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samedi 3 février 2018

La trahison des images



La trahison des images




      Aujourd'hui, je suis allé voir la très intéressante exposition « Magritte & Broodthaers » à Bruxelles. Y est exposée entre autres œuvres de René Magritte le célébrissime « La trahison des images » de 1929, avec cette représentation d'une pipe accompagnée de la fameuse inscription surréaliste « Ceci n'est pas une pipe ». C'est la première fois que le tableau revenait en Belgique depuis qu'il a été racheté dans les années '50 par des collectionneurs américains enthousiastes de l’œuvre de Magritte.





Magritte, La trahison des images, 1929.






          Je voudrais profiter ici de cette occasion pour me lancer dans une petite réflexion sur le singulier message de cette peinture d'un objet anodin. La première réaction est de se dire que Magritte est fou ou qu'il s'amuse de nous : c'est bien une pipe qui figure sur le tableau, et pas un chat ou un chapeau melon. Dans un deuxième temps, vient la prise de conscience d'une distinction entre l'image et l'objet qu'on tend à oublier. Sur le tableau ne figure pas une pipe réelle avec laquelle on pourrait tirer quelques bouffées de fumée, mais bien la représentation d'une pipe. Nom d'une pipe, ceci n'est pas une pipe ! Ceci se désigne par le nom d'une pipe et se reconnaît sous l'apparence d'une pipe. Cette idée d'une rupture entre l'objet et l'image de l'objet qui s'assume comme étant l'objet dans un monde d'images, cette idée donc a commencé à être féconde dans les milieux intellectuels et artistiques avec des courants philosophiques comme la sémantique d'Alfred Korzybski et sa célèbre formule « La carte n'est pas le territoire qu'elle représente ».

vendredi 12 août 2016

La Nef des Fous




Jérôme Bosch, La Nef des Fous, vers 1500, musée du Louvre.




       Durant mes études en philosophie, j'avais du travailler sur cette querelle qui s'est étalée sur de nombreuses années et qui a opposé Jacques Derrida et Michel Foucault à propos d'un passage assez court de l'Histoire de la Folie à l'âge classique de Foucault. Je ne peux pas regarder ce tableau de la Nef des Fous de Jérôme Bosch sans penser à ce livre de Michel Foucault. Peut-être reparlerai-je un jour de cette controverse, mais pour faire très bref, Foucault développe l'idée qu'au XVIIème siècle, les fous ont subi ce qu'il appelle un Grand Enfermement. Auparavant, au Moyen-Âge et à la Renaissance, les fous se promenaient en liberté : on les moquait, on en prenait pitié ou on leur jetait des cailloux, on les prenait comme contre-exemple moral, on s'essayait à les exorciser ou on les laissait divaguer dans leur coin. Ce n'était pas nécessairement de la bienveillance et de l'indulgence : si on les laissait libre, les fous étaient surtout libres de partir. Partir et cheminer de villes en villes, aller chercher une hypothétique rédemption, une éventuelle rémission de leur folie dans un lointain pèlerinage.

    Foucault décrit son Histoire de la Folie comment on chargeait les marins et les bateliers d'emmener avec eux quelques fous pour les emmener loin de la Cité et de son industrieuse et sérieuse occupation : « Il ne faut pas réduire la part d’une efficacité pratique incontestable ; confier le fou à des marins, c’est éviter à coup sûr qu’il ne rôde indéfiniment dans les murs de la ville, c’est s’assurer qu’il ira loin, c’est le rendre prisonnier de son propre départ. (…) Cette navigation du fou, c’est à la fois le partage rigoureux, et l’absolu Passage. Elle ne fait, en un sens, que développer, tout au long d’une géographie mi-réelle, mi-imaginaire, la situation liminaire du fou à l’horizon du souci de l’homme médiéval – situation symbolique et réalisée à la fois par le privilège qui est donné au fou d’être enfermé aux portes de la ville : son exclusion doit l’enclore ; s’il ne peut et ne doit avoir d’autre prison que le seuil lui-même, on le retient sur le lieu du passage. (…) Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage1 ».

