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mardi 5 mai 2020

Une certaine obsolescence des relations humaines




« Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat d'accélérer certaines mutations en cours depuis pas mal d'années. L'ensemble des évolutions technologiques, qu'elles soient mineures – les vidéos à la demande, le paiement sans contact – ou majeures – le télétravail, les achats par internet, les réseaux sociaux – ont eu pour principale conséquence, pour principal objectif, de diminuer les contacts matériels et surtout humains. L'épidémie de coronavirus offre une magnifique raison d'être à cette tendance lourde, une certaine obsolescence qui semblent frapper les relations humaines ».


Michel Houellebecq dans une tribune intitulée dans « En un peu pire. Réponse à quelques amis » (lue sur France Inter, le 4 mai 2020).







Peter Stewart - Yellow Passages (Hong-Kong, Kennedy Town)







Je ne suis pas un fan de Michel Houellebecq, je n'ai lu aucun de ses romans. Je sais que c'est un écrivain encensé et adulé, mais j'avoue que ses livres ne m'ont jamais attiré. À tort peut-être. Il est souvent décrit comme l'écrivain majeur de notre temps. Je ne sais donc pas si ses livres manquent à ma culture, ou si je fais bien de m'en passer. Toujours est-il que je suis tombé sur cette lettre de Houellebecq lue à France Inter où il tempère quelque peu l'enthousiasme de ses collègues écrivains. Non, il n'y aura pas un monde « d'après » le coronavirus, juste le même monde un peu en pire.


Ce qui m'intéresse le plus dans cette lettre, c'est justement le passage que j'ai cité plus haut. Cette idée que le monde dérive toujours un peu plus vers la distanciation sociale me parle. Et cela a commencé bien avant le coronavirus. Les réseaux sociaux ont remplacé la vie sociale, les centres historiques se désertent de ses habitants au profit des grands centres commerciaux, quand ce n'est pas au profit désormais d'Amazon et de ses livraisons impersonnelles que bientôt une armée de drones accomplira. Ces drones auront aussi bientôt remplacé nos oiseaux dans le ciel. Plus question aujourd'hui de rencontrer une charmante personne dans une fête ou un bistrot, les applications de rencontre sont là en façade pour assouvir nos désirs de la proximité momentanée d'un autre corps, mais surtout pour garder nos distances la majeure partie du temps.


Au début de la crise du coronavirus, on ne parlait pas encore de distanciation sociale. On n'employait que l'expression anglaise « social distancing ». Ce terme m'a beaucoup dérangé, pas parce qu'il me dérangeait de faire barrière au virus, mais parce qu'il sonnait trop comme un mot d'ordre de la Start-Up Nation. Un mot d'ordre qui s'insérait trop bien dans une mentalité pré-existante d'atomisations des individus, qui n'attendait qu'une crise pour faire son chemin dans les cerveaux et s'imposer un peu plus dans les attitudes et les mentalités.


Vers où ira le monde ? Je ne peux pas le dire. Vers quelque chose d'un peu pire ? Ou de beaucoup pire ? Vers moins de chaleur humaine, certainement. Et c'est à cela qu'il faut résister. Et mettre toute notre joie et notre humanité dans la bataille. Le côté dépressif de Houellebecq qui contemple désabusé un monde décadent n'est franchement pas ma tasse de thé. Il faut résister à cette marche du monde qui voudrait faire de nous des machines et nous mettre comme dans des petites cases. Il faut plus de bienveillance, plus de camaraderie, plus de solidarité et plus d'amitié. Un apéro-skype n'est pas un apéro. Un fil d'actualité n'est pas une fête. J'aime la solitude, mais j'apprécie aussi la compagnie. Faites en sorte que votre compagnie soit agréable. Faites-en sorte que le monde soit un peu meilleur chaque jour. On ne peut pas se penser séparément du monde sans aller vers la catastrophe. Pensons alors à être solidaire et fraternel, pas « après », mais maintenant et à tout moment de notre vie.



