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mercredi 18 mars 2020

Grippe ou apocalypse ?



Grippe ou apocalypse ?


Quelques réflexions éparses sur le coronavirus
(1ère partie)



Comme tout le monde, je suis confronté à cette pandémie de coronavirus, COVID-19 de son nom scientifique. Je voudrais ici commencer quelques réflexions sur cette maladie qui se propage, sur la peur qu'elle peut susciter, peur qui se propage encore plus vite que la virus lui-même ainsi que sur les réactions individuelles ou sociétales à ce problème.

samedi 19 août 2017

Rien de certain




Rien de certain




La seule chose certaine, c'est que rien n'est certain ; et rien n'est à la fois plus pitoyable et plus prétentieux que l'homme.

(Solum certum, nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius)

Pline l'Ancien, Histoire naturelle.





La formule de Pline "Solum certum, nihil esse certi"
sur les poutres de la librairie du château de Montaigne en Dordogne




    Je regardais récemment une émission de tourisme à la télévision à propos des châteaux de la région de Bordeaux. À un moment donné, les présentateurs allaient visiter le château de Montaigne où le philosophe Michel Eyquem de Montaigne a vécu et a écrit ses Essais. Ils ont montré le haut de la tour dans laquelle se trouvait la chambre où il dormait et sa bibliothèque où il rédigeait ses réflexions sur la vie et lui-même, sa Librairie comme il l'appelait. La particularité de cette pièce est que Montaigne avait fait graver des sentences de sagesses en grec et en latin de ses philosophes favoris sur les poutres du plafond. Et notamment cette formule de Pline : « La seule chose certaine, c'est que rien n'est certain ». Dans tous les domaines et dans toutes les choses, le doute est de mise. On ne peut jamais être certain d'avoir une connaissance véritable et complète de ces domaines et ces choses que nous essayons de connaître. La sagesse est de reconnaître l'ampleur de ce doute au lieu de toujours vouloir s'accrocher à des certitudes ou vouloir imposer sa conviction contre vents et marées.

mercredi 24 mai 2017

Lait végétal et barbarie








      Je viens d'écouter une chronique à la radio du philosophe Raphaël Enthoven. Celle-ci s'intitule : « Les enfants sont toujours les premières victimes de la barbarie » et date du 17 mai 2017. Raphaël Enthoven évoque une affaire de parents indignes qui ont laissé mourir leur très jeune enfant de 7 mois parce qu'ils ne le nourrissaient qu'avec du lait végétal. Cette chronique m'a interpellé pour sa mauvaise foi et ses partis pris idéologiques, et il m'a semblé important d'y répondre ici.

lundi 17 avril 2017

Le cerveau et l'esprit






Le cerveau et l'esprit





    Quel est le rapport entre le corps et l'esprit ? Les neurosciences contemporaines ont forcé les philosophes à adapter à l'air du temps cette vieille question qui hantent les débats depuis si longtemps. La question est désormais : quel est le rapport entre le cerveau et l'esprit ? Le cerveau, cette portion du corps, se distingue-t-il de l'esprit ? Ou l'enveloppe-t-il complètement ?

mercredi 12 avril 2017

Le pouce du panda




Le pouce du panda







     Quelles sont les preuves de la théorie de l'évolution de Charles Darwin ? On prend souvent l'exemple de la girafe : les cous des girafes qui étaient le plus longs étaient favorisés dans la lutte pour la survie, car ces girafes au cou long pouvaient manger les feuilles des plus hautes branches. La sélection naturelle explique que ces girafes au cou long ont transmis leurs gènes à leur descendance, et cela explique l'évolution de la longueur du cou chez les girafes. Mais si l'on réfléchit dans un schéma créationniste ou dans celui d'un dessein intelligent, ne peut-on pas dire que Dieu a conçu un plan pour les girafes ? Lui qui sait tout, n'a-t-Il pas eu l'idée d'allonger le cou de ces herbivores pour augmenter leur chance de survie ? Un plan divin, un plan génial. Pareillement, quand on regarde les ailes d'un albatros, on se rend compte que ces ailes sont un modèle d'aérodynamisme ! N'est-il pas plus probable que ces ailes aient été conçues par un Créateur avec un grand C, plutôt que produites par ce long processus, aveugle et hasardeux qu'est l'évolution des espèces grâce à la sélection des espèces ?

