pensée. Le système
nerveux et le cerveau sont l'interface nécessaire entre le monde et
l'esprit.
C'est
là où la conscience des plantes me semble peu crédible. À
quoi servirait une conscience des plantes sans possibilité
d'interagir avec le monde ? Une conscience enfermée
inéluctablement dans la plante ? Peut-être y a-t-il d'autres
interfaces que le système nerveux ? On ne peut pas écarter
absolument cette hypothèse, sauf à vouloir imposer une vision
dogmatique du monde. Ce n'est pas mon cas, mais la conscience des
plantes m'apparaît pour autant une hypothèse extrêmement peu
probable.
5°)
En conclusion, je ne crois pas que les plantes ont une conscience.
Mais pour autant, il me semble qu'il y a dans le monde végétal une
complexité et une diversité beaucoup plus étendue que dans le
monde animal. On devrait faire preuve de plus de curiosité à
l'égard de ce monde végétal. Sb cite ainsi les travaux de Francis
Hallé sur les arbres, que d'une branche à l'autre, il peut y avoir
des codes génétiques et qu'on devrait en conséquence considérer
les arbres comme des colonies avec un intérêt mutuel mis en commun
dans la figure de l'arbre. C'est en soi tout à fait fascinant. Je me
rappelle d'un autre commentaire de Francis Hallé où il expliquait
que 80% de la masse physique d'un arbre provient en fait du ciel, du
CO2 qu'il absorbe et transforme par la photosynthèse. C'est là
aussi quelque chose de très étonnant. Ce n'est pas seulement le
monde des plantes, mais aussi celui des champignons qui est
fascinant. Je renvoie notamment aux vidéos de Paul Stamets sur le
sujet.

Voir les deux articles précédents :
Voir tous les articles et les essais autour de la philosophie bouddhique du "Reflet de la Lune" ici.
Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.