       Symptôme de cette conception du fou, le succès énorme de la « nef des fous » popularisée au tournant du XVème et du XVIème siècle. Notamment le succès retentissant à travers toute l'Europe d'un livre intitulé justement « La Nef des Fous » de Sébastien Brant (« Das Narrenschiff » en allemand, « Stultifera Navis » en latin). Brant y dénonce les travers de la société en comparant celle-ci à une nef des fous partant à la dérive et allant inévitablement à sa propre perte. Ce livre va influencer la Nef des fous de Jérôme Bosch bien entendu, mais aussi Érasme qui réagira au pessimisme foncier de Brant en rédigeant son plus célèbre ouvrage « L’Éloge de la Folie ». Plus tard dans le XVIème siècle, Michel de Montaigne méditera sur le peu d'écart qui nous sépare de la folie après avoir rendu visite au poète Le Tasse en Italie.



Albrecht Dürer , Narrenschiff - La Nef des fous, gravure de 1498




     Mais au XVIIème siècle, cette étrange libéralité accordée aux fous et aux insensés se referme. On se met en tête de contenir la folie et de l'écarter définitivement de la normalité. On commence alors à mettre les fous en prisons comme on le fait avec les criminels, les filles de mauvaises vies et les clochards. Ce mouvement d'enfermement répond tant à une logique de charité chrétienne que de volonté répressive et de mise au pas d'une société qui ne peut plus admettre de déviants dans ses rangs.

     Michel Foucault choisit d'illustrer ce mouvement de société vers le grand Enfermement par un passage des Méditations Métaphysiques de René Descartes. Pour rappel, Descartes décide de se livrer à une méditation où ce qu'il appelle le « doute hyperbolique » (doute excessif) va détruire toutes les certitudes qui sont les siennes. Il suffit que ses certitudes aient été une seule fois mise en échec pour que cette doute hyperbolique viennent ravager ses convictions les plus établies. Le but est de trouver un point de certitude absolu, un roc indestructible sur lequel il pourra prendre appui : c'est le fameux « Je pense, donc je suis » (cogito ergo sum) qui fonde la certitude d'exister sur lequel que l'on est entrain de penser, donc d'exister. Si on n'existait pas, on ne pourrait pas penser. Mais là, je m'avance. Le première chose que le doute hyperbolique remet en question, ce sont les sens : notre vision nous donne l'impression que le Soleil est de la taille d'une tarte et que celui-ci tourne autour de notre bonne vieille Terre bien plate. Il n'en est rien évidemment. C'est pourquoi il faut remettre en question tous ces facultés sensorielles lointaines qui peuvent à certaines occasions nous illusionner comme les mirages dans le désert, les fata morgana sur une route l'été, l'écho dans la montagne, etc... Mais les perceptions proches, on ne peut pas les remettre en question ? Non ? On est certain d'être là, d'être assis sur une chaise, de manger, de lire un livre, écrire quelque chose.

     Et les fous ? s'interroge Descartes dans la première Méditation : « Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi? si ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples ».

       Certes dans la folie, on peut douter de ce qui nous arrive là maintenant, on peut douter de ce qu'on est en train de faire là maintenant ? N'y a-t-il pas des fous qui se prennent pour des rois ou pour Napoléon ? Les insensés n'ont-ils pas toutes sortes de croyances les plus farfelues les unes que les autres ? Pour autant, peut-on vraiment prendre ces cinglés comme exemple de notre investigation philosophique et notre méditation ? Non, bien entendu. Par cette formule « Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples », René Descartes congédie les fous du champ philosophique. Ils n'ont rien à nous dire, la Raison n'a pas à méditer leur exemple. Les fous n'ont plus droit de cité dans la pensée occidentale. Foucault y voit un geste similaire dans le Grand Enfermement. Descartes aurait pratiqué dans sa philosophie ce que la société aurait fait par rapport aux fous : tout faire pour ne plus les voir, les contenir au maximum et laisser la raison régir le champ de la pensée et de l'ordre social.

