Il
y a deux ans, j'avais retrouvé une amie que je n'avais pas vue depuis
des années. Entre autres discussions sur nos vies respectives, je
lui avais expliqué que je rédigeais un blog : « Le
Reflet de la Lune ». Elle s'était donné la peine de lire
quelques uns de mes articles sur la méditation et la philosophie
bouddhique. Et lors de notre rencontre suivante, elle m'avait demandé
si ce que j'écrivais, je le mettais en pratique ou si c'était de la
pure théorie. En fait, j'étais assez désarçonné par cette
question tant la réponse me paraissait évidente : oui, bien
sûr, je mets en pratique tout ce que j'écris. Je n'écris jamais
des discours purement théoriques sur la méditation. Je n'ai pas un
intérêt purement intellectuel concernant les différents stades et
pratiques de la méditation, c'est quelque chose que je pratique tous
les jours, que ce soit sur un coussin de méditation, dans les bois,
en haut d'une colline, sous un arbre, et même dans de nombreux
moments de ma vie quotidienne. Cela me paraissait à moi absolument
évident, mais cela m'a fait prendre conscience que cela ne l'était
pas nécessairement pour tout le monde, pour les gens qui
découvriraient le Reflet de la Lune notamment.
Un
reproche que les détracteurs de la cause végane adressent souvent
aux véganes, c'est d'être des extrémistes qui tiennent absolument
à imposer leur régime alimentaire alors que, eux, les mangeurs de
viande laissent libres les véganes de manger comme ils en ont envie
(ils ne manqueraient plus que ça, qu'ils nous imposent de manger
leur viande!). Puis, très souvent, ils font une différence entre
les véganes : ceux qui les laissent tranquilles et ceux qui
viennent les importuner avec leur prosélytisme, leurs manifestations
spectaculaires, leurs photos et leurs vidéos d'abattoirs et
d'élevages industriels.
Il
y a certes des véganes qui sont plus ou moins communicatifs dans
leur envie de convertir les gens au véganisme ; il y a des
véganes qui sont plus ou moins envahissants avec des slogans, des
vidéos et des photos en faveur de la libération animale qu'ils
postent sur leurs réseaux sociaux ; il y a des véganes qui
sont agressifs dans les débats, d'autres plus tolérants ; il y
a des véganes particulièrement intransigeants, d'autres plus
accommodants. Mais par contre, je suis contre le fait de classer les
véganes selon leur propension au prosélytisme et le fait de laisser
tranquille les mangeurs de viande.
Pour
moi, il y a dans le véganisme une aspiration à ce que tout le monde
devienne végane. C'est inhérent à l'idéologie qui sous-tend ce
style d'alimentation et de consommation. Cela n'a aucun sens que vous
restiez tout seul au monde à être végane. En soi, c'est très bien
d'être un végane. Mais si vous êtes tout seul au monde à avoir
une alimentation et une consommation libérées de toute de cruauté
envers les animaux, vous ne faites pas avancer d'un iota la cause
concrète des animaux. Le véganisme n'a de sens que si une large
partie de la population adopte le véganisme et, à défaut de cet
idéal, réduit drastiquement sa consommation de produits animaux.
C'est pourquoi le véganisme porte en lui le prosélytisme et l'envie
de convaincre du bien-fondé du véganisme.
Les
mangeurs de viande voudraient pourtant qu'on les laisse tranquilles :
« Vous mangez ce que vous voulez tant que vous ne m'obligez pas
à adopter votre régime alimentaire et que vous me laissez libre de
manger mon bout de viande ». C'est un peu le contrat que les
défenseurs de la viande voudraient faire signer aux véganes. Mais
ce n'est pas possible. Cela reviendrait à admettre que les régimes
carnés et comportant des produits animaux équivaudrait à un régime
végétal. Ce n'est pas une question de choix ou une question de
goût, mais c'est une question éthique qui se joue là. Ce n'est pas
comme si on faisait l'apologie d'un régime uniquement à base de
pizzas. Il n'y a pas plus de raison éthique de privilégier les
pizzas aux frites ou aux épinards. Donc en face d'un activiste qui
voudrait un régime à base de pizzas, les mangeurs de frites et
d'épinard pourraient légitimement se sentir importunés par ce
prosélytisme envahissant : « Mangez vos pizzas, mais
laissez-moi manger mes frites ou mes épinards! Que chacun fasse
comme il a envie ! »
Mais
face à un végane, il faut répondre à la question : « Est-il
légitime de manger de la viande et des produits animaux ?
