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dimanche 9 août 2026

La vie ?


La vie ?

Un rien l'amène,

Un rien l'anime,

Un rien la mine,

Un rien l'emmène.


Raymond Quéneau, Zazie dans le métro, 1959.






 Gil Gautier - Huppe fasciée et son petit







Voilà qui est joliment dit. Comment mieux suggérer tant la fugacité de la vie que sa légèreté ? Tant sa spontanéité que sa fragilité ? Tant sa joie que sa tristesse ? Voilà la vie qui passe comme un éclair, voilà ce qui va et vient. Voilà ce que les bouddhistes conceptualisent comme étant l'impermanence. Voilà ce qu'il nous faut saisir, et pourtant qui est insaisissable ! Voilà ce rien qui passe comme un songe. Voilà ce tout qui se dérobe à nos yeux comme un tour de passe-passe nous dupe encore et encore.










Noor Ahmed Gelal













Diatomées disposées géométriquement
Art visible seulement au microscope









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mardi 4 août 2026

Prêt à Marat, prêt à Tibère



Je voudrais revenir sur un article écrit maintenant, il y a plus de dix ans, et qui est un commentaire d'un poème de Victor Hugo : « Ceux qui vivent sont ceux qui luttent » : https://lerefletdelalune.blogspot.com/2015/11/ceux-qui-vivent-ce-sont-ceux-qui-luttent.html


De manière générale, le poème oppose d'un côté la lutte d'individus simples qui cherchent à s'élever et, de l'autre côté, la foule, la plèbe et ses bas instincts, sa médiocrité et ses intérêts égoïstes. Cette plèbe n'est pas ici opposée aux nobles, aux patriciens, mais ceux qui sont bons, humbles, qui suivent un idéal qui les dépasse, ceux qui, nuit et jour, on devant les yeux « quelque saint labeur ou quelque grand amour ». Victor Hugo dit explicitement que ce sont des gens issus du peuple :


« C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,

C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche ».


Je précise pour comprendre ce qui suivre que je ne suis ni un spécialiste de Victor Hugo (que je trouve souvent trop emphatique et ampoulé), ni un spécialiste de la Révolution française en générale ou de la Terreur en particulier. Et je ne suis pas non plus un spécialiste du révolutionnaire Jean-Paul Marat, ni d'ailleurs de l'empereur romain Tibère. Je me suis enthousiasmé à cette époque en 2015 pour ce poème de Victor Hugo et je me suis risqué à une interprétation de ce poème sans aucune prétention autre que mon enthousiasme et ma qualité d'amateur de ce poème. « Amateur » dans le sens de celui qui aime profondément quelque chose, mais aussi dans le sens qui n'est pas un professionnel du domaine, un expert, un spécialiste.


Or il se trouve qu'une erreur s'est glissée dans mon commentaire concernant Marat et les vers suivants :


« Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,

Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,

Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus ».


J'ai écrit : « On a là cette foule pleine de ressentiment et de malveillance, prête à entendre n'importe quel tribun qui saura rassembler leurs haines, et qui suivra un tyran comme l'empereur Tibère ou qui assassinera lâchement un grand homme comme le révolutionnaire Marat ».


En 2018, un internaute m'a fait signaler mon erreur concernant Marat : « Belle analyse, mais complet contresens quant à Marat, considéré par Hugo et par quasi tous les historiens aujourd'hui comme un révolutionnaire sanguinaire. Hugo n'accuse pas le peuple de l'avoir tué, mais de l'avoir bêtement suivi!  » Sur le moment, je n'ai pas vu le commentaire, mais quand je me suis rendu compte de son existence en 2019, j'ai immédiatement répondu : « Oui, l'erreur est mienne. Victor Hugo condamne la figure de Marat au même titre que Tibère. Mea culpa ».


Mon erreur vient simplement de l'influence du célèbre tableau de David qui présente Jean-Paul Marat comme un martyr de la Révolution. Naïvement, j'ai imaginé Hugo comme un admirateur de Marat, Hugo qui écrit dans les « Misérables » : « Le droit a sa colère (...), et la colère du droit est un élément du progrès. N’importe, et, quoi qu’on en dise, la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. Incomplète, soit, mais sublime. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales ; elle a adouci les esprits ; elle a calmé, apaisé, éclairé ; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a été bonne. La révolution française, c’est le sacre de l’humanité ». (Fantine, livre II, chapitre « L'onde et l'ombre »)






