Je
viens de voir une vidéo du président Biden où celui-ci annonce la
mort d'un des chefs d'Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, qui a été une
des têtes pensantes des attentats du 11 septembre aux USA en 2001.
Al-Zawahiri a été abattu par des frappes aériennes de l'armée
américaine à Kaboul en Afghanistan sur ordre du président Biden.
Ce dernier conclut son allocution par la formule : « Justice
has been delivered, and this terrorist leader is no more »
(Justice a été rendue, et ce leader terroriste n'est plus).
Je
n'ai pas de problème à ce que les Américains éliminent un chef
terroriste. Al-Zawahiri publiait des vidéos appelant à des actes
terroristes contre les intérêts occidentaux. On pourrait bien sûr
espérer des méthodes plus pacifistes, mais nous vivons dans un
monde violent avec des idéologies violentes dans lequel recourir à
la violence est souvent, malheureusement, une nécessité.
L'élimination
d'Al-Zawahiri ne me pose donc pas problème. Par contre, le fait de
dire que justice a été faite est beaucoup plus problématique. Il
n'y a pas eu là de justice, juste un acte de guerre. La justice, ce
n'est pas envoyer un drone pour bombarder une position à Kaboul, au
risque d'ailleurs de frapper des victimes collatérales. La justice,
c'est tenir un procès équitable dans lequel les actes d'une
personne seront examinés et jugés selon des règles de droit.
Abattre Al-Zawahiri n'était pas de la justice, ou alors la
« justice » du Far West. Confondre la justice avec un
règlement de compte brutal et violent est très problématique quand
on occupe le poste de président des USA, pays qui s'est toujours
voulu d'ailleurs être le « gendarme du monde ».
On
peut comprendre l'acte de guerre qui est d'éliminer une menace
directe pour l'intégrité physique des Américains, des Occidentaux
et même de nombreux musulmans dans le monde. Par contre, le
glissement sémantique qui consiste à appeler cet acte de guerre un
« acte de justice » me semble inquiétant et révélateur
aux USA et dans les pays occidentaux de manière plus générale
d'un affaiblissement des valeurs de l'État
de droit et de la démocratie libérale, où un acte brutal et
unilatéral ne peut en aucune façon être assimilé à une procédure
de justice. Si on s'indigne de ce que Vladimir Poutine requalifie la
guerre en Ukraine en « opération spéciale », on ne
devrait pas accepter dans le même esprit que Joe Biden raconte que
justice a été rendue quand il envoie un missile sur un balcon de
Kaboul.
Frédéric Leblanc, le 2 aout 2022
Lucas Cranach l'Ancien, Allégorie de la Justice, 1537
Sans
doute, l'égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu'il
soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir
à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la
force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la
paix fût, qui est le souverain bien.
*****
Il
est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce
qui est le plus fort soit suivi.
La
justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est
tyrannique.
La
justice sans force est contredite parce qu'il y a toujours des
méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre
ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est
juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La
justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et
sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce
que la force a contredit la justice, et a dit qu'elle était injuste,
et a dit que c'était elle qui était juste.
Et
ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que
ce qui est fort fût juste.
Blaise
Pascal, Pensées, fragments 116 & 135 de l'édition
Sellier
(fr.
299 & 298 de l'éd. Brunschvicg, fr. 81 & 103 de l'éd.
Lafuma)
Pour une explication
des grandes lignes de la pensée de John Rawls, je recommande
vivement de d'abord lire la première partie de « La justice
selon Rawls » : « John Rawls et la justice sociale ».
« La Théorie
de la Justice » se veut implicitement comme une critique de
l'utilitarisme très influent dans la philosophie anglo-saxonne. Que
reproche John Rawls à l'utilitarisme ? L'utilitarisme est cette
philosophie qui met en avant l'utilité d'une action morale ou
politique : quel bien-être ou quel plaisir produit une action ?
