Une
question philosophique qui fait rarement consensus chez les
philosophes est la question de la définition même de la
philosophie. « Qu'est-ce que la philosophie ? » On
pourrait s'attendre à ce que les avis s'accordent sur cette base,
quitte à diverger plus tard sur des questions plus existentielles.
Mais même sur ce qu'il faut entendre derrière le terme de
« philosophie », les philosophes peinent à s'entendre.
Or cette discipline fait l'objet d'un enseignement, notamment dans
les écoles du secondaire. Et la nécessité des programmes fait
qu'il faut bien imposer une définition au moins minimale de la
démarche philosophique afin de préciser ce qui va être enseigné
dans ce cours. La philosophie y est alors généralement présenté
comme une « problématisation de notions » ou encore
« non comme un savoir, mais un questionnement des savoirs ».
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samedi 3 novembre 2018
mercredi 5 septembre 2018
Qu'est-ce que contempler ?
Contempler
la tourterelle, la pie, la grenouille, la mouche, c'est se placer, en
mystique, devant le mystère de la vie, c'est éprouver, devant la
tourterelle que l'on voit, et qui vit le monde en tourterelle d'une
manière pour nous totalement inconnaissable... le sentiment du
sacré.
Contempler,
c'est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce
qu'elle signifie, à une interprétation, à une connaissance. C'est
prendre le monde tel qu'il est, sans vouloir l'expliquer par une
cause ou une fin. Je vois ce monde comme n'ayant ni cause
explicative, ni fin, ni modèle, ni fond caché, et, à chaque
instant comme venant de naître. Il n'y a pas d'arrière-monde, et le
monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère.
Ce mystère
est si voyant qu'il faut l'homme pour ne pas le voir. Car l'homme ne
voit que l'homme. Ce qui ne se donne qu'à la dépréoccupation, la
préoccupation ne peut le rencontrer.
Ne soyons
plus qu'un regard pur et sans intention. Alors, ce qui nous est le
plus proche cesse de nous être lointain. Le vouloir qui arraisonne
les choses, l'entreprise de la vie font obstacle à l'ouverture
accueillante de ce qui existe, de ce qu'il y a. Mais, comme l'âme
dans l'état mystique s'oublie elle-même, oublions l'homme en nous,
et, dans l'extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous.
La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien
au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa
singularité.
Marcel
Conche, Vivre
et philosopher, PUF,
1993.
![]() |
Masao Yamamoto |
Voilà
un très texte de Marcel Conche. Marcel Conche est pour moi un des
philosophes français les plus singuliers. Son ouvrage qui m'a le
plus marqué a été son Pyrrhon
ou l'apparence,
qui m'a fortement influencé dans la rédaction d'un Nomade de la Raison.
Et ce que nous donne à penser ici Marcel Conche, c'est une mystique,
non pas une mystique grandiloquente de la puissance, mais une
mystique de simplicité, une mystique des chemins de traverse que
Conche nous invite à humer, à sentir, à toucher. La contemplation
n'est pas l'acte de disséquer le monde ou de l'hypostasier dans le
divin, l'éternité ou l'absolu. Non, dans la contemplation, il ne
s'agit pas d'expliquer le monde ou de lui donner un sens, il s'agit
de vivre le mystère qui se donne à cet instant précis.
Et
donc la contemplation n'a besoin du grandiose pour se faire. La
tourterelle qui voient se poser sur une branche de l'arbre de votre
jardin peut être la source présente de votre contemplation. Mais
vous pourriez tout autant être contemplatif de la grenouille dans la
mare ou d'objets d'une banalité encore plus totale.
Dans
le film « American
Beauty »
de Sam Mendès, un des personnages Ricky montre à sa copine une
vidéo de la chose la plus belle qu'il ait jamais vu : un sac en
plastique tournoyant dans un vent d'orage un quart d'heure durant.
Ricky explqiue à sa petite amie : « C'était
une de ces journées grises, où il va se mettre à neiger d'une
minute à l'autre et qu'il y a comme de l'électricité dans l'air.