Est-il moral pour les êtres humains d'exploiter les animaux ? »
Les véganes répondant non à ces deux questions, il est moral et
légitime de convaincre le reste de la société et d'essayer de
changer cette société, de lui apporter un progrès moral. On ne
peut pas dire : « Non, il n'est pas légitime de se
nourrir du cadavre des animaux, il n'est moral d'exploiter
honteusement les animaux » et ne rien faire pour changer cette
injustice. Si vous voyez quelqu'un se faire assassiner dans la rue et
que vous désapprouvez moralement ce meurtre du fond de votre cœur,
il semblerait étrange de ne rien faire pour essayer de sauver la
victime et ne pas avertir les forces de l'ordre. Ce serait un cas de
non-assistance à une personne en danger. Face à toutes ces victimes
innocentes que sont les animaux confrontés à la cruauté humaine,
un végane se doit de faire l'apologie du véganisme, même si cela
ne plaît pas à ceux qui sont culpabilisés et remis en question
dans leur habitude alimentaire.
Dernièrement,
dans la rubrique des faits divers dans les journaux français ont
figuré quelques faits de dégradations à l'encontre de boucherie ou
de restaurants cuisinant principalement de la viande. Ces faits de
dégradation et de vandalisme ont été commis par des personnes se
revendiquant du véganisme et de l'antispécisme et consistent
principalement en des tags et des slogans condamnant le spécisme et
l'exploitation des animaux, par de la peinture rouge jeté à la
façade de ces bâtiments et par des bris de vitrine.
Dans
une vidéo
récente de « I am Vegan TV », Tiphaine Lagarde,
porte-parole de l'association antispéciste 269Life, défend l'idée
que le problème n'est pas la souffrance des animaux (dans les
élevages, dans les abattoirs, dans les cirques, dans les corridas,
dans les laboratoires,...), mais l'exploitation des animaux. Tiphaine
Lagarde conteste les actions de sensibilisation d'une autre
association antispéciste L214 (on aime les chiffres chez les
véganes!). L214 met régulièrement en ligne des vidéos choquantes
d'élevage industriel et d'abattoirs qui font le tour d'internet et
des médias. On se souvient des vidéos des abattoirs d'Alès et du
Vigan dans le sud de la France qui ont suscité énormément d'émois
et de débats en France. Mais pour Tiphaine Lagarde, ce genre
d'actions ne fait que mettre l'accent sur certains comportements
inacceptables des ouvriers d'abattoirs sans remettre en question le
système spéciste en son entier qui permet que des animaux soient
élevés, exploités et tués, sans la moindre reconnaissance des
aspirations profondes de ces animaux. Pour elle, axer la
problématique des élevages ou des abattoirs sur la souffrance
présente le risque de se faire récupérer par l'industrie de la
viande et de l'élevage : il suffira de mettre quelques caméras
dans les abattoirs pour faire croire au grand public qu'on aime les
animaux et qu'on se préoccupe de leur bien-être.
Dès
lors, pour Tiphaine Lagarde, il faut replacer la question centrale au
cœur du débat à savoir : « peut-on
exploiter un être sensible au motif qu'il est différent de nous? »
La question de l'exploitation est donc centrale à ses yeux. Montrer
des actes de cruauté dans des abattoirs ne sert à rien selon elle
(sic!). Il faut tout axer sur l'exploitation et rattacher la
problématique des animaux aux luttes des humains pour contrer
l'exploitation de l'homme par l'homme, notamment les problématiques
du racisme et du féminisme.
En
réalité, cette thèse d'axer la lutte antispéciste sur le thème
de l'exploitation plutôt que sur la question de la souffrance n'est
pas neuve. On la retrouve chez les théoriciens du droit des animaux,
le plus connu d'entre eux étant Gary Francione (NB : je mets en
bas de ce texte les quelques articles que j'ai rédigé à l'encontre
de Gary Francione). Gary Francione pense que c'est l'exploitation des
animaux qui est le problème, et non les éventuels mauvais
traitements que les animaux subissent lors de cette exploitation.