Frédéric Leblanc, 
le 5 mai 2020.






lundi 13 avril 2020

Altruisme intéressé et altruisme désintéressé - 2ème partie




Altruisme intéressé et altruisme désintéressé


2ème partie





Je pense donc qu'il faut encourager les gens de bien à développer le plus possible l'altruisme, mais aussi à prendre conscience du pouvoir de notre ego et à se libérer le plus possible de celui-ci, ce qui revient à dire : à se transformer soi-même encore et encore, tout au long de sa vie pour tendre vers l'altruisme désintéressé. Néanmoins, je pense qu'il faut garder aussi conscience qu'on vit en société. L'altruisme désintéressé est une très belle chose, mais il ne faut pas oublier dans un excès d'idéalisme qu'il y a des gens égoïstes qui sont prêt à manipuler les personnes serviables pour les mettre à leur service.


Si je veux être très schématique, dans la société, il y a globalement trois types de personnes : des gens qui prennent, des gens qui donnent et enfin la catégorie intermédiaire des gens qui donnent et qui prennent avec un sens pointilleux de légalité et de la justice : « Je veux bien te donner pour autant que tu me rendes une quantité équivalente de services et de biens ». Je n'ai pas fait d'études sociologiques ou anthropologiques pour étayer mes dires, mais il me semble bien que cette catégorie intermédiaire des gens qui donnent et prennent est la plus représentée dans la société, et de loin. Les gens qui prennent tout sans rien donner en retour est vue avec méfiance par cette catégorie intermédiaire et à juste titre : des gens qui sont toujours à demander des choses « pour dépanner » et à toujours à réclamer notre aide, mais qui sont aux abonnés absents dès que nous sommes dans le besoin, ce ne sont pas là des amis très fiables.

mercredi 10 avril 2019

Développement personnel et philosophie eudémoniste



Développement personnel et philosophie eudémoniste




Il y a une dizaine de jours, j'ai regardé une vidéo du youtubeur d'extrême-gauche Usul intitulée « Développements personnels : pensez positif » où il critique vertement la culture individualiste du développement personnel. Je n'aurai pas grand-chose à ajouter à cette vidéo si la personne qui figure sur la vignette de la vidéo n'était autre que le moine bouddhiste français, Matthieu Ricard. Usul le place comme l'un des exemples de l'idéologie du développement personnel. Cela m'a mis fort mal à l'aise : il y a beaucoup de choses à dire sur Matthieu Ricard, mais certainement pas qu'il faille le ranger dans la catégorie des coachs en développement personnel. Les livres de Matthieu Ricard exposent la doctrine bouddhique qui, certes, parlent de transformation de soi-même afin de mieux vivre, mais pas dans l'optique du développement personnel, me semble-t-il. C'est pourquoi il m'apparaît utile de faire ici une distinction entre le développement personnel et l'eudémonisme, « eudémonisme » désignant toute philosophie dont le but central est d'atteindre le bonheur.

dimanche 25 novembre 2018

Les valeurs de la gauche






Dans un de ses articles intitulé « Les bavardages au sujet des valeurs m'exaspèrent1 », le philosophe Ruwen Ogien (1949 – 2017) conteste l'appel aux valeurs morales de certains leaders de la gauche. Selon lui, la gauche ne devrait pas invoquer ces valeurs morales, mais plutôt se battre pour étendre les droits en faveur de tous les défavorisés. Cela me paraît extrêmement contestable. Il me semble emblématique de cette matrice de la pensée '68 qui fait qu'il est devenu inconcevable d'associer les idéaux de gauche à des valeurs morales. Aujourd'hui, les valeurs morales sont plutôt dans le camp de la droite. On a par exemple ce magazines français de droite, « Valeurs actuelles », dont le titre évoque, j'imagine, des valeurs conservatrices (si ce n'est peut-être des valeurs boursières). On a aussi le slogan du mouvement d'extrême-droite d'Alain Soral, Égalité et Réconciliation dont le slogan est : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Comme si la gauche n'avait pas elle-même de valeurs morales...


Je trouve cela triste.... Très triste.... En réalité, avant Mai '68, la gauche avait des valeurs : la solidarité, la fraternité, le partage, l'entraide, l'égalité, la liberté comprise non pas comme la liberté d'investir et de posséder, mais la liberté de l'individu contre l'oppression des puissants. La gauche défendait la dignité du travailleur contre les prérogatives du patron, la dignité du faible face au dédain des nantis. J'affirme que l'on ne peut pas penser la gauche indépendamment de ces valeurs. Il ne peut y avoir une sécurité sociale, un partage des richesses, un accès à l'art et à la culture, une entraide effective qu'à partir du moment où les gens dans leur majorité adhèrent à ces valeurs et sont prêts à renoncer à une partie de leur richesse au profit du bien commun, et non au profit de quelques uns.