Jacques-Louis David, Marat assassiné, 1793





Quand j'ai écrit mon interprétation du poème en 2015, j'avais buté sur les mots : « prêt à Marat comme prêt à Tibère », et je n'avais pas trouvé plus d'information sur internet. Une fois, que l'on sait que Victor Hugo a été très critique envers la Terreur, notamment dans son roman « Quatre-vingt-treize », le sens découle beaucoup plus naturellement et plus simplement. Marat a contribué à fanatiser la foule imbécile avec ses diatribes enragées. Ainsi, dans ce roman sur la période de la Terreur et des guerres de Vendée, la scène fictive où Robespierre, Danton et Marat discute sur ce qu'il convient de faire, notamment par rapport à la problématique de la Vendée qui se soulève à ce tournant de la Révolution en 1793 et sur la question de savoir le degré de menace intérieure de la Vendée par rapport aux menaces extérieures des monarchies européennes.


Marat y tient un très long monologue que l'on qualifierait aujourd'hui de paranoïaque et complètement conspirationniste : « En effet, quel homme suis-je ? J’ai dénoncé Chazot, j’ai dénoncé Pétion, j’ai dénoncé Kersaint, j’ai dénoncé Moreton, j’ai dénoncé Dufriche-Valazé, j’ai dénoncé Ligonnier, j’ai dénoncé Menou, j’ai dénoncé Banneville, j’ai dénoncé Gensonné, j’ai dénoncé Biron, j’ai dénoncé Lidon et Chambon ; ai-je eu tort ? je flaire la trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant le crime. J’ai l’habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites le lendemain. Je suis l’homme qui a proposé à l’Assemblée un plan complet de législation criminelle. (...)


J’ai demandé qu’on prît cent mille parents d’émigrés comme otages pour les commissaires livrés à l’ennemi, j’ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait les barrières, j’ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de Marseille, j’ai insisté pour qu’on mît à prix la tête d’Égalité fils, j’ai défendu Bouchotte, j’ai voulu l’appel nominal pour chasser Isnard du fauteuil, j’ai fait déclarer que les Parisiens ont bien mérité de la patrie ; c’est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Finistère demande qu’on m’expulse, la ville de Loudun souhaite qu’on m’exile, la ville d’Amiens désire qu’on me mette une muselière, Cobourg veut qu’on m’arrête, et Lecointe-Puiraveau propose à la Convention de me décréter fou. (...)


Je n’ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous (Danton). Du reste, je devais m’y attendre, vous ne m’avez pas compris ; pas plus vous que Robespierre, pas plus Robespierre que vous. Il n’y a donc pas d’homme d’État ici ? Il faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les points sur les i. Ce que je vous ai dit voulait dire ceci : vous vous trompez tous les deux. Le danger n’est ni à Londres, comme le croit Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton ; il est à Paris. Il est dans l’absence d’unité, dans le droit qu’a chacun de tirer de son côté, à commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans l’anarchie des volontés…


– L’anarchie ! interrompit Danton, qui la fait, si ce n’est vous ?

Marat ne s’arrêta pas.

– Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre, et qui a été le club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude Fauchet, club des Bonnets de laine, fondé par le gazetier Prudhomme, et cætera sans compter votre club des Jacobins, Robespierre, et votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de l’Hôtel de ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu’on déprécie. Rue du Temple, un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du peuple, a dit : Il ne vaut pas la peine d’être ramassé. Les agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. (...)



Ah ! vous cherchez le danger loin, quand il est près. À quoi vous sert votre police, Robespierre ? (...) Eh bien, sachez ceci : le danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds ; on conspire, on conspire, on conspire ; les passants dans les rues s’entre-lisent les journaux et se font des signes de tête ; six mille hommes, sans cartes de civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les caves et dans les greniers, et dans les galeries de buis du Palais-Royal (...)



Robespierre regardait attentivement la carte.

– Ce qu’il faut, cria brusquement Marat, c’est un dictateur. Robespierre, vous savez que je veux un dictateur.

Robespierre releva la tête.

– Je sais, Marat, vous ou moi.

– Moi ou vous, dit Marat. »

(Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, 1874, 2ème partie, livre II, II)



Les écrits de Marat, eux-mêmes, laissent peu de doute sur la violence du gars. Ainsi dans son fameux journal « L'ami du peuple » : « Aveugles citoyens ! Serez-vous toujours insensés ? N'ouvrirez-vous jamais les yeux ? Il y a dix mois cinq cent têtes abattues auraient assuré votre bonheur ! Pour vous empêcher de périr, vous serez peut-être forcés d'en abattre cent mille, après avoir vu massacrer vos frères, vos femmes et vos enfants ».