Tu peux presque l'entendre. Tu vois ?
Et ce sac était là, en train de danser
avec moi, comme un enfant qui m'invitait à jouer avec lui. Pendant
quinze minutes. C'est là que j'ai compris qu'il y avait autre chose.
Au-delà de l'univers, plus loin que la vie. Je sentais cette force
incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune
raison d’avoir peur. Jamais. Sorti de leur contexte, les images
n'ont aucun sens, je sais. Mais ça m'aide à m'en souvenir. J'ai
besoin de m'en souvenir. Et parfois je me dis qu’il y a tellement
de beauté dans le monde que cela en est insoutenable. Et mon cœur
est sur le point de s'abandonner ».
Je
pense que Marcel Conche comprendrait ce genre de témoignage. Oui, on
peut contempler un sac de plastique tournoyant dans les airs. En soi,
la contemplation n'est pas réservée aux choses vastes et sublimes :
un simple sac plastique peut être l'objet d'un étonnement, d'un
regard intrigué qui pressent autre chose que la banalité, la
pesante quotidienneté. Avec le sac en plastique, il y a tout le
mystère du monde qui virevolte devant un spectateur qui a cessé de
s'identifier à ce spectateur et qui s'est ouvert au spectacle
silencieux du monde. Pour celui qui s'est dépréoccupé,
la seule vision d'un sac de plastique peut éveiller à la mystique
s'immergeant dans le monde et peut éveiller à un sentiment
vertigineux du sacré. Et le fait de se sentir submergé et suffoqué
par toute la beauté du monde.
Mais
là, où Marcel Conche prendrait ses distances de Ricky Fitts dans
American
Beauty,
c'est quand Ricky voit dans son expérience mystique le signe d'autre
chose : « cette
force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait
aucune raison d’avoir peur ».
Au fond, c'est naturel : les mystiques dans l'Histoire ont
toujours eu la propension à rattacher leur expérience mystique à
une entité métaphysique plus grande, plus vaste : très
souvent Dieu, mais aussi la Nature, l'immensité du Cosmos, l'Infini,
la Réalité Absolue. L'expérience mystique est alors vécue comme
une preuve qui atteste cette entité qui nous dépasse et transcende
notre existence.
Le
point de vue de Marcel Conche est autre : il vaut peut-être
mieux vivre l'expérience de contemplation en elle-même sans
subodorer autre chose et postuler un « arrière-monde »
(Conche reprend à son compte l'expression-fétiche de Nietzsche).
Dans la contemplation, on ne cherche pas à expliquer le monde,
pourquoi il existe et quelle est sa finalité ou la finalité de
notre présence dans ce monde. La contemplation est un pur regard. Le
monde est un mystère dans l’œil du contemplatif, et qui ne
s'explique par aucun autre mystère, aucune vérité cachée dans le
tréfonds des arrière-mondes. (Il faut néanmoins noter que le
personnage de Ricky ne nomme pas la « force
incroyablement bienveillante »,
ni ne cherche à l'expliquer. Il se contente de la ressentir dans les
manifestations du monde. Ce qui fait qu'il n'est pas si éloigné de
Marcel Conche).
*****
Dans
« Pyrrhon
ou l'apparence »,
Marcel Conche défend une vision de Pyrrhon assez proche de cette
idée épurée de la contemplation. Classiquement, on décrit Pyrrhon
comme le fondateur de l'école sceptique dont la doctrine serait
d'accepter les phénomènes, mais rien qui soient au-delà. Quand je
suis dans mon bureau, je sais que je suis assis sur une chaise, que
je vois les murs de cette pièce et que j'entends les bruits tout
autour de moi. Néanmoins, je ne peux pas rien affirmer sur un plan
métaphysique, ni sur l’Être du bureau, ni sur la « cause
première » du bureau, ni sur sa finalité dernière. Marcel
Conche pense que Pyrrhon ne rentre pas dans cette case du
« scepticisme philosophique », position qui reviendrait
plutôt à la figure très intellectualisante de Sextus Empiricus.
