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mercredi 31 juillet 2019

Sur les murs du Bois de l'Ouest




Sur les murs du Bois de l'Ouest


Un regard d'horizon pour les cols,
un regard de ciel pour les cimes.
Haut et bas, proche et lointain
ne se ressemblent pas.
J'ignore le vrai visage du mont Lou.
Je sais seulement que j'y suis.

Su Dongpo (蘇東坡, 1037 - 1101)



dimanche 26 mai 2019

Diversité





La théologie est une science, mais en même temps, combien est-ce de sciences ? Un homme est un suppôt, mais si l'on l'anatomise, sera-ce la tête, le cœur, l'estomac, les veines, le sang, chaque humeur du sang ?


Une ville, une campagne, de loin, c'est une ville et une campagne, mais à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des pattes de fourmis, des jambes de fourmis à l'infini. Tout cela s'enveloppe sous le nom de campagne.


Blaise Pascal, Pensées,
fragment 99 de l'édition Sellier (fr. 115 de l'éd. Brunschvicg, fr. 65 de l'éd. Lafuma)



mercredi 31 octobre 2018

Un nomade de la raison - 10ème partie




Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

10ème partie


Pour lire les précédentes parties d'un Nomade la Raison, voir le sommaire.





La nature des choses



dimanche 28 octobre 2018

Fleurs de la contemplation





        Dans un de ses ouvrages 1, Daisetz Teitaro Suzuki (1870 - 1966), le grand spécialiste du Zen, l'auteur renommé des Essais sur le bouddhisme Zen, cite deux courts poèmes, un haïku de Bashō (1644-1694) et quelques vers d'Alfred Tennyson (1809 – 1892).


« Je regarde avec attention :
Un nazuna en fleur
Au pied d'une haie ! »

Bashō 2


« Fleur d'un mur lézardé
Je t'arrache à tes lézardes.
Avec tes racines, je te tiens dans mes mains.
Toute et tout entière.

Petite fleur telle que tu es,
Avec tes racines, tout entière et tout dans Tout,
S'il m'était donné de te comprendre
Je comprendrai alors ce qu'est Dieu et l'homme. »

Alfred Tennyson.

jeudi 13 septembre 2018

Quand le monde est rempli de maux




Quand le monde est rempli de maux,
Transforme toutes les mésaventures en voies vers l’Éveil.

Lodjong, maxime n°11.



mercredi 20 juin 2018

Analyse du contact




Le Traité du Milieu


Nāgārjuna



Chapitre XIV : Analyse du contact



1. L'objet de la vision, la vision et l'agent de vision,
Ces trois ne peuvent se combiner,
Ni deux à deux,
Ni tous ensemble.

2. Il en est de même des trois aspects
Du désir, de son objet et de son agent,
Du reste des passions
Et des bases de la connaissance.

3. Un autre rencontre un autre,
Mais l'objet de la vision, etc.,
N'est pas autre ;
Par conséquent, il n'y a pas contact.

4. Non seulement, il n'existe pas d'altérité
Entre l'objet de la vision et les autres,
Mais l'altérité de deux choses conjointes
Est également irrationnelle.

5. L'altérité est fonction de la dépendance des choses diverses,
Elle n'existe pas en leur absence ;
Il est irrationnel que ce qui dépend
D'une chose soit autre qu'elle.

6. Si une chose est différente d'une autre,
Elle sera autre en son absence ;
Or, en l'absence de l'une,
L'autre n'existe pas en tant qu'autre.

7. L'altérité n'existe ni dans une chose autre,
Ni dans une chose non-autre ;
Si l'altérité n'existe pas,
Altérité et identité n'existent pas.

8. Il n'existe pas de contact d'une chose avec elle-même,
Ni d'une chose avec une autre.
Il n'existe pas de rencontre en cours,
Ni de rencontre accomplie, ni d'agent de la rencontre.



Nāgārjuna, Mūlamadhyamakakārikā (Stances-racines de l’École du Milieu), plus simplement appelé Madhyamaka shastra, le Traité du Milieu, chapitre XIV (Analyse d'un contact). Nāgārjuna, Traité du Milieu, traduction de Georges Driessens, éd. du Seuil, 1995, pp. 132-136.





mercredi 16 mai 2018

L'apparence de l'arbre






      J'ai récemment reçu une question par rapport à un de mes articles sur un passage d'un texte du maître tibétain Longchenpa où celui-ci parlait des apparences et de la vacuité. Pour Longchenpa, les apparences du monde sensible ne contredisent pas la vacuité, de la même façon que l'eau d'un lac n'est pas en contradiction avec le reflet de la lune à la surface de ce lac. La question était donc : « Quand vous dites que "La forme visuelle de l'arbre renvoie à l'apparence d'un contact physique de toucher", en quoi le contact du toucher est une apparence ? Ce contact est bien réel, je peux en faire l'expérience par mes agrégats, quand bien même ceux-ci évoluent en permanence ? »

mercredi 4 avril 2018

Analyse du préexistant




Le Traité du Milieu

Nāgārjuna



Chapitre IX : Analyse du préexistant



1. Certains affirment que le sujet
Préexiste à la vision,
À l'audition (et aux autres facultés)
Ainsi qu'aux sensations (et aux autres agrégats).

