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dimanche 19 novembre 2017

Battement d'ailes d'un papillon



Battement d'ailes d'un papillon dans le ciel, le vent et le rêve




     Quelques citations poétiques et spirituelles incluant ce petit animal gracieux qu'est le papillon.


        Tout d'abord, un petit texte très célèbre d'un des grands penseurs du Tao en Chine, Tchouang-Tseu (莊子)1 où ce dernier nous raconte un rêve, et le trouble existentiel qui s'en suit :

mercredi 8 novembre 2017

Les Espaces du sommeil

Les Espaces du sommeil




Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles
du monde et la grandeur et le tragique et le charme.
Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de légende
cachées dans les fourrés.
Il y a toi.


Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère
et celle de la lanterne du chiffonnier.
Il y a toi.


Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays
où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.


Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.
Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.


Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et disparaissent.
Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes apparaissent
et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.
Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.
Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.


Et l’âme palpable de l’étendue.
Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a 2 000 ans
et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers.
Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde
et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.
Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais au contraire.


Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître.
Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.
Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion
mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux clos
aussi bien au rêve qu’à la réalité.


Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,
où la corneille vole dans des usines en ruines,
où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,


Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses
et qui me laisses ton gant quand je baise ta main.
Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer,
des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des poumons de millions et millions d’êtres.
Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.
Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.
Dans la nuit il y a toi.
Dans le jour aussi.


Robert Desnos, dans le recueil : « À la mystérieuse », 1927.



vendredi 12 août 2016

La Nef des Fous




Jérôme Bosch, La Nef des Fous, vers 1500, musée du Louvre.




       Durant mes études en philosophie, j'avais du travailler sur cette querelle qui s'est étalée sur de nombreuses années et qui a opposé Jacques Derrida et Michel Foucault à propos d'un passage assez court de l'Histoire de la Folie à l'âge classique de Foucault. Je ne peux pas regarder ce tableau de la Nef des Fous de Jérôme Bosch sans penser à ce livre de Michel Foucault. Peut-être reparlerai-je un jour de cette controverse, mais pour faire très bref, Foucault développe l'idée qu'au XVIIème siècle, les fous ont subi ce qu'il appelle un Grand Enfermement. Auparavant, au Moyen-Âge et à la Renaissance, les fous se promenaient en liberté : on les moquait, on en prenait pitié ou on leur jetait des cailloux, on les prenait comme contre-exemple moral, on s'essayait à les exorciser ou on les laissait divaguer dans leur coin. Ce n'était pas nécessairement de la bienveillance et de l'indulgence : si on les laissait libre, les fous étaient surtout libres de partir. Partir et cheminer de villes en villes, aller chercher une hypothétique rédemption, une éventuelle rémission de leur folie dans un lointain pèlerinage.

    Foucault décrit son Histoire de la Folie comment on chargeait les marins et les bateliers d'emmener avec eux quelques fous pour les emmener loin de la Cité et de son industrieuse et sérieuse occupation : « Il ne faut pas réduire la part d’une efficacité pratique incontestable ; confier le fou à des marins, c’est éviter à coup sûr qu’il ne rôde indéfiniment dans les murs de la ville, c’est s’assurer qu’il ira loin, c’est le rendre prisonnier de son propre départ. (…) Cette navigation du fou, c’est à la fois le partage rigoureux, et l’absolu Passage. Elle ne fait, en un sens, que développer, tout au long d’une géographie mi-réelle, mi-imaginaire, la situation liminaire du fou à l’horizon du souci de l’homme médiéval – situation symbolique et réalisée à la fois par le privilège qui est donné au fou d’être enfermé aux portes de la ville : son exclusion doit l’enclore ; s’il ne peut et ne doit avoir d’autre prison que le seuil lui-même, on le retient sur le lieu du passage. (…) Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage1 ».

       Symptôme de cette conception du fou, le succès énorme de la « nef des fous » popularisée au tournant du XVème et du XVIème siècle. Notamment le succès retentissant à travers toute l'Europe d'un livre intitulé justement « La Nef des Fous » de Sébastien Brant (« Das Narrenschiff » en allemand, « Stultifera Navis » en latin). Brant y dénonce les travers de la société en comparant celle-ci à une nef des fous partant à la dérive et allant inévitablement à sa propre perte. Ce livre va influencer la Nef des fous de Jérôme Bosch bien entendu, mais aussi Érasme qui réagira au pessimisme foncier de Brant en rédigeant son plus célèbre ouvrage « L’Éloge de la Folie ». Plus tard dans le XVIème siècle, Michel de Montaigne méditera sur le peu d'écart qui nous sépare de la folie après avoir rendu visite au poète Le Tasse en Italie.



