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lundi 6 janvier 2020

Ozymandias





J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le rictus de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
"Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez !"

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »


Percy Shelley, 1817.








David Roberts (1796 - 1864) - Ramesseum















« Ozymandias » est l'autre nom du pharaon Ramsès II. Ce poème de Shelley illustre l'implacable empire du temps auquel ne résiste aucune majesté. Tellement fier de son pouvoir et de ses conquêtes, Ramsès II a cru inscrire dans la roche toute la démesure de son orgueil : « Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! ». Mais même les statues les plus monumentales finissent par s'effondrer, toutes les splendeurs finissent par être englouties sous les sables. Ne reste que des ruines de ces œuvres colossales et des dunes pour les recouvrir. Vanité des vanités... C'est le temps qui dit aux puissants de désespérer. C'est le temps qui se moque de toute grandeur. Et c'est le temps qui appelle à contempler et à voir l'immensité du monde.



dimanche 23 juin 2019

Le vallon



Le vallon




Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?


Alphonse de Lamartine (1790 - 1869), Les méditations poétiques, 1820.








mercredi 13 avril 2016

Modernité et spiritualité





     Il y a quelques mois,  José Le Roy avait défendu sur son blog « Éveil et philosophie » la modernité à l'encontre de bien des gens qui se revendiquent de la spiritualité. Effectivement, parmi les gens qui s'intéresse à une ou plusieurs traditions philosophiques, beaucoup font profession de mépriser la modernité. Je souviens un livre paru dans les années '90 « Le cercle des anciens » qui relatait une rencontre inter-religieuse entre un centre de bouddhisme tibétain en France et des religions dites « primitives », des chamanes venus d'Amazonie ou des steppes bouriates, des hommes-médecines amérindiens, etc... Une réflexion d'un bouddhiste très connu et respecté m'avait énormément frappé : « La modernité, cette aberration... ». Cela m'avait beaucoup interpellé parce que je ne vois pourquoi je devrais détester tout ce qui moderne sous prétexte que j'étudie et pratique la Voie du Bouddha. Je peux rêver vivre à l'époque du Bouddha parce que le Bouddha y était et que cela aurait quelque chose de profiter de sa présence rayonnante, mais pas du tout que l'époque était mieux.

    José Le Roy dit dans son article : « j'aime les sociétés modernes, et je pense même qu'il n'y a jamais eu dans l'histoire de société aussi spirituelle. Car qu'est-ce que la spiritualité ? Certainement pas la religion et la théocratie fantasmée (qu'elle soit hindoue ou égyptienne ou islamique) à laquelle Guénon voulait revenir. Non la spiritualité c'est exactement ce que nous lisons au fronton des mairies françaises : liberté, égalité, fraternité ». C'est très osé de dire cela ! La devise française est un héritage en ligne directe de l'esprit des Lumières, qui se caractérise notamment par le culte du progrès et la critique des religions. Face au séisme des Lumières et de la révolution française, le romantisme s'est replié sur la nostalgie de l'ancien régime, des vieilles pierres, des ruines d'église recouvertes de lierre, et contre l'universalisme des Lumières, le retour au terroir, l'attachement sentimental aux forces ancestrales de la tradition. (Je n'ai pas envie de mettre un T majuscule à tradition comme a pu le faire René Guénon).

lundi 15 juin 2015

À qui est depuis longtemps confiné dans la cité




À qui est depuis longtemps confiné dans la cité,
Il est fort doux de perdre son regard
Dans le beau visage ouvert du ciel — d’exhaler une prière
En plein sourire du bleu firmament.
Qui serait plus heureux, lorsque, le cœur comblé,
Il se laisse choir, très las, en quelque délicieuse couche
D’herbes onduleuses, et, lit une courtoise
Et douce histoire sur l’amour et ses peines ?
Rentrant au logis, le soir, l’oreille attentive
Aux plaintes de Philomèle, et l’œil
Épousant la course d’un petit nuage brillant qui passe,
Il se lamente qu’un tel jour ait pu si vite s’enfuir,
S’enfuir comme une larme répandue par un ange
Qui tombe dans la transparence de l’éther, silencieusement.