Au fond, c'est la gauche qui est morale. C'est la droite capitaliste qui est sans valeur. Le capitalisme se fonde sur les intérêts égoïstes de chacun : pas de besoin de valeurs morales pour cela ! La compétition et la rivalité de tous contre chacun suffit comme principe fédérateur d'une économie de marché. Néanmoins, un élément central dans l'économie de marché fait que le capitalisme a encore besoin des valeurs morales : le crédit. Le mot « crédit » vient de latin « credere », croire, qui a donné aussi le mot français « crédible » et que l'on retrouve dans l'expression « donner du crédit à quelqu'un ». Le crédit, c'est la croyance, la conviction que la personne pour qui vous avez fourni un travail va vous payer ou que la personne que vous avez payée va vous fournir la chose que vous lui avez acheté. Sans cette confiance, tout le système du crédit s'effondre. Un banquier ne récupérerait jamais la somme qu'il avait donné en prêt. Et personne ne donnerait du crédit à la capacité de la poudre à lessiver à nettoyer son linge (même si la publicité nous prend pour des cons en affirmant que ce linge va être lavé plus blanc que blanc). Toute l'économie s'effondrerait.


Donc il faut des valeurs morales pour garantir cette confiance et ce crédit (ainsi qu'un cortège de lois), mais ces valeurs morales, le capitalisme va les chercher généralement en-dehors de lui-même, le plus souvent dans les valeurs conservatrices et religieuses. Je me souviens d'une interview d'un ultra-libéral qui condamnait la liberté sexuelle pour les femmes, non pas parce qu'il trouvait lui-même ce comportement choquant chez les femmes, mais parce que les femmes trop libres sexuellement risquaient d'enfanter seules, et que ces familles mono-parentales font beaucoup plus appel à des aides sociales que les familles avec un schéma traditionnel. Les libéraux étant contre les aides sociales, il faut donc être aussi contre la liberté sexuelle !


De plus en plus, la droite capitaliste reprend à son compte les valeurs nationalistes , l'attachement au clan, à la nation, à la patrie, à la communauté. Donald Trump est le meilleur exemple de cette tendance, même si cela tiraille cette droite capitaliste entre la globalisation sauvage des économies et le protectionnisme belliqueux de Trump et consorts.


Dans son article, Ruwen Ogien s'emporte contre l'utilisation de la valeur « dignité » pour interdire l'euthanasie, l'usage récréatif des drogues, le travail sexuel librement consenti, les pratiques sexuelles dites « déviantes », mais qui sont elles aussi librement consenties. L'emploi de la valeur « famille » permet de discréditer les droits des homosexuelles à se marier et à fonder une famille. L'emploi de la valeur « travail » permet de jeter l'opprobre sur les grévistes qui « prennent en otage » les honnêtes travailleurs qui ne remettent pas en question les injustices sociales. L'emploi de la valeur « respect » permet de rétablir la censure. Et enfin, l'emploi de la valeur « communauté » permet de contester le droit d'asile aux migrants qui veulent rentrer en Europe.


Je suis d'accord, mais on ne manquera pas de noter que ces valeurs morales émanent de la droite conservatrice ou de la droite nationaliste ou que ces valeurs morales sont réinterprétées dans une logique conservatrice ou nationaliste. Par exemple, les détracteurs du droit à l'euthanasie invoque souvent la valeur de la dignité de la vie humaine pour contester l'euthanasie. Mais les défenseurs de l'euthanasie invoquent aussi la valeur de la dignité pour accorder aux personnes gravement malades le « droit de mourir dans la dignité ». Il me semble que la gauche se prive d'un levier important en politique si elle laisse toutes les valeurs morales à la droite.