Francione attaque spécifiquement le philosophe antispéciste et
utilitariste Peter Singer, l'auteur du très célèbre ouvrage de
1975, « Libération
animale » qui est
certainement un ouvrage fondateur de la cause antispéciste. Peter
Singer explique que l'exploitation des animaux crée une gigantesque
masse de souffrance pour les animaux alors qu'on peut très bien
éviter cette souffrance en devenant végane. D'un point de vue
éthique, le véganisme est donc justifié aux yeux puisqu'il permet
de soulager les souffrances des animaux.
Suite
à mon précédent article « Changer les choses »,
l'internaute Degun m'a objecté ceci : « Au fond, je
crains qu'on ne fasse qu'effleurer la surface des choses par l'action
militante et sociale bien que je comprenne que celles et ceux qui
sont dans la misère et la détresse souhaitent à l'évidence
retourner l'ordre établi, (...), mais en définitive, on ne peut
jamais à mon sens que rendre le monde un peu moins pire, il restera
toujours une souffrance inhérente au monde, et d'un point de vue
pragmatique, les dominés d'hier deviendront de toutes façons les
dominants de demain comme ça se passe toujours ».
Je
ne peux pas nier qu'il soit très difficile d'en finir avec les
rapports de domination dans nos sociétés. J'ai pu constater de
visu que même des anarchistes qui dénoncent tous les pouvoirs,
toutes les dominations, qui plaident radicalement pour un monde où
il n'y aurait « ni Dieu, ni maître » sont
eux-mêmes impliqués dans leurs groupes anarchistes dans des
rapports de rivalité et de domination. Les féministes radicales qui
n'arrêtent pas de condamner sans nuance la « domination
masculine » recherche en fait dans leur vie de couple des
hommes dominants. La pire chose qu'une femme puisse dire d'un
d'homme, c'est qu'il est gentil, et c'est encore plus vrai pour les
féministes qui n'ont que mépris et condescendance pour un homme
sympa et bienveillant. Après quand elles auront été largués par
leur dominant de conjoint ou qu'elles seront battues par lui, elles
pourront d'autant plus facilement condamner ce « salaud »
et invoquer d'autant plus la « domination masculine »
comme imprécation contre tout le genre masculin...
Oui
effectivement, l'enthousiasme militant, réformiste ou
révolutionnaire ne doit pas nous faire oublier que les dominés d'hier peuvent devenir les dominants de demain. Parfois, ce sont les
mêmes dominants qui changent seulement d'étiquette, comme quand le
régime soviétique d'URSS et celui d'Europe de l'Est se sont effondrés.
Ce sont les anciens dirigeants de la nomenklatura communistes qui ont
pris les rênes du nouveau régime capitaliste. N'oublions pas par
exemple que Vladimir Poutine était du temps de l'URSS un agent du
KGB, et aujourd'hui, c'est lui qui dirige la Russie capitaliste. S'il
lui arrive d'envoyer quelques oligarques en compagnie pénitentiaire,
c'est parce que ceux-ci risquent de lui faire de l'ombre.
*****
Pour
compléter ce tableau qui n'est pas très encourageant, Degun évoque
une expérience avec des rats menée par Didier Desor, chercheur du
laboratoire de biologie comportementale de la faculté de Nancy, en
1994. Cette expérience consiste à mettre six rats dans
une cage qui débouche sur un couloir rempli d'eau, seul accès qu'il
faut traverser à la nage pour atteindre une distributeur de
croquettes. Leurs chercheurs se sont rendus très vite compte que les six
rats n'allaient pas chercher leur nourriture en nageant. Des rôles
sont apparus qu'ils s'étaient ainsi répartis: deux nageurs
transporteurs, deux non-nageurs qui volent et exploitent les
transporteurs pour leur soutirer leurs croquettes, un nageur autonome
et un non-nageur souffre-douleur.
Les deux
transporteurs exploités allaient chercher la nourriture à la nage.