     Pour le biologiste et paléontologue Stephen Jay Gould (1941-2002), s'il y a une preuve à chercher, ce n'est pas dans la perfection des formes du règne animal ou végétal, mais bien justement dans les imperfections et les anomalies de l'évolution. Une de ces bizarreries, c'est justement le pouce du panda. Le panda géant a six doigts, un de plus que nous, les humains, mais un de plus aussi que ses cousins directs, les ours. Or quand on étudie de plus près le pouce du panda, on se rend compte que ce pouce n'est pas constitué à partir des os classiques de doigts. Les cinq autres doigts ont l'ossature habituelle des doigts comme chez les ours, mais les os du pouce et ses muscles dérivent d'une excroissance du sésamoïde radial dans l'os du poignet. Ce faisant, ce sixième doigt du panda qui constitue un pouce opposable donne un avantage évolutionnel très important pour ces grands animaux végétariens qui ont besoin de manipuler avec dextérité des branches de bambou toute la sainte journée pour se nourrir des pousses tout en se débarrassant des feuilles, là où leurs cousins ours sont omnivores et ne partagent pas cet appétit prononcé pour les pousses de bambou.

mardi 4 avril 2017

Mathématiques, Nature et esprit humain





Mathématiques, Nature et esprit humain





      Suite à un article où j'ai cité cette phrase célèbre de Galilée : « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’Univers, mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur », un lecteur me pose cette question : « Les mathématiques sont elles un langage de la Nature ou un langage artificiel de l'homme ?  »


    C'est une vaste question. Soit effectivement, les mathématiques se trouvent inscrites dans la structure même du réel. « Tout est nombre » disait dans l'Antiquité Pythagore. Soit c'est l'esprit humain qui crée les mathématiques, de la même façon qu'il a inventé le marteau et les clous comme outils pour avoir plus d'emprise sur ce réel. Il y a un livre de débat entre le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux et le mathématicien Alain Connes, « Matière à penser » qui tente de répondre à cette question. Je l'ai quelque part dans ma bibliothèque, mais pas moyen de remettre la main dessus. Si je me rappelle bien, Alain Connes défend un platonisme non-transcendant, c'est-à-dire l'idée qu'il existe un monde mathématique indépendamment de l'activité de le pensée humaine, que l'esprit humain peut découvrir, tout comme Christophe Colomb a découvert le continent des Amériques. Jean-Pierre Changeux, lui, voit les mathématiques comme une production du cerveau. Mais peut-être que ces mathématiques correspondent à une structure profonde du cerveau : les mathématiciens ne feraient que développer une certaine propension du monde à évaluer et comprendre le monde de manière mathématique. De la même façon que l'évolution darwinienne des espèces a donné des yeux à l'animal humain, l'évolution a donné un sens mathématique pour rendre le monde plus intelligible. Cela expliquerait la « déraisonnable efficacité des mathématiques » (selon le mot du mathématicien Eugène Wigner) par un long processus d'adaptation du cerveau à la connaissance du monde naturel.


       Pour Galilée, c'est la première option qui est la bonne. Dieu nous a donné deux révélations : la Bible qui est écrite essentiellement en hébreu, en araméen, en grec et en latin, qui révèle l'existence de Dieu, et le grand livre de la Nature, qui ne peut se comprendre qu'à travers les mathématiques. Je me souviens d'avoir lu un article de La Recherche sur les automates cellulaires, où le mathématicien Stephen Wolfram soutenait la théorie qu'on allait pouvoir expliquer l'univers tout entier à partir d'un simple automate cellulaire, une règle assez simple de production de carrés pleins ou vides. Au début, vous avez un carré ; à la ligne suivante, trois, ensuite, cinq, et ainsi de suite. Et vous obéissez à une règle simple pour connaître la composition de la deuxième ligne et des suivantes.


      Par exemple, une règle qui dirait : si une case est noire, elle reste noire. Si elle est blanche, elle devient noire si elle possède au moins une voisine noire. Il faut donc envisager les trois cases au-dessus de la case dont on essaye de déterminer la couleur. Chacune de ces trois cases peuvent être blanches ou noires. Cela fait au total 2 à l'exposant 3 possibilités (23), soit 8 possibilités. La règle que l'on vient d'énoncer peut donc être représentée dans ce genre de graphique (figure 1).




Figure 1 : règle 254.



