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jeudi 30 juillet 2026

La stratégie de l'acceptation

 


Je voudrais réagir ici dans cet article de Kevin Finel sur YouTube intitulée : « Ce qu'on a fait à la méditation pose un vrai problème » (17 juillet 2026) 1. La vidéo parle des « effets indésirables » de la méditation (crise d'angoisse, hallucinations, épisodes de dépression, etc...). Je reviendrai très prochainement sur cette thématique, parce que c'est une question qui me semble très important. Mais ici, je voulais revenir sur deux idées fausses que le youtubeur, spécialiste en hypnose, propage sur la méditation.


La première idée fausse qui plane dans toute la vidéo, c'est une opposition trop tranchée entre Orient et Occident. On a d'un côté l'Orient spirituel où l'on pratique la méditation avec une justesse profonde et l'Occident matérialiste qui dénature complètement la méditation. Cela fait penser à la formule de Rudyard Kipling : « L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident, et jamais ces deux ne se rencontreront ».


Entendons-nous bien : Kevin Finel dénonce des choses qui sont vraies, comme la soumission de la méditation à des impératifs de développement personnel et de culture d'entreprise. Il cite ainsi le livre de Ronal Purser au titre évocateur : « McMindfulness » pour qui la méditation est devenu un produit marketing aux mains des capitalistes. Il dénonce le fait que la méditation de pleine conscience du style MBSR est coupée de son contexte philosophique, notamment le fait que, dans le Dharma bouddhiste, la méditation n'est jamais enseignée seule : la méditation est enseignée en même temps que al conduite éthique et l'étude de la sagesse.


Tout cela est vrai, certes. Mais l'Orient bouddhiste est-il pour autant le détenteur d'un Dharma absolument pur et authentique face au dévoiement de l'Occident ? Je trouve que c'est une vision très idéalisée de l'Asie bouddhiste. Regardons simplement comment les samouraïs ont détourné les idées du Zen pour alimenter leur idéologie guerrière et violente. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ? Regardons comment certains moines du Sri Lanka et de Birmanie forment des milices nationalistes violentes. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ? Regardons ces moines thaïlandais qui prétendent être des Arahants, des Éveillés et que l'on retrouve dans des bordels à consommer de la drogue. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ?


Cette idéalisation de l'Orient me semble problématique parce qu'elle prive les Occidentaux de tout esprit critique quand ils sont confrontés à un maître bouddhiste oriental déviant. Je pense notamment à l'affaire Sogyal où les adeptes n'ont pas perçu pendant des dizaines d'années que la prétendue « folle sagesse » de Sogyal Rimpotché était une arnaque intégrale. Certes, la méditation a été préparée en Occident à toutes les sauces, dont les moins ragoûtantes : New Age, chamanisme, développement personnel et coaching d'entreprise. Mais l'Orient n'a pas toujours été très net non plus. Sans parler du fait que la méditation est largement abandonnée en Orient : on préfère souvent les cérémonies religieuses, les fleurs, les bougies, les chants à la pratique longue et fastidieuse de la méditation. J'en veux pour preuve un livre : « Le chemin de la Grande Perfection » de Dza Patrül Rimpotché (éd. Padmakara). On a là un somme conséquente sur toutes les pratiques du bouddhisme tibétain préparatoire au Dzogchen, la Grande Perfection. C'est vraiment un livre essentiel. Tout y passe (en accord avec le Dharma) : réflexion sur la mort, sur le karma, pratiques du guru-yoga, rituels de purification de Vajrasattva, production de l'esprit d’Éveil, etc... Une seule chose manque pourtant : la méditation !


*****



Cette idéalisation de l'Orient me semble donc problématique. Mais ce n'est pas ce qui me dérange le plus dans cette vidéo. C'est une invraisemblable sottise (prononcée vers 23' 24'') : « La méditation, dans sa tradition, est un pur outil d'acceptation. On observe ce qui est là sans essayer de le changer. Ce serait même contre-productif de le changer parce que cela viendrait renforcer le problème. C'est la force de la méditation (c'est aussi sa limite selon le point de vue qu'on peut en avoir). En fait, la réponse à tout problème, c'est acceptation » (sic).