Lorsqu'ils revenaient à la cage, les deux dominants leur volent leur
nourriture. C'est une fois que les deux rats restant au sec sont
repus qu'ils peuvent aller chercher de la nourriture pour eux-mêmes.
Les dominants ne nagent jamais alors qu'ils sont parfaitement
capables de le faire physiologiquement parlant. Plus le temps passe,
plus ces rôles se renforcent et tendent à devenir immuables.
Le rat
autonome était un nageur assez robuste pour ramener sa nourriture et
se défendre face aux rats exploiteurs. Il se nourrit de ce qu'il a
été cherché. Le souffre-douleur, enfin, se montre trop stressé
pour nager et n'arrive pas à intimider les rats transporteurs, alors
il se contente des miettes tombées lors des disputes. La même
structure avec deux exploités, deux exploiteurs, un autonome et un
souffre-douleur s'est retrouvée dans la grande majorité des cages
où l'expérience fut reconduite. Moins d'1 % des expériences ont
montré des cages avec six rats-nageurs.
Didier
Desor a aussi placé six exploiteurs ensemble. Et il s'est rendu
compte que les exploiteurs ont tendance à recréer les mêmes rôles.
Deux exploiteurs, deux exploités, un souffre douleur, un autonome.
Et on a obtenu encore le même résultats en réunissant six
exploités dans une même cage, six autonomes, ou six
souffre-douleurs. Les rôles ne sont pas biologiquement déterminés :
il n'y a pas de rats-voleurs et des rats-transporteurs par nature,
mais naissent des interactions que les rats ont entre eux. Autre
découverte : les chercheurs ont établi que les rats les plus
stressés dans l'expérience ne sont ni les souffre-douleurs, ni les
exploités qui transportent la nourriture, mais les exploiteurs. Leur
vie est un combat incessant pour maintenir leur autorité et leur
suprématie.
*****
Deux
remarques par rapport à cette expérience. Ces remarques sont trop
brèves car le sujet mériterait de plus amples développements.
1°) Il
faut veiller à ne pas trop se hâter par rapport à l'interprétation
de ces données. On pourrait en effet très vite invoquer un
darwinisme social dans lequel il y aurait des puissants par nature et
des esclaves par nature avec une cruelle lutte pour la survie à la
clef. Le darwinisme social a été un levier très puissant pour
justifier le capitalisme sauvage qui régnait au XIXème
siècle. Or des exploiteurs peuvent avoir un autre rôle dans une
autre cage avec d'autres rats. Et des rats-nageurs peuvent avec
d'autres rats rester au sec et se mettre à voler la nourriture.
Par
ailleurs, il n'est pas absolument certain qu'il faille comprendre
cette expérience dans les seuls termes de rapport de domination.
Après tout, il est possible que certains rats acceptent de manière
altruiste la responsabilité d'aller chercher les croquettes, sans
qu'il faille considérer cela comme de l'esclavage. Au début, ils
ont été forcés certes d'abandonner leur croquette au profit d'un
rat soit plus fort, soit plus opportuniste (soit les deux). Mais
ensuite, une fois qu'ils se sont entraînés à devenir des nageurs
performants, l'effort devient minime d'aller chercher la nourriture
pour eux. Ils acceptent de remplir cette tâche ; pour eux, cela
devient une sorte de métier. Et cette position qui semble
d'infériorité et de soumission ne l'est peut-être pas tellement en
définitive. En effet, les « maîtres » sont dépendants
de rats-nageurs pour avoir à manger. Par un certain retournement des
choses, les serviteurs occupent une position de force tandis que les
dominants sont condamnés à vivre dans le stress de ne plus recevoir
cette nourriture.
On voit
cela dans les métiers humains. Prenons la fonction de pompier ou la
fonction de militaire. Voilà des professions qui impliquent un
danger évident : danger de tomber sous le feu ennemi pour les
soldats, danger du feu tout court pour les pompiers. Pourtant, on
n'oblige personne à devenir militaire ou homme du feu. Dans ces
métiers, on engage les nouvelles recrues sur base volontaire. Et je
ne pense pas que ce soit le sens de l'abnégation qui explique ces
enrôlements. Il y a tout simplement des gens qui aiment le fait de
côtoyer le risque au jour le jour, d'autres aiment la gloire qu'ils
peuvent retirer de leur fait héroïque, d'autres se plaisent dans la
discipline et l'esprit de corps qu'on peut y trouver.
