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dimanche 23 juin 2019

Le vallon



Le vallon




Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?


Alphonse de Lamartine (1790 - 1869), Les méditations poétiques, 1820.








mercredi 5 septembre 2018

Qu'est-ce que contempler ?






       Contempler la tourterelle, la pie, la grenouille, la mouche, c'est se placer, en mystique, devant le mystère de la vie, c'est éprouver, devant la tourterelle que l'on voit, et qui vit le monde en tourterelle d'une manière pour nous totalement inconnaissable... le sentiment du sacré.


     Contempler, c'est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce qu'elle signifie, à une interprétation, à une connaissance. C'est prendre le monde tel qu'il est, sans vouloir l'expliquer par une cause ou une fin. Je vois ce monde comme n'ayant ni cause explicative, ni fin, ni modèle, ni fond caché, et, à chaque instant comme venant de naître. Il n'y a pas d'arrière-monde, et le monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère.


      Ce mystère est si voyant qu'il faut l'homme pour ne pas le voir. Car l'homme ne voit que l'homme. Ce qui ne se donne qu'à la dépréoccupation, la préoccupation ne peut le rencontrer.


     Ne soyons plus qu'un regard pur et sans intention. Alors, ce qui nous est le plus proche cesse de nous être lointain. Le vouloir qui arraisonne les choses, l'entreprise de la vie font obstacle à l'ouverture accueillante de ce qui existe, de ce qu'il y a. Mais, comme l'âme dans l'état mystique s'oublie elle-même, oublions l'homme en nous, et, dans l'extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous. La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité.


Marcel Conche, Vivre et philosopher, PUF, 1993.









Masao Yamamoto









       Voilà un très texte de Marcel Conche. Marcel Conche est pour moi un des philosophes français les plus singuliers. Son ouvrage qui m'a le plus marqué a été son Pyrrhon ou l'apparence, qui m'a fortement influencé dans la rédaction d'un Nomade de la Raison. Et ce que nous donne à penser ici Marcel Conche, c'est une mystique, non pas une mystique grandiloquente de la puissance, mais une mystique de simplicité, une mystique des chemins de traverse que Conche nous invite à humer, à sentir, à toucher. La contemplation n'est pas l'acte de disséquer le monde ou de l'hypostasier dans le divin, l'éternité ou l'absolu. Non, dans la contemplation, il ne s'agit pas d'expliquer le monde ou de lui donner un sens, il s'agit de vivre le mystère qui se donne à cet instant précis.


      Et donc la contemplation n'a besoin du grandiose pour se faire. La tourterelle qui voient se poser sur une branche de l'arbre de votre jardin peut être la source présente de votre contemplation. Mais vous pourriez tout autant être contemplatif de la grenouille dans la mare ou d'objets d'une banalité encore plus totale.


      Dans le film « American Beauty » de Sam Mendès, un des personnages Ricky montre à sa copine une vidéo de la chose la plus belle qu'il ait jamais vu : un sac en plastique tournoyant dans un vent d'orage un quart d'heure durant. Ricky explqiue à sa petite amie : « C'était une de ces journées grises, où il va se mettre à neiger d'une minute à l'autre et qu'il y a comme de l'électricité dans l'air. Tu peux presque l'entendre. Tu vois ? Et ce sac était là, en train de danser avec moi, comme un enfant qui m'invitait à jouer avec lui. Pendant quinze minutes. C'est là que j'ai compris qu'il y avait autre chose. Au-delà de l'univers, plus loin que la vie. Je sentais cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Jamais. Sorti de leur contexte, les images n'ont aucun sens, je sais. Mais ça m'aide à m'en souvenir. J'ai besoin de m'en souvenir. Et parfois je me dis qu’il y a tellement de beauté dans le monde que cela en est insoutenable. Et mon cœur est sur le point de s'abandonner ».