      C'est ce petit parallèle que Foucault a tracé entre le geste philosophique de Descartes et l'exclusion pratiquée dans la société de l'époque qui a fait réagir Jacques Derrida. Non, dit-il, Descartes n'a pas exclu les fous et la folie du champ philosophique. Simplement, il a choisi dans les Méditations Métaphysiques de prendre l'exemple du rêve pour remettre en doute toutes les certitudes, parce que le rêve est une sorte de folie plus puissante que la simple folie. D'abord, tout le monde est sujet aux rêves, pas seulement les fous. Ensuite, le rêve nous permet d'imaginer toutes sortes de situations beaucoup plus variées que la folie. Et quand on rêve, on est vraiment persuadé que ce rêve est réel. C'est au réveil que le rêve s'avère être un rêve. Ensuite, Descartes envisage l'existence d'un Malin Génie, capable de nous tromper et de nous égarer complètement en toutes choses, capable de faire en sorte que deux et deux ne fassent pas quatre, mais cinq ou six. Pour Derrida, cette invention du Malin Génie confine à l'hypothèse d'une folie totale. La folie ne serait donc pas exclue du camp philosophique par Descartes, mais trouverait son apothéose dans la figure du Malin Génie.

      Voilà dans les grandes lignes cette controverse hargneuse qui a opposé Michel Foucault à Jacques Derrida. Je ne parlerai pas ici des arguments que l'un et l'autre ont développé pour étayer leur thèse. Je reviendrai peut-être un jour sur ce débat, mais toujours est-il que je ne peux pas regarder ce tableau de Jérôme Bosch, la Nef des Fous, sans penser à cette controverse.








     Ce tableau de Bosch est intéressant : il nous montre une embarcation fort précaire, hautement instable. Pas de gouvernail, un arbre qui sert de mât, un moine et une bonne sœur ripaillent avec les autres et forme une joyeuse assemblée dans le désordre et la débauche, symbole du chemin de perdition, une sorte de cuillère géante en guise de rame, une sorte de fou du roi qui médite gravement au-dessus, un peu à l'écart. On se demande à quoi pense son « cerveau tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile » pour reprendre les mots même de Descartes. Deux des fous ne sont même plus sur le bateau. Sont-ils tombés à l'eau ? Nagent-ils avec le bateau ? On ne le sait pas. Un étendard marqué de la lune, symbole des fous et des lunatiques, flotte au vent. Une cuisse de poulet est accrochée au mât de fortune. Mais que vient faire là cette cuisse de poulet ? Dans le branchage, en haut de l'arbre-mât, se trouve une chouette. Or la symbolique de cet animal est quand même fort symbolique. La chouette est dans l'Antiquité la compagne d'Athéna, déesse de la sagesse. En même temps, comme la lune, c'est une créature de la nuit et un symbole païen, contraire à la droite voie chrétienne.







      La nef des fous suit en effet le chemin opposé à celui prescrit par Jésus-Christ. La nef est un symbole fort du christianisme. De nombreux épisodes bibliques se passent sur un navire. Pensons à l'arche de Noé, à Jonas qui navigue sur les mers pour fuir sa mission sacrée et qui finit dans le ventre de la baleine, l'épisode en Galilée où Jésus s'endort en mer en pleine tempête, les moment où il prêche à partir d'une barque. On peut penser aussi à la « nef » d'une église, la partie de l'église où se concentrent les fidèles.



Giotto di Bondone, Navicella, autour de 1305–1313.





       La Nef des Fous décrit à la fois une réalité sociale, le fou enfermé dans son errance et son passage, et une allégorie morale : la folie du péché qui détourne l'homme de Dieu, du droit chemin, d'une vie vertueuse. Pourtant, cette cacophonique embarcation nous parle à nous, à notre condition humaine, même si on ne met plus les fous sur des bateaux pour qu'ils dérivent vers un éternel ailleurs, et la religion a largement cédé du terrain à cette société profane et déchristianisée. Ce tableau nous parle de la folie, du chaos, de l'excès et de la déraison. Il y a peut-être une sagesse à reconnaître cette folie en nous, dans notre nature humaine. La chouette, symbole de sagesse, demeure au-dessus de cette nef et semble nous dire quelque chose. La folie est-elle l'opposé de la sagesse ou de la raison ? Le sage sait qu'il y a une part de folie, une part de nuit en lui et ne la nie pas. Il ne la laisse pas non plus proliférer. Le droit chemin est une voie bien aride s'il n'y avait les chemins de traverse.