Peut-être
que ces pompiers et ces militaires s'ennuieraient à mourir si on les
obligeait à travailler dans l'atmosphère feutrée d'une
bibliothèque universitaire. Je dis cela parce qu'un de mes anciens
propriétaires était un pur manuel, mais il fréquentait beaucoup
d'intellectuels. Un jour, il m'a dit : « Vous êtes
fous, vous les intellectuels, toujours plongés dans vos bouquins.
C'est un travail de fou, je serais totalement incapable de travailler
autant que vous le faites ». Pour mon ancien propriétaire,
le fait d'accomplir un tâche intellectuelle était un pur calvaire ;
il était très heureux que d'autres l'accomplissent à sa place, et
que lui puissent travailler au grand air sur des chantiers dans la
construction. Il va sans dire que, pour moi, c'est l'inverse. Pour
moi, les travaux manuels sont beaucoup plus durs que les métiers
intellectuels qui sont relativement paisibles.
Cette
histoire des rats-nageurs qui transportent la nourriture pour autrui
implique toute l'ambiguïté du verbe « servir ». Le mot
« servir » vient de serf, l'esclave du Moyen-Âge ;
et il a donné serf, servage, serviteur, servile, ce qui n'est pas
réjouissant ; mais il a donné aussi service et serviable.
Servir peut donc être à la fois un terme qui s'applique à
l'activité de l'esclave quand on obéis servilement aux ordres, mais
c'est aussi l'activité de la personne altruiste, qui, librement, a
envie d'aider son prochain. Servir est à la fois le fait d'accomplir
la volonté d'un autre (le serviteur qui accomplit sa tâche) et le
fait d'accomplir sa propre volonté dans le cas d'une personne
altruiste. Mais l'ambiguïté réside aussi dans le fait qu'un même
individu peut passer de la servilité au service : il peut se
voir imposer d'obéir à la volonté d'un autre au début, et puis
accepter librement sa fonction ensuite. « Faire de nécessité
vertu » comme dit le dicton.
2°) Il ne
faut pas oublier que l'expérience sur les rats s'est passée dans un
contexte particulier, dans une localisation particulière et à un
moment particulier (1994 en France en l'occurrence). Aussi
intéressante soit cette expérience, il ne faut pas perdre de vue
cela. Notre vision de l'animal et notre vision de l'humain
conditionne grandement la façon dont nous menons. Par exemple, au
début du XXème siècle, la société était structurée
de manière extrêmement hiérarchique. C'est pourquoi les
biologistes et les éthologues ont été enclin à ne voir que des
rapports de domination dans les sociétés animales. C'est à moment
qu'on a baptisé certains loups de la meute comme « mâle
alpha ». Des observations éthologiques ultérieures ont montré
que les rapports de domination entre les loups n'étaient pas si net.
On pensait
aussi que l'agression était un fondement essentiel de la vie
animale. On s'est donc mis à chercher de l'agression partout,
notamment en créant des situations artificielles où des babouins
étaient les uns sur les autres et où ils avaient tendance à
s'affronter beaucoup, souvent de manière particulièrement violente.
Mais des observations ultérieures dans le milieu naturel ont établi
que les babouins n'étaient pas aussi violents que les premiers
expérimentations ont pu le montrer.
Je
recommande à tous ceux qu'intéresse cette problématique de
l'expérimentation sur les animaux et des conceptions idéologiques
qui ont biaisé l'éthologie les ouvrages de la philosophe Vinciane
Despret. On peut conseiller notamment : « Que
diraient les animaux, si... on leur posait les bonnes questions ? »
(Les Empêcheurs
de penser en rond, 2012), « Hans,
le cheval qui savait compter »
(Les Empêcheurs de penser en rond, 2004).
