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samedi 3 novembre 2018

L'espace d'un doute






Une question philosophique qui fait rarement consensus chez les philosophes est la question de la définition même de la philosophie. « Qu'est-ce que la philosophie ? » On pourrait s'attendre à ce que les avis s'accordent sur cette base, quitte à diverger plus tard sur des questions plus existentielles. Mais même sur ce qu'il faut entendre derrière le terme de « philosophie », les philosophes peinent à s'entendre. Or cette discipline fait l'objet d'un enseignement, notamment dans les écoles du secondaire. Et la nécessité des programmes fait qu'il faut bien imposer une définition au moins minimale de la démarche philosophique afin de préciser ce qui va être enseigné dans ce cours. La philosophie y est alors généralement présenté comme une « problématisation de notions » ou encore « non comme un savoir, mais un questionnement des savoirs ».

mercredi 5 septembre 2018

Qu'est-ce que contempler ?






       Contempler la tourterelle, la pie, la grenouille, la mouche, c'est se placer, en mystique, devant le mystère de la vie, c'est éprouver, devant la tourterelle que l'on voit, et qui vit le monde en tourterelle d'une manière pour nous totalement inconnaissable... le sentiment du sacré.


     Contempler, c'est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce qu'elle signifie, à une interprétation, à une connaissance. C'est prendre le monde tel qu'il est, sans vouloir l'expliquer par une cause ou une fin. Je vois ce monde comme n'ayant ni cause explicative, ni fin, ni modèle, ni fond caché, et, à chaque instant comme venant de naître. Il n'y a pas d'arrière-monde, et le monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère.


      Ce mystère est si voyant qu'il faut l'homme pour ne pas le voir. Car l'homme ne voit que l'homme. Ce qui ne se donne qu'à la dépréoccupation, la préoccupation ne peut le rencontrer.


     Ne soyons plus qu'un regard pur et sans intention. Alors, ce qui nous est le plus proche cesse de nous être lointain. Le vouloir qui arraisonne les choses, l'entreprise de la vie font obstacle à l'ouverture accueillante de ce qui existe, de ce qu'il y a. Mais, comme l'âme dans l'état mystique s'oublie elle-même, oublions l'homme en nous, et, dans l'extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous. La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité.


Marcel Conche, Vivre et philosopher, PUF, 1993.









Masao Yamamoto









       Voilà un très texte de Marcel Conche. Marcel Conche est pour moi un des philosophes français les plus singuliers. Son ouvrage qui m'a le plus marqué a été son Pyrrhon ou l'apparence, qui m'a fortement influencé dans la rédaction d'un Nomade de la Raison. Et ce que nous donne à penser ici Marcel Conche, c'est une mystique, non pas une mystique grandiloquente de la puissance, mais une mystique de simplicité, une mystique des chemins de traverse que Conche nous invite à humer, à sentir, à toucher. La contemplation n'est pas l'acte de disséquer le monde ou de l'hypostasier dans le divin, l'éternité ou l'absolu. Non, dans la contemplation, il ne s'agit pas d'expliquer le monde ou de lui donner un sens, il s'agit de vivre le mystère qui se donne à cet instant précis.


      Et donc la contemplation n'a besoin du grandiose pour se faire. La tourterelle qui voient se poser sur une branche de l'arbre de votre jardin peut être la source présente de votre contemplation. Mais vous pourriez tout autant être contemplatif de la grenouille dans la mare ou d'objets d'une banalité encore plus totale.


      Dans le film « American Beauty » de Sam Mendès, un des personnages Ricky montre à sa copine une vidéo de la chose la plus belle qu'il ait jamais vu : un sac en plastique tournoyant dans un vent d'orage un quart d'heure durant. Ricky explqiue à sa petite amie : « C'était une de ces journées grises, où il va se mettre à neiger d'une minute à l'autre et qu'il y a comme de l'électricité dans l'air. Tu peux presque l'entendre. Tu vois ? Et ce sac était là, en train de danser avec moi, comme un enfant qui m'invitait à jouer avec lui. Pendant quinze minutes. C'est là que j'ai compris qu'il y avait autre chose. Au-delà de l'univers, plus loin que la vie. Je sentais cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Jamais. Sorti de leur contexte, les images n'ont aucun sens, je sais. Mais ça m'aide à m'en souvenir. J'ai besoin de m'en souvenir. Et parfois je me dis qu’il y a tellement de beauté dans le monde que cela en est insoutenable. Et mon cœur est sur le point de s'abandonner ».