       Cela me rappelle une légende de l'Inde ancienne. Un roi entend un devin lui annoncer qu'une pluie empoisonnée va s'abattre sur le pays, et quiconque boira de cette eau de pluie deviendra fou. Sachant cela, le roi fait de provision d'eau dans des citernes fermées de sorte qu'elles ne soient pas contaminées par l'eau de pluie maléfique. La pluie tombe, et tous les citoyens du royaume deviennent fou, sauf notre roi qui boit de l'eau pure. Tout le monde dans le royaume délire complètement, mais finalement les sujets du roi s'en prennent à leur roi, car celui-ci leur apparaît comme vraiment trop bizarre. Tous les citoyens fous du royaume finissent par décréter que leur roi est devenu fou. Las, le roi comprend que c'est son attitude raisonnable qui le rend suspect aux yeux de ses sujets délirants. Le roi finit par consentir à boire de l'eau de pluie maléfique et à devenir fou comme tout le monde, c'est-à-dire à redevenir normal aux yeux de ses concitoyens lunatiques. Ce monde entier est peut-être effectivement une immense nef des fous dans laquelle la sagesse est une autre forme de la folie...













1FOUCAULT, Michel, « Histoire de la folie à l'âge classique », Gallimard, Paris, [1961], éd. de 2005, p. 22.




Jürgen Weber - la Nef des fous - Nuremberg 






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dimanche 31 juillet 2016

Les Lumières en clair-obscur





Joseph Wright of Derby, Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air, 1768.



     Je voudrais me pencher sur ce tableau du XVIIIème siècle, tout-à-fait typique de la période des Lumières : « Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air » de Joseph Wright of Derby réalisé en 1768 et conservé à la National Gallery de Londres. On peut y voir une soirée familiale toute entière dévouée à la science, puisqu'un scientifique fait une démonstration de la pompe à air inventée par Robert Boyle un siècle plus tôt. Un malheureux oiseau, un cacatoès en l’occurrence, fait les frais de cette expérience, puisqu'il gît dans la bulle de la pompe air, succombant à l'asphyxie. À l'époque, il était courant d'organiser ce genre de soirée dans les familles de haute extraction : on assistait aux expérimentations scientifiques en famille comme on assistait à un spectacle de magie. Aujourd'hui, cela paraîtrait étrange, même dans une famille d'ingénieurs ou de scientifiques de faire des expériences scientifiques au repas familial du samedi soir, surtout s'il agit de faire passer de vie à trépas un pauvre oiseau sans défense devant les enfants !

     La réaction des deux petites filles est intéressante. Elles détournent le regard et pleurent pour le petit oiseau. Tout le tableau semble dire : ce ne sont que des fillettes, elles réagissent avec tout le sentimentalisme de la gent féminine. Le père s'applique d'ailleurs à les réconforter : il semble dire que c'est pour le bien de la science et que l'oiseau n'a pas vraiment souffert. Il est vrai que la science est une affaire d'hommes, car la science exige d'écarter tout sentimentalisme, tout chagrin déplacé. Quant à la plus grande des sœurs, elle n'a d'yeux que pour le beau garçon à côté d'elle. J'imagine que quand une féministe se promène dans les couloirs de la National Gallery de Londres et qu'elle tombe sur ce tableau, elle doit n'avoir qu'une envie : lacérer au plus vite ce tableau emblématique de la pensée scientiste machiste et misogyne. Les véganes et les défenseurs de la cause animale doivent aussi se sentir mal à l'aise devant ce tableau qui vante le progrès de la science qui passe par le sacrifice nécessaire d'un petit animal innocent.