    Selon cette règle, le premier carré noir va donner dans le temps 2 trois carrés noirs, qui vont donner eux-mêmes cinq carrés noirs au temps 3, puis sept carrés noirs au temps 4, et ainsi de suite... Rien de très extraordinaire somme toute (figure 2). C'est même franchement ennuyant ! Une pyramide noire sans saveur.




Evolution dans le temps de la règle 254









      Mais d'autres automates cellulaires parmi les 256 possibles (28) sont beaucoup plus sympas. La règle 182 notamment. Cette règle donne un carré blanc si tous les 3 carrés au-dessus sont blancs ou s'il y a deux cases noires groupées parmi les 3 cases. Dans tous les autres cas, cela donne un carré noir. En l'occurrence dans les cas de 3 cases noires au-dessus, une seule case noire parmi les 3, ou encore le cas « noire – blanche - noire » (figure 3).




 Figure 3 : Règle 182



Cette règle 182 produit des jolis triangles qui se réitèrent tout au long de la structure (figure 4).



Figure 4 : règle 182 réitérée de nombreuses fois




     La règle 126 donne aussi des triangles, mais blancs cette fois. La règle (figure 5) dit qu'on obtient un carré blanc si tous les 3 carrés au-dessus sont tous de la même couleur (tous les 3 blancs ou tous les 3 noirs).





Figure 5 : règle 126.



Cette règle 126 est une structure remarquable (figure 6), car cela rappelle le triangle de Sierpinski en géométrie fractale. La formation du triangle de Sierpinski s'opère en prenant un triangle, et en formant un nouveau triangle en adjoignant deux copies de ce triangle aux coins de la base de ce triangle, puis en réitérant à plusieurs reprises l'opération (figure 7).





Figure 6 : règle 126 réitérée de nombreuses fois.







Figure 7 : formation des triangles de Sierpinski





     Ces automates cellulaires deviennent de plus en plus intéressants, mais jusqu'ici, on obtient des structures régulières. Or avec la règle 30, on entre dans des structures désordonnées, le chaos commence à s'installer. La règle 30 dit que le carré devient noir s'il y a un carré noir dans les 3 au-dessus de lui, ou que le carré directement au-dessus et celui de droite sont noirs. Dans les quatre autres cas, on a des carrés blancs (figure 8).





Figure 8 : règle 30




     En réitérant à de nombreuses reprises l'opération, on obtient une structure avec des triangles, mais placés n'importe comment. Le chaos s'installe à partir d'une règle mathématique simple. L'évolution de la règle 30 semble livrée à l'arbitraire et au hasard. Pourtant, il s'agit bien d'une règle qui est donnée et appliquée à la lettre. Stephen Wolfram montre par là que le chaos peut surgir d'un ordre établi.





Figure 9 : règle 30 réitérée de nombreuses fois.




     C'est déjà un principe intéressant, mais la règle 110 est encore plus fascinante : elle fait surgir une structure entre harmonie et chaos. La règle 110 ressemble très fort à la règle 126, sauf que, dans le cas où il n'y a qu'un carré au-dessus à gauche, le carré en-dessous reste blanc. Ce qui a pour conséquence immédiate de laisser la partie droite du triangle complètement blanche (figure 10).






Figure 10: règle 110.





       Mais ce n'est pas la conséquence la plus admirable. En fait, vue de loin, cette règle 110 semble de structure régulière, et ce quasiment partout. Mais quand on y regarde de près, on discerne des irrégularités et des structures étranges qui se manifestent ici et là : des séries de triangles blanc qui se répandent comme de l'écume à la surface d'un liquide, ainsi que des bandes noires diagonales. Toutes ces structures semblent suivre une logique commune, comme une roche sédimentaire : elles apparaissent, se rencontrent, disparaissent. Malgré les discontinuités, on semble repérer un paysage de fond très régulier (figure 11).






Figure 11: règle 110 réitérée 600 fois





     Pour Stephen Wolfram, le monde naturel, mélange de chaos et d'ordre, peut être produit par un automate cellulaire du type de la règle 110. De la simplicité mathématique d'une règle simple émerge la complexité du monde avec ses régularités que le scientifique peut prévoir et intégrer dans une équation, mais aussi son bouillonnement, ses déviations, son magma, sa floraison un peu chaotique, qui rendent ce monde imprévisible et non-modélisable. Peut-on calculer chaque brin d'herbes dans une prairie ? Peut-on prévoir la forme de chaque arbre dans une jungle, la forme exacte de chaque liane, de chaque champignon, de chaque fougère ? Peut-on connaître l'emplacement exact et la taille de chaque essaim d'abeilles ? Il semble que non, mais Stephen Wolfram  avec un brin de mégalomanie pense que les automates cellulaires peuvent modéliser tout le chaos du monde, de la formation des galaxies jusqu'à la croissance du moindre brin d'herbe. Il suffirait de trouver l'automate cellulaire que Dieu a utilisé pour faire le monde.