2. Si une chose substantielle n'existe pas,
Comment la vision et le reste adviendront-ils ?
De ce fait, une chose substantielle
Leur préexiste.

3. Cette chose substantielle antérieure
À la vision, à l'audition, etc,
Aux sensations et aux autres,
Qu'est-ce qui la désignera ?

4. Si elle existe,
Même en l'absence de la vision et des autres,
Sans aucun doute, celles-ci existeront
Aussi en son absence.


5. Un sujet se manifeste par un objet,
Un objet se manifeste par un sujet,
Comment un sujet existerait-il sans objet ?
Comment un objet existerait-il sans sujet ?

6. Il n'existe aucun (appropriateur)
Antérieur à la vision et aux autre dans leur ensemble,
Mais il en est un qui se manifeste
À différents moments, à travers les différentes (facultés), la vision, etc...

7. S'il n'existe pas avant la vision et les autres
Dans leur ensemble,
Comment existerait-il
Avant la vision et les autres séparément ?

8. Si un même (appropriateur) était agent de vision,
D'audition et de sensation,
Il préexisterait à chacune ;
Or cela est illogique.

9. Si autre est l'agent de vision,
Autre l'agent d'audition et autre (l'agent) de la sensation,
L'agent d'audition existerait en même temps que l'agent de vision
Et il y aurait pluralité de « je ».

10. Un « je » n'existe pas non plus
Dans les causes d'où proviennent
La vision, l'audition et le reste,
Ainsi que la sensation, etc...

11. Si le sujet de la vision, de l'audition, etc,
De la sensation et des autres
N'existe pas,
Ceux-ci n'existent pas non plus.

12. Pour ce qui n'est ni antérieur, ni simultané,
Ni postérieur à la vision, etc.,
Les conceptions « cela existe », « cela n'existe pas »
Sont renversées.

samedi 3 février 2018

La trahison des images



La trahison des images




      Aujourd'hui, je suis allé voir la très intéressante exposition « Magritte & Broodthaers » à Bruxelles. Y est exposée entre autres œuvres de René Magritte le célébrissime « La trahison des images » de 1929, avec cette représentation d'une pipe accompagnée de la fameuse inscription surréaliste « Ceci n'est pas une pipe ». C'est la première fois que le tableau revenait en Belgique depuis qu'il a été racheté dans les années '50 par des collectionneurs américains enthousiastes de l’œuvre de Magritte.





Magritte, La trahison des images, 1929.






          Je voudrais profiter ici de cette occasion pour me lancer dans une petite réflexion sur le singulier message de cette peinture d'un objet anodin. La première réaction est de se dire que Magritte est fou ou qu'il s'amuse de nous : c'est bien une pipe qui figure sur le tableau, et pas un chat ou un chapeau melon. Dans un deuxième temps, vient la prise de conscience d'une distinction entre l'image et l'objet qu'on tend à oublier. Sur le tableau ne figure pas une pipe réelle avec laquelle on pourrait tirer quelques bouffées de fumée, mais bien la représentation d'une pipe. Nom d'une pipe, ceci n'est pas une pipe ! Ceci se désigne par le nom d'une pipe et se reconnaît sous l'apparence d'une pipe. Cette idée d'une rupture entre l'objet et l'image de l'objet qui s'assume comme étant l'objet dans un monde d'images, cette idée donc a commencé à être féconde dans les milieux intellectuels et artistiques avec des courants philosophiques comme la sémantique d'Alfred Korzybski et sa célèbre formule « La carte n'est pas le territoire qu'elle représente ».

dimanche 28 janvier 2018

Analyse des facultés sensorielles



Le Traité du Milieu


Nāgārjuna

Chapitre III : Analyse des facultés sensorielles





1. La vision, l'ouï, le goût,
L'odorat, le toucher, le mental,
Telles sont les six facultés sensorielles ;
Leur domaine est l'objet de vision et les autres.