Par ailleurs, si on abandonne des valeurs comme la solidarité, on rend incompréhensibles l'acte de reverser une partie de sa fortune à l’État pour que celui-ci le distribue de manière équitable aux personnes qui en ont besoin dans la société. Dans les années soixante, ce n'était pas un problème. La gauche a tenu un discours libertaire où les valeurs avaient mauvaise presse : elles étaient ringardisées. Mais même discréditées sous Mai '68, elles continuaient d'agir comme un vélo continue de rouler en roue libre après qu'on ait cessé de rouler. Cinquante ans plus tard, cela fonctionne plus : sans des valeurs de générosité, d'entraide et de solidarité, on voit nécessairement ce prélèvement de revenu en vue de la redistribution comme un vol, et non plus comme un geste de solidarité qui devrait nous rendre fiers.


Pareillement, les frontières se referment contre ces migrants pour qui on a aucun élan de solidarité. Ruwen Ogien critique d'ailleurs dans son article l'usage des valeurs comme une arme pour refuser le droit d'asile à ces migrants : « Dans tous ces cas, l’appel aux valeurs ne vise pas à élargir, renforcer, protéger les droits et les libertés mais à les affaiblir, à les remettre en cause. Les protocoles mis en place dans plusieurs États européens pour l’acquisition de la nationalité pourraient aussi servir d’exemple à cet aspect rétrograde de l’appel aux valeurs ».


Pour Ruwen Ogien, il faudrait accorder des droits et des libertés et arrêter de bavarder sur les valeurs que les migrants désirant entrer en France ou dans un autre pays européen devraient avoir pour s'intégrer dans la communauté nationale : « Depuis quelque temps, la connaissance de la langue, l’engagement à respecter les lois ont cessé d’être les seules exigences qui doivent être satisfaites. Il faut aussi que le candidat manifeste son adhésion aux «valeurs» des pays concernés, une exigence vague, pour laquelle il n’existe pas de preuves décisives, ce qui permet de justifier tous les refus. La perversité de l’appel aux valeurs apparaît assez clairement dans ce cas. C’est tout simplement un obstacle supplémentaire dans le difficile parcours vers l’acquisition de la nationalité !  »


Cela me semble très problématique, parce que si on accepte n'importe qui sur nos territoires nationaux respectifs, on se condamne immanquablement à voir les idées d'extrême-droite proliférer sur le terreau des crispations des Européens de souche. On accepte notamment des populations musulmanes avec des valeurs morales réactionnaires, machistes et haineuses de l'Occident moderne, et puis on s'étonne que cela dégénère dans l'adhésion au salafisme et l'attachement à des signes religieux ostensiblement brandis comme le symbole du désaveu des « kouffars », les impies que nous sommes, et cela se manifeste en outre dans le harcèlement de rue et les intimidations répétées. On accepte aussi des populations africaines largement converties à des sectes du christianisme évangélique tout aussi rétrogrades que les courants islamiques que je viens de critiquer, même si on les voit moins et que les médias sont beaucoup moins bavards sur le sujet, probablement que c'est moins vendeur que de taper sur les musulmans...


Il y a deux ans, j'enseignais dans une école de Bruxelles peuplées à 95% de gamins issus de l'immigration. Ils m'avaient tous dit : « Monsieur, on est Belge seulement pour les papiers ». Sous-entendu : on vient profiter de la Belgique, de son niveau de vie, mais on reste au fond Marocains, Congolais, Tunisiens, Roumains, Turcs ou Algériens, avec les valeurs morales et la mentalité qui vont avec. Donc nous, les Européens de souche, on n'a pas le droit d'avoir des valeurs, on doit se contenter de donner des droits et des libertés à des étrangers qui, eux, ont le droit inaliénable de conserver leurs propres valeurs et de mépriser ces populations européennes d'origine.


Je ne pense pas que cela tiendra longtemps. D'autant plus que le nombre croissant de ces étrangers fait que leur intégration au sein de la population belge devient de plus en plus hypothétique. Quand des quartiers entiers sont peuplés quasi-exclusivement d'étrangers, que les seuls Belges qu'ils peuvent rencontrer sont des flics, des profs ou des membres de l'administration, il ne faut pas s'étonner que ces jeunes n'aient aucune envie de s'intégrer à une population qu'ils ne connaissent pas. Je me souviens d'un débat en classe dans cette même école autour de l'amitié qui avait dévié sur la question de savoir si un Noir pouvait être l'ami d'un Arabe (la moitié des étudiants étaient Arabes, l'autre moitié originaire d'Afrique noire). Ils ne se posaient même pas la question de savoir si un Black ou un Beur pouvait l'ami d'un « Blanc ». Non, la question ne se posait même pas tant la réponse était évidente à leurs yeux.