John Keats (1795-1825)





Tartiplume



mardi 9 juin 2015

La vie d’un homme est une allégorie continuelle

John Keats (peint par William Hilton)




   Dans une lettre écrite au printemps de 1819 adressée à son frère George et sa belle sœur Georgiana, John Keats, un poète romantique anglais, parle d’un de ses amis, un jeune pasteur du nom de Bailey dont la légèreté en matière sentimentale avait choqué, scandalisé ou déçu plus d’une personne dans son entourage. Commentant cette petite histoire de mœurs, John Keats écrit :





   « Cela leur apprendra que l’homme qui se moque du romanesque peut bien être le plus romanesque de tous ; que celui qui insulte les femmes et fait profession de les mépriser les aime plus qu’un autre ; que si quelqu’un parle de jeter un homme au feu, il n’en ferait rien au moment de pousser pour de bon ; et surtout que ceux-là sont bien superficiels qui prennent toutes choses à la lettre. La vie d’un homme de quelque valeur est une allégorie continuelle, et très peu de regards savent en percer le mystère ; c’est une vie qui, comme les Écritures, figure autre chose, et ces gens-là ne peuvent pas plus la déchiffrer que la Bible en hébreu. Lord Byron est une figure, mais il ne figure rien. La vie de Shakespeare fut une allégorie ; ses œuvres en sont le commentaire ».


John Keats, Poèmes choisis, éd. Aubier-Flammarion, traduction et préface d’Albert Laffay, Paris, 1968, p. 18.

dimanche 11 janvier 2015

Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature - 4ème partie

Si j’adhère à la critique d’idée de Nature comme ordre naturel, je serais nettement plus sceptique quand Bonnardel et Olivier attaquent l’idée de Nature comme harmonie et attaquent par là-même une certaine vision écologique du monde. Que disent-ils ? Dans le texte  d’Yves Bonnardel (d’après un texte d’Estiva Reus) « Pour en finir avec l’idée de nature (renouer avec l’éthique et la politique) », on peut lire ce passage que je cite in extenso :

Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature - 5ème partie

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie 



          Mon propos, ici, n’est pas de faire l’apologie de Schelling contre Kant ou vice-versa, mais de replacer le présent débat dans une Histoire des idées philosophiques, qui influence les termes de ce débat. Selon moi, Yves Bonnardel et David Olivier s’arrêtent aux Lumières : la Nature n’a pas à être dotée d’aucune transcendance, elle n’a pas de caractère sacré, elle n’est pas un Tout ou une entité avec un statut particulier. Il vaudrait même mieux parler de « réalité », parce que le mot « réalité » n’est pas connoté avec des jugements de valeur ou des appréciations subjectives. Le mot « réalité » est neutre et suffisant pour décrire le monde environnant, tandis le mot « Nature » est flou et tend à nourrir une mystique que la Raison triomphante réprouve.

            Sans nier la difficulté et sans reprendre à mon compte de manière dogmatique la pensée de Schelling ou de tout autre philosophe romantique, je pense pourtant que la Nature dépasse la seule agglomération des atomes et des molécules qui la composent. Je pense que la Nature n’est pas un simple objet, mais que l’on peut établir une relation avec elle, une relation complexe et subtile qui ne se réduit pas à des propositions simples comme : « La Nature, c’est l’enfer. Tout le monde bouffe tout le monde » ou « Notre Mère, la Terre, est la source de toute félicité en cette vie ».

La Nature est insaisissable ; elle échappe à toutes nos catégorisations. Comme le disait Héraclite : « La nature aime à se cacher ». Il y a certainement un travail philosophique à entreprendre pour repenser la Nature. Œuvrer à nouveau à une « philosophie de la Nature ». Jusqu’au XVIIIème siècle, la philosophie de la Nature n’était autre que ce qu’on appelle aujourd’hui la science. Ainsi au XVIIème siècle, Galilée et Newton étaient considérés comme des philosophes de la Nature. Le terme « scientifique » n’est apparu qu’au XIXème siècle. Ce sont les romantiques qui ont commencé à faire une distinction entre la philosophie naturelle (c’est-à-dire la science) et la philosophie de la Nature. La philosophie naturelle pense la Nature comme objet là où la philosophie de la Nature pense la Nature comme sujet. C’est cela qu’il faut repenser, pas seulement pour assouvir notre soif métaphysique, mais aussi et surtout pour retrouver une relation plus harmonieuse et apaisée avec la Nature que la société industrielle détruit impitoyablement. Tout miser sur les éoliennes et les panneaux solaires n’a aucun sens pour nous sortir du réchauffement climatique et freiner l’effondrement de la biodiversité, si nous ne changeons pas notre rapport à la Nature, si nous ne consommons pas moins les ressources naturelles et si nous n'arrêtons pas cette guerre effrénée que nous avons lancé contre la Nature. Une autre relation avec la Nature est à redessiner. D’urgence.