Alors non, le bouddhisme ne pense que la réponse à tout problème soit l'acceptation. Pas du tout ! L'acceptation est importante dans la méditation, mais la méditation n'est pas un pur outil d'acceptation. C'est très problématique de concevoir le Dharma de la sorte. Dans le « Soûtra de tous les obstacles » (Sabbāsava Sutta, Majjhima Nikāya 2), le Bouddha déclare : « Il y a, ô moines, les obstacles qui doivent être vaincus par le discernement, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par le contrôle, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par l'usage juste, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par l'endurance, il y a les obstacles qui doivent être vaincus en les évitant, il y a les obstacles qui doivent être vaincus en les écartant, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par le développement spirituel ».


Je ne vais pas ici rentrer dans les détails : je reviendrai prochainement sur le « Soûtra de tous les Obstacles » ; mais ce qui est important de retenir ici, c'est que l'acceptation n'est qu'une des multiples stratégies pour atteindre le Nirvāna. Chaque obstacle qui se présente doit être vaincu par une stratégie qui n'est pas un fin en soi : le Bouddha utilisait l'image du radeau qui sert à traverser un fleuve et qui est un outil adéquat pour cette traversée, mais qui, en contrepartie, ne sert à rien une fois que vous avez mis pied à terre. Vous n'allez vous balader en ville ou en montagne avec votre radeau sur la tête parce qu'il vous a bien servi quand vous vouliez traverser le fleuve.


L'acceptation dans cette compréhension des choses est un outil intéressant pour vaincre les obstacles qui doivent être vaincus par l'endurance. Vous ne pouvez pas éviter certaines choses désagréables. Vous allez devoir cultiver l'acceptation des choses et développer l'équanimité, le fait d'être en paix, égal dans toutes les circonstances pour renforcer votre seule volonté ascétique d'endurer les choses. Développer cette équanimité ne se fait pas en un jour : c'est un long processus d'évolution spirituelle. L'équanimité est d'ailleurs l'aboutissement du développement spirituel, dernière des stratégies pour vaincre les obstacles se présentant à nous.


Il faut commencer par répandre dans la méditation des « quatre incommensurables » ou « quatre demeures de Brahma » ce sentiment d'équanimité à travers le monde entier : « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ».


Une fois que vous vous êtes longtemps entraîné à cultiver cette équanimité en la souhaitant pour le monde entier, partout en tout temps, vous pouvez l'appliquer au quotidien en cultivant cette équanimité face aux situations concrètes rencontrées dans la vie. Et là, c'est le « Soûtra du Développement des Facultés Sensorielles » qui explique le mieux les choses (je reviendrai d'ailleurs prochainement plus en détail sur ce soûtra). Vous devez d'abord comprendre l'impermanence subtile des phénomènes : rien ne dure, tout se transforme d'instant en instant. Les sensations ne durent pas plus longtemps qu'un battement de cils ou un claquement de doigt. Elles se voient succéder par d'autres sensations, encore et encore, mais chaque sensation en elle-même disparaît presque aussitôt qu'elle est apparue. Comprenant la fugacité des choses et des sensations, vous développez dans l'instant présent l'équanimité.


En plus de l'équanimité, vous avez aussi l'outil de « l'absence de souhait ». C'est une des trois portes de la sagesse avec la vacuité et l'absence de caractéristique. Les phénomènes sont vides d'une existence propre, ils n'ont pas de réalité intrinsèque. C'est la première porte de la sagesse : la vie est comme un rêve, un mirage, une hallucination... Les caractéristiques que l'on peut mettre sur ces phénomènes ne sont que des étiquettes mentales qui sont utiles sur le plan relatif pour que mon entendement puisse comprendre intellectuellement le monde : « voici un arbre », « voilà un feu », « ceci est bien », « cela est mal ».... Mais ces étiquettes ne sont pas adaptées pour comprendre la vérité absolue. C'est la deuxième porte de la sagesse : l'absence de caractéristique.


Et la troisième porte de la sagesse, c'est justement cesser vouloir de désirer à tout prix ceci ou cela, de s'accaparer telle ou telle chose ou au contraire de vouloir repousser telle ou telle chose. Vous cessez dès lors de vous attacher et vous êtes beaucoup plus facilement dans l'acceptation des choses.