*****
Pour
revenir à notre problématique de départ, à savoir « Faut-il
changer les choses dans le monde ? Peut-on laisser d'injustice
flagrante sans vouloir les rectifier ? », je pense qu'il
ne faut pas seulement vouloir changer pas les choses, mais aussi
nous-mêmes, nous les citoyens, sujets actifs dans ce monde. La
pauvreté dans le monde n'est pas seulement le problème, il faudra
régler aussi l'avidité qui nous pousse à nous enrichir aux dépens
des autres. Et il en va de même dans tous les injustices qui
assombrissent ce monde. Il faut un sursaut moral de l'humanité ;
sinon, comme le dit Degun, combattre les injustices ne fera que
changer les rôles : certains exploités deviendront des
exploiteurs, des exploiteurs tomberont de leur piédestal et
deviendront des exploités, certains exploiteurs seront suffisamment
malins pour retourner leur veste en se contentant de changer
d'étiquettes. Et enfin, un grand nombre des exploités resteront des
exploités.
Au moment
de la révolution russe de 1917, il y a tout juste cent ans, les
communistes ont promis aux paysans et aux ouvriers la fin de
l'exploitation et des lendemains qui chantent. Finalement, au lieu
d'être exploités par des propriétaires terriens, ils se sont faits
exploiter dans des kolkhozes. Parfois de façon encore plus tragique
sous le régime totalitaire communiste, je pense à la grande famine
qui a frappé l'Ukraine, grenier à blé de l'Europe, sous le règne
de Staline, et au Grand Bond en Avant dans la Chine communiste des
années '50, qui a surtout été un grand bond vers la catastrophe.
Des millions de paysans sont morts de réformes agraires insensées,
dirigées par une idéologie criminellement déconnectée des
réalités.
C'est
pourquoi dans mon article « Changer les choses », j'ai
parlé de la bodhicitta,
l'esprit d’Éveil. Il ne faut pas seulement échanger un rapport de
force pour un autre. Il faut vouloir véritablement améliorer les
choses, et pour cela chaque citoyen doit s'éveiller à plus de
justice, plus d'entraide et plus de coopération. Cette
transformation est lente, car beaucoup de citoyens doivent s'éveiller
pour que l'on constate une amélioration notable.
De manière
plus laïque, on pourrait parler de l'esprit des Lumières, penser
qu'on peut œuvrer au progrès de l'humanité sur le plan des
sciences et des technologies bien sûr, mais pas seulement : le
progrès doit s'opérer sur un plan moral et politique pour être un
progrès réel, sortir des logiques claniques pour étendre l'idéal
de justice à toute l'humanité, voire au-delà de l'humanité, vers
les animaux. L'esprit des Lumières doit à ce titre ne pas être
trop emprisonné par son origine historique dans le XVIIIème
siècle, le siècle des Lumières. Au siècle des Lumières, il y
avait cette croyance assez naïve dans une progression linéaire de
l'humanité. Il faut un peu déchanter de cela pour rester les pieds
sur terre aujourd'hui. Tous les progrès technologiques n'amènent
pas que le bonheur : la bombe atomique au XXème
siècle en est l'exemple le plus parlant. Le progrès technologique
est fulgurant ces derniers temps, mais cela s'accompagne de toutes
sortes de problèmes comme le réchauffement climatique ; et
l'injustice n'a pas disparu de la surface de la Terre : au
contraire, les écarts salariaux s'agrandissent entre les très
riches et les très pauvres. Donald Trump a succédé à Barack
Obama ; et rien que cela est une immense régression.
Pour moi, l'esprit des
Lumières n'est pas la croyance en une philosophie de l'Histoire qui
verrait le progrès comme un aboutissement nécessaire de l'Histoire
de l'humanité ou comme une ascension continue vers un hypothétique
paradis sur Terre. L'esprit des Lumières est plutôt l'enthousiasme
d’œuvrer pour le progrès de l'humanité (dans toutes les facettes
du terme « progrès » : progrès moral, progrès
politique, progrès de la justice, progrès de l'éducation, progrès
de l'équité, progrès de l'amitié entre les hommes et les peuples,
progrès de la conscience morale en parallèle avec le progrès des
sciences et des technologies). Cet esprit des Lumières peut donc se
produire dans les hauts et les bas de l'humanité. Je ne crois pas en
une philosophie de l'Histoire, comme le faisaient Hegel ou Karl
Marx : pour moi, l'Histoire est un chaos, le produit parfois
incohérent des actions, des paroles et des pensées des hommes et
des femmes qui s'agitent sur la surface de la planète bleue (Donald
Trump est typiquement une de ces incohérences).