     Je pense que Marcel Conche comprendrait ce genre de témoignage. Oui, on peut contempler un sac de plastique tournoyant dans les airs. En soi, la contemplation n'est pas réservée aux choses vastes et sublimes : un simple sac plastique peut être l'objet d'un étonnement, d'un regard intrigué qui pressent autre chose que la banalité, la pesante quotidienneté. Avec le sac en plastique, il y a tout le mystère du monde qui virevolte devant un spectateur qui a cessé de s'identifier à ce spectateur et qui s'est ouvert au spectacle silencieux du monde. Pour celui qui s'est dépréoccupé, la seule vision d'un sac de plastique peut éveiller à la mystique s'immergeant dans le monde et peut éveiller à un sentiment vertigineux du sacré. Et le fait de se sentir submergé et suffoqué par toute la beauté du monde.


      Mais là, où Marcel Conche prendrait ses distances de Ricky Fitts dans American Beauty, c'est quand Ricky voit dans son expérience mystique le signe d'autre chose : « cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur ». Au fond, c'est naturel : les mystiques dans l'Histoire ont toujours eu la propension à rattacher leur expérience mystique à une entité métaphysique plus grande, plus vaste : très souvent Dieu, mais aussi la Nature, l'immensité du Cosmos, l'Infini, la Réalité Absolue. L'expérience mystique est alors vécue comme une preuve qui atteste cette entité qui nous dépasse et transcende notre existence.


        Le point de vue de Marcel Conche est autre : il vaut peut-être mieux vivre l'expérience de contemplation en elle-même sans subodorer autre chose et postuler un « arrière-monde » (Conche reprend à son compte l'expression-fétiche de Nietzsche). Dans la contemplation, on ne cherche pas à expliquer le monde, pourquoi il existe et quelle est sa finalité ou la finalité de notre présence dans ce monde. La contemplation est un pur regard. Le monde est un mystère dans l’œil du contemplatif, et qui ne s'explique par aucun autre mystère, aucune vérité cachée dans le tréfonds des arrière-mondes. (Il faut néanmoins noter que le personnage de Ricky ne nomme pas la « force incroyablement bienveillante », ni ne cherche à l'expliquer. Il se contente de la ressentir dans les manifestations du monde. Ce qui fait qu'il n'est pas si éloigné de Marcel Conche).








*****








        Dans « Pyrrhon ou l'apparence », Marcel Conche défend une vision de Pyrrhon assez proche de cette idée épurée de la contemplation. Classiquement, on décrit Pyrrhon comme le fondateur de l'école sceptique dont la doctrine serait d'accepter les phénomènes, mais rien qui soient au-delà. Quand je suis dans mon bureau, je sais que je suis assis sur une chaise, que je vois les murs de cette pièce et que j'entends les bruits tout autour de moi. Néanmoins, je ne peux pas rien affirmer sur un plan métaphysique, ni sur l’Être du bureau, ni sur la « cause première » du bureau, ni sur sa finalité dernière. Marcel Conche pense que Pyrrhon ne rentre pas dans cette case du « scepticisme philosophique », position qui reviendrait plutôt à la figure très intellectualisante de Sextus Empiricus.


       Marcel Conche part de l'ambiguïté du mot phainomenon en grec qui signifie autant le phénomène que l'apparence. Selon Conche, Pyrrhon n'accepte que l'apparence, pas le phénomène. Quand je suis dans un bureau, il n'y a aucune certitude que j'y sois. Je vois simplement une apparence de chaise, une apparence de meubles et de murs. Partant de là, se dégageant de la figure du sceptique rationaliste, Conche voit plutôt en Pyrrhon un mystique s'immergeant dans l'océan des apparences, contemplant le monde, mais gardant le silence sur celui-ci, l'aphasie, l'absence de discours.


       Et là où Conche tient ses distances avec Pyrrhon, c'est sa conviction que la contemplation nous tient proche de la chose en soi : « La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité ». La chose en soi en philosophie est le contraire du phénomène, ce qui se présente à nos sens. C'est la chose telle qu'elle est fondamentalement, indépendamment des illusions de la perception ou du point de vue particulier que nous avons sur les choses. Marcel Conche croit possible une présence intime de l'homme désintéressé et dépréoccupé avec la chose en soi, là où Pyrrhon, insouciant de l’Être, ne voit au-delà des apparences que d'autres apparences dans un jeu sans fin.
