Ceci étant dit, cette acceptation ne veut pas dire : être complètement inactif par rapport aux événements. Si un moine bouddhiste très sage se trouve à méditer dans une forêt qui prend feu, l'acceptation ne signifie pas qu'il va se laisser brûler sans rien faire. L'acceptation signifie qu'il va reconnaître pleinement la situation, idéalement ne pas être affecté par la peur, la panique ou la tristesse de perdre sa chère forêt. Le moine ne voudra pas être ailleurs, mais il réagira à la situation comme bon lui semblera parce que vous réagissez toujours aux situations. Peut-être qu'il prendra ses jambes à son coup, peut-être qu'il essayera d'éteindre des flammèches avec sa robe ou ses sandales, peut-être qu'il va aider les pompiers à s'approvisionner en eau, peut-être qu'il avertira les gens du danger, etc... Peut-être que cela marchera : notre moine pourra s'enfuir ou éteindre une partie du feu. Peut-être que cela ne marchera pas : notre moine pourra être encerclé par le feu ou l'incendie sera trop intense. Mais cela ne sera pas une tragédie pour notre moine : ce sera simplement ce qui est. Une échappée hors des flammes ou la mort horrible dans le feu et la fumée, le moine l'accepte de manière équanime et sereine.


Je précise que parvenir à cet état demande des années et des années de pratique intensive de la patience, de l'ascèse, de l'endurance, de l'équanimité et de l'absence de souhait. Commencez par apprendre à accepter sans broncher que votre bus soit en retard avant de pouvoir imaginer être dans l'acceptation au milieu d'une forêt en feu !


Kevin Finel oppose « acceptation » et « changement » en laissant penser que le bouddhiste vit dans une indifférence totale aux injustices du monde, puisque lui a tout misé sur l'acceptation. Il me semble que c'est vraiment une erreur profonde : l'acceptation n'est pas une résignation. Le fait d'accepter qu'une situation soit là devant vous ne veut pas dire que vous n'allez rien changer à cela. S'il vous plaît, si vous avez la possibilité d'éteindre un feu de forêt, faites-le. Accepter la situation veut dire que vous n'allez pas vous rouler par terre ou que vous allez hurler en criant à l'injustice ou la malchance. Non, cette situation est là devant vous, vous l'acceptez. Maintenant, que faites-vous ?


L'esprit d’Éveil, la bodhicitta, est fondamental dans le bouddhisme : et si on le comprend bien, c'est fondamentalement une volonté de changement. Je vois que les êtres sensibles souffrent terriblement du fait d'être dans l'ignorance de la véritable nature des choses et j'aimerais que cela change, j'aimerais qu'ils s'éveillent, j'aimerais qu'ils parviennent à l'extinction définitive et complète de la souffrance, c'est-à-dire le Nirvāna. Première étape : vous êtes dans l'acceptation du fait que ce monde est en feu : y règnent la guerre, la misère, la maladie, l'injustice et la mort. Seconde étape : vous réagissez à cette situation, vous développez l'esprit d’Éveil, vous voulez changer ce monde, vous voulez éteindre le grand feu de la souffrance dans ce monde. Acceptation et changement.



Frédéric Leblanc, Liège, 30 juillet 2026







1  Ce qu'on a fait à la MÉDITATION pose un vrai problème (Kevin Finel – hypnose – Youtube, 17 juillet 2026)

https://www.youtube.com/watch?v=YcBegRACG9E&t=854s

2 On trouvera une traduction du « Soûtra de tous les Obstacles » (Sabbāsava Sutta, Majjhima Nikāya) dans : « L'enseignement du Bouddha », Walpola Rahula, ed. Le Seuil / Points Sagesse, Paris, 1961, pp. 152-159.









Julee Resuggan









Lire également sur le sujet de l'acceptation et de l'équanimité : 


- Équanimité :  L'équanimité et l'impartialité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?


- L'équanimité de l'Arahant (Nāgasena) et mon commentaire En quoi l'Arahant est encore touché par les sensations physiques, mais n'est pas affectée par elle. En quoi il a cessé d'éprouver des sensations mentales.


- Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


- Méditation des Quatre Incommensurables











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Une pensée de compassion aussi à tous ceux qui ont dû fuir les incendies de forêt, à ceux qui ont perdu la vie ou leur maison, aux pompiers qui combattent le feu, à tous ceux qui les aident dans ce combat, aux animaux sans refuge aussi, qui voient leur écosystème partir en fumée. Compassion et bienveillance.



vendredi 12 juin 2026

La méditation est-elle pour tout le monde ?