*****






       Et moi, qu'est-ce que j'en pense ? Je n'ai pas d'avis tranché sur la question. Mais intuitivement, j'aurais tendance à penser qu'il est raisonnable de penser l'idée que l'esprit humain a conçu les mathématiques comme outil pour mesurer et modéliser le monde. Par exemple, la légende veut que la géométrie (étymologiquement la « mesure de la terre ») soient nées pour calculer l'aire des champs le long du Nil. Chaque année, du fait de la crue du Nil, l'eau engloutissait une partie du champ, et les paysans ne voulaient pas payer la taxe au pharaon concernant cette partie engloutie du champ. C'est là que les géomètres se sont mis à calculer la proportion de l'aire engloutie par rapport à l'aire totale du champ. Ensuite, ces considérations ont servis à faire des pyramides, les plus vieux bâtiments de l'humanité, qui tiennent toujours à l'heure actuelle.


    Néanmoins, même si je considère l'option des mathématiques inventées par l'esprit humain comme plus raisonnable, je ne peux pas rejeter en bloc l'option des mathématiques comme langage naturel du monde. On cite souvent le nombre d'or qui exprimait pour les Grecs la proportion la plus harmonieuse pour le corps humain, mais aussi dans l'architecture des temples. C'est peut-être un jugement culturel comme on a décidé que le football se joue à 11 et le rugby à 15 ; mais on retrouve ce nombre d'or dans la suite de Fibonacci et dans le monde réel.


      La suite de Fibonacci est la suite de nombres entiers positifs qui commencent par 0 e et 1 et qui consistent à additionner les deux derniers nombres de la suite pour connaître le prochain nombre de la suite : 0 et 1 donnent 1, on a donc 0, 1, 1. Ensuite, 1 et 1 donnent 2, ce qui fait comme suite : 0, 1, 1, 2. Puis, 2 et 1 donnent 3, ce qui fait 0, 1, 1, 2, 3. Puis, 2 et 3 donnent 5, ce qui donne comme suite : 0, 1, 1, 2, 3, 5. Et on réitère cette opération jusqu'à l'infini. Ce qui donne : 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, 89, 144, 233, 377, 610, 987, 1597, 2584, 4181 et ainsi de suite jusqu'à l'infini. Ce qui est remarquable, c'est que la proportion entre chacun de ces nombres tend vers le nombre d'or (1+√5)/2. À l'origine, au début du XIIIème siècle, Fibonacci essayait de résoudre une vulgaire histoire d'élevage de lapins, qui s'exprime ainsi : « Un homme met un couple de lapins dans un endroit clos, sans qu'aucun autre lapin puisse entrer et sortir. Combien de couples obtient-on en un an si chaque couple engendre tous les mois un nouveau couple à compter du troisième mois de son existence ? » Mais cette site s'est retrouvée dans toutes sortes de considérations sur l'esthétique et les proportions harmonieuses. On retrouve le nombre d'or et la suite de Fibonacci dans certains chefs-d’œuvre comme l'homme de Vitruve ou la Joconde de Léonard de Vinci.


         On retrouve aussi ce nombre d'or et la suite de Fibonacci dans la Nature comme les proportions des écailles d'un cône de pins ou les étamines d'une fleur de tournesol. On retrouve le nombre d'or dans les proportions de certaines galaxies spirales, mais pas dans toutes les galaxies spirales. Ce nombre d'or intervient donc dans la Nature, mais tout dans l'univers n'est pas soumis à ce nombre d'or pour autant, tout comme de nombreuses œuvres d'art, pourtant encensées par l'humanité, n'ont aucun rapport avec le nombre d'or.





