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dimanche 31 juillet 2016

Les Lumières en clair-obscur





Joseph Wright of Derby, Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air, 1768.



     Je voudrais me pencher sur ce tableau du XVIIIème siècle, tout-à-fait typique de la période des Lumières : « Une expérimentation sur un oiseau dans une pompe à air » de Joseph Wright of Derby réalisé en 1768 et conservé à la National Gallery de Londres. On peut y voir une soirée familiale toute entière dévouée à la science, puisqu'un scientifique fait une démonstration de la pompe à air inventée par Robert Boyle un siècle plus tôt. Un malheureux oiseau, un cacatoès en l’occurrence, fait les frais de cette expérience, puisqu'il gît dans la bulle de la pompe air, succombant à l'asphyxie. À l'époque, il était courant d'organiser ce genre de soirée dans les familles de haute extraction : on assistait aux expérimentations scientifiques en famille comme on assistait à un spectacle de magie. Aujourd'hui, cela paraîtrait étrange, même dans une famille d'ingénieurs ou de scientifiques de faire des expériences scientifiques au repas familial du samedi soir, surtout s'il agit de faire passer de vie à trépas un pauvre oiseau sans défense devant les enfants !

     La réaction des deux petites filles est intéressante. Elles détournent le regard et pleurent pour le petit oiseau. Tout le tableau semble dire : ce ne sont que des fillettes, elles réagissent avec tout le sentimentalisme de la gent féminine. Le père s'applique d'ailleurs à les réconforter : il semble dire que c'est pour le bien de la science et que l'oiseau n'a pas vraiment souffert. Il est vrai que la science est une affaire d'hommes, car la science exige d'écarter tout sentimentalisme, tout chagrin déplacé. Quant à la plus grande des sœurs, elle n'a d'yeux que pour le beau garçon à côté d'elle. J'imagine que quand une féministe se promène dans les couloirs de la National Gallery de Londres et qu'elle tombe sur ce tableau, elle doit n'avoir qu'une envie : lacérer au plus vite ce tableau emblématique de la pensée scientiste machiste et misogyne. Les véganes et les défenseurs de la cause animale doivent aussi se sentir mal à l'aise devant ce tableau qui vante le progrès de la science qui passe par le sacrifice nécessaire d'un petit animal innocent.







      Et justement, ce tableau me semble intéressant par ce qu'il laisse entendre : il y a d'un côté, la Raison virile, objective, qui ne se laisse pas influencer par la sensibilité et le sentimentalisme, et de l'autre, ce monde subjectif de l'empathie, de la compassion, de la possibilité de se laisser affecter par la douleur et la détresse d'autrui. Pour les hommes sérieux et austères qui peuplent ce tableau, le petit oiseau n'est même pas un « autrui », une personne, un être sensible dont il serait juste de prendre en compte son ressenti. À l'époque, c'était la théorie de l'animal-machine de René Descartes qui prévalait dans ce monde des hommes de lettre et de science. Les animaux dans cette théorie ne sont que des automates incapables de produire une pensée, un acte de raison, incapable aussi d'être vraiment conscient de ce qui leur arrive. Cette idéologie facilite grandement l'utilisation sans vergogne des animaux à des fins scientifiques.

   Ce tableau annonce l'expérimentation animale pratiquée à grande échelle dans les laboratoires scientifiques du XXème et XXIème siècles. Certes, la dissection anatomique existait depuis l'Antiquité, mais ce n'est qu'au XVIIIème et XIXème siècle que va se développer l'idée de l'expérimentation animale et la vivisection avec des personnalités comme Georges Cuvier ou Claude Bernard. Ce dernier justifiait les mauvais traitements occasionnés aux animaux au nom de la science en disant dans une perspective très cartésienne : « Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant [...], [il] est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend pas les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée »1. L'idéologie scientiste inspirée par les Lumières opère donc une disjonction totale entre les « idées » que la Raison peut échafauder pour comprendre le monde naturel et la sensibilité qui s'insurge inévitablement face au cri de douleur des animaux. Les lumières de la Raison renvoie aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition l'empathie et la sollicitude.







     Les philosophes des Lumières se sont eux-mêmes vus comme ceux qui allaient apporter les lumières de la Raison au monde enfermé dans les ténèbres de l'ignorance. Le tableau de Joseph Wright se déroule d'ailleurs de nuit avec deux sources de lumières : une lumière qui provient de derrière l'espèce de bocal phosphorescent et qui illumine l'expérimentateur et éclaire la puissance de sa démonstration, tandis que la lueur de la lune traverse les carreaux de la pièce. On dit que Joseph Wright of Derby espérait rentrer dans la Lunar Society, une prestigieuse société de science où Erasmus Darwin, le grand-père de Charles, avait ses entrées. Mais peut-être voulait-il seulement symboliser les lumières naturelles de la Raison qui brille dans la noirceur des ténèbres, mettant ainsi en parallèle les idées raisonnables que Dieu ou la Nature a placé en nous et l'effort minutieux et persévérant des hommes pour construire patiemment un savoir sur ce monde naturel.