La méditation est-elle pour tout le monde ?


Petits conseils de méditation

(Sixième partie)



Souvent, j'entends dire que la méditation n'est pas pour tout le monde. Et je tique toujours devant ce genre de discours. Ou plus je pense qu'on ne précise pas assez de quoi on parle quand on dit que la méditation n'est pas pour tout le monde ; ce qui fait que ce discours s'avère alors faux. Il y a en effet un malentendu sur la méditation : je n'entends pas ce mot comme la plupart des gens l'entendent. Quand les gens parlent de méditation, ils s'imaginent la fait de rester assis en tailleur ou en lotus tout en planant gentiment sur son petit nuage.


Je ne dis pas que cela n'est pas la méditation, je dis que c'est là juste une petite partie de la méditation. Donc quand on dit que la méditation n'est pas faite pour tout le monde, on veut dire que tout le monde ne fera pas l'expérience du petit nuage douillet et cotonneux en méditation. C'est évident. Pour certains, la méditation sera une expérience désagréable, ennuyeuse, pénible. Ce n'en est pas moins intéressant comme expérience de la méditation. Le problème dans ce genre de considérations, c'est que la méditation ne se limite pas au nuage cotonneux. Et qu'il est parfois plus utile d'avoir des expériences désagréables dans la méditation que de planer dans un état certes agréable, mais dans lequel vous ne progressez pas vraiment.


Traditionnellement, on divise la méditation en shamatha et vipashyana. Shamatha est la quiétude : vous lâchez prise par rapport aux pensées et aux émotions, et celles-ci finissent par s'apaiser d'elles-mêmes, comme l'eau dans la marmite qui arrête de s'agiter et de bouillir quand vous avez coupé le feu. Vipashyana est la vision pénétrante et profonde de ce qui est, le fait qu'on puisse le fond de la marmite une fois que l'eau a cessé de bouillir. Cette distinction entre shamatha et vipashyana ne se trouve pas directement dans les enseignements du Bouddha. C'est une distinction intéressante, mais elle est plus à prendre sur un plan pédagogique que comme une réalité de la progression dans la méditation.


Et de fait, la pratique de la méditation ne suit pas nécessairement ce schéma simple et réconfortant de quiétude et de vision pénétrante qui se succèdent dans un agencement harmonieux. Parfois, vous avez une conscience accrue de la souffrance, du désespoir et de la noirceur de votre psychisme, avant d'avoir apaisé quoi que ce soit en vous. Parfois, l'ennui et le sentiment d'inefficacité s'empare de vous. La méditation semble ne procurer aucun plaisir quand on l'a fait et aucun bienfait comme résultat de cette pratique. C'est ce que j'appelle la « traversée du désert ». Et c'est une part importante de la méditation. Ce n'est donc pas parce que la méditation est un moment désagréable pour vous, et que vous semblez ne pas être beaucoup plus en paix avec vous-mêmes après la méditation que cette méditation n'est pas faite pour vous !


La pratique de la méditation implique la patience et la persévérance. La pratique de la méditation implique la prise de conscience des souffrances cachées en vous tout comme de votre part de noirceur en vous. Et cette part de noirceur peut s'avérer abyssale. La pratique de la méditation implique le fait d'apprivoiser le changement constant et l'impermanence des phénomènes, le fait que des états psychiques puissent s'avérer très changeants et inconstants : un moment de félicité peut être succédé par des moments de tristesse, et il faut des années pour apprendre le lâcher-prise et la capacité d'abandonner ces moments plaisants et d'accepter pleinement les moments tristes et de les laisse rpasser eux aussi.


Donc tout le monde n'aura pas nécessairement une expérience plaisante et apaisante de la méditation. Mais le fait que la pratique de la méditation ne soit pas un moment de réjouissance ne doit pas nous mettre dans la tête que la méditation n'est pas faite pour nous. En fait, une méditation difficile est souvent plus profitable qu'une méditation plaisante qui peut conduire à une forme subtile de somnolence. Une méditation difficile est notamment un rappel impérieux de l'universalité de la souffrance. Sarva dukham : tout est souffrance. Tous les phénomènes composés sont souffrance. Telle est la vue juste selon le Bouddha. Et pratiquer la méditation, c'est aussi apprendre à accepter cette dure vérité de la souffrance omniprésente, cette vérité qu'il est si nécessaire de réaliser pour envisager son dépassement : la cessation de la souffrance. Le Bouddha nous a enjoint à pratiquer le Dharma comme si notre chevelure était en feu. Et rien ne créera mieux ce sentiment d'urgence que la prise de conscience de toute cette négativité en nous, dans tous les êtres, dans le monde entier.