     Je pense que Marcel Conche comprendrait ce genre de témoignage. Oui, on peut contempler un sac de plastique tournoyant dans les airs. En soi, la contemplation n'est pas réservée aux choses vastes et sublimes : un simple sac plastique peut être l'objet d'un étonnement, d'un regard intrigué qui pressent autre chose que la banalité, la pesante quotidienneté. Avec le sac en plastique, il y a tout le mystère du monde qui virevolte devant un spectateur qui a cessé de s'identifier à ce spectateur et qui s'est ouvert au spectacle silencieux du monde. Pour celui qui s'est dépréoccupé, la seule vision d'un sac de plastique peut éveiller à la mystique s'immergeant dans le monde et peut éveiller à un sentiment vertigineux du sacré. Et le fait de se sentir submergé et suffoqué par toute la beauté du monde.


      Mais là, où Marcel Conche prendrait ses distances de Ricky Fitts dans American Beauty, c'est quand Ricky voit dans son expérience mystique le signe d'autre chose : « cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur ». Au fond, c'est naturel : les mystiques dans l'Histoire ont toujours eu la propension à rattacher leur expérience mystique à une entité métaphysique plus grande, plus vaste : très souvent Dieu, mais aussi la Nature, l'immensité du Cosmos, l'Infini, la Réalité Absolue. L'expérience mystique est alors vécue comme une preuve qui atteste cette entité qui nous dépasse et transcende notre existence.


        Le point de vue de Marcel Conche est autre : il vaut peut-être mieux vivre l'expérience de contemplation en elle-même sans subodorer autre chose et postuler un « arrière-monde » (Conche reprend à son compte l'expression-fétiche de Nietzsche). Dans la contemplation, on ne cherche pas à expliquer le monde, pourquoi il existe et quelle est sa finalité ou la finalité de notre présence dans ce monde. La contemplation est un pur regard. Le monde est un mystère dans l’œil du contemplatif, et qui ne s'explique par aucun autre mystère, aucune vérité cachée dans le tréfonds des arrière-mondes. (Il faut néanmoins noter que le personnage de Ricky ne nomme pas la « force incroyablement bienveillante », ni ne cherche à l'expliquer. Il se contente de la ressentir dans les manifestations du monde. Ce qui fait qu'il n'est pas si éloigné de Marcel Conche).








*****








        Dans « Pyrrhon ou l'apparence », Marcel Conche défend une vision de Pyrrhon assez proche de cette idée épurée de la contemplation. Classiquement, on décrit Pyrrhon comme le fondateur de l'école sceptique dont la doctrine serait d'accepter les phénomènes, mais rien qui soient au-delà. Quand je suis dans mon bureau, je sais que je suis assis sur une chaise, que je vois les murs de cette pièce et que j'entends les bruits tout autour de moi. Néanmoins, je ne peux pas rien affirmer sur un plan métaphysique, ni sur l’Être du bureau, ni sur la « cause première » du bureau, ni sur sa finalité dernière. Marcel Conche pense que Pyrrhon ne rentre pas dans cette case du « scepticisme philosophique », position qui reviendrait plutôt à la figure très intellectualisante de Sextus Empiricus.


       Marcel Conche part de l'ambiguïté du mot phainomenon en grec qui signifie autant le phénomène que l'apparence. Selon Conche, Pyrrhon n'accepte que l'apparence, pas le phénomène. Quand je suis dans un bureau, il n'y a aucune certitude que j'y sois. Je vois simplement une apparence de chaise, une apparence de meubles et de murs. Partant de là, se dégageant de la figure du sceptique rationaliste, Conche voit plutôt en Pyrrhon un mystique s'immergeant dans l'océan des apparences, contemplant le monde, mais gardant le silence sur celui-ci, l'aphasie, l'absence de discours.