*****


Photo de Kobi Refaeli



            Ma relation à la Nature est surtout le fait de mes ballades et  de mes errances au sein de la Nature, mais aussi la saveur si particulière de la méditation au sein de la Nature. Savoir apprécier le silence bruissant de la Nature, voilà que les gens abreuvés d’objets technologiques ne savent plus faire. Ma mère me demandait un jour pourquoi j’avais abandonné les écouteurs quand je marchais dans la rue, écouteurs qui ne me quittaient pas quand j’étais adolescent. La réponse est simple : il y a tellement de choses à apprécier dans l’ici et maintenant pour qui sait apprécier la Nature, le bruit du feuillage dans le vent, les nuages, les merveilleux nuages, comme disait Baudelaire, et la luminosité à travers ces nuages ou ces feuillages. Tant de choses simples et insignifiantes, mais qui valent infiniment plus qu’un iPhone ou une tablette. La nature donne à tout le monde et en tout lieu. Il suffit de cueillir le jour comme disait Horace (Carpe Diem) ; même si le mot « suffit » peut sembler tellement cela demande d’exercices spirituels pour savoir cueillir cette simplicité. Même en ville, la nature est présente. J’habite dans une ville industrielle moribonde avec ses hauts-fourneaux délabrés et agonisants. Même là, la Nature est présente dans des chemins à l’écart, entre les pavés des rues, et l’eau de javel ou le Round-up ready n’y peuvent rien ! J’habitais auparavant dans un appartement qui donnait sur un immeuble. Sur le toit de cette immeuble, en haut de la cheminée, avait poussé un arbrisseau en creusant dans la pierre, au point de faire exploser cette pierre et de menacer les passants dans la rue qui passait inconcients du danger en contrebas. Le propriétaire de l’immeuble n’était pas tracassé par la situation ; pourtant, la cheminée menaçait d’éclater. Finalement, c’est une bourrasque de vent lors d’une tempête qui est venu à bout de l’arbrisseau !       



Oeuvre de Roadsworth à Montreal


Là où je suis complètement en porte-à-faux avec Yves Bonnardel, c’est quand il dit dans le passage que j’ai déjà cité plus haut : « Cette mystique se porte bien (…) Si certains communient dans les associations de « protection de la Nature » ou les magasins « bios » (et excommunient les médicaments, les pilules, la chimie et le béton...), bien plus nombreux sont les croyants non pratiquants ». Il est vrai qu’une certaine idée culturellement valorisée de la Nature est répandue : la Terre-Mère, « les produits naturels bon pour la santé »  dans les publicités de yaourt, et j’en passe. Mais cette mystique en elle-même se porte mal. La mystique de la Nature se porte globalement mal. Tout le monde passe le plus clair de son temps libre devant la télévision ou son écran d’ordinateur. La Nature pour la plupart des gens, c’est justement ce qui figure sur le fond d’écran de son ordinateur. Vous savez le champ fleuri ou le grand canyon… Mais entre le boulot, les trajets en voiture ou en métro et notre lobotomie quotidienne devant les écrans plasmas, il ne reste plus beaucoup de temps pour apprécier la Nature.


J’ai travaillé dans une école qui avait la particularité de se trouver à côté d’une forêt. J’étais regardé comme un excentrique simplement parce que j’allais me balader dans le bois pour décompresser entre les cours ! Mes élèves étaient d’ailleurs convaincus que, si je me rendais si souvent dans les bois, c’était pour aller fumer des joints. La seule utilité d’une forêt à leurs yeux, c’était de pouvoir s’y cacher derrière un buisson pour y consommer tranquillement des substances illicites. Cela me rendait triste, non pas parce qu’ils répandaient des rumeurs fallacieuses sur mon compte, mais parce qu’ils ne voyaient absolument pas le potentiel d’apaisement et de bien-être que peut procurer une balade en forêt. Les Japonais parlent de prendre des « bains de forêt ». C’est assez saisissant comme image car on est vraiment purifié tant de la pollution que de l’agitation et le stress de la vie en société. Mais ça, mes étudiants ne le percevaient absolument pas ! Non vraiment, monsieur Bonnardel, la mystique de la Nature se porte mal ! Une certaine idée de la Nature peut encore éventuellement avoir une aura positive ; mais sinon la Nature pour la plupart des gens se borne au fond d’écran de leur ordinateur ! 



Lire la suite : 6ème partie




Photo de Laurent Del Fabbro et Bruno Gros


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