PS : j'ai trouvé ce petit texte de Marcel Conche sur le blog « Éveil et philosophie » de José Le Roy. Merci à lui.











La scène du sachet plastique d'American Beauty (Sam Mendès, 1999): 










Voir également : 


- Un vol de grues dans le ciel


- Transcendance et rationalité


- Spéculation


- Clair de lune à travers les hautes branches





l'envers et l'endroit d'une feuille


Deux messages sur la plage


- Manquer à être


- Commentaire au Genjôkôan - 4ème partie


- Quand nous n'avons aucun lieu où demeurer













Marcel Conche














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mardi 23 janvier 2018

À travers l’épaisseur de l’eau





Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.









Mary Chen










      Voilà un passage célèbre et très beau d'un des grands noms de la phénoménologie française, Maurice Merleau-Ponty. J'avais déjà en fait commenté ce passage sur le Reflet de la Lune dans un article intitulé : « Le carrelage au fond de la piscine ». Mais un internaute m'ayant posé des questions sur ce passage et mon commentaire, je me suis dit qu'il ne serait pas inutile d'y revenir et d'éclaircir un peu les choses.

lundi 14 août 2017

Tragique




Tragique




     Quant à Pascal, Kierkegaard ou Camus, j'en ai moins retenu ce qui annonce ou rejoint l'existentialisme qu'une certaine orientation tragique de leur pensée : le refus de se consoler trop vite ou trop facilement, une sensibilité intacte à la souffrance, à l'angoisse, au malheur, à tout ce qui, dans notre vie, est à peu près le contraire de ce qu'on pourrait espérer. Loin d'être l'affirmation joyeuse de tout, comme le veulent Nietzsche ou Rosset, le tragique, au sens où je prends le mot, est plutôt la prise en compte inconsolée de ce qu'il y a d'effrayant, de décevant ou de désespérant dans la condition humaine : la mort, la solitude, l'insatisfaction – trois formes de la finitude, qui ne sont tragiques que par la conscience, en l'homme, d'un infini au moins pensable. Misère de l'homme sans Dieu... Cette tradition-là fut bien la mienne, dès le départ. Je crus un temps y échapper, par le matérialisme (Épicure et Marx), le rationalisme (Spinoza), peut-être par la sagesse... Montaigne et la vie n'ont cessé de m'y ramener. Si nous étions des sages, aurions-nous besoin de philosopher ?


André Comte-Sponville, « C'est chose tendre que la vie » (Entretiens avec François L'Yvonnet), Albin Michel, Paris, 2015, chap. I, pp. 62-63.







Dorothea Lange - Florence Owens Thompson, camp de Nipomo, en Californie - 1936








        Ce passage que je viens de lire dans un des derniers livres d'André Comte-Sponville m'a rappelé tous les doutes et les réticences envers le concept de « sagesse tragique » que l'on retrouve sous la plume de plusieurs philosophes français assez divers, mais qui ont tous en commun d'être des adeptes de Friedrich Nietzsche. Cela comprend notamment pour les plus connus Clément Rosset, Michel Onfray ou Marcel Conche. La sagesse tragique, c'est la pleine acceptation du caractère douloureux et désespérant de l'existence, c'est le fait de dire joyeusement « oui » à la vie, quand bien même la vie serait faite de douleurs et de déchirements. On reconnaît là l'amor fati de Nietzsche, l'amour du destin quoiqu'il arrive. C'est une approche très viriliste et assez romantique des choses.

samedi 8 juillet 2017

John Rawls et l'utilitarisme



John Rawls et l'utilitarisme



La justice selon Rawls – 2ème partie






Pour une explication des grandes lignes de la pensée de John Rawls, je recommande vivement de d'abord lire la première partie de « La justice selon Rawls » : « John Rawls et la justice sociale ».