Heinz Schultheiß





         Même si cette suite de Fibonacci n'explique pas tout, loin s'en faut, je ne peux pas m'empêcher de ressentir une beauté fondamentale dans ces développements mathématiques, de la même façon que je peux m'émerveiller d'un paysage ou de la musique de Wolgang Amadeus Mozart. Par ailleurs, je peux être fasciné par la trigonométrie : mettre en adéquation le cercle avec le théorème de Pythagore. Et je trouve fascinant le théorème de Bernoulli en physique. Y aurait-il un monde mathématique caché avec son harmonie propre ? Ce monde est-il, dès lors, un continent de l'esprit humain ou une dimension de la réalité qu'il appartient aux hommes de connaître et d'approfondir ?


     Je laisse la question ouverte ; néanmoins, il reste une question importante à poser : la connaissance du monde passe-t-elle exclusivement par les mathématiques ? Quand Galilée et Newton ont développé la physique moderne ont développé au XVIIème siècle, ils ont mathématisé la physique de l'époque. Dans la physique de l'époque, on avait une physique des qualités : une pierre tombe parce que la pierre veut tomber. C'est la « théorie des lieux » d'Aristote : en tant qu'objet vulgaire, la pierre aspire à être en bas, donc elle tombe pour retrouver son lieu qui lui sied dans le monde, à savoir en bas. Le feu et l'air ont par contre tendance à monter, puisque leur lieu est d'être en haut. Le soleil, la lune et les étoiles en tant que corps célestes parfaits sont encore plus hauts. Pas besoin de mathématique : il suffit de connaître les qualités de chaque objet pour en déduire sa place dans le cosmos. Galilée et Newton vont détruire ce genre de conception en induisant l'idée que la gravité ne dépend pas de l'objet, mais de l'attraction qu'exerce les corps gigantesques comme la planète Terre. La Terre exerce autant la gravité sur un caillou que sur la Lune, et cette attraction des corps peut se calculer à l'aide de formules mathématiques.


       C'est en soi une idée géniale et une révolution absolue dans les moyens de connaître le monde naturel. Mais les mathématiques ont-elles vocation à expliquer tout mon rapport au monde ? Quand, dans une ballade, je me mets à admirer un paysage, bien sûr, les lois de l'optique de Newton m'aide à comprendre le phénomène lumineux qui impressionne ma rétine, sans lequel je ne pourrais voir aucun objet. Mais les équations mathématiques peuvent-elles rendre compte de mon admiration et du sentiment poétique quand je regarde ce paysage ? Au XIXème siècle, il y a eu chez les penseurs romantiques une réaction contre cette emprise des mathématiques et des méthodes analytiques. On a commencé à diviser la philosophie en philosophie naturelle et en philosophie de la Nature, deux termes extrêmement proches, l'un pour désigner ce qu'on appelle aujourd'hui la science moderne (la philosophie naturelle) où on découpe le réel en petit morceau pour mieux le comprendre et où on essaye de modéliser le réel à grands coups d'équation pour faire rentrer le réel dans les cases des mathématiques.


     De l'autre côté, la philosophie de la Nature conçoit la Nature comme un Tout auquel le sujet humain se retrouve confronté dans un dialogue silencieux. Il s'agit de voir chaque jeu d'ombres et de lumières, chaque chant d'oiseau, chaque frémissement du vent sur la peau, chaque sensation de froid ou de chaud, non comme une entité modélisable et réductible à des équations mathématiques, mais comme une perception ou une sensation unique, qui ne se reproduira pas exactement à l'identique, cette particularité de l'instant présent s'intégrant spontanément dans le Tout de la Nature qui dépasse tout cet univers de calculs et de propriétés géométriques qui est celui de la science moderne.



      Je pense que c'est une attitude d'autant plus nécessaire aujourd'hui que l'on vit dans une société qui connaît une avalanche de déterminations mathématiques. Avec le développement des ordinateurs et d'Internet, tout peut être quantifié, calculé, mesuré et segmenté dans des équations et des schémas opérationnels. On ne peut pas faire un jogging sans qu'on nous pousse à « quantifier notre soi », c'est-à-dire mesurer votre rythme cardiaque, pression sanguine, température corporelle. Tout est numérisé et intégré dans le « Big Data », la collection absolument gigantesque que des ordinateurs traitent en permanence pour mieux dominer l'humanité. Mais si Google Earth peut quantifier entièrement le paysage que j'admire à partir d'un satellite à des centaines de kilomètres au-dessus de ma tête, admire-t-il le paysage à ma place ? Il me semble que non.        










