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dimanche 11 septembre 2016

Simplement s'asseoir






     J'ai eu récemment une conversation avec un ami qui pratique zazen dans un dojo de l'école Zen Sōtō. Il m'a dit aimer les rituels qui entourent la pratique de la pratique de la méditation proprement dite. Avant d'entrer dans le dojo, on revêt de manière cérémonieuse le kimono noir et le kesa. On entre avec le pied droit (à moins que ce soit le gauche). On s'incline devant le Bouddha au centre de la pièce, on s'incline devant le mur et puis on se retourne pour saluer l'ensemble de la pièce. On fait zazen ensemble. Et puis on fait « kin-hin », une méditation marchée réglée au millimètre près. On refait zazen non sans avoir préalablement saluer les autres pratiquants. Ensuite on récite le Hannya Shingyo en version sino-japonaise, le tout en rythme au son du mokugyo et du tambour.

    Cela contraste absolument avec ma propre pratique. Pour reprendre un terme appartenant à l'univers du zen, ma pratique consiste à simplement s'asseoir (shikantaza en japonais, 只管打坐). Je m'assieds dans un pièce de méditation dans laquelle rien n'évoque la méditation ou le bouddhisme, si ce n'est un coussin de méditation. Et je médite. Quand j'en ai assez de méditer, je me relève et je fais autre chose. Tout au plus, il m'arrive avant de commencer de réciter trois la prise de refuge et les vœux de bodhisattvas :
« Dans le Bouddha, je prends refuge jusqu'à l’Éveil.
Dans le Dharma, je prends refuge jusqu'à l’Éveil.
Dans la Sangha, je prends refuge jusqu'à l’Éveil. (3 fois)

Par les mérites engendrés par ma pratique du don et des autres perfections, puissé-je atteindre le Nirvâna pour le bien de tous les êtres. (3 fois) ».

     Mais encore, ce n'est pas systématique. Pour moi, les rituels ne sont que du décorum. Je comprends néanmoins qu'ils participent d'une esthétique et d'un style comme dans le Zen où tout est fait pour pointer du doigt une conduite de vie épurée. Pour Confucius, les rituels sont là pour indiquer tout un univers de relations sociales et faire en sorte que ces relations sociales soient harmonieuses. Je comprends très bien que l'on apprécie ces rituels, même si personnellement je n'en ai pas besoin. Les rituels permettent de sentir qu'on sort de la vie profane et qu'on entre dans l'univers sacré de la méditation. En même temps, pour moi, il ne devrait pas y avoir de dualité entre le sacré et le profane, entre le moment de la méditation et la vie de tous les jours. La méditation est là pour apaiser les tensions qui surgissent dans la vie quotidienne. Pour moi, la frontière entre méditation et non-méditation est floue. Il m'arrive d'être assis sur le banc d'un quai de gare et d'entrer en méditation. Il m'arrive de marcher dans une rue et de ralentir le rythme pour prendre conscience de chacun de mes pas dans l'instant présent.

       Je n'ai rien contre à ce qu'on récite le Hannya Shingyo, le Soûtra du Cœur de la Perfection de Sagesse. Mais pourquoi ne pas le réciter en langue française ? Il y a là dans ce texte un message profond, mais si vous le récitez ce texte dans sa version sino-japonaise qui est difficilement accessible même pour un personne dont le japonais est la langue maternelle, vous allez passer à côté du sens. J'imagine que les pratiquants du Zen me diront que l'essentiel n'est pas là, qu'il s'agit de scander en rythme ce texte, tous ensemble, comme des générations de moines Zen ont pu le faire depuis des siècles, se relier à l'antique tradition de l’Éveil qui a parcouru les siècles et les pays. Mon ami me disait justement que la récitation du Hannya Shingyo lui permettait de comprendre tout le sens de faire communauté dans la pratique du Dharma.