Mais il y a quand même
en moi une certaine confiance dans l'humanité et dans sa capacité à
surmonter ses problèmes, à dépasser les ténèbres qui posent sur
le monde (quand bien même ce sont souvent les hommes eux-mêmes qui
sont les auteurs et les causes de ces ténèbres). L'esprit des
Lumières tel que je l'entends est en fait l'art et l'effort de
susciter cette confiance et cet enthousiasme pour que les choses
s'améliorent. Blaise Pascal disait : « Il y a
suffisamment de ténèbres et de lumières en ce monde pour que ceux
qui ont envie de voir la lumière la voient et ceux qui ont envie de
voir les ténèbres ne voient que cette obscurité ». Au fond,
l'esprit des Lumières tel que le défends est ce pari pour la
lumière face à l'obscurantisme, pente glissante du monde.
Refonder la société,
non plus sur des bases claniques, où les rapports de force sont
fixés une fois pour toutes comme dans l'expérience de Didier Desor
où les rats dans leur cage voient se fixer leur fonction sociale :
exploiteur-voleur ou exploité-nageur..., mais sur des bases plus
égalitaires dans une société qui prend en compte son devenir.
L'idéal des Lumières est un idéal émancipateur. Libérer les
individus de leurs conditionnements pour amener à un degré
supérieur de justice.
L'esprit d’Éveil ou
bodhicitta est cet esprit des Lumières, mais avec une
dimension spirituelle en plus, avec l'idée d'une transformation
intérieure en plus des transformations que peuvent induire la
culture, le sens de la justice et la politique, la volonté
d'apprendre et l'éducation. L'esprit d’Éveil est le souhait
ardent que tous les êtres connaissent le plein Éveil et soient
libérés de tout lien avec la souffrance. Cette bodhicitta ouvre une
dimension infinie et une connexion mystique avec tout l'Univers. Je
pense que c'est quand on comprend intimement l'interdépendance de
tous les êtres dans l'Univers qu'on a la meilleure perspective pour
améliorer les choses : on a la volonté profonde d'apporter la
bienveillance, d'aider le monde, mais aussi d'apporter la paix
intérieure pour ne pas attiser les conflits qui assombrissent ce
monde.
La bodhicitta n'est pas
quelque chose qu'on a simplement en le proclamant ou qu'on obtient
par l'intervention du Saint-Esprit. Non, il faut produire cet esprit
d’Éveil encore et encore, souhaiter du plus profond de son cœur
encore et encore que tous les êtres puissent accéder à l’Éveil
suprême, la libération de tous les conditionnements de l'existence.
Il faut s'imprégner de la bodhicitta jour et nuit, de jour en jour,
de semaine en semaine, d'année en année... C'est tout un travail
spirituel que de faire naître et de renforcer l'esprit d’Éveil en
soi.
Par ailleurs,
Shāntideva
distingue l'esprit d’Éveil d'aspiration et l'esprit d’Éveil
d'engagement :
« En
résumé, l'esprit d’Éveil
Doit
être connu comme ayant deux aspects :
L'esprit
d'aspiration à la plénitude
Et
l'esprit d'engagement vers la plénitude.
Leur
différence est la même que celle qui sépare
Le
désir de partir et la mise en route.
Les
sages comprennent ainsi
Leur
différence respective.
Quoique
de grands fruits naissent dans le samsāra
De
l'esprit qui aspire à l'Éveil,
Il
ne suscite pas un flot ininterrompu de bienfaits
Au départ,
l'esprit d’Éveil est simplement une aspiration : on souhaite
libérer l'ensemble des êtres sensibles qui peuplent l'univers.