Toute une légende noire s'est constituée autour de Marat, exactement comme Robespierre a eu également sa légende noire. L'un des plus virulents a été l'historien du XIXème siècle, Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution Française (tome IV, chap. 3 : La Convention – La Gironde et la Montagne – septembre/octobre 1792)  : « Échappé de sa cave, sans rapport avec la lumière, ce personnage étrange, au visage cuivré, ne semblait pas de ce monde-ci. Il voyait bien l’étonnement des simples, il en jouissait. Le nez au vent, retroussé, vaniteux, aspirant tous les souffles de la popularité, les lèvres fades et comme vomissantes, prêtes, en effet, à vomir les injures et les fausses nouvelles. Quoi, c’est là Marat? cette chose jaune, verte d’habits, ces yeux gris jaune si saillants... C'est au genre batracien qu’elle appartient à coup sûr, plutôt qu’à l’espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?... Son front jaune, son vaste rictus de crapaud souriait effroyablement sous sa couronne de laurier ».



Pour autant, je ne suis pas certain qu'il f aille croire sur parole tous les horreurs de cette légende noire de Marat et de Robespierre. Victor Hugo, lui-même, est beaucoup plus mesuré dans ses notes préparatoires pour son roman « Quatre-vingt-treize » : « Marat fut un espèce d'invisible, présents partout. Être senti sans être vu, c'est le propre des dieux et des démons. Marat n'était pas plus un écrivain que Robespierre n'était un orateur : ces hommes étaient des forces ».



Ou encore, Hugo qui écrit dans ces mêmes notes : « Tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat ». Dans une note de 1854, il est assez radical :  « Moi, si je faisais l'histoire de la Révolution (et je la ferai), je dirais tous les crimes des révolutionnaires, seulement je dirais quels sont les vrais coupables, ce sont les crimes de la monarchie ».



En outre, des historiens rejettent cette légende noire. Ainsi, sur le site « Le vent se lève », on trouve un article intitulé « Derrière la légende noire, retour sur un "ami du peuple" » qui montre que Marat est surtout motivé par la détresse du peuple et qui résonne avec ce que Victor Hugo dit de Jean-Paul Marat : « La centralité de la lutte des classes dans la pensée de Marat distingue sa conception du peuple de celle des Jacobins. Pour ces derniers, le peuple c’est l’ensemble des citoyens sans distinction. Pour Marat, ce sont seulement les pauvres car la Révolution n’a été faite que par eux, c’est-à-dire « par les dernières classes de la société, par les ouvriers, les artisans, les détaillants, les agriculteurs, par la plèbe, par ces infortunés que la richesse impudente appelle canaille et que l’insolence romaine appelait prolétaires ». (...) À ses yeux, ce sont moins les forces productives qu’une accumulation de « complots » qui constituent le sens de l’histoire. L’antagonisme qu’il esquisse entre le petit nombre des riches et la grande masse des pauvres est rudimentaire – mais demeure structurant tout au long de sa vie ».



On me répliquera que « Le vent se lève » est un média très marqué à gauche. Bien sûr, mais il me semble intéressant de montrer que ce n'est pas « quasi tous les historiens » qui crachent sur Marat comme me le disait l'internaute qui m'avait critiqué en 2018. Encore aujourd'hui, vous avez toute une série d'historiens, dont une bonne partie d'historiens de gauche, qui refusent la légende noire de Marat comme la légende noire de Robespierre. En 2026, c'est encore un enjeu politique que de défendre ou de dénoncer l'héritage politique de ces deux révolutionnaires, Marat et Robespierre. Jean-Luc Mélenchon et d'autres acteurs importants de la France Insoumise revendiquent régulièrement et convoquent la figure de Robespierre comme une figure de leur lutte politique.



Alors loin de moi l'idée de me faire juge de cette controverse. Marat est-il un salaud totalitaire ou un défenseur un peu trop zélé de la veuve et de l'orphelin ? Je ne me prononcerai pas ici sur cette question. J'ai dit plus haut que je ne suis pas historien et je ne suis pas un spécialiste de la Révolution Française, même si c'est une période qui m'intéresse beaucoup. Je ne suis pas non plus un spécialiste de Jean-Paul Marat.