Albrecht Dürer , Narrenschiff - La Nef des fous, gravure de 1498




     Mais au XVIIème siècle, cette étrange libéralité accordée aux fous et aux insensés se referme. On se met en tête de contenir la folie et de l'écarter définitivement de la normalité. On commence alors à mettre les fous en prisons comme on le fait avec les criminels, les filles de mauvaises vies et les clochards. Ce mouvement d'enfermement répond tant à une logique de charité chrétienne que de volonté répressive et de mise au pas d'une société qui ne peut plus admettre de déviants dans ses rangs.

     Michel Foucault choisit d'illustrer ce mouvement de société vers le grand Enfermement par un passage des Méditations Métaphysiques de René Descartes. Pour rappel, Descartes décide de se livrer à une méditation où ce qu'il appelle le « doute hyperbolique » (doute excessif) va détruire toutes les certitudes qui sont les siennes. Il suffit que ses certitudes aient été une seule fois mise en échec pour que cette doute hyperbolique viennent ravager ses convictions les plus établies. Le but est de trouver un point de certitude absolu, un roc indestructible sur lequel il pourra prendre appui : c'est le fameux « Je pense, donc je suis » (cogito ergo sum) qui fonde la certitude d'exister sur lequel que l'on est entrain de penser, donc d'exister. Si on n'existait pas, on ne pourrait pas penser. Mais là, je m'avance. Le première chose que le doute hyperbolique remet en question, ce sont les sens : notre vision nous donne l'impression que le Soleil est de la taille d'une tarte et que celui-ci tourne autour de notre bonne vieille Terre bien plate. Il n'en est rien évidemment. C'est pourquoi il faut remettre en question tous ces facultés sensorielles lointaines qui peuvent à certaines occasions nous illusionner comme les mirages dans le désert, les fata morgana sur une route l'été, l'écho dans la montagne, etc... Mais les perceptions proches, on ne peut pas les remettre en question ? Non ? On est certain d'être là, d'être assis sur une chaise, de manger, de lire un livre, écrire quelque chose.

     Et les fous ? s'interroge Descartes dans la première Méditation : « Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi? si ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples ».

       Certes dans la folie, on peut douter de ce qui nous arrive là maintenant, on peut douter de ce qu'on est en train de faire là maintenant ? N'y a-t-il pas des fous qui se prennent pour des rois ou pour Napoléon ? Les insensés n'ont-ils pas toutes sortes de croyances les plus farfelues les unes que les autres ? Pour autant, peut-on vraiment prendre ces cinglés comme exemple de notre investigation philosophique et notre méditation ? Non, bien entendu. Par cette formule « Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples », René Descartes congédie les fous du champ philosophique. Ils n'ont rien à nous dire, la Raison n'a pas à méditer leur exemple. Les fous n'ont plus droit de cité dans la pensée occidentale. Foucault y voit un geste similaire dans le Grand Enfermement. Descartes aurait pratiqué dans sa philosophie ce que la société aurait fait par rapport aux fous : tout faire pour ne plus les voir, les contenir au maximum et laisser la raison régir le champ de la pensée et de l'ordre social.

      C'est ce petit parallèle que Foucault a tracé entre le geste philosophique de Descartes et l'exclusion pratiquée dans la société de l'époque qui a fait réagir Jacques Derrida. Non, dit-il, Descartes n'a pas exclu les fous et la folie du champ philosophique. Simplement, il a choisi dans les Méditations Métaphysiques de prendre l'exemple du rêve pour remettre en doute toutes les certitudes, parce que le rêve est une sorte de folie plus puissante que la simple folie. D'abord, tout le monde est sujet aux rêves, pas seulement les fous. Ensuite, le rêve nous permet d'imaginer toutes sortes de situations beaucoup plus variées que la folie. Et quand on rêve, on est vraiment persuadé que ce rêve est réel. C'est au réveil que le rêve s'avère être un rêve. Ensuite, Descartes envisage l'existence d'un Malin Génie, capable de nous tromper et de nous égarer complètement en toutes choses, capable de faire en sorte que deux et deux ne fassent pas quatre, mais cinq ou six. Pour Derrida, cette invention du Malin Génie confine à l'hypothèse d'une folie totale. La folie ne serait donc pas exclue du camp philosophique par Descartes, mais trouverait son apothéose dans la figure du Malin Génie.