Marcel
Conche part de l'ambiguïté du mot phainomenon
en grec qui signifie autant le phénomène que l'apparence. Selon
Conche, Pyrrhon n'accepte que l'apparence, pas le phénomène. Quand
je suis dans un bureau, il n'y a aucune certitude que j'y sois. Je
vois simplement une apparence de chaise, une apparence de meubles et
de murs. Partant de là, se dégageant de la figure du sceptique
rationaliste, Conche voit plutôt en Pyrrhon un mystique s'immergeant
dans l'océan des apparences, contemplant le monde, mais gardant le
silence sur celui-ci, l'aphasie,
l'absence de discours.
Et
là où Conche tient ses distances avec Pyrrhon, c'est sa conviction
que la contemplation nous tient proche de la chose en soi : « La
chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien
au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa
singularité ».
La chose en soi en philosophie est le contraire du phénomène, ce
qui se présente à nos sens. C'est la chose telle qu'elle est
fondamentalement, indépendamment des illusions de la perception ou
du point de vue particulier que nous avons sur les choses. Marcel
Conche croit possible une présence intime de l'homme désintéressé
et dépréoccupé avec la chose en soi, là où Pyrrhon, insouciant
de l’Être, ne voit au-delà des apparences que d'autres apparences
dans un jeu sans fin.
PS :
j'ai trouvé ce petit texte de Marcel Conche sur le blog « Éveil
et philosophie » de José Le Roy. Merci à lui.
La scène du sachet plastique d'American Beauty (Sam Mendès, 1999):
Voir également :
- Un vol de grues dans le ciel
- Transcendance et rationalité
- Spéculation
- Clair de lune à travers les hautes branches
- Deux messages sur la plage
- Manquer à être
- Commentaire au Genjôkôan - 4ème partie
- Quand nous n'avons aucun lieu où demeurer
![]() |
Marcel Conche |
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mardi 23 janvier 2018
À travers l’épaisseur de l’eau
Quand
je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de
la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les
vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces
distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair
la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le
voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout
lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément
sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans
l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas
dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y
est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès
où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le
visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.
Maurice
Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.
![]() |
Mary Chen |
Voilà
un passage célèbre et très beau d'un des grands noms de la
phénoménologie française, Maurice Merleau-Ponty. J'avais déjà en
fait commenté ce passage sur le Reflet de la Lune dans
un article intitulé : « Le
carrelage au fond de la piscine ». Mais un internaute
m'ayant posé des questions sur ce passage et mon commentaire, je me
suis dit qu'il ne serait pas inutile d'y revenir et d'éclaircir un
peu les choses.
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lundi 14 août 2017
Tragique
Tragique
Quant
à Pascal, Kierkegaard ou Camus, j'en ai moins retenu ce qui annonce
ou rejoint l'existentialisme qu'une certaine orientation tragique de
leur pensée : le refus de se consoler trop vite ou trop
facilement, une sensibilité intacte à la souffrance, à l'angoisse,
au malheur, à tout ce qui, dans notre vie, est à peu près le
contraire de ce qu'on pourrait espérer. Loin d'être l'affirmation
joyeuse de tout, comme le veulent Nietzsche ou Rosset, le tragique,
au sens où je prends le mot, est plutôt la prise en compte
inconsolée de ce qu'il y a d'effrayant, de décevant ou de
désespérant dans la condition humaine : la mort, la solitude,
l'insatisfaction – trois formes de la finitude, qui ne sont
tragiques que par la conscience, en l'homme, d'un infini au moins
pensable. Misère de l'homme sans Dieu... Cette tradition-là fut
bien la mienne, dès le départ. Je crus un temps y échapper, par le
matérialisme (Épicure et Marx), le rationalisme (Spinoza),
peut-être par la sagesse... Montaigne et la vie n'ont cessé de m'y
ramener. Si nous étions des sages, aurions-nous besoin de
philosopher ?