       Et là où Conche tient ses distances avec Pyrrhon, c'est sa conviction que la contemplation nous tient proche de la chose en soi : « La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité ». La chose en soi en philosophie est le contraire du phénomène, ce qui se présente à nos sens. C'est la chose telle qu'elle est fondamentalement, indépendamment des illusions de la perception ou du point de vue particulier que nous avons sur les choses. Marcel Conche croit possible une présence intime de l'homme désintéressé et dépréoccupé avec la chose en soi, là où Pyrrhon, insouciant de l’Être, ne voit au-delà des apparences que d'autres apparences dans un jeu sans fin.
















PS : j'ai trouvé ce petit texte de Marcel Conche sur le blog « Éveil et philosophie » de José Le Roy. Merci à lui.











La scène du sachet plastique d'American Beauty (Sam Mendès, 1999): 










Voir également : 


- Un vol de grues dans le ciel


- Transcendance et rationalité


- Spéculation


- Clair de lune à travers les hautes branches





l'envers et l'endroit d'une feuille


Deux messages sur la plage


- Manquer à être


- Commentaire au Genjôkôan - 4ème partie


- Quand nous n'avons aucun lieu où demeurer













Marcel Conche














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mercredi 4 juillet 2018

Transcendance et rationalité - 1ère partie





Transcendance et rationalité

1ère partie



    Je voudrais revenir ici sur certaines réflexions et commentaires suscités par l'article « Laisser tomber les divinités bouddhiques? » où j'exposais certaines thèses de Stephen Batchelor sur ce que devrait être le bouddhisme selon lui : une philosophie qui devrait abandonner toute notion de transcendance ainsi que la vénération religieuse pour les panthéons des divinités bouddhiques.


dimanche 6 août 2017

Spéculation




Spéculation




Étranges sont ces pics, ce cortège de nuages,
La source n'a pour cours que cette eau qui gargouille.
Marcher dans la montagne n'épuise pas ses monts,
D'autres massifs encore nous barrent le regard.

Baiyang Fashun (XIIème siècle)




Song Zhang, Vue sur la montagne, 2013. 






     Ce poème d'un moine Chan résonne comme une métaphore de la Voie. Quand on marche en montagne, on avance d'un pas décidé vers le sommet majestueux qui se dessine bien distinct dans le ciel bleu. On grimpe jusqu'au promontoire qui nous sépare de ce sommet. Et on est content d'atteindre ce promontoire, mais cette joie est de très courte durée. On se rend que derrière ce promontoire, il y a une vallée ou un col que l'on doit franchir pour atteindre un second promontoire. Et ce promontoire-là cache d'autres vallées, d'autres cols, d'autres routes sinueuses, précipices et falaises. La route peut être longue en montagne avant d'atteindre le sommet majestueux.

       Il en va de même avec l’Éveil. Quand on commence à pratiquer la Voie du Bouddha, l’Éveil semble être proche. Mais plus on chemine, plus on se rend compte que la route est longue avant de dissiper nos penchants négatifs, nos fautes, nos obscurcissements. Il y a un sommet majestueux incarné par le Bouddha, mais les obstacles sont nombreux et subtils. De plus en plus subtils au fur et à mesure que l'on progresse.

         Il y a une autre métaphore intéressante à ce sujet. C'est celle qui compare l’Éveil à une fleur de lotus qui doit s'ouvrir pour que l'on devienne soi-même un Bouddha. Cela semble être une opération aisée. Quelques expériences de méditation, une conduite juste, éprouver la béatitude et la concentration, et la fleur de lotus s'ouvre sur l’Éveil suprême. Mais le souci est derrière les premiers pétales de la fleur de lotus se cachent d'autre pétales. On dit que la fleur de lotus de l’Éveil compte mille pétales, probablement beaucoup plus ! Certains se sentiront très proches de l'état d'un bouddha dès lors qu'ils auront ouvert quelques pétales avec quelques expériences spirituelles rayonnantes. Mais en fait, il faut toujours aller plus loin dans l'attention, dans la bienveillance et l'équanimité pour espérer ouvrir le cœur vide de cette fleur de lotus.


dimanche 4 décembre 2016

Une cure d'extraordinaire



Une cure d'extraordinaire




Je me suis fait à l'idée que la vie n'avait pas à être extraordinaire.