Je Shen (né en 1973)





Les petits conseils de méditation : 



















Sur la méditation : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

- En compagnie du souffle :  

     
















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lundi 11 mai 2026

Le non-contrôle du souffle

 


Le non-contrôle du souffle


Petits conseils de méditation

(Cinquième partie)



Hier, j'étais à une réunion entre professeurs dans une école où je travaille, et on parlait d'atelier de méditation pour les élèves. Une collègue nous a expliqué qu'elle ne pourrait pas s'occuper de ces ateliers de méditation, car son médecin lui avait formellement déconseillé de pratiquer la méditation : pour elle, la méditation consistait à prendre de longues et profondes inspirations et expirations. Or le médecin lui expliquait que cela générait chez elle de l'hyperventilation et qu'il fallait qu'elle prenne des inspirations et expirations beaucoup plus brève.


Et c'est là que j'ai envie de dire : non, non, et encore non !


La méditation, ce n'est pas prendre des inspirations et expirations très longues et profondes ! La méditation, ce n'est pas contrôler le souffle ! Je voudrais être ferme sur le sujet, car j'ai trop entendu ce genre d'affirmations infondées, ces non-sens durant plus de trente ans à pratiquer la méditation  !


Bien sûr, il peut être utile quand quelqu'un est en état de panique de faire quelques inspirations de manière profonde pour reprendre ses esprits, mais cela ne veut aucunement dire que l'on doit toujours contrôler sa respiration durant la méditation. En fait, la respiration est l'objet de notre attention, pas de notre contrôle ! On est attentif à la respiration, parce que c'est un phénomène physiologique régulier et naturel en nous. Il est intéressant d'avoir le va-et-vient de l'air dans nos poumons comme objet d'attention, car c'est un phénomène auquel on n'accorde pas trop d'attention d'habitude. Il faut vraiment courir le cent mètres et être à bout de souffle pour commencer à conscientiser notre respiration. Or cette respiration est absolument essentielle : sans elle, nous sommes morts. Tout simplement !


Je me rappelle dans les années '90, je fréquentais un dojo zen. Or je suis asthmatique et j'ai parfois une respiration un peu bruyante et sifflante. Il y avait une femme qui m'avait dit là qu'on allait m'apprendre à respirer. Ce genre d'affirmation stupide m'avait mis en rogne et me met toujours en rogne ! On n'apprend pas à respirer ! Un bébé qui vient de naître respire. Il n'a pas appris à respirer. Si on devait apprendre à respirer, vous seriez mort avant d'avoir appris ! La respiration, cela vient tout seul. Et c'est cela qui est intéressant pour faire de la respiration un objet d'attention : ce caractère spontané et toujours présent de la respiration.


Laissez donc la respiration se faire toute seule, et contentez-vous de l'observer minutieusement comme un scientifique qui regarde un micro-organisme dans son microscope. Ne jugez pas votre respiration. En matière de méditation, il n'y a pas de bonne ou mauvaise respiration : la respiration saccadée d'un asthmatique vaut autant que celle d'un apnéiste ! Simplement observer la respiration et laisser les pensées se produire, passer et disparaître. Revenir à l'attention au va-et-vient de la respiration quand on se rend compte que les préoccupations ont capté notre attention. Laisser reposer les émotions, les laisser s'apaiser d'elles-mêmes. Voilà ce qu'est la méditation !


Remarquons également que la respiration n'est pas le seul objet d'attention. Il est pratique, car il dit beaucoup de choses sur nous, sur notre état physique et émotionnel, mais c'est loin d'être le seul. Vous pourriez par exemple focaliser votre attention sur une partie de votre corps. Par exemple, dans la méditation marchée, j'applique mon attention sur la plante de mes pieds qui se déposent au sol à chaque pas et qui expérimentent la pression de mon poids.


Pour conclure, la méditation n'est pas le contrôle du souffle. On devrait aussi voir la méditation comme cherchant le lâcher-prise beaucoup plus qu'une obsession pour le contrôle sur notre corps ou sur notre mental ! Laissez la respiration se faire, développez l'attention et servez-vous cette attention pour développer l'attention au corps, l'attention aux sensations, l'attention au corps et l'attention aux objets de l'esprit.