      Voilà dans les grandes lignes cette controverse hargneuse qui a opposé Michel Foucault à Jacques Derrida. Je ne parlerai pas ici des arguments que l'un et l'autre ont développé pour étayer leur thèse. Je reviendrai peut-être un jour sur ce débat, mais toujours est-il que je ne peux pas regarder ce tableau de Jérôme Bosch, la Nef des Fous, sans penser à cette controverse.








     Ce tableau de Bosch est intéressant : il nous montre une embarcation fort précaire, hautement instable. Pas de gouvernail, un arbre qui sert de mât, un moine et une bonne sœur ripaillent avec les autres et forme une joyeuse assemblée dans le désordre et la débauche, symbole du chemin de perdition, une sorte de cuillère géante en guise de rame, une sorte de fou du roi qui médite gravement au-dessus, un peu à l'écart. On se demande à quoi pense son « cerveau tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile » pour reprendre les mots même de Descartes. Deux des fous ne sont même plus sur le bateau. Sont-ils tombés à l'eau ? Nagent-ils avec le bateau ? On ne le sait pas. Un étendard marqué de la lune, symbole des fous et des lunatiques, flotte au vent. Une cuisse de poulet est accrochée au mât de fortune. Mais que vient faire là cette cuisse de poulet ? Dans le branchage, en haut de l'arbre-mât, se trouve une chouette. Or la symbolique de cet animal est quand même fort symbolique. La chouette est dans l'Antiquité la compagne d'Athéna, déesse de la sagesse. En même temps, comme la lune, c'est une créature de la nuit et un symbole païen, contraire à la droite voie chrétienne.







      La nef des fous suit en effet le chemin opposé à celui prescrit par Jésus-Christ. La nef est un symbole fort du christianisme. De nombreux épisodes bibliques se passent sur un navire. Pensons à l'arche de Noé, à Jonas qui navigue sur les mers pour fuir sa mission sacrée et qui finit dans le ventre de la baleine, l'épisode en Galilée où Jésus s'endort en mer en pleine tempête, les moment où il prêche à partir d'une barque. On peut penser aussi à la « nef » d'une église, la partie de l'église où se concentrent les fidèles.



Giotto di Bondone, Navicella, autour de 1305–1313.





       La Nef des Fous décrit à la fois une réalité sociale, le fou enfermé dans son errance et son passage, et une allégorie morale : la folie du péché qui détourne l'homme de Dieu, du droit chemin, d'une vie vertueuse. Pourtant, cette cacophonique embarcation nous parle à nous, à notre condition humaine, même si on ne met plus les fous sur des bateaux pour qu'ils dérivent vers un éternel ailleurs, et la religion a largement cédé du terrain à cette société profane et déchristianisée. Ce tableau nous parle de la folie, du chaos, de l'excès et de la déraison. Il y a peut-être une sagesse à reconnaître cette folie en nous, dans notre nature humaine. La chouette, symbole de sagesse, demeure au-dessus de cette nef et semble nous dire quelque chose. La folie est-elle l'opposé de la sagesse ou de la raison ? Le sage sait qu'il y a une part de folie, une part de nuit en lui et ne la nie pas. Il ne la laisse pas non plus proliférer. Le droit chemin est une voie bien aride s'il n'y avait les chemins de traverse.

       Cela me rappelle une légende de l'Inde ancienne. Un roi entend un devin lui annoncer qu'une pluie empoisonnée va s'abattre sur le pays, et quiconque boira de cette eau de pluie deviendra fou. Sachant cela, le roi fait de provision d'eau dans des citernes fermées de sorte qu'elles ne soient pas contaminées par l'eau de pluie maléfique. La pluie tombe, et tous les citoyens du royaume deviennent fou, sauf notre roi qui boit de l'eau pure. Tout le monde dans le royaume délire complètement, mais finalement les sujets du roi s'en prennent à leur roi, car celui-ci leur apparaît comme vraiment trop bizarre. Tous les citoyens fous du royaume finissent par décréter que leur roi est devenu fou. Las, le roi comprend que c'est son attitude raisonnable qui le rend suspect aux yeux de ses sujets délirants. Le roi finit par consentir à boire de l'eau de pluie maléfique et à devenir fou comme tout le monde, c'est-à-dire à redevenir normal aux yeux de ses concitoyens lunatiques. Ce monde entier est peut-être effectivement une immense nef des fous dans laquelle la sagesse est une autre forme de la folie...