La suite de Fibonacci exprimée géométriquement
Norbert Francis Attard - Boundary of Infinity (Frontières de l'infini) - à La Panne (sur la côte belge) - 1 




Suite de Fibonacci en nombres
Norbert Francis Attard - Boundary of Infinity (Frontières de l'infini) - à La Panne (sur la côte belge) - 2



samedi 13 août 2016

Le silence éternel de ces espaces infinis



Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie.


Blaise Pascal, Pensées.









    Hier soir, vers deux heures du matin, je suis parti avec des amis regarder les étoiles filantes dans un pré, espace ouvert au milieu de la forêt, loin des lumières encombrantes de la ville, pour contempler l'espace infini du ciel nocturne au-dessus de nos têtes. C'était l'heure où les Perséides étaient les plus nombreuses. Et sous la voûte des étoiles immobiles, l'une ou l'autre étoile filante venait silencieusement zébrer le ciel un court instant. Finalement, il n'y avait que nos exclamations « Eh, tu as vu ? Là, l'étoile filante ! » et les craquements des brindilles dans la forêt toute proche pour perturber le silence céleste.

     Couché à même le sol pour éviter un torticolis, je regardais les étoiles et je me disais que ces lumières familières sont en fait d'autres soleils situés à des milliards de milliards de milliards de kilomètres d'ici. Des distances que la lumière prend des années à franchir, voire des milliers d'années, voire des millions d'années. Ces points lumineux dans le ciel sont en fait des masses colossales de feu en fusion autour desquelles tournent d'autres planètes, d'autres astéroïdes, d'autres comètes dont la poussière de leur queue produit des étoiles filantes sur une planète lointaine doté d'une atmosphère comme la nôtre. J'eus un court moment la sensation très forte d'être non pas sur la Terre, mais accrochée à elle par le pouvoir de la gravitation. Et si la Terre avait décidé de relâcher son emprise sur mon corps, je serais tombé dans cette nuit obscure et infinie vers ces autres astres de la voûte céleste. Une chute de plusieurs milliers d'années avant de rencontrer un autre système de soleil et de planètes. On peut se sentir seul à la surface de la Terre, mais quelle est la solitude de celui qui s'est perdu dans l'espace intersidéral ?

     Au fond, c'est cette conscience de l'infini qui a inspiré à Pascal la citation que j'ai mis en exergue de ce texte. Dans l'Antiquité, on se figurait l'espace comme un monde clos où les étoiles étaient un peu comme le décor, accrochées à la sphère céleste, limite infranchissable de ce monde. Et pour les Anciens, tout était ordonné à l'intérieur de ce cosmos. Cosmos en grec désigne d'ailleurs l'ordre, la régularité. Les Anciens croyaient fermement en l'harmonie de la sphère céleste. Bien sûr, les planètes décrivent des trajectoires étranges dans ce monde ordonné, « planète » signifie en grec « errant ». Mais les planètes étaient elles-mêmes poussés par les dieux, le Soleil par le chariot d'Hélios. Plus tard, le christianisme a remplacé les dieux par des anges, mais n'ont pas changé cette vision d'un cosmos ordonné qui fait sens, même l'intention des dieux ou des anges reste parfois encore bien mystérieuse.




S. Vetter, Perséides, 2010 - temple du Donon, Vosges. 





       Au XVIème et au XVIIème siècle, cette belle harmonie des sphères est complètement renversée par les découvertes de Copernic qui met le soleil au centre du système solaire, par la réflexion de Giordano Bruno qui conçoit une univers infini et qui brûlera sur le bûcher de l'Inquisition pour cette hérésie, par Galilée qui invente le télescope et qui a l'idée de projeter l'image du soleil sur un mur, de telle sorte qu'il puisse voir qu'il y a des taches à la surface du Soleil, ce qui va impliquer qu'on doive dès lors abandonner l'idée de la perfection de l'astre solaire. Kepler réalise que l'orbite de la Terre autour du soleil n'est pas un cercle (forme parfaite pour Platon et l'Antiquité grecque), mais une ellipse. Newton établit que c'est une force qui fait tourner les corps célestes les uns autour des autres, et non une quelconque action des dieux ou des anges.