André
Comte-Sponville, « C'est chose tendre que la vie »
(Entretiens avec François L'Yvonnet), Albin Michel, Paris, 2015,
chap. I, pp. 62-63.
![]() |
Dorothea Lange - Florence Owens Thompson, camp de Nipomo, en Californie - 1936 |
Ce
passage que je viens de lire dans un des derniers livres d'André
Comte-Sponville m'a rappelé tous les doutes et les réticences
envers le concept de « sagesse tragique » que l'on
retrouve sous la plume de plusieurs philosophes français assez
divers, mais qui ont tous en commun d'être des adeptes de Friedrich
Nietzsche. Cela comprend notamment pour les plus connus Clément
Rosset, Michel Onfray ou Marcel Conche. La sagesse tragique, c'est la
pleine acceptation du caractère douloureux et désespérant de
l'existence, c'est le fait de dire joyeusement « oui » à
la vie, quand bien même la vie serait faite de douleurs et de
déchirements. On reconnaît là l'amor fati de Nietzsche,
l'amour du destin quoiqu'il arrive. C'est une approche très
viriliste et assez romantique des choses.
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samedi 8 juillet 2017
John Rawls et l'utilitarisme
John Rawls et l'utilitarisme
La justice selon Rawls – 2ème partie
Pour une explication
des grandes lignes de la pensée de John Rawls, je recommande
vivement de d'abord lire la première partie de « La justice
selon Rawls » : « John Rawls et la justice sociale ».
« La Théorie
de la Justice » se veut implicitement comme une critique de
l'utilitarisme très influent dans la philosophie anglo-saxonne. Que
reproche John Rawls à l'utilitarisme ? L'utilitarisme est cette
philosophie qui met en avant l'utilité d'une action morale ou
politique : quel bien-être ou quel plaisir produit une action ?
Tel doit être le critère pour juger le bienfait ou non d'une
action. Attention, certaines actions produisent de la peine ou de la
douleur, mais c'est en vue d'un plus grand bien. Par exemple, étudier
pour ses examens est la plupart du temps pénible et fastidieux, mais
c'est pour s'assurer l'accès à une carrière plaisante ou qui
rapporte de l'argent. Dans ce cas, le moindre mal qu'est l'étude est
compensée par le plus grand bien, l'accès à la profession
recherchée. Les utilitaristes généralise ce principe à la sphère
politique : certaines décisions politiques peuvent créer de la
peine du moment que cette peine soit compensée par un profit plus
grand pour l'ensemble de la société. Par exemple, augmenter les
impôts est pénible pour beaucoup de gens, mais cette augmentation
d'impôt est compensée par l'utilité pour l'ensemble de la société
que peut avoir la création d'un hôpital ou la construction d'une
autoroute. Il faut mettre dans la balance les utilités par rapport
aux peines que provoquent l'action politique, et choisir la meilleure
balance en faveur des utilités en terme de bien-être ou de plaisir.
« L'idée principale de l'utilitarisme est qu'une société
bien ordonnée et, par là même, juste, quand ses institutions
majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande
somme totale de satisfactions pour l'ensemble des individus qui en
font partie 1 ».
mercredi 5 juillet 2017
John Rawls et la justice sociale
John Rawls et la justice sociale
La justice selon Rawls – 1ère partie
John
Rawls est un philosophe américain né à Baltimore aux États-Unis
en 1921 et mort à Lexington en 2002. Il est un des plus importants
penseurs de la philosophie politique du XXème siècle.
Son ouvrage le plus célèbre est la « Théorie de la
Justice » (1971). C'est à cet ouvrage et différents
aspects le concernant que je voudrais consacrer ici quelques petits
articles.
![]() |
John Rawls |
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samedi 1 juillet 2017
Penser à l'horizon
Penser à l'horizon
Voilà
un extrait intéressant de l'Abécédaire du philosophe français
Gilles Deleuze où il parle de la gauche. Pour Deleuze, il ne peut
pas y avoir de gouvernement de gauche. Il ne peut y avoir au mieux
qu'un gouvernement qui se montre favorable à certaines exigences ou
réclamations de la gauche. C'est un peu provocateur de dire cela,
puisque la vidéo a été tournée en 1989 à un moment donc où la
gauche était au pouvoir en France. À l'époque, c'était François
Mitterrand qui était président de la République. Gilles Deleuze
invoque deux arguments pour appuyer ses dire.