Robert Smith





Robert Smith







     D'ordinaire, je mets en exergue sur mon blog « Le Reflet de la Lune » des sentences qui font sens, qui me touchent ou qui exprime une parole de sagesse. Ici, c'est l'exact contraire. Cette phrase, prononcée par Robert Smith, le chanteur et leader du groupe de rock « The Cure », exprime tout ce contre quoi j'essaye de résister au jour le jour: la dépression, le fait d'être blasé de la vie et se complaire dans la négativité pour le plaisir de se complaire dans la négativité, ou encore par paresse de ne pas se remettre en question et de ne pas fournir des efforts pour améliorer les choses. Quand j'ai entendu cette réflexion de Robert Smith à un moment de ma vie où j'étais particulièrement déprimé, cela fut très douloureux, parce que, précisément, l'idée qu'il faut se faire à l'idée qu'au fond la vie est moche, sans éclat, terne et qu'il n'y a rien à attendre d'elle m'était complètement insupportable. Je sentais qu'il fallait résister contre ce marasme ; mais ce n'est pas facile quand on est traversé par plein d'idées noires.

    La vie doit être extraordinaire. Pas seulement notre vie, mais la vie de tout un chacun. Je ne veux pas dire que l'on doive impérativement faire des choses extraordinaires pour que notre vie soit extraordinaire, comme faire l'ascension de l'Everest, gagner un milliard de dollars ou se baigner dans sa piscine privée avec les stars de Hollywood. L'extraordinaire peut se manifester dans une vie parfaitement ordinaire. L'extraordinaire demeure dans la conscience et la perception de celui qui s'étonne et s'émerveille de la vie. En même temps, l'extraordinaire se trame dans nos relations aux autres. L'extraordinaire surgit dans des moments de vie, et il faut être prêt à le saisir que l'on soit seul ou avec les autres.

samedi 30 avril 2016

Clair de lune à travers les hautes branches

Le clair de lune à travers les hautes branches,
les poètes au grand complet disent qu'il est davantage
que le clair de lune à travers les hautes branches.

Mais pour moi, qui ne sais pas ce que je pense,
ce qu'est le clair de lune à travers les hautes branches,
en plus du fait qu'il est
le clair de lune à travers les hautes branches,
c'est de n'être pas plus
que le clair de lune à travers les hautes branches.

Fernando Pessoa (Alberto Caiero), Le Gardeur de Troupeaux, éd. Gallimard, Paris, p. 87.



Elis Podnar



dimanche 3 avril 2016

Esprit d’Éveil



     Un notion centrale dans le bouddhisme du Grand Véhicule est l'esprit d’Éveil, bodhicitta en sanskrit. L'esprit d’Éveil est le souhait ardent et l'effort pour que tous les êtres sensibles soient libérés complètement et définitivement libérés de la souffrance et qu'ils puissent connaître le parfait et incomparable Éveil des Bouddhas. Le travail spirituel de celui qui aspire à devenir un bodhisattva est justement d'engendrer en lui cet esprit d’Éveil et de le faire fructifier constamment tout au long de sa pratique du Dharma.

   On distingue traditionnellement l'esprit d’Éveil d'aspiration et l'esprit d’Éveil d'engagement. Le philosophe indien Shāntideva distingue ainsi ces deux bodhicittas :

« En résumé, l'esprit d’Éveil
Doit être connu comme ayant deux aspects :
L'esprit d'aspiration à la plénitude
Et l'esprit d'engagement à la plénitude.