Donc cette demande d'adhérer aux valeurs des pays européens dans lesquels les migrants viennent s'installer ne me paraît pas du tout absurde. J'admets avec Ruwen Ogien qu'il n'existe pas de « preuves décisives » pour prouver l'intégration d'une personne. Il y a aura toujours une part de subjectivité et donc d'arbitraires dans les décisions des personnes responsables d'accorder ou non des titres de séjour ainsi que la nationalité. C'est une question complexe. Comment être sûr qu'une personne partage nos valeurs ? Et d'ailleurs comment définir les valeurs de la Belgique, de la France, de l'Espagne ou d'autres pays européens ? Ces valeurs ne font pas l'objet d'un consensus. Pourtant, on sent bien que certaines personnes ne font aucun effort pour adhérer à la communauté nationale. Ce qui attise le racisme et l'ostracisme dans la population.


Dans ce débat politique, on pourrait schématiser six positions qui vont de l'extrême-droite à l'extrême-gauche.

  • La mouvance identitaire : Vous êtes Belge ou Français si vous êtes le fils ou la fille de parents belges ou français. C'est l'idéologie du droit du sang. Chacun doit rester à sa place dans son pays. Comme si les gens étaient des arbres. Il se trouve que l'humain est un animal doué de mouvement et qu'il bouge. Avec une mentalité pareille, toute l'humanité serait restée dans en Éthiopie avec les descendants de Lucy et on continuerait à casser des cailloux.

  • L'assimilation : Il peut y avoir des étrangers, mais ils doivent faire une effort conséquent pour ressembler comme deux gouttes d'eau au ressortissant de son pays. Le défenseur le plus connu de cette thèse est Eric Zemmour pour qui un étranger doit donner des noms français à ses enfants. Hapsatou aurait du s'appeler « Corinne » pour se conformer à une certaine idée de l'identité nationale.
    Maintenant est-ce que des signes extérieurs d'appartenance sont le signe absolument certains d'une loyauté sincère à sa patrie d'adoption ? Je ne sais pas. Est-ce que si Salah Abdeslam s'était appelé Roger Abdeslam, son attentat terroriste à Paris aurait été moins problématique ? Est-ce que s'appelant Roger, il aurait été protégé de la tentation intégriste ? J'en doute.

  • L'intégration : Les étrangers doivent faire un effort pour rentrer dans la communauté nationale et ses valeurs. Cette personne étrangère n'est pas obligée de renier son passé et l'identité qu'il s'est forgé là-bas dans son pays d'origine, mais cette identité doit se transformer pour rentrer dans un nouveau cadre. Votre pays de destination devient votre pays ; votre pays d'origine n'est plus que votre origine.

  • Le multiculturalisme : Étrangers, conservez votre culture et votre identité nationale. C'est super si la société ressemble à un patchwork de cultures et de religions différentes. La différence est une richesse. Le problème est que ces cultures ne se mélangent pas vraiment comme à Bruxelles, mais coexistent de manière plus ou moins tendue avec une méfiance mutuelle et un parfum de crise permanent.

  • L'islamo-gauchisme : les musulmans sont les nouveaux prolétaires de ce monde. Même si les gauchistes ne partagent absolument pas leur valeur morale, voire même ont un dégoût profond pour celles-ci, il faut quand même s'allier avec les structures islamistes dans les quartiers sensibles. On obtient un double discours assez dérangeant où on critique les Occidentaux d'être des machistes, des porcs qu'il faudrait balancer et où, dans le même temps, on défend les barbus ainsi que les pauvres femmes musulmanes voilées qui subissent le racisme des Blancs et qui devraient être libres de porter ce voile.

  • L'idéologie « no border » : pas de frontière, pas d’État. Tout le monde va où il veut. Projet généreux, mais complètement irréaliste.