        « La Théorie de la Justice » se veut implicitement comme une critique de l'utilitarisme très influent dans la philosophie anglo-saxonne. Que reproche John Rawls à l'utilitarisme ? L'utilitarisme est cette philosophie qui met en avant l'utilité d'une action morale ou politique : quel bien-être ou quel plaisir produit une action ? Tel doit être le critère pour juger le bienfait ou non d'une action. Attention, certaines actions produisent de la peine ou de la douleur, mais c'est en vue d'un plus grand bien. Par exemple, étudier pour ses examens est la plupart du temps pénible et fastidieux, mais c'est pour s'assurer l'accès à une carrière plaisante ou qui rapporte de l'argent. Dans ce cas, le moindre mal qu'est l'étude est compensée par le plus grand bien, l'accès à la profession recherchée. Les utilitaristes généralise ce principe à la sphère politique : certaines décisions politiques peuvent créer de la peine du moment que cette peine soit compensée par un profit plus grand pour l'ensemble de la société. Par exemple, augmenter les impôts est pénible pour beaucoup de gens, mais cette augmentation d'impôt est compensée par l'utilité pour l'ensemble de la société que peut avoir la création d'un hôpital ou la construction d'une autoroute. Il faut mettre dans la balance les utilités par rapport aux peines que provoquent l'action politique, et choisir la meilleure balance en faveur des utilités en terme de bien-être ou de plaisir. « L'idée principale de l'utilitarisme est qu'une société bien ordonnée et, par là même, juste, quand ses institutions majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande somme totale de satisfactions pour l'ensemble des individus qui en font partie 1 ».

mercredi 5 juillet 2017

John Rawls et la justice sociale






John Rawls et la justice sociale



La justice selon Rawls – 1ère partie













      John Rawls est un philosophe américain né à Baltimore aux États-Unis en 1921 et mort à Lexington en 2002. Il est un des plus importants penseurs de la philosophie politique du XXème siècle. Son ouvrage le plus célèbre est la « Théorie de la Justice » (1971). C'est à cet ouvrage et différents aspects le concernant que je voudrais consacrer ici quelques petits articles.




John Rawls


samedi 1 juillet 2017

Penser à l'horizon






Penser à l'horizon













     Voilà un extrait intéressant de l'Abécédaire du philosophe français Gilles Deleuze où il parle de la gauche. Pour Deleuze, il ne peut pas y avoir de gouvernement de gauche. Il ne peut y avoir au mieux qu'un gouvernement qui se montre favorable à certaines exigences ou réclamations de la gauche. C'est un peu provocateur de dire cela, puisque la vidéo a été tournée en 1989 à un moment donc où la gauche était au pouvoir en France. À l'époque, c'était François Mitterrand qui était président de la République. Gilles Deleuze invoque deux arguments pour appuyer ses dire.

     Tout d'abord, la gauche pour lui est d'abord une affaire de perception. L'homme de droite pense d'abord à lui, puis à sa rue et son environnement proche, sa famille, ses amis, puis sa ville, sa région, son pays, et enfin l'Europe et le monde quand il a le temps de s'en préoccuper. L'homme de gauche, lui, pense d'abord à ce qui est à l'horizon et au-delà. L'homme de gauche est comme un Japonais qui, quand il écrit une adresse sur une carte postale met d'abord le continent, puis le pays, puis la province, puis la ville, puis la rue et enfin le nom de la personne à qui il destine sa lettre. Selon Deleuze, l'homme de gauche est touché par les souffrances et les injustices dans le monde entier ; et il se sent dès lors plus proche, plus solidaire des enfants du Tiers-Monde que des problèmes de son quartier.

samedi 22 avril 2017

Quand dire, c'est prendre refuge







Quand dire, c'est prendre refuge





    Dans mes études de philosophie, j'avais été fortement marqué par la pensée de John Langshaw Austin. On ne peut pas dire que j'ai beaucoup étudié la philosophie analytique à l'époque : l'université dans laquelle je me trouvais était malheureusement beaucoup plus braquée sur la philosophie continentale, la phénoménologie, la déconstruction et la pensée '68. Mais j'ai assisté un peu par hasard à un séminaire sur une controverse entre Searle et Derrida à propos d'Austin. Nous étions deux à ce séminaire avec le prof spécialiste de philosophie analytique... Mais j'avais trouvé cela extrêmement stimulant, surtout dans la mesure où cela enrichi ma conception de la philosophie bouddhique.

vendredi 12 août 2016

La Nef des Fous




Jérôme Bosch, La Nef des Fous, vers 1500, musée du Louvre.