Leur différence est la même que celle qui sépare
Le désir de partir et la mise en route.
Les sages comprennent ainsi
Leur spécificité respective 1 ».

vendredi 1 avril 2016

Manquer à être



     Sur son blog « Éveil et philosophie », le 25 mars 2016, José Le Roy évoque la figure de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, figure avec il ne peut que prendre ses distances, car pour eux deux, l'homme est marqué son irréductible fracture d'avec le monde. Inacceptable pour un philosophe qui a mis la non-dualité au cœur de son expérience. Selon Sartre, l'homme se caractérise par son manque d'être, son néant qui l'empêche de coïncider avec le monde. Dans la philosophie sartrienne, l'homme est condamné à être arraché au monde, sans réconciliation avec lui. Il y aura toujours la conscience qui tend à être, mais n'est pas, le pour-soi et le monde, cet en-soi qui se contente platement d'être ce qu'il est sans jamais avoir rien demandé. Le monde, la Nature, tout cela n'est poisseuse inertie pour Sartre, rien qui puisse éveiller en l'homme une forêt de correspondances, de contemplatives communications silencieuses.

    José Le Roy évoque un texte de Simone de Beauvoir : « Par son arrachement au monde, l'homme se rend présent au monde et se rend le monde présent. Je voudrais être le paysage que je contemple, je voudrais que ce ciel, cette eau calme se pensent en moi, que ce soit moi qu'ils expriment en chair et en os, et je demeure à distance ; mais aussi est-ce par cette distance que le ciel et l'eau existent en face de moi ; ma contemplation n'est un déchirement que parce qu'elle est aussi une joie. Je ne peux pas m'approprier le champ de neige sur lequel je glisse : il demeure étranger, interdit ; mais je me complais dans cet effort même vers une possession impossible, je l’éprouve comme un triomphe, non comme une défaite. C'est dire que, dans sa vaine tentative pour être Dieu, l'homme se fait exister comme homme, et s'il se satisfait de cette existence, il coïncide exactement avec soi. Il ne lui est pas permis d'exister sans tendre vers cet être qu'il ne sera jamais ; mais il lui est possible de vouloir cette tension même avec l'échec qu'elle comporte. Son être est manque d'être, mais il y a une manière d'être de ce manque qui est précisément l'existence1 ».

mercredi 16 mars 2016

Détachement et amour



La Mystique du Détachement et de l’Amour chez Maître Eckhart.

   Maître Eckhart accorde dans son œuvre une place prépondérante à la vertu du détachement (abegescheidenheit). Ce détachement s’articule comme une pièce maîtresse de sa pensée, et qui ouvre à cette relation mystique avec un Dieu dépouillé de tous les déguisements ou travestissements conceptuels grâce à la méthode apophatique, un « Dieu au-delà de Dieu ». Cette approche audacieuse de Dieu a suscité quelques remous, c’est le moins que l’on puisse dire, dans ce début de XIV siècle déjà en pleine effervescence religieuse et mystique dans un contexte historique et politique troublé par les guerres et l’affrontement entre le pape et l’Empereur d’Allemagne. Les sermons de maître Eckhart en allemand allaient ainsi connaître un engouement intense au sein de mouvements comme celui des béguines et des bégards et marquer ce qu’on appelé par la suite la « mystique rhénane ». Cette liberté d’esprit octroyée au bon peuple a fait frémir les autorités ecclésiastiques qui ont finir par réagir en lançant une procédure d’Inquisition contre le Maître de Théologie allemand, cas unique dans l’Histoire du catholicisme médiéval où un professeur d’université s’est vu traîné dans un procès en hérésie et finalement condamné alors qu’il était déjà décédé depuis un an, en 1329 dans la ville d’Avignon.

*****

    Aux yeux de maître Eckhart, la plus haute des vertus chrétiennes est sans conteste le détachement. Dans un sermon en allemand qui a justement pour nom « Du détachement1 », notre théologien place explicitement le détachement au-dessus de l’amour, de l’humilité et de la miséricorde : « Et lorsque j’approfondis tous les écrits autant que mon intellect peut en venir à bout et en connaître, je ne trouve rien d’autre que le limpide détachement qui tout surpasse, car toutes les vertus ont quelque regard sur les créatures alors que le détachement est dépris de toutes les créatures2 ». Se préoccuper charitablement des créatures est un bien évidemment, mais à ce niveau, on reste dans la multiplicité, et donc dans un certain dispersement de l’âme. Le problème de ce dispersement est qu’il n’empêche de s’imprégner de la seule unicité, unicité qui n’est autre bien sûr que Dieu. C’est pourquoi maître Eckhart cite les paroles de Jésus à Marthe : « Unum est necessarium », ce qui veut dire selon Eckhart : « Marthe, celui qui veut être sans trouble et limpide, celui-là doit avoir une chose – le détachement3 ».