    Plus tard, Emmanuel Kant aura l'intuition de ce qu'il appelle des « univers-îles » semblables à notre Voie Lactée et qui peupleraient telle des archipels lumineuses l'immensité de l'Univers : « « L'analogie avec le système d'étoiles dans lequel nous nous trouvons, leur forme qui est précisément comme elle doit être selon notre conception, la faiblesse de la lumière nous oblige à supposer une distance infinie, tout concorde pour que nous considérions ces figures elliptiques comme de tels ordres de mondes et, pour ainsi dire comme des Voies Lactées dont nous venons de développer la constitution ; et, si ces présomptions, dans lesquelles l'analogie et l'observation concourent parfaitement à se soutenir mutuellement, ont autant de dignité que des preuves formelles, on devra tenir pour établie la certitude de ces systèmes 1  ». Edwin Hubble (qui a donné son nom au satellite) confirmera cette thèse des galaxies extérieures à notre Voie Lactée. En 1924, il établit que certaines nébuleuses n'appartiennent pas à notre galaxie.

        La formule de Pascal « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie »exprime donc la peur qui naît de cette perte de sens et de cette sensation déroutante d'être perdu dans ce grand univers froid et sans vie. Pourtant, la contemplation du ciel reste finalement quelque chose de très apaisant, même si aucun sens ne se détache de la position des étoiles ou des constellations entre elles. Le silence de ce ciel nocturne m'a apaisé hier soir, beaucoup plus qu'entendre les bruits de la forêt, brindilles qui craquent, signe d'une présence obscure et peut-être menaçante, même si ce n'était probablement que des faons, des chevreuils, des renards ou des sangliers qui nous observaient intrigués et qui se demandaient pourquoi ces animaux humains étaient couchés là, à regarder là-haut, vers les nuages et les nuées d'étoiles.





1 Emmanuel Kant, Histoire générale de la nature et théorie du ciel, Paris, 1984, pp. 95-96.





Camille Flammarion,  L'Atmosphère : Météorologie Populaire, París, 1888





Voir aussi : 

Galilée : l'Univers est écrit en langage mathématique







Radmilje près de Stolar, sud de Sarajevo, Bosnie-Herzegovine






À propos de Blaise Pascal :






Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.











dimanche 31 juillet 2016

Les Lumières en clair-obscur





Joseph Wright of Derby, Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air, 1768.



     Je voudrais me pencher sur ce tableau du XVIIIème siècle, tout-à-fait typique de la période des Lumières : « Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air » de Joseph Wright of Derby réalisé en 1768 et conservé à la National Gallery de Londres. On peut y voir une soirée familiale toute entière dévouée à la science, puisqu'un scientifique fait une démonstration de la pompe à air inventée par Robert Boyle un siècle plus tôt. Un malheureux oiseau, un cacatoès en l’occurrence, fait les frais de cette expérience, puisqu'il gît dans la bulle de la pompe air, succombant à l'asphyxie. À l'époque, il était courant d'organiser ce genre de soirée dans les familles de haute extraction : on assistait aux expérimentations scientifiques en famille comme on assistait à un spectacle de magie. Aujourd'hui, cela paraîtrait étrange, même dans une famille d'ingénieurs ou de scientifiques de faire des expériences scientifiques au repas familial du samedi soir, surtout s'il agit de faire passer de vie à trépas un pauvre oiseau sans défense devant les enfants !

     La réaction des deux petites filles est intéressante. Elles détournent le regard et pleurent pour le petit oiseau. Tout le tableau semble dire : ce ne sont que des fillettes, elles réagissent avec tout le sentimentalisme de la gent féminine. Le père s'applique d'ailleurs à les réconforter : il semble dire que c'est pour le bien de la science et que l'oiseau n'a pas vraiment souffert. Il est vrai que la science est une affaire d'hommes, car la science exige d'écarter tout sentimentalisme, tout chagrin déplacé. Quant à la plus grande des sœurs, elle n'a d'yeux que pour le beau garçon à côté d'elle. J'imagine que quand une féministe se promène dans les couloirs de la National Gallery de Londres et qu'elle tombe sur ce tableau, elle doit n'avoir qu'une envie : lacérer au plus vite ce tableau emblématique de la pensée scientiste machiste et misogyne. Les véganes et les défenseurs de la cause animale doivent aussi se sentir mal à l'aise devant ce tableau qui vante le progrès de la science qui passe par le sacrifice nécessaire d'un petit animal innocent.