On aura compris que je me situe plutôt dans l'idée de l'intégration qui, certes, a mauvaise presse tant à droite (Zemmour dit que l'idéologie de l'intégration conduit à la désintégration) qu'à gauche (où l'on considère que c'est une démarche beaucoup exigeante et qui va à l'encontre de la multiculturalité bariolée et joyeuse). Je me souviens d'avoir été dans un restaurant indien de Liège avec un ami d'extrême-gauche et végane. Il s'était emporté parce que le serveur ne parlait pas suffisamment le français pour comprendre qu'on ne voulait pas de sauce comportant des produits animaux, à base de lait en clair, puisque nous sommes tous les deux véganes. Il m'a fait un discours comme quoi il faudrait exiger que les étrangers aient une meilleure connaissance du français pour pouvoir mieux servir leur clientèle. Je lui ai dit qu'il fallait effectivement plus d'efforts d'intégration de leur part. Mon ami d'extrême-gauche a tout de suite marqué sa désapprobation : sous-entendu, l'intégration, c'est pour les fascistes...


Néanmoins, malgré ces critiques qui viennent de côtés complètement opposés de l'échiquier politique, cette demande d'intégration aux populations allochtones me semble être la position la plus sage et la plus équilibrée.


Dans ce débat, on voit que la gauche est tiraillée entre deux valeurs qui s'affrontent : la solidarité et l'universalisme. D'un côté, la défense de nos travailleurs et de nos populations défavorisées et de l'autre l'envie d'étendre cette solidarité à tous les « damnés de la Terre » pour reprendre les mots de l'Internationale. Ce tiraillement fait écho au tiraillement dans la droite que j'ai cité plus haut : d'un côté, la droite mondialiste qui a intérêt à l'action des multinationales qui prend chaque plus de pouvoir aux souverainetés nationales et qui a intérêt à voir débarquer un main-d’œuvre très bon marché dans nos pays pour pouvoir mettre sous mettre sous pression les travailleurs locaux ; de l'autre, la droite nationaliste qui voit d'un très mauvais œil l'avènement de l'Autre, de l'étranger.


C'est l'argument qu'on avance souvent par rapport à la crise des migrants : « Occupons-nous d'abord de nos SDF avant de s'occuper des migrants ». C'est là bien entendu un argument très faible, puisque les gens qui avancent cet argument sont en général les premiers à cracher sur les clochards parce qu'ils sont paresseux, parce qu'ils sont sales ou parce qu'ils sont ivrognes... Tout d'un coup, ils se prennent un élan de générosité envers les SDF pour justifier leur manque de solidarité et leur exclusion des migrants. Mais malgré cette faiblesse, il faut pouvoir entendre la peur qui se cache derrière cette argument un peu bancal : est-ce que notre situation sociale qui n'est déjà pas radieuse ne va pas encore empirer ? Et cette préoccupation est loin d'être irrationnelle. Surtout que ce sont les populations qui vivent dans les quartiers défavorisés qui vont en priorité accueillir l'essentiel du flux des réfugiés.


Donc ce débat sur les valeurs ne me semble pas être un « bavardage », ni une forme de « naïveté philosophique et politique », mais un élément essentiel de la politique, et notamment de la question des migrants. Bien sûr, les valeurs peuvent être invoquées pour tirer le débat dans un sens ou dans un autre. Bien sûr, tout cela ne fera pas l'économie de devoir la complexité de la situation. Mais abandonner les « valeurs » comme le voulait Ruwen Ogien pour ne défendre que les droits et les libertés dans une logique libérale-libertaire, c'est se condamner à voir la droite conservatrice ou la droite nationaliste à s'en emparer pour le pire, alors même que toute la gauche est basée sur une conception morale de la société, dont les revendications tendent vers la justice sociale, la liberté, la solidarité, la fraternité et l'égalité.


Frédéric Leblanc, 
le 25 novembre 2018












1 Ruwen Ogien, « Mon dîner chez les cannibales (et autres chroniques sur le monde d'aujourd'hui) », éd. Grasset, Paris, 2016, chap. 7, pp. 51-54. La citation « Les bavardages au sujet des valeurs m'exaspèrent », qui sert de titre, est de Jürgen Habermas. L'article est paru une première fois dans le blog LibéRation de Philo le 14 octobre 2015 : http://liberationdephilo.blogs.liberation.fr/2015/10/14/lexasperant-bavardages-au-sujet-des-valeurs/















Yann Toma, Cercles d’ampoules, installation à la Galerie Anton Weller, Paris, 1994.