       Durant mes études en philosophie, j'avais du travailler sur cette querelle qui s'est étalée sur de nombreuses années et qui a opposé Jacques Derrida et Michel Foucault à propos d'un passage assez court de l'Histoire de la Folie à l'âge classique de Foucault. Je ne peux pas regarder ce tableau de la Nef des Fous de Jérôme Bosch sans penser à ce livre de Michel Foucault. Peut-être reparlerai-je un jour de cette controverse, mais pour faire très bref, Foucault développe l'idée qu'au XVIIème siècle, les fous ont subi ce qu'il appelle un Grand Enfermement. Auparavant, au Moyen-Âge et à la Renaissance, les fous se promenaient en liberté : on les moquait, on en prenait pitié ou on leur jetait des cailloux, on les prenait comme contre-exemple moral, on s'essayait à les exorciser ou on les laissait divaguer dans leur coin. Ce n'était pas nécessairement de la bienveillance et de l'indulgence : si on les laissait libre, les fous étaient surtout libres de partir. Partir et cheminer de villes en villes, aller chercher une hypothétique rédemption, une éventuelle rémission de leur folie dans un lointain pèlerinage.

    Foucault décrit son Histoire de la Folie comment on chargeait les marins et les bateliers d'emmener avec eux quelques fous pour les emmener loin de la Cité et de son industrieuse et sérieuse occupation : « Il ne faut pas réduire la part d’une efficacité pratique incontestable ; confier le fou à des marins, c’est éviter à coup sûr qu’il ne rôde indéfiniment dans les murs de la ville, c’est s’assurer qu’il ira loin, c’est le rendre prisonnier de son propre départ. (…) Cette navigation du fou, c’est à la fois le partage rigoureux, et l’absolu Passage. Elle ne fait, en un sens, que développer, tout au long d’une géographie mi-réelle, mi-imaginaire, la situation liminaire du fou à l’horizon du souci de l’homme médiéval – situation symbolique et réalisée à la fois par le privilège qui est donné au fou d’être enfermé aux portes de la ville : son exclusion doit l’enclore ; s’il ne peut et ne doit avoir d’autre prison que le seuil lui-même, on le retient sur le lieu du passage. (…) Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage1 ».

       Symptôme de cette conception du fou, le succès énorme de la « nef des fous » popularisée au tournant du XVème et du XVIème siècle. Notamment le succès retentissant à travers toute l'Europe d'un livre intitulé justement « La Nef des Fous » de Sébastien Brant (« Das Narrenschiff » en allemand, « Stultifera Navis » en latin). Brant y dénonce les travers de la société en comparant celle-ci à une nef des fous partant à la dérive et allant inévitablement à sa propre perte. Ce livre va influencer la Nef des fous de Jérôme Bosch bien entendu, mais aussi Érasme qui réagira au pessimisme foncier de Brant en rédigeant son plus célèbre ouvrage « L’Éloge de la Folie ». Plus tard dans le XVIème siècle, Michel de Montaigne méditera sur le peu d'écart qui nous sépare de la folie après avoir rendu visite au poète Le Tasse en Italie.



Albrecht Dürer , Narrenschiff - La Nef des fous, gravure de 1498




     Mais au XVIIème siècle, cette étrange libéralité accordée aux fous et aux insensés se referme. On se met en tête de contenir la folie et de l'écarter définitivement de la normalité. On commence alors à mettre les fous en prisons comme on le fait avec les criminels, les filles de mauvaises vies et les clochards. Ce mouvement d'enfermement répond tant à une logique de charité chrétienne que de volonté répressive et de mise au pas d'une société qui ne peut plus admettre de déviants dans ses rangs.

     Michel Foucault choisit d'illustrer ce mouvement de société vers le grand Enfermement par un passage des Méditations Métaphysiques de René Descartes. Pour rappel, Descartes décide de se livrer à une méditation où ce qu'il appelle le « doute hyperbolique » (doute excessif) va détruire toutes les certitudes qui sont les siennes. Il suffit que ses certitudes aient été une seule fois mise en échec pour que cette doute hyperbolique viennent ravager ses convictions les plus établies. Le but est de trouver un point de certitude absolu, un roc indestructible sur lequel il pourra prendre appui : c'est le fameux « Je pense, donc je suis » (cogito ergo sum) qui fonde la certitude d'exister sur lequel que l'on est entrain de penser, donc d'exister. Si on n'existait pas, on ne pourrait pas penser. Mais là, je m'avance. Le première chose que le doute hyperbolique remet en question, ce sont les sens : notre vision nous donne l'impression que le Soleil est de la taille d'une tarte et que celui-ci tourne autour de notre bonne vieille Terre bien plate. Il n'en est rien évidemment. C'est pourquoi il faut remettre en question tous ces facultés sensorielles lointaines qui peuvent à certaines occasions nous illusionner comme les mirages dans le désert, les fata morgana sur une route l'été, l'écho dans la montagne, etc... Mais les perceptions proches, on ne peut pas les remettre en question ? Non ? On est certain d'être là, d'être assis sur une chaise, de manger, de lire un livre, écrire quelque chose.