samedi 6 février 2016

Le Bateau Ivre, d'Arthur Rimbaud

Le Bateau Ivre




Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémoths et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.



Arthur Rimbaud





Caspar David Friedrich, Greifswald au clair de lune,  1816-17







   Longue dérive dans la perception et l'imaginaire. Dérèglement de tous les sens au long cours. Le Bateau Ivre est des plus fameux poèmes d'Arthur Rimbaud. Je ne peux pas ne pas être insensible à la force d'évocation que recèle cette longue litanie poétique, ce long et lent cheminement marin à travers les mots et cette impression tumultueuse de quitter et de rompre avec ce qui fait la culture, notre civilisation, cette Europe aux anciens parapets. Le poème oscille en permanence entre l'enthousiasme de la jeunesse de s'affranchir du commerce des hommes (« J'étais insoucieux de tous les équipages, porteur de blés flamands ou de cotons anglais ») et la nausée, les inévitables haut-le-cœurs et les angoisses qu'un tel voyage débridé sur les roulis de l'existence (« Échouages hideux au fond des golfes bruns où les serpents géants dévorés des punaises choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums »).


     Sérénité devant l'immensité et tremblement devant « le rut des Béhémoths et les Maelstroms épais », je ne peux m'empêcher de lire ce poème comme une métaphore spirituelle. Dans le bouddhisme, on compare souvent l'existence à une fleuve sur lequel navigue cette petite coquille de noix qu'est l'ego. Dès lors que l'on rejette cet ego, on peut se laisser dériver, se laisser être le fleuve qui finit nécessairement par se jeter dans le vaste océan de la Réalité Absolue. Je ne dis pas que c'est là la seule lecture possible du Bateau Ivre. Loin de moi l'idée d'imposer une lecture, un regard, une grille de décodage qui viendrait enfermer un poème qui fait l'apologie d'une liberté prise sauvagement à l'encontre des mœurs établis et d'une culture imposée. Dès les premières lignes s'esquissent un imaginaire de western où des Peaux-Rouges criards ont pris pour cible les haleurs qui tiraient docilement la péniche, frêle embarcation du Poète qui s'en voit du coup libéré, livré à sa longue et lente dérive magnifique. Mais l'idée me plaît d'y voir l'idée mystique d'un sentiment océanique que l'on peut expérimenter dès lors qu'on se détache de ce qui est conventionnellement admis pour ressentir le frémissement de l'Un vaste comme l'infini sous la forme d'« arcs-en-ciel tendus comme des brides sous l'horizon des mers ». 








Wu Zhen, 1350.






     Léo Ferré a mis en en musique le Bateau Ivre de Rimbaud en 1982.







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Steven Long, Ship for a pan.




samedi 3 octobre 2015

Deux messages sur la plage



Un homme dit à un autre : 
« A la marée haute, il y a longtemps, avec un bout de mon bâton j'écrivis un vers sur le sable ; et les gens s'arrêtent encore pour me lire et font attention à ce que rien ne l'efface ».

Et l'autre homme dit :
« Et moi aussi j'écrivis un vers sur le sable, mais c'était à marée basse, et les vagues de l'immense mer l'ont effacée.

Mais dis-moi qu'avais-tu écrit ? »

Et le premier homme répondit : 
« J'avais écrit ceci :  "Je suis celui qui est". Mais toi, qu'avais-tu écrit ? »

Et l'autre homme répondit :
« J'avais écrit ceci : "Je ne suis qu'une goutte de ce grand océan" ».