Tout
d'abord, la gauche pour lui est d'abord une affaire de perception.
L'homme de droite pense d'abord à lui, puis à sa rue et son
environnement proche, sa famille, ses amis, puis sa ville, sa région,
son pays, et enfin l'Europe et le monde quand il a le temps de s'en
préoccuper. L'homme de gauche, lui, pense d'abord à ce qui est à
l'horizon et au-delà. L'homme de gauche est comme un Japonais qui,
quand il écrit une adresse sur une carte postale met d'abord le
continent, puis le pays, puis la province, puis la ville, puis la rue
et enfin le nom de la personne à qui il destine sa lettre. Selon
Deleuze, l'homme de gauche est touché par les souffrances et les
injustices dans le monde entier ; et il se sent dès lors plus
proche, plus solidaire des enfants du Tiers-Monde que des problèmes
de son quartier.
samedi 22 avril 2017
Quand dire, c'est prendre refuge
Quand dire, c'est prendre refuge
Dans
mes études de philosophie, j'avais été fortement marqué par la
pensée de John Langshaw Austin. On ne peut pas dire que j'ai
beaucoup étudié la philosophie analytique à l'époque :
l'université dans laquelle je me trouvais était malheureusement
beaucoup plus braquée sur la philosophie continentale, la
phénoménologie, la déconstruction et la pensée '68. Mais j'ai
assisté un peu par hasard à un séminaire sur une controverse entre
Searle et Derrida à propos d'Austin. Nous étions deux à ce
séminaire avec le prof spécialiste de philosophie analytique...
Mais j'avais trouvé cela extrêmement stimulant, surtout dans la
mesure où cela enrichi ma conception de la philosophie bouddhique.
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vendredi 12 août 2016
La Nef des Fous
![]() |
Jérôme Bosch, La Nef des Fous, vers 1500, musée du Louvre. |
Durant
mes études en philosophie, j'avais du travailler sur cette querelle
qui s'est étalée sur de nombreuses années et qui a opposé Jacques
Derrida et Michel Foucault à propos d'un passage assez court de
l'Histoire de la Folie à l'âge
classique de Foucault. Je ne
peux pas regarder ce tableau de la Nef des Fous de Jérôme Bosch
sans penser à ce livre de Michel Foucault. Peut-être reparlerai-je
un jour de cette controverse, mais pour faire très bref, Foucault
développe l'idée qu'au XVIIème
siècle, les fous ont subi ce qu'il appelle un Grand Enfermement.
Auparavant, au Moyen-Âge
et à la Renaissance, les fous se promenaient en liberté : on
les moquait, on en prenait pitié ou on leur jetait des cailloux, on
les prenait comme contre-exemple moral, on s'essayait à les
exorciser ou on les laissait divaguer dans leur coin. Ce n'était pas
nécessairement de la bienveillance et de l'indulgence : si on
les laissait libre, les fous étaient surtout libres de partir.
Partir et cheminer de villes en villes, aller chercher une
hypothétique rédemption, une éventuelle rémission de leur folie
dans un lointain pèlerinage.
Foucault
décrit son Histoire de la Folie comment on chargeait les marins et
les bateliers d'emmener avec eux quelques fous pour les emmener loin
de la Cité et de son industrieuse et sérieuse occupation :
« Il ne faut pas réduire
la part d’une efficacité pratique incontestable ; confier le
fou à des marins, c’est éviter à coup sûr qu’il ne rôde
indéfiniment dans les murs de la ville, c’est s’assurer qu’il
ira loin, c’est le rendre prisonnier de son propre départ. (…)
Cette navigation du fou, c’est à la fois le partage rigoureux, et
l’absolu Passage. Elle ne fait, en un sens, que développer, tout
au long d’une géographie mi-réelle, mi-imaginaire, la situation
liminaire du fou à l’horizon du souci de l’homme médiéval –
situation symbolique et réalisée à la fois par le privilège qui
est donné au fou d’être enfermé aux portes de la ville :
son exclusion doit l’enclore ; s’il ne peut et ne doit avoir
d’autre prison que le seuil lui-même, on le retient sur le lieu du
passage. (…) Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le
prisonnier du passage1 ».