2. La vision ne voit
Sa propre entité ;
Ce qui ne soit pas soi-même,
Comment verrait-il les autres ?

3. L'exemple du feu n'est pas à même
De démontrer la vision.
On y répond, ainsi que pour la vision,
Par le raisonnement appliqué au mouvement accompli, inaccompli et actuel.

4. Alors que rien de ce qui est non-vision
N'est vision,
Comment serait-il logique de dire :
« La vision voit » ?

5. La vision n'est pas vision,
La non-vision n'est pas non-vision.
Il faut savoir que la vision même
Explique l'agent de vision.

6. Avec vision, l'agent de vision n'existe pas,
Sans vision, il n'existe pas non plus.
Sans agent de vision,
Comment l'objet de vision et la vision existeraient-ils ?

7. De même qu'un fils est dit naître
En dépendance du père et de la mère.
De même, la conscience est dite venir à l'existence
En dépendance de l’œil et de la forme visible.

8. Puisque l'objet de vision et la vision n'existent pas,
Les quatre : la conscience et le reste, n'existent pas.
Comment l'appropriation et les autres
Existeraient-ils ?

9. Il faut savoir que par la vision
Sont expliqués l'audition, l'odorat,
Le goût, le toucher, le mental,
L'agent d'audition, l'agent d'odorat, etc...

mardi 23 janvier 2018

À travers l’épaisseur de l’eau





Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.









Mary Chen










      Voilà un passage célèbre et très beau d'un des grands noms de la phénoménologie française, Maurice Merleau-Ponty. J'avais déjà en fait commenté ce passage sur le Reflet de la Lune dans un article intitulé : « Le carrelage au fond de la piscine ». Mais un internaute m'ayant posé des questions sur ce passage et mon commentaire, je me suis dit qu'il ne serait pas inutile d'y revenir et d'éclaircir un peu les choses.

jeudi 21 décembre 2017

Le professeur et le sage



Le professeur et le sage
Julos Beaucarne









Un professeur éminent des philosophies va rendre visite à un sage tout au bout de la montagne

Et dès qu'il le voit, à peine lui a-t-il dit bonjour, il lui parle à n'en plus finir de toutes les philosophies, du bien, du mal, de la vie, de la mort, des alentours de Dieu, de l'enfer, du purgatoire, des anges déchus, des Angeles, des engelures, des angelots, du nirvana, de Mahomet et de Bouddha.

Il y a deux tasses sur la table et le sage, tout en l'écoutant, sert le thé
Mais la tasse du philosophe déborde et le sage n'arrête pas pour autant de verser.

Voyant ça, le professeur éminent arrête son discours et lui dit avec un léger agacement
« Mais vous ne voyez donc pas que la tasse déborde ? »

« Elle est comme vous, dit le sage, elle est tellement pleine qu'on ne peut plus rien y ajouter.
Vous êtes tellement rempli que vous ne pouvez plus écouter ».


Julos Beaucarne, album « Tours, temples et pagodes post-industriels », 1993.

dimanche 17 septembre 2017

Le carnisme intériorisé



Le carnisme intériorisé




    La psychologue américaine Melanie Joy a développé le concept de carnisme dans un ouvrage important : « Pourquoi on aime les chiens, on mange du cochon et on porte de la vache 1 » (Why we love dogs, eat pigs and wear cows). Le carnisme, c'est l'idéologie qui fait que nous trouvons normal, naturel et nécessaire de manger de la viande et des autres produits animaux. La particularité de cette idéologie, c'est qu'elle ne se présente jamais comme une idéologie. Elle se présente comme une évidence. On demande à un végétarien ou à une végane pourquoi il est devenu végétarien ou végane. Cette question suppose que ce végétarien ou végane a du trouver des raisons idéologiques ou de santé pour cesser de manger de la viande ; alors que le mangeur de viande ne se demande pas pourquoi il continue à manger de la viande, alors même qu'il éprouve un profond dégoût moral devant des images d'un abattoir ou d'un élevage industriel. C'est là qu'intervient le carnisme : légitimer la consommation de viande et de produits animaux, et faire taire les appels de notre propre conscience quand on a l'idée que le sort que les humains réservent aux animaux.

dimanche 26 mars 2017

Nano-bonhomme et baleine cosmique




Notes sur les dialogues du cerveau


3ème partie







Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.