Tel doit être le critère pour juger le bienfait ou non d'une
action. Attention, certaines actions produisent de la peine ou de la
douleur, mais c'est en vue d'un plus grand bien. Par exemple, étudier
pour ses examens est la plupart du temps pénible et fastidieux, mais
c'est pour s'assurer l'accès à une carrière plaisante ou qui
rapporte de l'argent. Dans ce cas, le moindre mal qu'est l'étude est
compensée par le plus grand bien, l'accès à la profession
recherchée. Les utilitaristes généralise ce principe à la sphère
politique : certaines décisions politiques peuvent créer de la
peine du moment que cette peine soit compensée par un profit plus
grand pour l'ensemble de la société. Par exemple, augmenter les
impôts est pénible pour beaucoup de gens, mais cette augmentation
d'impôt est compensée par l'utilité pour l'ensemble de la société
que peut avoir la création d'un hôpital ou la construction d'une
autoroute. Il faut mettre dans la balance les utilités par rapport
aux peines que provoquent l'action politique, et choisir la meilleure
balance en faveur des utilités en terme de bien-être ou de plaisir.
« L'idée principale de l'utilitarisme est qu'une société
bien ordonnée et, par là même, juste, quand ses institutions
majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande
somme totale de satisfactions pour l'ensemble des individus qui en
font partie 1 ».
John
Rawls est un philosophe américain né à Baltimore aux États-Unis
en 1921 et mort à Lexington en 2002. Il est un des plus importants
penseurs de la philosophie politique du XXème siècle.
Son ouvrage le plus célèbre est la « Théorie de la
Justice » (1971). C'est à cet ouvrage et différents
aspects le concernant que je voudrais consacrer ici quelques petits
articles.
Une
question centrale en philosophie est : « Qu'est ce qui est
juste ? Qu'est-ce qui est injuste ? ». Cette question
touche autant le domaine de la philosophie morale, celui de la
philosophie politique et celui de la philosophie du droit. En
première approximation, la justice a à voir avec la vérité. Il
est particulièrement injuste d'accuser quelqu'un à tort. Mais la
justice a aussi à voir avec l'égalité, l'équité de traitement.
Il est injuste de payer Paul 1000 €
pour un travail et Roger 500 €
pour exactement le même travail. On fait des expériences avec des
grands singes comme des chimpanzés où ceux-ci devaient accomplir
une tâche et étaient récompensés s'ils l'accomplissaient avec
brio. Mais à un chimpanzé, on donnait une simple banane tandis qu'à
l'autre on donnait une grappe de raisin, mets que les chimpanzés
apprécient beaucoup plus. Le chimpanzé qui ne recevait qu'une
simple banane se mettait alors en rogne et jetait la banane de rage
et de dépit. Cela montra que le sentiment de justice et le sentiment
d'injustice est profondément inscrit dans notre nature.
Pour
autant, une fois que l'on a défini la justice comme égalité entre
les membres d'une communauté, on n'a pourtant pas résolu la
question ; « « Qu'est ce qui est juste ?
Qu'est-ce qui est injuste ? ». En effet, l'égalité peut
être conçue de différentes manières. Ce qui fait que différentes
personnes verront le juste et l'injuste de manière différente dans
une situation donnée tout en étant convaincu que leur conception de
l'égalité de traitement est évidente et saute aux yeux pour tout
le monde. Amartya Sen, philosophe et économiste de renom (il a reçu
le prix Nobel d'économie) donne une intéressante illustration de
cette problématique dans son livre « L'idée de justice ».
Il part d'un exemple très simple, mais pourtant très parlant et qui
met au grand jour cette problématique.
*****
« Il
s'agit de décider lequel de ces trois enfants – Anne, Bob ou Carla
– doit recevoir la flûte qu'ils se disputent. Anne la revendique
au motif qu'elle est la seule des trois à savoir en jouer (les
autres ne nient pas) et qu'ils serait vraiment injuste de refuser cet
instrument au seul enfant capable de s'en servir. Sans aucune
information, les raisons de lui donner la flûte sont fortes.