Symptôme
de cette conception du fou, le succès énorme de la « nef des
fous » popularisée au tournant du XVème
et du XVIème
siècle. Notamment le succès retentissant à travers toute l'Europe
d'un livre intitulé justement « La
Nef des Fous » de
Sébastien Brant (« Das
Narrenschiff » en
allemand, « Stultifera
Navis » en latin). Brant
y dénonce les travers de la société en comparant celle-ci à une
nef des fous partant à la dérive et allant inévitablement à sa
propre perte. Ce livre va influencer la Nef des fous de Jérôme
Bosch bien entendu, mais aussi Érasme qui réagira au pessimisme
foncier de Brant en rédigeant son plus célèbre ouvrage « L’Éloge
de la Folie ». Plus tard
dans le XVIème siècle, Michel de Montaigne méditera sur le peu
d'écart qui nous sépare de la folie après avoir rendu visite au
poète Le Tasse en Italie.
Albrecht Dürer , Narrenschiff - La Nef des fous, gravure de 1498 |
Mais
au XVIIème
siècle, cette étrange libéralité accordée aux fous et aux
insensés se referme. On se met en tête de contenir la folie et de
l'écarter définitivement de la normalité. On commence alors à
mettre les fous en prisons comme on le fait avec les criminels, les
filles de mauvaises vies et les clochards. Ce mouvement d'enfermement
répond tant à une logique de charité chrétienne que de volonté
répressive et de mise au pas d'une société qui ne peut plus
admettre de déviants dans ses rangs.
Michel
Foucault choisit d'illustrer ce mouvement de société vers le grand
Enfermement par un passage des Méditations
Métaphysiques de René
Descartes. Pour rappel, Descartes décide de se livrer à une
méditation où ce qu'il appelle le « doute hyperbolique »
(doute excessif) va détruire toutes les certitudes qui sont les
siennes. Il suffit que ses certitudes aient été une seule fois mise
en échec pour que cette doute hyperbolique viennent ravager ses
convictions les plus établies. Le but est de trouver un point de
certitude absolu, un roc indestructible sur lequel il pourra prendre
appui : c'est le fameux « Je pense, donc je suis »
(cogito ergo sum)
qui fonde la certitude d'exister sur lequel que l'on est entrain de
penser, donc d'exister. Si on n'existait pas, on ne pourrait pas
penser. Mais là, je m'avance. Le première chose que le doute
hyperbolique remet en question, ce sont les sens : notre vision
nous donne l'impression que le Soleil est de la taille d'une tarte et
que celui-ci tourne autour de notre bonne vieille Terre bien plate.
Il n'en est rien évidemment. C'est pourquoi il faut remettre en
question tous ces facultés sensorielles lointaines qui peuvent à
certaines occasions nous illusionner comme les mirages dans le
désert, les fata morgana sur une route l'été, l'écho dans la
montagne, etc... Mais les perceptions proches, on ne peut pas les
remettre en question ? Non ? On est certain d'être là,
d'être assis sur une chaise, de manger, de lire un livre, écrire
quelque chose.
Et
les fous ? s'interroge Descartes dans la première Méditation :
« Mais peut-être
qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses
fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins
beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter,
quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je
suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce
papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment
est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi?
si ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de
qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires
vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois,
lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre,
lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou
avoir un corps de verre. Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais
pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples ».
Certes
dans la folie, on peut douter de ce qui nous arrive là maintenant,
on peut douter de ce qu'on est en train de faire là maintenant ?