Wolf Singer


    La vie s'est développée dans une dimension du monde extrêmement étroite : l'échelle mésoscopique. Les plus petits organismes, qui ne mesurent que quelques microns et sont capables de maintenir de façon autonome leur intégrité structurelle et de se reproduire, sont constitués d'un assemblage de molécules interagissant entre elles et recouvertes par une membrane. La bactérie est l'un des exemples de ces micro-organismes. Les organismes multicellulaires, les plantes et les animaux, atteignent des tailles qui se mesurent en mètres. Tous ces organismes ont développé des récepteurs sensoriels qui captent les signaux essentiels à leur survie et à leur reproduction. Par conséquent, ces récepteurs ne sont sensibles qu'à une gamme de signaux extrêmement réduite.

dimanche 5 mars 2017

Les illusions de la perception



Notes sur les dialogues du cerveau


Première partie






    Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.


samedi 6 août 2016

Nanti d’un seul œil

Nanti d’un seul œil j’ai appris
à fêter la vision, cet œil un peintre,
cet œil une monstrueuse caméra charnue
incapable de s’arrêter de tourner dans l’obscurité
où il voit son imagination privée.
L’œil minuscule voit le cosmos supérieur.




Jim Harrison (1937-2016), A la recherche des petits dieux (In Search of Small Gods, 2009)

dimanche 15 mai 2016

Écriture et pensée





D'une façon ou d'une autre,
selon que cela tombe bien ou mal,
ayant parfois le pouvoir de dire ce que je pense,
et d'autres fois le disant mal et d'impures façon,
j'écris mes vers involontairement,
comme si l'acte d'écrire n'était pas une chose faite de gestes,
comme si le fait d'écrire était une chose qui m'advînt
comme de prendre un bain de soleil.

Je cherche à dire ce que j'éprouve
sans penser à ce que j'éprouve.
Je cherche à appuyer les mots contre l'idée
et à n'avoir pas besoin du couloir
de la pensée pour conduire à la parole.

Je ne parviens pas toujours à éprouver ce que je sais que je dois éprouver.
Ce n'est que très lentement que ma pensée traverse le fleuve à la nage
parce que lui pèse le vêtement que les hommes lui ont imposé.

Je cherche à dépouiller ce que j'ai appris
je cherche à oublier le mode de pensée qu'on inculqua,
à gratter l'encre avec laquelle on a barbouillé mes sens,
à décaisser mes émotions véritables,
à me dépaqueter et à être moi - non Alberto Caeiro,
mais un animal humain produit par la Nature.

Et aussi me voilà en train d'écrire, désireux de sentir la Nature, même pas comme un homme,
mais comme qui sent la Nature, sans plus.
Ainsi j'écris, tantôt bien, tantôt mal,
tantôt touchant sans coup férir ce que je veux exprimer et tantôt me blousant,
ici tombant, et me relevant,
mais poursuivant toujours mon chemin comme un aveugle obstiné.

N'importe... Et malgré tout je suis quelqu'un.
Je suis le découvreur de la Nature.
Je suis l'argonaute des sensations vraies.
À l'Univers j'apporte un nouvel Univers,
Parce que j'apporte l'Univers à l'Univers lui-même.

Cela je le sens et je l'écris,
sachant parfaitement et sans même y voir,
qu'il est cinq heures du matin,
et que le soleil qui n'a a pas encore montré la tête
par-dessus le mur de l'horizon,
même ainsi on distingue le bout de ses doigts
agrippant le haut du mur
de l'horizon plein de montagnes basses.

Fernando Pessoa (Alberto Caiero), Le gardeur de troupeaux, Gallimard/Poésies, XLVI.

samedi 30 avril 2016

Clair de lune à travers les hautes branches

Le clair de lune à travers les hautes branches,
les poètes au grand complet disent qu'il est davantage
que le clair de lune à travers les hautes branches.

Mais pour moi, qui ne sais pas ce que je pense,
ce qu'est le clair de lune à travers les hautes branches,
en plus du fait qu'il est
le clair de lune à travers les hautes branches,
c'est de n'être pas plus
que le clair de lune à travers les hautes branches.

Fernando Pessoa (Alberto Caiero), Le Gardeur de Troupeaux, éd. Gallimard, Paris, p. 87.



Elis Podnar



dimanche 24 avril 2016

Voir les champs et la rivière

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre
pour voir les champs et la rivière.
Il ne suffit pas de n’être pas aveugle
pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut également n’avoir aucune philosophie.
Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.
Il n’y a que chacun d’entre nous, tel une cave.
Il n’y a qu’une fenêtre fermée et tout l’univers à l’extérieur ;
et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,
et qui n’est jamais ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.
 
Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction d'Armand Guibert, Gallimard, 1960, p. 111.





dimanche 17 janvier 2016

Le carrelage au fond de la piscine



       Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.