       Dans zazen, on est seul face au mur, me disait-il ; et quand on récite le Hannya Shingyo, on est vraiment en commun, sur la même longueur d'onde que le reste de la communauté. Cela me laisse un peu dubitatif. Pour moi, quand on pratique la méditation en groupe, on est seul face à soi-même certes, mais on est toujours seul face à soi-même quand on fait les courses, quand on travaille, quand on conduit sa voiture... C'est juste que l'on n'a pas tendance à s'en rendre compte. Mais quand on pratique la méditation en groupe, on est aussi en groupe dans l'acte de la méditation ! On partage quelque chose de profond, on partage le silence, on partage l'air ambiant et l'on sent la présence des autres. Pour moi, on devrait faire plus souvent la méditation ensemble, de manière informelle. Un peu comme on va boire un verre. Pas de chichis, pas de cérémonie. On s'assoit simplement et on médite ensemble.

    Dans sa chanson Richard, Léo Ferré évoque la camaraderie et la fraternité qui peut exister autour du fait d'aller boire un verre avec ses potes :
« Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles
A certaines heures pâles de la nuit
Près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes
simplement
Des problèmes de mélancolie
 ».


      Quand j'écoute cette chanson, cela m'évoque la méditation et je me dis souvent qu'il conviendrait de ne les connaître les gens pleinement disponibles à l'instant présent et méditer avec la présence humaine de l'autre. Partager un moment de silence, un moment de rien. Partager cette joie de simplement s'asseoir là, n'importe où. Partager dans ce moment sa condition humaine. 












Stuart Freedman - Zazen au temple Seiryu-ji - Hikone, Japon 





Voir également :



       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 


- L'autre et le même, commentaire du Sandokaivoir le texte



     La sagesse est-elle tempérance, sérénité ou connaissance ? Que veut dire le mot "sagesse" dans un contexte bouddhique ?




   On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. En soi, cela me paraît être une bonne chose : si les entrepreneurs s'enthousiasment pour la méditation et veulent organiser des séances de zazen au milieu de l'open space. Pourquoi pas, en fait ? Néanmoins, quelque chose me laisse sceptique : est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ? Est-on plus aware des objectifs quantitatifs fixés par l'entreprise quand on s'est livré à une séance de pleine conscience ? Est-ce qu'on est un meilleur employé quand on s'applique sagement à s'asseoir en lotus et à faire le vide dans son entreprise ?



On m'a récemment posé la question : je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ? Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.

















Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour du Chan et du Zen ici: 

Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






samedi 27 août 2016

Une goutte d'eau

Ce monde,
À quoi le comparer ?
À la goutte qui tombe
Du bec de l'oiseau d'eau
Et réfléchit le clair de lune.


Dōgen Zenji (道元禅師, 1200-1253), Les chants de la Voie du Pin Parasol 1.




Koson Ohara (Japon, XIXe s.)






     Fugacité du monde. Fugacité de la vie de cet être conscient qui perçoit le monde. L'existence en ce monde comme la goutte d'eau qui vient tomber du bec d'un héron et qui s'en va rejoindre l'étang, le conglomérat de toutes les gouttes d'eau. Et dans cette chute qui ne durent que quelques instants, le reflet de la lune habite la transparence de la goutte d'eau. Dans le Genjōkōan, Dōgen disait déjà : « La lumière infinie de la lune tient dans une goutte d'eau. La lune et le ciel tout entiers sont à l'aise dans une goutte de rosée sur un brin d'herbe ». Notre existence peut sembler infinitésimale tant dans l'espace et dans le temps. Pour autant, il peut refléter la lumière de l'Éveil. Union de la vacuité et de l'apparence, cette lune dans la goutte d'eau qui terminera très bientôt sa chute indique l'urgence de laisser ce lumière de l'Éveil rayonner en chacun de nos instants de vie. La pratique de zazen, la pratique de la méditation assise, est l'un de ces moments privilégiés pour refléter en soi et autour de soi cette lueur bienfaisante de l’Éveil. Et aussi pour adopter une perspective plus large : ne plus être cette seule goutte prise dans les turbulences de la chute, mais être l'étang et l'oiseau d'eau qui contemple le grand calme de l'étang dans l'aube brumeuse.