Voir aussi : 




(à propos de la citation d'Honoré de Balzac : "La résignation est un suicide quotidien")


La liberté est à l'extérieur ou à l'intérieur de soi ? La liberté est-elle relative ou absolue ?


Les différents sens possibles du mot "libéral" et le rapport particulier que chaque sens entretient avec la liberté. 








Changer les choses 


La perspective de changer les choses


- Ne me dites pas que ce problème est simple










Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.









Ruwen Ogien par Kristiina Hauhtonen









mercredi 24 août 2016

Richard

Richard

de Léo Ferré


Les gens, il conviendrait de ne les connaître que
disponibles
A certaines heures pâles de la nuit
Près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes
simplement
Des problèmes de mélancolie
Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la
glace du comptoir
Et l'on se dit qu'il est bien tard...


Richard, ça va?

Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi
Accoudés à ce bar devant la bière allemande
Quand je nous y revois des fois je me demande
Si les copains de ces temps-là vivaient parfois

Richard, ça va?

Si les copains cassaient leur âme à tant presser
Le citron de la nuit dans les brumes pernod
Si les filles prenaient le temps de dire un mot
A cette nuit qui les tenait qui les berçait

Richard, ça va?

A cette nuit comme une sœur de charité
Longue robe traînant sur leurs pas de bravade
Caressant de l'ourlet les pâles camarades
Qui venaient pour causer de rien ou d'amitié
Nous avons eu nos nuits...

Richard eh! Richard!

Les gens, il conviendrait de ne les connaître que
disponibles
A certaines heures pâles de la nuit
Près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes
simplement
Des problèmes de mélancolie
Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la
glace du comptoir
Et l'on se dit qu'il est bien tard...



Richard! encore un p'tit pour la route?
Richard! encore un p'tit pour la route?
Eh! m'sieur Richard encore un p'tit pour la route?
Allons! Richard... Richard... encore un p'tit!












    Léo Ferré est né il y a cent ans, le 24 août 1916. À titre de petite commémoration, ce titre de 1972 qui n'est certainement pas la chanson la plus connue de Léo Ferré, mais que je trouve extrêmement touchante. Cette chanson qui parle de solitude, d'amitié, de fraternité et de camaraderie, assis au zinc d'un café quelque part dans la nuit. Et ces paroles graves qui débute « Richard » : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles /à certaines heures pâles de la nuit / près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes / simplement / des problèmes de mélancolies ».

     C'est en soi un appel à la révolution des mœurs que de rêver à plus de fraternité, plus d'écoute, plus de célébration de la vie ensemble. C'est aller à l'encontre de ce système qui isole chaque individu dans une case, dans un parcours individualisé, dans une « carrière » où l'on exploite nos talents que pour le profits de boîtes et de trucs. Il faudrait pouvoir retrouver les individus pour communier avec eux un moment où les hiérarchies et les codes se sont estompés.

    Épicure disait que « de tous les biens que procure la sagesse, l'amitié est le plus précieux ». Je voudrais souvent retrouver cette sagesse qui donnerait l'amitié et la répandrait à travers tous les coins du monde. Mais c'est souvent quand on élabore des plans pour ce magnifique qu'on se sent le plus seul. Quand on se regarde son reflet dans la glace derrière le comptoir : « Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi / accoudés à ce bar devant la bière allemande ». Cette nuit où la mélancolie s'empare de nous, adoucie par la présence des camarades qui s'effilochent peu à peu, tout au long de « cette nuit comme une sœur de charité », qui accueille nos rêves et nos aspirations déçues.

      Ne reste plus dans ce café que Richard à qui on propose un dernier verre pour la route, un dernier moment fraternel, une dernière célébration de la nuit.

Richard! encore un p'tit pour la route?
Richard! encore un p'tit pour la route?
Eh! m'sieur Richard encore un p'tit pour la route?
Allons! Richard... Richard... encore un p'tit!











 JP  Roche, Léo Ferré, Fête du PSU, Colombes, 1973.