N'y a-t-il pas des fous qui se prennent pour des rois ou pour
Napoléon ? Les insensés n'ont-ils pas toutes sortes de
croyances les plus farfelues les unes que les autres ? Pour
autant, peut-on vraiment prendre ces cinglés comme exemple de notre
investigation philosophique et notre méditation ? Non, bien
entendu. Par cette formule « Mais
quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je
me réglais sur leurs exemples »,
René Descartes congédie les fous du champ philosophique. Ils n'ont
rien à nous dire, la Raison n'a pas à méditer leur exemple. Les
fous n'ont plus droit de cité dans la pensée occidentale. Foucault
y voit un geste similaire dans le Grand Enfermement. Descartes aurait
pratiqué dans sa philosophie ce que la société aurait fait par
rapport aux fous : tout faire pour ne plus les voir, les
contenir au maximum et laisser la raison régir le champ de la pensée
et de l'ordre social.
C'est
ce petit parallèle que Foucault a tracé entre le geste
philosophique de Descartes et l'exclusion pratiquée dans la société
de l'époque qui a fait réagir Jacques Derrida. Non, dit-il,
Descartes n'a pas exclu les fous et la folie du champ philosophique.
Simplement, il a choisi dans les Méditations
Métaphysiques de prendre
l'exemple du rêve pour remettre en doute toutes les certitudes,
parce que le rêve est une sorte de folie plus puissante que la
simple folie. D'abord, tout le monde est sujet aux rêves, pas
seulement les fous. Ensuite, le rêve nous permet d'imaginer toutes
sortes de situations beaucoup plus variées que la folie. Et quand on
rêve, on est vraiment persuadé que ce rêve est réel. C'est au
réveil que le rêve s'avère être un rêve. Ensuite, Descartes
envisage l'existence d'un Malin Génie, capable de nous tromper et de
nous égarer complètement en toutes choses, capable de faire en
sorte que deux et deux ne fassent pas quatre, mais cinq ou six. Pour
Derrida, cette invention du Malin Génie confine à l'hypothèse
d'une folie totale. La folie ne serait donc pas exclue du camp
philosophique par Descartes, mais trouverait son apothéose dans la
figure du Malin Génie.
Voilà
dans les grandes lignes cette controverse hargneuse qui a opposé
Michel Foucault à Jacques Derrida. Je ne parlerai pas ici des
arguments que l'un et l'autre ont développé pour étayer leur
thèse. Je reviendrai peut-être un jour sur ce débat, mais toujours
est-il que je ne peux pas regarder ce tableau de Jérôme Bosch, la
Nef des Fous, sans penser à cette controverse.
Ce
tableau de Bosch est intéressant : il nous montre une
embarcation fort précaire, hautement instable. Pas de gouvernail, un
arbre qui sert de mât, un moine et une bonne sœur ripaillent avec
les autres et forme une joyeuse assemblée dans le désordre et la
débauche, symbole du chemin de perdition, une sorte de cuillère
géante en guise de rame, une sorte de fou du roi qui médite gravement au-dessus, un peu à l'écart. On se demande à quoi pense
son « cerveau tellement
troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile »
pour reprendre les mots même de Descartes. Deux des fous ne sont
même plus sur le bateau. Sont-ils tombés à l'eau ? Nagent-ils
avec le bateau ? On ne le sait pas. Un étendard marqué de la
lune, symbole des fous et des lunatiques, flotte au vent. Une cuisse
de poulet est accrochée au mât de fortune. Mais que vient faire là
cette cuisse de poulet ? Dans le branchage, en haut de
l'arbre-mât, se trouve une chouette. Or la symbolique de cet animal
est quand même fort symbolique. La chouette est dans l'Antiquité la
compagne d'Athéna, déesse de la sagesse. En même temps, comme la
lune, c'est une créature de la nuit et un symbole païen, contraire
à la droite voie chrétienne.