1 Maître Dōgen, Polir la lune et labourer les nuages, œuvres présentées et traduites par Jacques Brosse, Albin Michel / Spiritualités vivantes, Paris, 1998, p. 241.

















Autres poèmes de Dōgen : 



                      - éveil et reflet de la lune

Sanshô Doei : - la voix des gouttes de pluie

                          - Adoration

                          - Trésor de l'Œil du Véritable Dharma

                           - Quand nous n'avons lieu où demeurer



Poèmes chinois de l'Eihei Kôroku:

     - Sur mon portrait




Voir aussi de Dōgen : 


ainsi que son commentaire sur le Reflet de la Lune : 












Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour du Chan et du Zen ici: 


Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





vendredi 5 février 2016

Portes battantes




    Lorsque nous pratiquons zazen, notre esprit suit toujours notre respiration. Quand nous respirons, l'air vient dans le monde intérieur. Quand nous expirons, l'air va dans le monde extérieur. Le monde intérieur est illimité, et le monde extérieur est illimité aussi. Nous disons « monde intérieur » et « monde extérieur », mais en fait, il n'y a qu'un seul monde total. Dans ce monde illimité, notre gorge est comme une porte battante. L'air entre et sort comme quelqu'un qui franchit une porte battante. Si vous pensez « je respire », le « je » est en trop. Il n'existe de vous pour dire je. Ce que nous appelons « je » est une porte battante qui va et vient quand nous inspirons et quand nous expirons. Elle bat ; c'est tout. Lorsque votre esprit est assez calme et pur pour suivre ce mouvement, il n'y a rien : pas de « je », pas de monde, pas d'esprit ni de corps, rien qu'une porte battante.

vendredi 25 décembre 2015

Mushotoku – Sans but, ni profit




       On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. En soi, cela me paraît être une bonne chose : si les entrepreneurs s'enthousiasment pour la méditation et veulent organiser des séances de zazen au milieu de l'open space, pourquoi pas, en fait ? Néanmoins, quelque chose me laisse sceptique : est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ? Est-on plus aware des objectifs quantitatifs fixés par l'entreprise quand on s'est livré à une séance de pleine conscience ? Est-ce qu'on est un meilleur employé quand on s'applique sagement à s'asseoir en lotus et à faire le vide dans son entreprise ?

mardi 22 décembre 2015

Esprit du débutant



    On dit que pratiquer le Zen est difficile, mais il y a un malentendu sur la raison. Ce n'est pas parce qu'il est dur de s'asseoir en tailleur ou d'atteindre l'illumination que c'est difficile. C'est difficile parce qu'il est dur de garder l'esprit pur et la pratique pure dans le sens fondamental. L'école Zen s'est développée de plusieurs manières après son établissement en Chine, mais en même temps elle est devenue de plus en plus impure. Mais je ne veux pas parler du Zen chinois ou de l'Histoire du Zen. Ce qui m'intéresse, c'est de vous aider à ne pas laisser votre pratique devenir impure.

     Au Japon, nous avons l'expression shoshin qui signifie « esprit de débutant ». Le but de la pratique est de toujours garder notre esprit de débutant. Supposez que vous ne récitiez la Prajñā Pāramitā qu'une seule fois. Ce pourrait être une très bonne récitation. Mais que se passerait-il si vous la récitiez deux fois, trois fois, quatre fois ou plus ? Vous pourriez facilement perdre votre attitude originelle envers la Prajñā Pāramitā. Ce sera pareil dans vos autres pratiques zen. Pendant un certain, vous garderez votre esprit de débutant ; or si vous continuez à pratiquer un, deux, trois ans ou plus, vous pourrez peut-être faire des progrès, mais vous risquez de perdre la signification illimitée de l'esprit originel.