Quand
je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de
la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les
vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces
distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair
la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le
voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout
lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément
sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans
l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas
dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y
est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès
où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le
visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.
Maurice
Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.
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Mary Chen |
Voilà
un passage célèbre et très beau d'un des grands noms de la
phénoménologie française, Maurice Merleau-Ponty. J'avais déjà en
fait commenté ce passage sur le Reflet de la Lune dans
un article intitulé : « Le
carrelage au fond de la piscine ». Mais un internaute
m'ayant posé des questions sur ce passage et mon commentaire, je me
suis dit qu'il ne serait pas inutile d'y revenir et d'éclaircir un
peu les choses.