Autre
scénario : Bob prend la parole, défend son droit à avoir la
flûte en faisant valoir qu'il est le seul des trois à être pauvre
au point de ne posséder aucun jouet. Avec la flûte, il aurait
quelque chose pour s'amuser (les deux autres concèdent qu'ils sont
plus riches et disposent d'agréables objets). Si l'on entend que Bob
et pas les autres enfants, on a de bonnes raisons de lui attribuer la
flûte.
Dans
le troisième scénario, c'est Carla qui fait remarquer qu'elle a
travaillé assidûment pendant des mois pour fabriquer cette flûte
(les autres le confirment) et au moment précis où elle a atteint le
but, « juste à ce moment-là », se plaint-elle, « ces
pilleurs tentent de lui prendre la flûte ». Si l'on entend que
les propos de Carla, on peut être enclin à lui donner la flûte,
car il est compréhensible qu'elle revendique un objet fabriqué de
ses propres mains.
Mais
si l'on a écouté les trois enfants et leurs logiques respectives,
la décision est difficile à prendre. »
Amartya
Sen, L'idée de justice, éd. Flammarion, Paris, 2010, p. 38.
*****
L'exemple
que met en valeur Amartya Sen est intéressant parce qu'il montre que
différentes logiques peuvent en toute sincérité donner un
sentiment complètement différent de ce qui semble égal et qui ne
l'est pas, de ce qui semble juste et injuste. Anne fait valoir au
fond un principe utilitariste : il est plus utile à nos
oreilles qu'Anne se mette à jouer de la flûte, les deux autres nous
casseront à tous les coups les oreilles s'ils se mettent à jouer de
cet instrument ! Bob fait valoir un principe d'égalitarisme
social : il est juste d'aider ceux qui n'ont pas eu de chance
dans l'existence, qui sont défavorisés par un système social
inique. Enfin, Carla met en avant la valeur du travail et fait valoir
que l'on a le droit de jouir des fruits de son travail.
Au
fond, on retrouve ces différentes logiques à l’œuvre dans la
société : les gens de gauche défendront l'idée que les
personnes défavorisées soient plus défendues par la société, que
ce soient les personnes pauvres, handicapées ou malades. Les
allocations sociales et la sécurité sociale ainsi que les
subventions à la culture, à l'enseignement tentent alors de pallier
aux manques que ces personnes subissent. L'éthique libérale, elle,
mettra plus en valeur les efforts fournis par ceux qui travaillent et
qui méritent d'être récompensés pour leur labeur. Enfin, d'autres
défendront l'idée qu'il faut aider ceux qui ont des bonnes
prédispositions pour faire avancer la société : donner des
bourses à des jeunes chercheurs prometteurs pour qu'ils fassent
avancer la recherche scientifique, ce qui bénéficiera à toute la
société en fin de compte.
La
question devient alors : « comment coordonner cette
différentes logiques de l'égalité et de la justice au sein d'une
même société ? ». Il ne s'agit plus de se comporter
comme Calimero dans le dessin animé qui se lamentait
systématiquement en clamant : « C'est trop injuste... »,
de se plaindre d'être traité de manière injuste parce que les
autres ont d'autres critères d'un égal traitement ou de ce qui est
juste ou injuste, mais de faire évoluer ces différentes logiques et
de les structurer grâce au débat démocratique et à la réflexion
philosophique pour obtenir une société qui soit globalement plus
juste. Ce ne sera pas la société idéale, l'utopie que les
philosophes essayent de penser depuis Platon avec sa République,
mais une société où l'on puisse faire avancer ce sentiment de
justice et de progrès social. Cette société sera peut-être encore
traversée de débats et de luttes sociales, ce ne sera pas une
société parfaite, mais aucune société réelle ne peut revendiquer
ce statut. Et les sociétés totalitaires qui ont revendiqué cette
perfection au cours de l'Histoire étaient en réalité des enfers
sur Terre. Une société parfaite ne peut pas exister quand elle est
composée de citoyens qui sont tous imparfaits. Non, ce ne sera pas
une société parfaite mais une société qui font avancer le bonheur
et le bien-être pour le plus grand nombre. Ce qui en soi est déjà
très louable.
Eric Einhorn - Enfants du Cirque - 1958
Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.