Néanmoins, il me semble intéressant de rappeler le débat encore très vif sur ces figures de la révolution. C'est pourquoi, intuitivement, je n'avais pas corrigé mon erreur sur Marat dans mon commentaire du poème de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux luttent ». La critique de l'internaute est restée bien visible ainsi que le fait que j'admette mon erreur, mais je n'avais rien changé jusqu'à aujourd'hui.



Une critique assez désagréable est apparue hier : « Le contre-sens sur Marat écroule tout le reste, hélas….mais inégalable Hugo…!!!!  » J'ai reçu cette critique avec une irritation. Je déteste quand des intellectuels utilisent une faute mineure pour décrédibiliser tout un travail. Surtout que le gars reprend le terme de « contre-sens » que le premier internaute qui avait critiqué mon travail en 2018. Probablement a-t-il lu quelque chose qu'il n'avait pas vu lui-même et se permet de tout remettre en question.



Donc, non, mon erreur sur Marat « n'écroule pas » tout le reste ! Victor Hugo a sélectionné deux exemples où la foule s'emporte dans une furie collective et meurtrière. Deux exemples qui lui parlaient, lui, homme du XIXème siècle, mais qui ne nous parlent pas du tout à nous, hommes du XXIème siècle ! D'où mon erreur. Si Hugo avait écrit ce poème aujourd'hui, il aurait probablement évoqué Hitler, Staline, Mussolini, les jihadistes, éventuellement Trump et les MAGA, Benjamin Netanyahu et Tsahal...


Mais le sens est là, peu important que la foule était dirigée par Marat, et non contre Marat. C'est un détail. L'important était de comprendre que Victor Hugo met en valeur l'homme qui réfléchit par lui-même et essaye d'apporter du bien à la société du fait de son travail et de son amour. Et il crache sur la foule des gens aigris qui suivent aveuglément les courants de haine et de médiocrité de leur époque, parce qu'il est plus facile de suivre le courant que de s'élever humainement et spirituellement.



Donc, pour ne pas recevoir de nouvelles critiques, j'ai décidé de corriger mon texte pour ne pas laisser de faiblesse qui permettrait à mes détracteurs d'invalider tout un texte sur base d'une seule erreur sur des détails. Il est donc écrit maintenant : « On a là cette foule pleine de ressentiment et de malveillance, prête à entendre n'importe quel tribun qui saura rassembler leurs haines, et qui suivra un tyran comme l'empereur Tibère ou qui suivra lâchement Marat dans sa volonté de faire régner la Terreur au sein de la Révolution Française ». Néanmoins, il m'a semblé intéressant d'expliquer dans ces lignes les enjeux et les ambiguïtés qui se cachaient derrière mon erreur et sa correction.





Danton, Marat et Robespierre réunis au cabaret de la rue du Paon
(scène fictive de "Quatre-vingt-treize" de Victor Hugo)
Dessin de Diogène Maillart, musée Carnavalet, 1876.



Lire également sur Victor Hugo :







Lire aussi : 

- La nef des fous (où le philosophe Jacques Derrida avait critiqué et discrédité l'entièreté de le "L'histoire de la folie" de Michel Foucault à partir de la critique d'un détail de son livre qui évoquait les méditations de René Descartes) 



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Joseph Boze, Portrait de Jean-Paul Marat (1743-1793), 1793
Musée Carnavalet





dimanche 10 mai 2026

Tu sais que tu es un être humain.



Tu sais que tu es un être humain.

Est-ce que tu le sais ou l'ignores ?

Ce sourire, il n'est qu'à toi.

Ce tourment, il n'est qu'à toi.

Ces yeux : personne d'autre ne les a.


Demain, tu seras parti.

Demain, sur cette terre bénie,

D'autres courront et riront.

D'autres ressentiront et aimeront,

Les bons comme les mauvais.


Aujourd'hui, le monde t'appartient :

Forêts et collines, vallées profondes.

Il est si urgent de vivre, dépêche-toi !

Il est si urgent d'aimer, dépêche-toi !


Parce que, sur cette terre, tu es un être humain,

Et que tu le veuilles ou non,

Ce sourire, il n'est qu'à toi.

Ce tourment, il n'est qu'à toi.

Ces yeux : personne d'autre ne les a.