1FOUCAULT, Michel, « Histoire de la folie à l'âge classique », Gallimard, Paris, [1961], éd. de 2005, p. 22.




Jürgen Weber - la Nef des fous - Nuremberg 






Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





dimanche 23 août 2015

Ce qui, non duel, est duellement perçu

L'objet perçu aussi est une image de l'esprit,
Comme le reflet d'une belle forme dans un miroir.
Ce qui, non duel, est duellement perçu
N'est que le fruit d'habitudes et d'imprégnations immémoriales.
Car bien que l'esprit et le rêve soient indissociables,
Pour celui qui est saoul de sommeil, le rêve est comme une apparence.
Sachez qu'en réalité on ne peut les séparer.


Longchenpa, La liberté naturelle de l'esprit, traduction et préface de Philippe Cornu, éd. Du Seuil / Points Sagesse, Paris, 1994, p. 207.


Un jour, une photo, Plateau de Caussols



      Quand je perçois un arbre devant moi (je prends un arbre tout comme je pourrais choisir n'importe quel objet, n'importe quel son, n'importe quelle senteur...), j'ai la très forte impression d'être confronté à la réalité tangible de l'arbre. Non seulement je vois l'arbre, mais je peux le toucher, éprouver sa masse, sa dureté, sa rugosité, faire peser mon poids sur lui.... Il y a d'un côté un objet, ici mon arbre, et de l'autre moi-même, le sujet de mon expérience. C'est la dualité : un gouffre qui sépare le sujet de son objet qu'il perçoit. Et cette dualité a toutes les apparences d'une évidence. Mais justement la philosophie bouddhique questionne cette évidence.

    Quand je perçois un arbre, il y a tout un processus de perception qui va du moment où j'entre en contact avec l'objet perçu jusqu'au moment je prends conscience de ce que je viens de percevoir. Dans les termes de l'analyse bouddhique, il y a premièrement un contact entre trois sphères :
- 1°) La forme perçue, l'organe des sens et une conscience sensorielle, c'est-à-dire une conscience qui est liée à une faculté sensorielle. Le bouddhisme ne reconnaît de conscience qui serait une entité unique et permanente qui percevrait les objets visuels, les sons et les saveurs tout comme, pour reprendre une image traditionnelle hindoue, une danseuse peut effectuer toutes sortes de pas de danse sans pour autant cesser d'être une danseuse. Dans le bouddhisme, la conscience auditive ne voit pas et la conscience visuelle ne sent pas, n'entend pas. C'est la succession incessante et très rapide d'instant de consciences sensorielles, qui donne ce sentiment d'être doté en son être le plus profond d'une conscience unique, la même qui s'appliquerait à tous les objets de la perception qu'il soit visuel, auditif, olfactif, gustatif, corporel ou mental. Mais c'est là une illusion . Il y a donc une conscience sensorielle, un objet des sens et un organe de sens qui se rencontrent dans ce qu'on appelle l'agrégat de la forme.
- 2°) Cette rencontre des trois sphères suscite une sensation. Cette sensation peut être plaisante, neutre ou déplaisante. C'est l'agrégat de la sensation.
- 3°) Cet objet ressenti est reconnu et identifié pour ce qu'il est. C'est l'agrégat de la perception.
- 4°) Une réaction s'élève par rapport à cet objet ; une intention se fait jour le concernant. On peut vouloir s'en emparer, s'en écarter, le fuir, le détruire ou rester neutre par rapport à lui. C'est l'agrégat de la formation mentale.
- 5°) Enfin, on prend conscience de cette expérience sensorielle. C'est l'agrégat de la
À ce dernier stade, la conscience n'est pas la conscience d'un objet, mais plus exactement la conscience de l'image d'un objet. Il faut un certain temps pour que l'information remonte de l'agrégat de la forme où une rencontre se forme entre les trois sphères jusqu'à l'agrégat de la conscience qui enregistre la scène, mais n'est pas la scène elle-même. De manière similaire, ce qu'on voit dans un miroir n'est pas son propre visage, mais le reflet de son visage reflété par le miroir.