"Richard" interprété par Léo Ferré, le 4 novembre 1972 (archives de l'INA) :




Voir aussi : 





Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




Léo Ferré par Hubert Grooteclaes






dimanche 31 janvier 2016

Ma petite entreprise




      L'idéologie dominante nous pousse à devenir notre propre entrepreneur, l'entrepreneur de nous-mêmes. Comme si nous avions à vendre la marque d'un produit auprès des autres dans la société, et cette marque n'est autre que nous-mêmes, notre nom, notre histoire, notre personne. Mais tout le monde est le promoteur de sa propre personne, tout est le monde est en concurrence avec tout le monde. Tout le monde est le rival de tout le monde. Margaret Thatcher martelait qu'il n'existait rien de tel qu'une société. Dans l'idéologie ultra-libérale, il n'y a que des individus œuvrant dans le sens de leur propre égoïsme. Dans cette idéologie, il ne peut pas y avoir de bien commun ou alors de manière paradoxale avec la main invisible d'Adam Smith qui transformerait les égoïsmes individuels en machine à produire de la richesse pour les nations. Et si on augmente la taille du gâteau, il restera quelques miettes pour les délaissés du grand jeu du marché libéralisé.

jeudi 17 décembre 2015

Éviter l’humiliation et le dogmatisme



    Je suis tombé hier sur un article de Melanie Joy intitulé « Humilier les véganes nuit aux animaux », publié sur le site de Tobias Leenaert, The Vegan Strategist, en anglais le 5 octobre 2015, et traduit ensuite en français sur le site Peuvent-ils souffrir ?. Melanie Joy est une psychologue sociale américaine surtout connue pour sa réflexion autour de la notion de « carnisme ». On lui doit un livre « Why  We Love Dogs, Eat Pigs, and Wear Cows: An Introduction to Carnism » ( titre que l'on pourrait traduire par : « Pourquoi nous aimons les chiens, mangeons des cochons et portons de la vache : une introduction au carnisme ») . Melanie Joy y souligne les contradictions morales de la plupart des gens qui disent sincèrement aimer les animaux, leur chien notamment, mais qui n'ont aucun scrupule à manger de la viande ou porter des vestes en cuir.


Melanie Joy


     Dans l'article « Humilier les véganes nuit aux animaux », Melanie Joy évoque une conférence donnée en faveur de la libération animale où l'orateur, un végane, a été pris à partie par d'autres véganes qui lui ont reproché de faire le jeu de l'exploitation animale parce que les méthodes qu'ils prônaient n'étaient pas suffisamment radicales à leur goût. Melanie Joy ne le dit pas, mais on imagine assez bien que ce sont des adeptes de Gary Francione qui ont ainsi cherché à humilier l'orateur pour imposer leur vision dogmatique de la libération animale et du véganisme. Melanie Joy concentre alors son analyse sur ce que signifie le fait d'humilier les gens dans nos sociétés :

dimanche 18 octobre 2015

Épicure, amitié et sagesse

  De tous les biens que peut procurer la sagesse, le plus précieux est l'amitié.

Épicure, Maximes Capitales, XXVI.


Matthieu Ricard



   Pour Épicure, la sagesse nous rend plus tolérants, plus agréables et plus justes envers les autres. C'est pourquoi la sagesse facilite et permet une véritable amitié avec les gens qui nous entourent. Il ne s'agit pas d'une amitié qui s'effondre à la moindre discorde, à la moindre crise de jalousie ou qui cède sous le poids des mondanités ou des ambitions personnelles. Les relations humaines sont fondamentales aux yeux d'Épicure, car ce sont dans ces relations que l'on peut trouver l'entraide, la solidarité, le partage, mais aussi la joie, les plaisirs, le bien-être, la dimension festive de l'existence. Certes, les relations humaines sont souvent frappées du sceau de la déception, des tromperies, des querelles. Mais justement la sagesse est là pour favoriser notre empathie à l'égard des autres, la compréhension. Elle crée cette véritable amitié qui accroît et célèbre la jouissance d'exister.

mardi 13 octobre 2015

Solidarité et charité



« Je ne crois pas en la charité ; je crois en la solidarité. La charité est verticale, c'est pourquoi elle est humiliante. Elle va du haut vers le bas. La solidarité, elle, est horizontale. Elle respecte les autres et elle apprend des autres. J'ai beaucoup à apprendre des autres personnes. »

Eduardo Galeano (1940-2015)