Vassyl Andriiovytch Symonenko







Olivier Blum, La Reid (en Belgique)









J'ai découvert ce poème pas plus tard que hier, et je dois dire qu'il me plaît beaucoup. Je connaissais pas du tout l'auteur : Vassyl Symonenko (1935 - 1963). Wikipedia m'a appris qu'il était Ukrainien, qu'il était un dissident dans l'Union Soviétique, et qu'il est décédé à 28 ans, tabassé à mort par une milice locale parce qu'il déplaisait au régime communiste.


J'aime cette idée de se réapproprier notre subjectivité, notre intimité, la façon dont nous ressentons le monde et la vie, qui n'appartient qu'à nous, dans un monde où on ne cesse d'objectiver les êtres humains, de les réduire cyniquement à des statistiques, des quotas, des estimations.


J'aime aussi le rappel de cette urgence de vivre et d'aimer. La vie est fragile, et le temps est comme une avalanche qui, très bientôt, fera tout disparaître, et qui, dès lors, rend absurde les activités obsédantes fondées sur l'agression, la cupidité et le déni de l'autre.


J'aime aussi l'idée que cette subjectivité nous échappe, qu'elle anime spontanément tous les êtres doués de sensibilité, pas seulement ceux qui sont dignes de conscience et considération, mais les bons comme les mauvais. Chacun habite le monde, chacun ressent la vie, chacun traverse son destin d'une manière ou d'une autre. Chacun a le droit au forêt et aux collines ainsi qu'aux vallées profondes.










Stefan Wasser, Vallée de l'Ourthe et château de Fy dans la brume,
vus de la Roche-aux-Faucons



Lirer aussi : 


- C'est beaucoup, et c'est l'ombre d'un rêve


- Sensation (Arthur Rimbaud)


- Joie 


- Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)








- La craquelure du pain (Marc Aurèle)







- Forêt, prairie et rivière (Merleau-Ponty)





Vassyl Symonenko (1935 - 1963)






mercredi 2 novembre 2022

Sensation

 

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.



Arthur Rimbaud – Cahier de Douai. Mars 1870















Ce qui frappe tout de suite dans ce poème d'Arthur Rimbaud, c'est la contemplation, la spontanéité et la légèreté. Aucune gravité, aucune austérité, et pourtant une incroyable spiritualité qui se dégage. La force du texte est en outre de ramasser en quelques mots les sensations d'une balade un soir d'été, de nous les faire sentir justement et faire sentir cet amour infini qui nous envahit et nous ouvre au monde.

Il y a aussi dans ce poème de flagrants rapprochements avec la méditation : prêter attention aux sensations les plus minimes et en apparence insignifiantes de la vie quotidienne, sentir le poids qui s'exerce sur la plante de nos pieds et sentir l'air qui caresse nos cheveux. Se laisser aller à la contemplation de toutes ces choses simples que nous touchons et nous effleurons, et puis baigner dans le silence des paroles, mais aussi des pensées. Laisser l'amour infini monter en nous et rayonner dans toutes les directions, au-delà des frontières et de toutes les limitations que le mental peut tracer. Laisser cet amour infini nous accompagner dans la joie.




















Lire également : 


- Le bateau ivre


- C'est beaucoup, et c'est l'ombre d'un rêve


- Joie 


- Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)




- La craquelure du pain (Marc Aurèle)







- Forêt, prairie er rivière (Merleau-Ponty)







lundi 6 janvier 2020

Ozymandias





J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le rictus de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
"Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez !"

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »


Percy Shelley, 1817.








David Roberts (1796 - 1864) - Ramesseum















« Ozymandias » est l'autre nom du pharaon Ramsès II. Ce poème de Shelley illustre l'implacable empire du temps auquel ne résiste aucune majesté. Tellement fier de son pouvoir et de ses conquêtes, Ramsès II a cru inscrire dans la roche toute la démesure de son orgueil : « Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! ». Mais même les statues les plus monumentales finissent par s'effondrer, toutes les splendeurs finissent par être englouties sous les sables. Ne reste que des ruines de ces œuvres colossales et des dunes pour les recouvrir. Vanité des vanités... C'est le temps qui dit aux puissants de désespérer. C'est le temps qui se moque de toute grandeur. Et c'est le temps qui appelle à contempler et à voir l'immensité du monde.



vendredi 3 janvier 2020

Fût-ce en mille éclats




Fût-ce en mille éclats
Elle est toujours là -
La lune dans l'eau.

Ueda Chôshû (1852-1932)







Kobayashi Kiyochika, Pleine lune au pont de Nihonbashi, 1930.