        Néanmoins, ce tableau montre une ombre dans ce siècle des Lumières : les Lumières ne voulaient pas seulement promouvoir l'avancée des sciences et des techniques ; les Lumières adjoignait ces avancées avec le progrès moral et politique, l'idée qu'un monde meilleur s'ouvrait à nous, où il n'y aurait aucun laissé-pour-compte. Mais justement, les animaux sont les grands oubliés de ce schéma progressiste. Ce culte de la Raison a ouvert un chapitre sanglant de l'Histoire de la cruauté des hommes envers les animaux, cruauté perpétrée au nom de l'idée même de progrès. Or les progrès de la science ont justement montré la proximité de l'homme et de l'animal, la capacité de l'animal à éprouver la douleur et le fait que les hommes et les animaux partagent une capacité d'empathie. Or cette empathie est une source naturelle pour la morale. C'est en comprenant la détresse que peuvent subir d'autres personnes que je peux commencer à me dire que je dois les aider, que je ne dois pas faire ce qu'on ne voudrait pas qu'on me fasse. Disqualifier l'empathie comme le fait le tableau de Joseph Wright en réservant les réactions émotionnelles aux deux petites filles de la famille, cela revient à disqualifier une source du progrès moral de l'humanité, donc in fine les Lumières elles-mêmes. Continuer aujourd'hui le projet des Lumières, c'est retrouver l'empathie, acter le fait que les animaux sont dotés d'une sensibilité qui peut entrer en résonance avec la sensibilité humaine.










1Claude Bernard, cité par Georges Chapouthier, « L'évolution de l'expérimentation animale : Claude Bernard et la période clé du XIXème siècle », http://www.equipe19.univ-paris-diderot.fr/Colloque%20animal/Chapouthier%20Expe%20XIX%C2%B0.pdf










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lundi 21 décembre 2015

Il faut beaucoup aimer les hommes


      Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter.

Marguerite Duras



Henri Cartier-Bresson, Dans un train, Roumanie, 1975





      Je trouve cette formule de Marguerite Duras très vraie et très profonde. Elle joue sur deux plans : la nécessité de l'amour d'abord, « il faut beaucoup aimer les hommes ». Mais l'autre plan est précisément qu'il n'est pas facile les êtres humains sur cette Terre. Il ne s'agit pas d'aimer ceux qu'on aime. Pour rendre la vie supportable sur cette planète, il faut répandre l'amour, y compris pour les gens qu'on n'aime pas, qui nous énervent, qui nous irritent, voire qu'on déteste. Il y a tellement de conflits dans ce monde, tellement d'affrontements, tellement d'injustices que l'on ne s'en sortira pas en n'ajoutant pas de l'amour dans les interactions sociales de ce monde.

     J'avoue, honte à moi, n'avoir pas lu « La vie matérielle » de Marguerite Duras publié en 1987 d'où est tirée cette citation, et je ne sais donc pas si l'auteur visait les hommes en tant qu'être humain ou les hommes opposés aux femmes dans cet éternel conflit amoureux qui se joue et se déjoue à chaque instant partout sur la surface du globe pour des milliards d'individus. Mais au fond dans les deux cas, la logique est la même : on n'aime pas une personne parce qu'elle est aimable, on l'aime parce qu'on la désire, elle ou l'image que l'on se fait d'elle-même. Et nos relations amoureuses ont besoin qu'on y injecte de l'amour pour que l'amour puisse vivre et que l'on puisse continuer à supporter tout ce qui nous horripile chez l'autre, tout ce qui nous blesse et tout ce que l'on perçoit comme autant de trahisons.


      Le Bouddha nous encourageait à répandre l'amour en méditation dans chaque recoin de l'univers pour tous les êtres et dans tous les instants : « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ». En fait, il ne faut pas attendre d'une seule personne qu'elle nous procure de l'amour et être malheureux ou malheureuse si cette personne ne le fait, voire nous heurte par son comportement ou son mépris, son indifférence. Le Bouddha nous invite à avoir une vision plus large de l'amour. Plus active aussi : bien sûr, nous attendons tous l'amour, mais c'est à nous de faire émaner l'amour pour les gens qui nous entourent, mais aussi pour tous les êtres sensibles qui vivent dans la vaste univers. À cela, il faut s'entraîner encore et encore.  





Marc Chagall, Au-dessus de la ville, 1924






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dimanche 30 août 2015

Émotions



   Dans l'esprit de nos contemporains, la façon la plus courante de traiter avec les émotions – tant sur un plan ordinaire que thérapeutique – est de croire que plus on exprime une émotion, plus on s'en libère. Si nous sommes coléreux, plus nous exprimons notre colère et plus nous croyons avoir habilement négocié avec cette colère. Pour finir, le réservoir émotionnel est censé tomber en panne sèche.

     Certains, qui ont des problèmes de désir ou d'attachement, s'imaginent que réaliser ses désirs est le meilleur moyen de s'en affranchir. Pour quelqu'un qui n'a aucune idée des enseignements du Dharma, peut-être est-ce en effet la seule solution ; mais du point de vue du Dharma, c'est là une manière vraiment stupide de se conduire, car plus nous exprimons d'émotions, plus il y a d'émotions à exprimer. Plus nous exprimons une émotion particulière, et plus nous renforçons sa tendance à apparaître.