      Et justement, ce tableau me semble intéressant par ce qu'il laisse entendre : il y a d'un côté, la Raison virile, objective, qui ne se laisse pas influencer par la sensibilité et le sentimentalisme, et de l'autre, ce monde subjectif de l'empathie, de la compassion, de la possibilité de se laisser affecter par la douleur et la détresse d'autrui. Pour les hommes sérieux et austères qui peuplent ce tableau, le petit oiseau n'est même pas un « autrui », une personne, un être sensible dont il serait juste de prendre en compte son ressenti. À l'époque, c'était la théorie de l'animal-machine de René Descartes qui prévalait dans ce monde des hommes de lettre et de science. Les animaux dans cette théorie ne sont que des automates incapables de produire une pensée, un acte de raison, incapable aussi d'être vraiment conscient de ce qui leur arrive. Cette idéologie facilite grandement l'utilisation sans vergogne des animaux à des fins scientifiques.

   Ce tableau annonce l'expérimentation animale pratiquée à grande échelle dans les laboratoires scientifiques du XXème et XXIème siècles. Certes, la dissection anatomique existait depuis l'Antiquité, mais ce n'est qu'au XVIIIème et XIXème siècle que va se développer l'idée de l'expérimentation animale et la vivisection avec des personnalités comme Georges Cuvier ou Claude Bernard. Ce dernier justifiait les mauvais traitements occasionnés aux animaux au nom de la science en disant dans une perspective très cartésienne : « Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant [...], [il] est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend pas les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée »1. L'idéologie scientiste inspirée par les Lumières opère donc une disjonction totale entre les « idées » que la Raison peut échafauder pour comprendre le monde naturel et la sensibilité qui s'insurge inévitablement face au cri de douleur des animaux. Les lumières de la Raison renvoie aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition l'empathie et la sollicitude.







     Les philosophes des Lumières se sont eux-mêmes vus comme ceux qui allaient apporter les lumières de la Raison au monde enfermé dans les ténèbres de l'ignorance. Le tableau de Joseph Wright se déroule d'ailleurs de nuit avec deux sources de lumières : une lumière qui provient de derrière l'espèce de bocal phosphorescent et qui illumine l'expérimentateur et éclaire la puissance de sa démonstration, tandis que la lueur de la lune traverse les carreaux de la pièce. On dit que Joseph Wright of Derby espérait rentrer dans la Lunar Society, une prestigieuse société de science où Erasmus Darwin, le grand-père de Charles, avait ses entrées. Mais peut-être voulait-il seulement symboliser les lumières naturelles de la Raison qui brille dans la noirceur des ténèbres, mettant ainsi en parallèle les idées raisonnables que Dieu ou la Nature a placé en nous et l'effort minutieux et persévérant des hommes pour construire patiemment un savoir sur ce monde naturel.

        Néanmoins, ce tableau montre une ombre dans ce siècle des Lumières : les Lumières ne voulaient pas seulement promouvoir l'avancée des sciences et des techniques ; les Lumières adjoignait ces avancées avec le progrès moral et politique, l'idée qu'un monde meilleur s'ouvrait à nous, où il n'y aurait aucun laissé-pour-compte. Mais justement, les animaux sont les grands oubliés de ce schéma progressiste. Ce culte de la Raison a ouvert un chapitre sanglant de l'Histoire de la cruauté des hommes envers les animaux, cruauté perpétrée au nom de l'idée même de progrès. Or les progrès de la science ont justement montré la proximité de l'homme et de l'animal, la capacité de l'animal à éprouver la douleur et le fait que les hommes et les animaux partagent une capacité d'empathie. Or cette empathie est une source naturelle pour la morale. C'est en comprenant la détresse que peuvent subir d'autres personnes que je peux commencer à me dire que je dois les aider, que je ne dois pas faire ce qu'on ne voudrait pas qu'on me fasse. Disqualifier l'empathie comme le fait le tableau de Joseph Wright en réservant les réactions émotionnelles aux deux petites filles de la famille, cela revient à disqualifier une source du progrès moral de l'humanité, donc in fine les Lumières elles-mêmes. Continuer aujourd'hui le projet des Lumières, c'est retrouver l'empathie, acter le fait que les animaux sont dotés d'une sensibilité qui peut entrer en résonance avec la sensibilité humaine.










1Claude Bernard, cité par Georges Chapouthier, « L'évolution de l'expérimentation animale : Claude Bernard et la période clé du XIXème siècle », http://www.equipe19.univ-paris-diderot.fr/Colloque%20animal/Chapouthier%20Expe%20XIX%C2%B0.pdf










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