L'éclat de la lune est comme la vérité dans les ténèbres. On ne touche jamais vraiment cette vérité. Par contre, nous côtoyons le reflet de cette lune dans l'eau. Non pas un reflet, mais mille éclats de cette lune au gré des mouvements de l'eau. La philosophie bouddhique distingue la vérité ultime de la vérité relative en donnant une nette priorité à la première vérité, la vérité ultime. Pourtant cette vérité ultime se manifeste de mille manières dans la vérité de ce que nous vivons, la vérité relative. Cette luminosité est toujours présente pour celui qui veut bien être attentif et ouvert à ces reflets dans les mille aspects de la vie quotidienne. Quand nous faisons la vaisselle, quand nous levons la tête vers les étoiles, quand nous nous baladons dans la forêt ou quand on prend une bière à une terrasse. Il faut se rappeler que ce sont là des reflets, et non la vérité ultime même, et des reflets qui sont parfois distordus par l'agitation du monde comme le reflet de la lune qui s'allonge ou s'étire sur la surface des vagues, mais ces reflets sont tout de même une inspiration précieuse dans la vie de l'esprit.



mercredi 1 janvier 2020

matin du premier jour




matin du premier jour —
dans le poêle
quelques braises de l’an passé

Hino Sōjō (1901-1956)
Certains attribuent cet haïku à Katō Gyōdai (1732-1792) .




J'aime ce haïku du premier jour de l'an qui garde la trace encore fumante de l'année passée. Certains politiciens se plaisent à en appeler la « rupture », à faire table rase d'un vieux monde qui leur semble déjà trop ancien. Pourtant il reste toujours quelque chose du passé dans nos vies. Le présent a pour semence notre passé ; et ce présent est le terreau du futur qui vient à grand pas et qui connaîtra son éclosion dans un nouveau présent. Il me semble bon de s'en rappeler de temps en temps, particulièrement un jour qui célèbre un nouveau départ, une nouvelle révolution autour de notre Soleil.


Ces jours-ci, j'ai vu passer à plusieurs reprises un photo parodique d'extraterrestres qui se gaussent des êtres humains parce qu'il célèbre le jour où leur planète a fait un tour autour de son étoile. Certes, le Nouvel An n'est jamais rien d'autre que la célébration bruyante et alcoolisée d'un trajet de notre planète sur une orbite d'à peu près 940 millions de kilomètres. Ce n'est que çà. En même temps, ce n'est pas rien. C'est quand même une distance prodigieuse pour notre caillou. Beau parcours pour un Éternel Retour. Surtout que du point de vue de la Nature vivante, c'est là un nouveau tour dans le cycle des saisons. L'hiver en Europe, l'été en Australie. On peut bien sûr railler la fascination des peuples pour tous ces phénomènes cosmiques qui ont chacun une explication prosaïque : une éclipse n'est jamais que l'interposition de la lune dans le trajet de la lumière du Soleil, les étoiles dans le ciel ne sont que les faibles lueurs qui nous reviennent d'autres soleils après des trajets inimaginables, les étoiles filantes ne sont que des bouts de rochers qui se consument dans notre atmosphère. Pourtant ces explications ne leur enlève rien à leur capacité de nous émerveiller quand on veut bien lever nos yeux au ciel.


Le Nouvel An n'est bien sûr qu'une date fixée de manière conventionnelle. On pourrait tout aussi bien célébrer le 2 août ou le 24 septembre, on pourrait également fêter aussi l'année mercurienne de 88 jours, l'année martienne de 687 jours ou l'année saturnienne tous les 29 ans. C'est pourtant l'occasion de se rendre compte du temps qui passe et l'occasion de faire de bonnes résolutions pour ce prochain tour de piste de notre planète. Pour ma part, je souhaite que 2020 soit une année faste dans la pratique de la méditation et du Dharma. J'ai terminé 2019 et commencé 2020 en méditation. Une méditation pas très paisible avec toutes les détonations de pétards et l'éclat des feux d'artifices. Mais après une bonne demi-heure de vacarmes et d'éclats lumineux, le calme est revenu. Ce qui est une leçon : en méditation, ce qui nous trouble finit toujours par s'apaiser, s'estomper ou disparaître.


Je souhaite donc une excellente année 2020 à tout le monde. Beaucoup de bonheur, beaucoup de joie, beaucoup d'amitié, beaucoup d'entraide, beaucoup de solidarité, beaucoup de paix et beaucoup d'émerveillement.