La
garde de la vigilance (V, 45 à 53)
Commentaire
du Bodhisattvacaryāvatāra
de Shāntideva
45.
Si je me trouve mêlé
À
des conversations futiles
Ou
à des représentations spectaculaires,
J'abandonnerai
l'attachement pour elles.
46.
Quand, sans raison, j'entreprends de creuser la terre,
De
couper des herbes ou de tracer des figures sur le sol,
Me
rappelant les instructions des Allés-en-la-Joie,
Par
crainte, j'y renoncerai.
47.
Quand j'ai le désir
De
bouger ou de parler,
Je
commencerai par examiner mon esprit,
Puis,
avec fermeté, j'agirai comme il convient.
48.
Lorsque je vois l'attachement en mon esprit
Ou
que je veux céder à la colère,
Je
n'agirai, ni ne parlerai
Mais
doit rester de bois.
49.
Lorsque j'ai l'esprit agité,
Que
je me révèle railleur, orgueilleux, fat,
Fourbe
et dissimulateur,
Ou
habité par la pensée d'exposer la faute d'autrui,
50.
Lorsque je recherche les louanges,
Souhaitant
abaisser autrui,
Être
injurieux ou querelleur,
Je
dois rester de bois.
51.
Lorsque je souhaite gains, honneurs et renommée,
Suis
en quête d'un entourage et de serviteurs,
Que
mon esprit aspire aux hommages,
Je
dois alors rester de bois.
52.
Quand je néglige le bien des autres,
Aspire
au mien propre
Et
qu'animé par ces pensées, je désire parler,
Je
dois alors rester de bois.
53.
Quand je suis impatient, paresseux, timoré,
Et,
de même, téméraire, futile en paroles
Ou
que s'élèvent des pensées partiales,
Je
dois alors rester de bois.
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| Troll restant de bois (Thomas Dambo) |
Socrate
avait un démon. Un démon dans la mythologie grecque est un esprit
qui n'est pas nécessairement mauvais comme c'est le cas dans la
religion chrétienne. Certains démons de la mythologie grecque
étaient bons, d'autres étaient néfastes. Le démon de Socrate
était bon. Et il ne prononçait qu'un mot : « non ».
Non, tu ne feras pas ça ! La morale commence par un « non » :
le « non » qu'on oppose aux petits enfants sur le point
de faire une bêtise, le « non » qu'on oppose aux
tentations, le « non » avec lequel on rejette le mal. Et
la conduite éthique bouddhique commence également par une
négation : les dix préceptes ont d'abord une formulation
négative, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir.... Ensuite
seulement vient la formulation positive : « ne pas tuer »
revient à « protéger la vie », « ne pas voler »
revient à « faire preuve de générosité », « ne
pas mentir » revient à « dire la vérité »...
Shāntideva
reprend ici le même principe : plutôt que d'agir en commettant
des fautes morales, il faut s'abstenir d'agir. Il faut rester de
bois. Ne pas participer au bavardage intempestif qui n'amène que de
la distraction et des commérages. Ne pas participer aux
divertissements sans intérêt. Ne pas faire des choses insensées
pour passer le temps comme tracer des formes sans signification au
sol ou griffonner des traits ou des bonhommes dans un cahier pour
faire passer le cours plus vite. Quand je n'ai rien à faire, au lieu
de trépigner en tout sens ou de noircir nerveusement mon cahier, je
devrai plutôt mettre à profit ce temps pour cultiver la pleine
conscience et l'esprit d’Éveil.
Il
faut examiner minutieusement son esprit avant d'agir et interroger sa
motivation : est-ce une motivation altruiste ? Est-ce que
j'agis sous l'emprise des émotions perturbatrices ? Est-ce que
ce que je fais est honorable ou pas ? Si je vois de la colère
ou de l'attachement dans cette motivation, il faut s'abstenir des
paroles que je voulais prononcer ainsi que des actes que je voulais
faire. Et c'est pareil pour les autres émotions perturbatrices comme
l'agitation, le mépris, l'orgueil, la méchanceté, l'hypocrisie, la
dissimulation, la propension à dire des mensonges, etc... Dans tous
ces cas, je dois rester de bois.
Pareillement,
lorsque je constate que ma motivation est entachée par des
considérations de position en société, par exemple, quand je me
fais mousser et que je mets en valeur devant les autres, quand je
rabaisse les autres pour paraître plus intelligent ou plus brillant
ou quand je cherche la discorde, je dois aussi rester de marbre et me
retenir d'agir ou de raconter n'importe quoi.
Quand
ma motivation est gouvernée par la recherche de mon seul intérêt
personnel, quand je poursuis le gain, le prestige, des avantages,
quand je cherche à étendre ma domination et faire des autres mes
serviteurs, quand je poursuis mon bien aux dépens de celui des
autres, là encore, je devrai stopper cet élan égoïste et me
demander comment je peux être utile aux autres, comment je peux leur
venir en aide efficacement.
Enfin,
si je ne suis pas à la hauteur de la situation, étant trop
impatient, trop paresseux, trop lâche ou
inversement, si je prends trop de risques inconsidérés en étant
trop téméraire, si ce que je raconte n'a vraiment aucun intérêt
ou si ma partialité fait que j'analyse plus la situation avec
justesse ou que je suis injuste, là encore, il convient de rester de
bois et ne pas faire ce que nos mauvais penchants allaient me pousser
à faire ou à dire. « Un homme, ça s'empêche »,
disait Albert Camus (dans son roman « Le premier homme »).
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre IV : L'attention
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)
- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)
- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)
- La garde de la vigilance (V, 24 à 29
- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)
- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)
- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)
- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)
- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)
Chapitre V: La garde de la vigilance
Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra:
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition),
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.
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