La
nef des fous suit en effet le chemin opposé à celui prescrit par
Jésus-Christ. La nef est un symbole fort du christianisme. De
nombreux épisodes bibliques se passent sur un navire. Pensons à
l'arche de Noé, à Jonas qui navigue sur les mers pour fuir sa
mission sacrée et qui finit dans le ventre de la baleine, l'épisode
en Galilée où Jésus s'endort en mer en pleine tempête, les moment
où il prêche à partir d'une barque. On peut penser aussi à la
« nef » d'une église, la partie de l'église où se
concentrent les fidèles.
![]() |
Giotto di Bondone, Navicella, autour de 1305–1313. |
La
Nef des Fous décrit à la fois une réalité sociale, le fou enfermé
dans son errance et son passage, et une allégorie morale : la
folie du péché qui détourne l'homme de Dieu, du droit chemin,
d'une vie vertueuse. Pourtant, cette cacophonique embarcation nous
parle à nous, à notre condition humaine, même si on ne met plus
les fous sur des bateaux pour qu'ils dérivent vers un éternel
ailleurs, et la religion a largement cédé du terrain à cette
société profane et déchristianisée. Ce tableau nous parle de la
folie, du chaos, de l'excès et de la déraison. Il y a peut-être
une sagesse à reconnaître cette folie en nous, dans notre nature
humaine. La chouette, symbole de sagesse, demeure au-dessus de cette
nef et semble nous dire quelque chose. La folie est-elle l'opposé de
la sagesse ou de la raison ? Le sage sait qu'il y a une part de
folie, une part de nuit en lui et ne la nie pas. Il ne la laisse pas
non plus proliférer. Le droit chemin est une voie bien aride s'il
n'y avait les chemins de traverse.
Cela
me rappelle une légende de l'Inde ancienne. Un roi entend un devin
lui annoncer qu'une pluie empoisonnée va s'abattre sur le pays, et
quiconque boira de cette eau de pluie deviendra fou. Sachant cela, le
roi fait de provision d'eau dans des citernes fermées de sorte
qu'elles ne soient pas contaminées par l'eau de pluie maléfique. La
pluie tombe, et tous les citoyens du royaume deviennent fou, sauf
notre roi qui boit de l'eau pure. Tout le monde dans le royaume
délire complètement, mais finalement les sujets du roi s'en
prennent à leur roi, car celui-ci leur apparaît comme vraiment trop
bizarre. Tous les citoyens fous du royaume finissent par décréter
que leur roi est devenu fou. Las, le roi comprend que c'est son
attitude raisonnable qui le rend suspect aux yeux de ses sujets
délirants. Le roi finit par consentir à boire de l'eau de pluie
maléfique et à devenir fou comme tout le monde, c'est-à-dire à
redevenir normal aux yeux de ses concitoyens lunatiques. Ce monde
entier est peut-être effectivement une immense nef des fous dans
laquelle la sagesse est une autre forme de la folie...
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vendredi 24 juin 2016
Le jeu des feuillages et de la lumière
Ce
jardin de l'autre côté de la fenêtre, je n'en vois que les murs.
Et ces quelques feuillages où coule la lumière. Plus haut, c'est
encore les feuillages. Plus haut, c'est le soleil.
Et
de toute cette jubilation de l'air que l'on sent au dehors, de toute
cette joie épandue sur le monde, je ne perçois que des ombres de
feuillages qui jouent sur les rideaux blancs.
Cinq
rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un
parfum blond d'herbes séchées. Une brise, et les ombres s'animent
sur le rideau. Qu'un nuage couvre, puis découvre le soleil, et voici
que de l'ombre surgit le jaune éclatant de ce vase de mimosas.
Il
suffit : cette seule lueur naissante et me voici inondé d'une
joie confuse et étourdissante.
Prisonnier
de la caverne, me voici seul en face de l'ombre du monde. Après-midi
de janvier. Mais le froid reste au fond de l'air. Partout une
pellicule de soleil qui craquerait sous l'ongle, mais qui revêt
toutes choses d'un éternel sourire.
Qui
suis-je et que puis-je faire — sinon entrer dans le jeu des
feuillages et de la lumière. Être ce rayon de soleil où ma
cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui
respire dans l'air.
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