Comme le disait le Bouddha : « Voici le pied des arbres, voici des endroits isolés. Engagez-vous dans les méthodes du progrès intérieur. Ne prenez pas de retard afin de ne pas avoir plus tard de regrets. Voici nos instructions pour vous tous. »

















Sur la méditation : 



lundi 11 août 2025

Posture



Posture


Petits conseils de méditation

(Quatrième partie)





Une question qui revient quand on aborde la méditation est : quelle est donc la posture de méditation correcte ?


D'abord, une remarque importante : au moins en principe, on peut pratiquer l'attention juste dans n'importe quelle position ! Il n'est pas absolument nécessaire d'être dans la posture du lotus pour s'adonner à la méditation, même si c'est cette position qui est retenue pour les statues des Bouddhas en méditation. On peut tout aussi bien être assis en tailleur, assis sur une chaise, debout, couché, à genoux, à cloche-pied, en faisant le poirier, dans une posture improbable de yoga, etc... Quelle que soit la position de votre corps, vous pouvez pratiquer la méditation. Quelle que soit la position de votre corps, vous pouvez développer l'attention au corps, l'attention aux sensations, l'attention à l'esprit, l'attention aux objets de l'esprit, les phénomènes.


C'est important de rappeler cela, car il y a parfois dans les milieux de la méditation, un certain fétichisme de la posture. Je pense par exemple au bouddhisme Zen qui tombe assez souvent, me semble-t-il dans ce travers. L'insistance sur la posture correcte me paraît y être franchement excessive. Je me rappelle d'un livre de Taizen Deshimaru où celui-ci racontait que sa posture était apparue si bonne aux maîtres de son temple qu'on avait commandé une statue en zazen à son effigie. Taizen Deshimaru expliquait qu'il avait toujours essayer de ressembler le plus parfaitement à cette statue. Sauf le respect que je dois à ce maître emblématique, cela me paraît complètement délirant. Vous n'êtes pas une statue, vous n'êtes pas fait de pierre, mais d'os, de muscle et de chair. Et donc, il n'y a rien de sensé à vouloir ressembler à une statue. Vous êtes un être vivant avec vos démangeaisons, vos crampes et vos douleurs articulaires. L'attention juste, c'est précisément en prendre conscience avec la plus grande des minuties, plutôt que de nier votre corps parfois crispé, parfois tendu en cherchant l'idéal d'une statue.


En conséquence, je dis : la posture de lotus, c'est très bien. Mais cherchez d'abord la posture qui vous convient et dans laquelle vous vous sentez suffisamment bien pour rester ainsi de nombreuses minutes, voire des heures. Quand j'étais plus jeune, la posture du lotus était OK. Maintenant je suis plutôt en demi-lotus, voire en tailleur. Mais je comprendrais tout à fait que d'autres personnes pratiquent la méditation sur une chaise, voire en position couchée ou à genou sur un petit tabouret prévu pour la méditation. Chacun fait avec son corps et c'est très bien comme cela !


Il y a bien une rationalité à la posture de lotus. Quand vous êtes debout, la tentation de bouger est beaucoup plus forte. Pareillement, sur une chaise, l'envie de se lever et de partir est plus forte. Inversement couché, vous êtes bien ancré au sol, peu d'envie de bouger, mais par contre, la tentation de s'assoupir et de glisser dans le sommeil est maximale ! La posture de lotus est considérée comme idéale : vous êtes bien droit, peu d'envie de somnoler, et les jambes entrecroisées vous arriment au sol. D'où d'ailleurs le nom même de posture de lotus, votre corps est comme une fleur de lotus qui pousse dans le marécage de la matérialité.


La posture de lotus est donc considérée comme idéale, mais il n'échappera pas à tous ceux qui l'ont essayée que le lotus est très difficile à maintenir pour le commun des mortels, douloureux pour les articulations, voire impossible pour beaucoup de monde ! Donc je réitère l'idée qu'il faut trouver la position qui convient le mieux à votre morphologie pour que votre séance de méditation ne tourne pas à une forme de pratique sado-maso ! Le but est de pratiquer l'attention juste ; pas de revivre les stations du calvaire du Christ le jour de sa crucifixion ! J'ai vu trop de gens dans les centres de méditation déclarer fièrement qu'ils avaient été plus forts que la douleur dans le dos, les genoux ou les articulations sans chercher à prendre conscience de ce genou ou de ce dos douloureux, sans observer minutieusement cette sensation corporelle douloureuse.