      Et justement, ce tableau me semble intéressant par ce qu'il laisse entendre : il y a d'un côté, la Raison virile, objective, qui ne se laisse pas influencer par la sensibilité et le sentimentalisme, et de l'autre, ce monde subjectif de l'empathie, de la compassion, de la possibilité de se laisser affecter par la douleur et la détresse d'autrui. Pour les hommes sérieux et austères qui peuplent ce tableau, le petit oiseau n'est même pas un « autrui », une personne, un être sensible dont il serait juste de prendre en compte son ressenti. À l'époque, c'était la théorie de l'animal-machine de René Descartes qui prévalait dans ce monde des hommes de lettre et de science. Les animaux dans cette théorie ne sont que des automates incapables de produire une pensée, un acte de raison, incapable aussi d'être vraiment conscient de ce qui leur arrive. Cette idéologie facilite grandement l'utilisation sans vergogne des animaux à des fins scientifiques.

   Ce tableau annonce l'expérimentation animale pratiquée à grande échelle dans les laboratoires scientifiques du XXème et XXIème siècles. Certes, la dissection anatomique existait depuis l'Antiquité, mais ce n'est qu'au XVIIIème et XIXème siècle que va se développer l'idée de l'expérimentation animale et la vivisection avec des personnalités comme Georges Cuvier ou Claude Bernard. Ce dernier justifiait les mauvais traitements occasionnés aux animaux au nom de la science en disant dans une perspective très cartésienne : « Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant [...], [il] est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend pas les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée »1. L'idéologie scientiste inspirée par les Lumières opère donc une disjonction totale entre les « idées » que la Raison peut échafauder pour comprendre le monde naturel et la sensibilité qui s'insurge inévitablement face au cri de douleur des animaux. Les lumières de la Raison renvoie aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition l'empathie et la sollicitude.







     Les philosophes des Lumières se sont eux-mêmes vus comme ceux qui allaient apporter les lumières de la Raison au monde enfermé dans les ténèbres de l'ignorance. Le tableau de Joseph Wright se déroule d'ailleurs de nuit avec deux sources de lumières : une lumière qui provient de derrière l'espèce de bocal phosphorescent et qui illumine l'expérimentateur et éclaire la puissance de sa démonstration, tandis que la lueur de la lune traverse les carreaux de la pièce. On dit que Joseph Wright of Derby espérait rentrer dans la Lunar Society, une prestigieuse société de science où Erasmus Darwin, le grand-père de Charles, avait ses entrées. Mais peut-être voulait-il seulement symboliser les lumières naturelles de la Raison qui brille dans la noirceur des ténèbres, mettant ainsi en parallèle les idées raisonnables que Dieu ou la Nature a placé en nous et l'effort minutieux et persévérant des hommes pour construire patiemment un savoir sur ce monde naturel.

        Néanmoins, ce tableau montre une ombre dans ce siècle des Lumières : les Lumières ne voulaient pas seulement promouvoir l'avancée des sciences et des techniques ; les Lumières adjoignait ces avancées avec le progrès moral et politique, l'idée qu'un monde meilleur s'ouvrait à nous, où il n'y aurait aucun laissé-pour-compte. Mais justement, les animaux sont les grands oubliés de ce schéma progressiste. Ce culte de la Raison a ouvert un chapitre sanglant de l'Histoire de la cruauté des hommes envers les animaux, cruauté perpétrée au nom de l'idée même de progrès. Or les progrès de la science ont justement montré la proximité de l'homme et de l'animal, la capacité de l'animal à éprouver la douleur et le fait que les hommes et les animaux partagent une capacité d'empathie. Or cette empathie est une source naturelle pour la morale. C'est en comprenant la détresse que peuvent subir d'autres personnes que je peux commencer à me dire que je dois les aider, que je ne dois pas faire ce qu'on ne voudrait pas qu'on me fasse. Disqualifier l'empathie comme le fait le tableau de Joseph Wright en réservant les réactions émotionnelles aux deux petites filles de la famille, cela revient à disqualifier une source du progrès moral de l'humanité, donc in fine les Lumières elles-mêmes. Continuer aujourd'hui le projet des Lumières, c'est retrouver l'empathie, acter le fait que les animaux sont dotés d'une sensibilité qui peut entrer en résonance avec la sensibilité humaine.










1Claude Bernard, cité par Georges Chapouthier, « L'évolution de l'expérimentation animale : Claude Bernard et la période clé du XIXème siècle », http://www.equipe19.univ-paris-diderot.fr/Colloque%20animal/Chapouthier%20Expe%20XIX%C2%B0.pdf










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