Khalil Gibran, L'errant.



dimanche 11 janvier 2015

Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature - 4ème partie

Si j’adhère à la critique d’idée de Nature comme ordre naturel, je serais nettement plus sceptique quand Bonnardel et Olivier attaquent l’idée de Nature comme harmonie et attaquent par là-même une certaine vision écologique du monde. Que disent-ils ? Dans le texte  d’Yves Bonnardel (d’après un texte d’Estiva Reus) « Pour en finir avec l’idée de nature (renouer avec l’éthique et la politique) », on peut lire ce passage que je cite in extenso :

Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature - 5ème partie

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie 



          Mon propos, ici, n’est pas de faire l’apologie de Schelling contre Kant ou vice-versa, mais de replacer le présent débat dans une Histoire des idées philosophiques, qui influence les termes de ce débat. Selon moi, Yves Bonnardel et David Olivier s’arrêtent aux Lumières : la Nature n’a pas à être dotée d’aucune transcendance, elle n’a pas de caractère sacré, elle n’est pas un Tout ou une entité avec un statut particulier. Il vaudrait même mieux parler de « réalité », parce que le mot « réalité » n’est pas connoté avec des jugements de valeur ou des appréciations subjectives. Le mot « réalité » est neutre et suffisant pour décrire le monde environnant, tandis le mot « Nature » est flou et tend à nourrir une mystique que la Raison triomphante réprouve.

            Sans nier la difficulté et sans reprendre à mon compte de manière dogmatique la pensée de Schelling ou de tout autre philosophe romantique, je pense pourtant que la Nature dépasse la seule agglomération des atomes et des molécules qui la composent. Je pense que la Nature n’est pas un simple objet, mais que l’on peut établir une relation avec elle, une relation complexe et subtile qui ne se réduit pas à des propositions simples comme : « La Nature, c’est l’enfer. Tout le monde bouffe tout le monde » ou « Notre Mère, la Terre, est la source de toute félicité en cette vie ».

La Nature est insaisissable ; elle échappe à toutes nos catégorisations. Comme le disait Héraclite : « La nature aime à se cacher ». Il y a certainement un travail philosophique à entreprendre pour repenser la Nature. Œuvrer à nouveau à une « philosophie de la Nature ». Jusqu’au XVIIIème siècle, la philosophie de la Nature n’était autre que ce qu’on appelle aujourd’hui la science. Ainsi au XVIIème siècle, Galilée et Newton étaient considérés comme des philosophes de la Nature. Le terme « scientifique » n’est apparu qu’au XIXème siècle. Ce sont les romantiques qui ont commencé à faire une distinction entre la philosophie naturelle (c’est-à-dire la science) et la philosophie de la Nature. La philosophie naturelle pense la Nature comme objet là où la philosophie de la Nature pense la Nature comme sujet. C’est cela qu’il faut repenser, pas seulement pour assouvir notre soif métaphysique, mais aussi et surtout pour retrouver une relation plus harmonieuse et apaisée avec la Nature que la société industrielle détruit impitoyablement. Tout miser sur les éoliennes et les panneaux solaires n’a aucun sens pour nous sortir du réchauffement climatique et freiner l’effondrement de la biodiversité, si nous ne changeons pas notre rapport à la Nature, si nous ne consommons pas moins les ressources naturelles et si nous n'arrêtons pas cette guerre effrénée que nous avons lancé contre la Nature. Une autre relation avec la Nature est à redessiner. D’urgence.