*****




Ceci étant dit, il ne faut sombrer non plus dans l'extrême inverse : le relâchement total, l'apathie, la mollesse caractérisée ! Ne soyez pas tendu comme une crampe, mais ne soyez pas effrayé non plus du moindre inconfort ! Tout est une question de milieu ! Un jour, un moine bouddhiste qui avait été auparavant joueur de luth vint trouver le Bouddha et lui demanda comment pratiquer la méditation. Le Bouddha lui demanda comment il accordait son instrument de musique. Le moine lui répondit : « Les cordes ne doivent être ni trop tendues, ni trop relâchées ». Le Bouddha rétorqua alors : « Et bien, dans la méditation, c'est la même chose : vous ne devez ni être trop tendu, ni trop relâché ».


Essayez donc d'avoir le dois le plus droit possible. Encore une fois : sans crispation, mais essayez quand même de vous redresser afin de ne pas finir courbé comme un bossu ! Quand je dis droit, ce n'est pas non plus une notion géométrique : certaines personnes ont un creux naturel dans le bas du dos. N'essayez pas de le résorber complètement. Et si le haut du dos est naturellement complètement voûté, ne vous acharnez pas non plus. Faites votre possible pour vous redresser sans entrer en guerre contre votre anatomie et votre physiologie


Dans le Zen, on donne cette image intéressante de pousser le ciel avec le crâne et de pousser le sol avec les genoux. Un coussin de méditation ou zafu est un accessoire tr ès recommandable pour cela : comme ça, votre bassin est plus haut que vos genoux. C'est un confort précieux, me semble-t-il, mais ce n'est complètement indispensable : dans la Nature, il m'arrive de pratiquer la méditation à même le sol. J'essaie alors de trouver des terrains légèrement en pente si c'est possible afin de retrouver cette situation où le bassin est au-dessus des genoux.


Rentrez également le menton tout en étirant votre colonne. Veillez régulièrement à cela car la somnolence peut nous faire piquer du nez. De manière générale, si vous êtes somnolent, raffermissez votre posture. Soyez plus souple et relâché par contre si vous êtes dans l'agitation et la nervosité.


Quant aux mains, vous avez le choix : vous pouvez poser simplement vos mains ou les poignets sur vos genoux. Ou alors adopter le mudra de la méditation : une main sur la paume de l'autre, les pouces se touchant l'un l'autre et étant parallèles grosso modo avec les paumes. On qualifie souvent cette position des pouces : « ni montagne, ni vallée ». Les pouces ne doivent pas être tombants et rabaissés, ce qui est un signe de somnolence, ni trop élevés, ce qui témoigne plutôt d'agitation interne. Précisons qu'il existe des variantes de cette position selon les écoles : dans le Zen Rinzai par exemple, les pouces sont écrasés sur les paumes. Dans le Zen Sôtô, on précise quelle main doit être sur quelle main, mais quand je fréquentais un centre Zen dans les années '90, j'avais remarqué que, dans les thangkas tibétaines (peintures sacrées) qui représentaient le Bouddha en méditation, c'était l'inverse. Ne soyez donc pas trop maniaque sur le sujet ! L'important est de cultiver l'attention, je ne le rappellerai jamais assez.


Enfin, n'oubliez pas de relâcher les épaules et d'avancer les coudes, qu'ils ne soient pas trop en arrière comme si vous étiez apeuré.


Voilà donc ces petits conseils pour une posture correcte en méditation. Reste à pratiquer encore et encore la méditation. Comme le dit le Bouddha : « Voici le pied des arbres, voici des endroits isolés. Engagez-vous dans la voie du progrès intérieur. Ne prenez pas de retard afin de n'avoir pas, plus tard, de regret. Cela est notre instruction pour vous tous1  ». Bonne méditation donc ! Cultivez bien l'attention et l'esprit d’Éveil !




1Majjhima Nikâya, III, 298 – 302. Mohan Wijayaratna, Sermons du Bouddha, Points / Sagesse, Paris, 2006, pp. 187-195.





















Sur la méditation :