     Et les fous ? s'interroge Descartes dans la première Méditation : « Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi? si ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples ».

       Certes dans la folie, on peut douter de ce qui nous arrive là maintenant, on peut douter de ce qu'on est en train de faire là maintenant ? N'y a-t-il pas des fous qui se prennent pour des rois ou pour Napoléon ? Les insensés n'ont-ils pas toutes sortes de croyances les plus farfelues les unes que les autres ? Pour autant, peut-on vraiment prendre ces cinglés comme exemple de notre investigation philosophique et notre méditation ? Non, bien entendu. Par cette formule « Mais quoi! Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples », René Descartes congédie les fous du champ philosophique. Ils n'ont rien à nous dire, la Raison n'a pas à méditer leur exemple. Les fous n'ont plus droit de cité dans la pensée occidentale. Foucault y voit un geste similaire dans le Grand Enfermement. Descartes aurait pratiqué dans sa philosophie ce que la société aurait fait par rapport aux fous : tout faire pour ne plus les voir, les contenir au maximum et laisser la raison régir le champ de la pensée et de l'ordre social.

      C'est ce petit parallèle que Foucault a tracé entre le geste philosophique de Descartes et l'exclusion pratiquée dans la société de l'époque qui a fait réagir Jacques Derrida. Non, dit-il, Descartes n'a pas exclu les fous et la folie du champ philosophique. Simplement, il a choisi dans les Méditations Métaphysiques de prendre l'exemple du rêve pour remettre en doute toutes les certitudes, parce que le rêve est une sorte de folie plus puissante que la simple folie. D'abord, tout le monde est sujet aux rêves, pas seulement les fous. Ensuite, le rêve nous permet d'imaginer toutes sortes de situations beaucoup plus variées que la folie. Et quand on rêve, on est vraiment persuadé que ce rêve est réel. C'est au réveil que le rêve s'avère être un rêve. Ensuite, Descartes envisage l'existence d'un Malin Génie, capable de nous tromper et de nous égarer complètement en toutes choses, capable de faire en sorte que deux et deux ne fassent pas quatre, mais cinq ou six. Pour Derrida, cette invention du Malin Génie confine à l'hypothèse d'une folie totale. La folie ne serait donc pas exclue du camp philosophique par Descartes, mais trouverait son apothéose dans la figure du Malin Génie.

      Voilà dans les grandes lignes cette controverse hargneuse qui a opposé Michel Foucault à Jacques Derrida. Je ne parlerai pas ici des arguments que l'un et l'autre ont développé pour étayer leur thèse. Je reviendrai peut-être un jour sur ce débat, mais toujours est-il que je ne peux pas regarder ce tableau de Jérôme Bosch, la Nef des Fous, sans penser à cette controverse.








     Ce tableau de Bosch est intéressant : il nous montre une embarcation fort précaire, hautement instable. Pas de gouvernail, un arbre qui sert de mât, un moine et une bonne sœur ripaillent avec les autres et forme une joyeuse assemblée dans le désordre et la débauche, symbole du chemin de perdition, une sorte de cuillère géante en guise de rame, une sorte de fou du roi qui médite gravement au-dessus, un peu à l'écart. On se demande à quoi pense son « cerveau tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile » pour reprendre les mots même de Descartes. Deux des fous ne sont même plus sur le bateau. Sont-ils tombés à l'eau ? Nagent-ils avec le bateau ? On ne le sait pas. Un étendard marqué de la lune, symbole des fous et des lunatiques, flotte au vent. Une cuisse de poulet est accrochée au mât de fortune. Mais que vient faire là cette cuisse de poulet ? Dans le branchage, en haut de l'arbre-mât, se trouve une chouette. Or la symbolique de cet animal est quand même fort symbolique. La chouette est dans l'Antiquité la compagne d'Athéna, déesse de la sagesse. En même temps, comme la lune, c'est une créature de la nuit et un symbole païen, contraire à la droite voie chrétienne.