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Photo de Kobi Refaeli



            Ma relation à la Nature est surtout le fait de mes ballades et  de mes errances au sein de la Nature, mais aussi la saveur si particulière de la méditation au sein de la Nature. Savoir apprécier le silence bruissant de la Nature, voilà que les gens abreuvés d’objets technologiques ne savent plus faire. Ma mère me demandait un jour pourquoi j’avais abandonné les écouteurs quand je marchais dans la rue, écouteurs qui ne me quittaient pas quand j’étais adolescent. La réponse est simple : il y a tellement de choses à apprécier dans l’ici et maintenant pour qui sait apprécier la Nature, le bruit du feuillage dans le vent, les nuages, les merveilleux nuages, comme disait Baudelaire, et la luminosité à travers ces nuages ou ces feuillages. Tant de choses simples et insignifiantes, mais qui valent infiniment plus qu’un iPhone ou une tablette. La nature donne à tout le monde et en tout lieu. Il suffit de cueillir le jour comme disait Horace (Carpe Diem) ; même si le mot « suffit » peut sembler tellement cela demande d’exercices spirituels pour savoir cueillir cette simplicité. Même en ville, la nature est présente. J’habite dans une ville industrielle moribonde avec ses hauts-fourneaux délabrés et agonisants. Même là, la Nature est présente dans des chemins à l’écart, entre les pavés des rues, et l’eau de javel ou le Round-up ready n’y peuvent rien ! J’habitais auparavant dans un appartement qui donnait sur un immeuble. Sur le toit de cette immeuble, en haut de la cheminée, avait poussé un arbrisseau en creusant dans la pierre, au point de faire exploser cette pierre et de menacer les passants dans la rue qui passait inconcients du danger en contrebas. Le propriétaire de l’immeuble n’était pas tracassé par la situation ; pourtant, la cheminée menaçait d’éclater. Finalement, c’est une bourrasque de vent lors d’une tempête qui est venu à bout de l’arbrisseau !       



Oeuvre de Roadsworth à Montreal


Là où je suis complètement en porte-à-faux avec Yves Bonnardel, c’est quand il dit dans le passage que j’ai déjà cité plus haut : « Cette mystique se porte bien (…) Si certains communient dans les associations de « protection de la Nature » ou les magasins « bios » (et excommunient les médicaments, les pilules, la chimie et le béton...), bien plus nombreux sont les croyants non pratiquants ». Il est vrai qu’une certaine idée culturellement valorisée de la Nature est répandue : la Terre-Mère, « les produits naturels bon pour la santé »  dans les publicités de yaourt, et j’en passe. Mais cette mystique en elle-même se porte mal. La mystique de la Nature se porte globalement mal. Tout le monde passe le plus clair de son temps libre devant la télévision ou son écran d’ordinateur. La Nature pour la plupart des gens, c’est justement ce qui figure sur le fond d’écran de son ordinateur. Vous savez le champ fleuri ou le grand canyon… Mais entre le boulot, les trajets en voiture ou en métro et notre lobotomie quotidienne devant les écrans plasmas, il ne reste plus beaucoup de temps pour apprécier la Nature.


J’ai travaillé dans une école qui avait la particularité de se trouver à côté d’une forêt. J’étais regardé comme un excentrique simplement parce que j’allais me balader dans le bois pour décompresser entre les cours ! Mes élèves étaient d’ailleurs convaincus que, si je me rendais si souvent dans les bois, c’était pour aller fumer des joints. La seule utilité d’une forêt à leurs yeux, c’était de pouvoir s’y cacher derrière un buisson pour y consommer tranquillement des substances illicites. Cela me rendait triste, non pas parce qu’ils répandaient des rumeurs fallacieuses sur mon compte, mais parce qu’ils ne voyaient absolument pas le potentiel d’apaisement et de bien-être que peut procurer une balade en forêt. Les Japonais parlent de prendre des « bains de forêt ». C’est assez saisissant comme image car on est vraiment purifié tant de la pollution que de l’agitation et le stress de la vie en société. Mais ça, mes étudiants ne le percevaient absolument pas ! Non vraiment, monsieur Bonnardel, la mystique de la Nature se porte mal ! Une certaine idée de la Nature peut encore éventuellement avoir une aura positive ; mais sinon la Nature pour la plupart des gens se borne au fond d’écran de leur ordinateur ! 



Lire la suite : 6ème partie




Photo de Laurent Del Fabbro et Bruno Gros


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