C'est un souhait comme on peut souhaiter partir en Inde. Tant qu'on
rêve à partir en Inde, on n'a pas commencé à voyager
véritablement dans ce pays. Il faut donc faire les préparatifs pour
partir, obtenir son visa et partir concrètement : c'est
l'esprit d’Éveil d'engagement. C'est le moment où on s'engage
concrètement à transformer les choses au-delà des rêves et des
belles paroles. C'est évidemment mieux que la simple aspiration,
mais il est nécessaire d'aspirer profondément à ce changement
radical et paisible avant de le mettre en œuvre. En fait, je pense
même que si on s'est suffisamment imprégné de cette bodhicitta
d'aspiration (c'est-à-dire qu'on s'est longtemps et beaucoup),
l'engagement viendra de lui-même, surgissant comme une évidence
dans les situations concrètes de la vie. Je pense qu'il ne faut pas
limiter l'engagement au seul domaine de la volonté. Puissance du
non-agir.
*****
Dans sa
réaction à mon article « Changer les choses », Degun
dit aussi ceci : « Quant à ne pas
"accepter" ce qu'on ne peut pas changer, comment dire, j'y
vois la voie royale vers la souffrance la plus grande mais enfin,
certain-e-s ne tiennent à la vie que de cette manière, ils et elles
font comme ils et elles veulent ou peuvent, mais peut-être est-ce
d'ailleurs ce que je fais, je n'accepte pas ce monde tel qu'il est et
il n'est pas question que des conditions liées à la société
humaine, c'est sa nature même qui me semble pourrie ».
Sur ce
point, il me faut préciser ma pensée plus que je ne l'ai fait dans
mon article « Changer les choses ». Dans mon article
« Acceptation et résignation », j'avais déjà fait la
distinction entre accepter et se résigner. L'acceptation est le fait
de consentir à ce qui est. Et cela a un sens positif pour moi.
Effectivement, pour être heureux en ce monde, il faut accepter ce
qui est, même si ce qui est douloureux, pénible ou injuste. Mais la
résignation, c'est abandonner l'idée qu'on va améliorer les
choses dans le futur. Si je suis malade aujourd'hui, il y a de la
sagesse à accepter ma maladie. De toute façon, je suis malade, que
je le veuille ou non. Par contre, je dois dans l'instant présent
faire ce qui est nécessaire pour guérir demain ou plus tard :
prendre son médicament, arrêter tel ou tel aliment nuisible, etc...
Dans la résignation, on ne cherche plus à guérir. On se laisse
aller et on s'abandonne à la noirceur.
Pareillement,
en politique, je dois accepter ce qui est ici et maintenant. Par
exemple, je ne suis pas très enthousiaste au fait que Donald Trump
soit l'actuel président, mais c'est un fait : il est élu
président des États-Unis d'Amérique, certes grâce à un système
électoral complètement tordu, le système des grands électeurs.
Mais c'est un système reconnu par le peuple américain, donc il a
été légitimement élu. C'est un fait. Je ne gagne rien
psychologiquement à vivre dans le refus de ce fait, même si c'est
enrageant. Par contre, je ne peux pas accepter politiquement ce fait,
simplement parce que cet homme est un tordu qui est une menace pour
les Américains et le monde tout entier. Il faut lutter contre lui,
je ne dis pas par la violence, parce que la violence engendre la
violence. Mais en manifestant pacifiquement contre lui et sa bande de
milliardaires prompts à s'attaquer aux plus faibles et à une faire
du monde une zone de guerre. Il faut lutter aussi contre Trump par
l'intelligence, parce qu'il apporte au monde un torrent de
confusions, de mensonges et d'ignorance, avec ses « faits
alternatifs » et son conspirationnisme aigu.
Voilà. Je
pense qu'il faut faire la distinction entre l'acceptation au sens
psychologique du terme, qui est nécessaire, et l'acceptation au sens
politique qui peut être une forme de démission par rapport aux
événements et qui ne m'apparaît pas quelque chose de positif.
L'acceptation ne doit pas devenir de la résignation. Vivre en paix
dans son esprit ne veut pas dire qu'on abandonne le combat politique.
1
Shāntideva,
Bodhisattvacaryāvatāra,
I, 15-17. « Vivre
en Héros pour l’Éveil »,
VI, 14-16, traduction de Georges Driessens, Points / Sagesses,
Paris, 1993, p. 23.