      L'objet lui-même n'existe plus quand on arrive au stade de l'agrégat de la conscience. La conscience peut être vue dès lors comme le cimetière des événements qui viennent de se produire à l'instant. Bien sûr, l'arbre que je vois et dont je prends conscience est toujours là devant moi quand j'en prends conscience ; mais ce n'est plus exactement l'arbre que j'ai perçu dans l'instant où je l'ai perçu. Cet arbre, comme tout autre objet dans l'univers d'ailleurs, se transforme d'instant en instant même si l'apparence de l'arbre semble stable : l'arbre présente une activité cellulaire incessante comme tout être être vivant, la sève se meut en lui. En outre, ses molécules s'agitent et vibrent en lui même si c'est complètement imperceptible pour nous ; au sein des atomes, les électrons tournent constamment autour du noyau. Donc cet instant qui a vu ma conscience sensorielle s'engager vers un objet des sens au moyen d'un organe des sens n'est plus quand un autre moment de conscience enregistre mon expérience. L'objet perçu n'est qu'une image dans mon esprit.

       Il ressort de cela deux thèses : une thèse minimale qui est de dire que la conscience est beaucoup plus impliquée dans l'expérience qu'il n'y paraît à première vue. À tous les stades des agrégats, la conscience est présente sous une forme ou sous une autre et, in fine, l'objet perçu n'est jamais qu'une image au sein de la conscience. La dualité en prend un coup ; on ne peut plus dire de manière péremptoire : « voici la conscience, voilà ce dont on prend conscience ; voici un sujet, voilà un objet, et la frontière peut être aisément tracée ». La conscience n'est pas seulement le réceptacle passif de l'expérience ; mais elle s'engage dans l'expérience, elle l'oriente et la façonne.

      La thèse maximale défendue dans le bouddhisme par l'école Cittamâtra, école de « l'Esprit Seulement » est de dire que l'objet lui-même n'est qu'une création de l'esprit. Bien sûr, nous avons la conviction intime du contraire : il y a des objets extérieurs à nous-mêmes, extérieurs à notre conscience ; mais les philosophes de l'Esprit Seulement expliquent que, l'esprit plongé depuis la nuit des temps dans l'ignorance, il en est venu à ne plus se reconnaître lui-même. Toute notre vie et durant d'incalculables vies antérieures, nous avons adhéré à cette illusion de la dualité, nous l'avons renforcé par nos croyances, nos comportements, nos jugements. Cela a crée une habitude très forte dont il est très difficile de se départir.


       On peut comparer cela au rêve : quand nous vivons le rêve, nous avons l'impression d'être confronté à des événements bien réels qui suscitent de véritables émotions. Par exemple, si vous rêvez de l'amour de votre vie, vous allez être emporté par l'euphorie du désir ; si, au contraire au cours d'un cauchemar, vous êtes poursuivis par une bête monstrueuse, vous allez réellement céder à la panique. Pourtant, dès que vous vous réveillez, vous savez que cela n'était qu'un rêve produit par votre esprit ensommeillé. Il n'y avait pas d'objet extérieur à vous-mêmes. En état de veille, c'est la même chose : sujet conscient et objet perçu ne sont pas séparés distinctement. Ils appartiennent à la même conscience non-duelle, mais il faudra une longue pratique spirituelle et méditative pour le réaliser pleinement car les habitudes et les imprégnations sont fortement inscrites dans notre mental sous forme de tendance inconscientes. Par ailleurs, tous les êtres sensibles autour de nous adhèrent à la même croyance de la dualité. Il faut donc un long chemin pour s'extirper de cette dualité et accéder à une vision plus large qui dépasse le petit « moi ».



Un jour, une photo


Plus de détails sur les cinq agrégats de l'expérience ici et 



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mardi 17 mars 2015

La vie est un songe un peu moins inconstant




             Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.

            Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait un voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait de dormir, comme on appréhende le rêve quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité.

            Mais parce que les songes sont tous différents, et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement, comme quand on voyage; et alors on dit: « Il me semble que je rêve »; car la vie est un songe un peu moins inconstant.

Blaise Pascal, « Pensées », fragment 386 (de l'édition Brunschvig).