      La nef des fous suit en effet le chemin opposé à celui prescrit par Jésus-Christ. La nef est un symbole fort du christianisme. De nombreux épisodes bibliques se passent sur un navire. Pensons à l'arche de Noé, à Jonas qui navigue sur les mers pour fuir sa mission sacrée et qui finit dans le ventre de la baleine, l'épisode en Galilée où Jésus s'endort en mer en pleine tempête, les moment où il prêche à partir d'une barque. On peut penser aussi à la « nef » d'une église, la partie de l'église où se concentrent les fidèles.



Giotto di Bondone, Navicella, autour de 1305–1313.





       La Nef des Fous décrit à la fois une réalité sociale, le fou enfermé dans son errance et son passage, et une allégorie morale : la folie du péché qui détourne l'homme de Dieu, du droit chemin, d'une vie vertueuse. Pourtant, cette cacophonique embarcation nous parle à nous, à notre condition humaine, même si on ne met plus les fous sur des bateaux pour qu'ils dérivent vers un éternel ailleurs, et la religion a largement cédé du terrain à cette société profane et déchristianisée. Ce tableau nous parle de la folie, du chaos, de l'excès et de la déraison. Il y a peut-être une sagesse à reconnaître cette folie en nous, dans notre nature humaine. La chouette, symbole de sagesse, demeure au-dessus de cette nef et semble nous dire quelque chose. La folie est-elle l'opposé de la sagesse ou de la raison ? Le sage sait qu'il y a une part de folie, une part de nuit en lui et ne la nie pas. Il ne la laisse pas non plus proliférer. Le droit chemin est une voie bien aride s'il n'y avait les chemins de traverse.

       Cela me rappelle une légende de l'Inde ancienne. Un roi entend un devin lui annoncer qu'une pluie empoisonnée va s'abattre sur le pays, et quiconque boira de cette eau de pluie deviendra fou. Sachant cela, le roi fait de provision d'eau dans des citernes fermées de sorte qu'elles ne soient pas contaminées par l'eau de pluie maléfique. La pluie tombe, et tous les citoyens du royaume deviennent fou, sauf notre roi qui boit de l'eau pure. Tout le monde dans le royaume délire complètement, mais finalement les sujets du roi s'en prennent à leur roi, car celui-ci leur apparaît comme vraiment trop bizarre. Tous les citoyens fous du royaume finissent par décréter que leur roi est devenu fou. Las, le roi comprend que c'est son attitude raisonnable qui le rend suspect aux yeux de ses sujets délirants. Le roi finit par consentir à boire de l'eau de pluie maléfique et à devenir fou comme tout le monde, c'est-à-dire à redevenir normal aux yeux de ses concitoyens lunatiques. Ce monde entier est peut-être effectivement une immense nef des fous dans laquelle la sagesse est une autre forme de la folie...













1FOUCAULT, Michel, « Histoire de la folie à l'âge classique », Gallimard, Paris, [1961], éd. de 2005, p. 22.




Jürgen Weber - la Nef des fous - Nuremberg 






Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





vendredi 24 juin 2016

Le jeu des feuillages et de la lumière





Ce jardin de l'autre côté de la fenêtre, je n'en vois que les murs. Et ces quelques feuillages où coule la lumière. Plus haut, c'est encore les feuillages. Plus haut, c'est le soleil. 

Et de toute cette jubilation de l'air que l'on sent au dehors, de toute cette joie épandue sur le monde, je ne perçois que des ombres de feuillages qui jouent sur les rideaux blancs. 

Cinq rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un parfum blond d'herbes séchées. Une brise, et les ombres s'animent sur le rideau. Qu'un nuage couvre, puis découvre le soleil, et voici que de l'ombre surgit le jaune éclatant de ce vase de mimosas. 

Il suffit : cette seule lueur naissante et me voici inondé d'une joie confuse et étourdissante.

Prisonnier de la caverne, me voici seul en face de l'ombre du monde. Après-midi de janvier. Mais le froid reste au fond de l'air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l'ongle, mais qui revêt toutes choses d'un éternel sourire. 

Qui suis-je et que puis-je faire — sinon entrer dans le jeu des feuillages et de la lumière. Être ce rayon de soleil où ma cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui respire dans l'air.