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mercredi 2 novembre 2022

Sensation

 

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.



Arthur Rimbaud – Cahier de Douai. Mars 1870















Ce qui frappe tout de suite dans ce poème d'Arthur Rimbaud, c'est la contemplation, la spontanéité et la légèreté. Aucune gravité, aucune austérité, et pourtant une incroyable spiritualité qui se dégage. La force du texte est en outre de ramasser en quelques mots les sensations d'une balade un soir d'été, de nous les faire sentir justement et faire sentir cet amour infini qui nous envahit et nous ouvre au monde.

Il y a aussi dans ce poème de flagrants rapprochements avec la méditation : prêter attention aux sensations les plus minimes et en apparence insignifiantes de la vie quotidienne, sentir le poids qui s'exerce sur la plante de nos pieds et sentir l'air qui caresse nos cheveux. Se laisser aller à la contemplation de toutes ces choses simples que nous touchons et nous effleurons, et puis baigner dans le silence des paroles, mais aussi des pensées. Laisser l'amour infini monter en nous et rayonner dans toutes les directions, au-delà des frontières et de toutes les limitations que le mental peut tracer. Laisser cet amour infini nous accompagner dans la joie.




















Lire également : 


- Le bateau ivre


- C'est beaucoup, et c'est l'ombre d'un rêve


Joie 


Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)




- La craquelure du pain (Marc Aurèle)







- Forêt, prairie er rivière (Merleau-Ponty)







lundi 6 janvier 2020

Ozymandias





J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le rictus de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
"Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez !"

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »


Percy Shelley, 1817.








David Roberts (1796 - 1864) - Ramesseum















« Ozymandias » est l'autre nom du pharaon Ramsès II. Ce poème de Shelley illustre l'implacable empire du temps auquel ne résiste aucune majesté. Tellement fier de son pouvoir et de ses conquêtes, Ramsès II a cru inscrire dans la roche toute la démesure de son orgueil : « Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! ». Mais même les statues les plus monumentales finissent par s'effondrer, toutes les splendeurs finissent par être englouties sous les sables. Ne reste que des ruines de ces œuvres colossales et des dunes pour les recouvrir. Vanité des vanités... C'est le temps qui dit aux puissants de désespérer. C'est le temps qui se moque de toute grandeur. Et c'est le temps qui appelle à contempler et à voir l'immensité du monde.



vendredi 3 janvier 2020

Fût-ce en mille éclats




Fût-ce en mille éclats
Elle est toujours là -
La lune dans l'eau.

Ueda Chôshû (1852-1932)







Kobayashi Kiyochika, Pleine lune au pont de Nihonbashi, 1930.







L'éclat de la lune est comme la vérité dans les ténèbres. On ne touche jamais vraiment cette vérité. Par contre, nous côtoyons le reflet de cette lune dans l'eau. Non pas un reflet, mais mille éclats de cette lune au gré des mouvements de l'eau. La philosophie bouddhique distingue la vérité ultime de la vérité relative en donnant une nette priorité à la première vérité, la vérité ultime. Pourtant cette vérité ultime se manifeste de mille manières dans la vérité de ce que nous vivons, la vérité relative. Cette luminosité est toujours présente pour celui qui veut bien être attentif et ouvert à ces reflets dans les mille aspects de la vie quotidienne. Quand nous faisons la vaisselle, quand nous levons la tête vers les étoiles, quand nous nous baladons dans la forêt ou quand on prend une bière à une terrasse. Il faut se rappeler que ce sont là des reflets, et non la vérité ultime même, et des reflets qui sont parfois distordus par l'agitation du monde comme le reflet de la lune qui s'allonge ou s'étire sur la surface des vagues, mais ces reflets sont tout de même une inspiration précieuse dans la vie de l'esprit.



mercredi 1 janvier 2020

matin du premier jour




matin du premier jour —
dans le poêle
quelques braises de l’an passé

Hino Sōjō (1901-1956)
Certains attribuent cet haïku à Katō Gyōdai (1732-1792) .




J'aime ce haïku du premier jour de l'an qui garde la trace encore fumante de l'année passée. Certains politiciens se plaisent à en appeler la « rupture », à faire table rase d'un vieux monde qui leur semble déjà trop ancien. Pourtant il reste toujours quelque chose du passé dans nos vies. Le présent a pour semence notre passé ; et ce présent est le terreau du futur qui vient à grand pas et qui connaîtra son éclosion dans un nouveau présent. Il me semble bon de s'en rappeler de temps en temps, particulièrement un jour qui célèbre un nouveau départ, une nouvelle révolution autour de notre Soleil.


Ces jours-ci, j'ai vu passer à plusieurs reprises un photo parodique d'extraterrestres qui se gaussent des êtres humains parce qu'il célèbre le jour où leur planète a fait un tour autour de son étoile. Certes, le Nouvel An n'est jamais rien d'autre que la célébration bruyante et alcoolisée d'un trajet de notre planète sur une orbite d'à peu près 940 millions de kilomètres. Ce n'est que çà. En même temps, ce n'est pas rien. C'est quand même une distance prodigieuse pour notre caillou. Beau parcours pour un Éternel Retour. Surtout que du point de vue de la Nature vivante, c'est là un nouveau tour dans le cycle des saisons. L'hiver en Europe, l'été en Australie. On peut bien sûr railler la fascination des peuples pour tous ces phénomènes cosmiques qui ont chacun une explication prosaïque : une éclipse n'est jamais que l'interposition de la lune dans le trajet de la lumière du Soleil, les étoiles dans le ciel ne sont que les faibles lueurs qui nous reviennent d'autres soleils après des trajets inimaginables, les étoiles filantes ne sont que des bouts de rochers qui se consument dans notre atmosphère. Pourtant ces explications ne leur enlève rien à leur capacité de nous émerveiller quand on veut bien lever nos yeux au ciel.


Le Nouvel An n'est bien sûr qu'une date fixée de manière conventionnelle. On pourrait tout aussi bien célébrer le 2 août ou le 24 septembre, on pourrait également fêter aussi l'année mercurienne de 88 jours, l'année martienne de 687 jours ou l'année saturnienne tous les 29 ans. C'est pourtant l'occasion de se rendre compte du temps qui passe et l'occasion de faire de bonnes résolutions pour ce prochain tour de piste de notre planète. Pour ma part, je souhaite que 2020 soit une année faste dans la pratique de la méditation et du Dharma. J'ai terminé 2019 et commencé 2020 en méditation. Une méditation pas très paisible avec toutes les détonations de pétards et l'éclat des feux d'artifices. Mais après une bonne demi-heure de vacarmes et d'éclats lumineux, le calme est revenu. Ce qui est une leçon : en méditation, ce qui nous trouble finit toujours par s'apaiser, s'estomper ou disparaître.


Je souhaite donc une excellente année 2020 à tout le monde. Beaucoup de bonheur, beaucoup de joie, beaucoup d'amitié, beaucoup d'entraide, beaucoup de solidarité, beaucoup de paix et beaucoup d'émerveillement. 






lundi 12 août 2019

Le bleu dont on fait les poèmes






De ton enfance au gré des voyages,
de tes rixes, de tes trépas minimes,
de l'oubli de soi-même,
il te restera le bleu, dont on fait les poèmes.

Jacques Izoard, Le Bleu et la Poussière, 1998.

mercredi 31 juillet 2019

Sur les murs du Bois de l'Ouest




Sur les murs du Bois de l'Ouest


Un regard d'horizon pour les cols,
un regard de ciel pour les cimes.
Haut et bas, proche et lointain
ne se ressemblent pas.
J'ignore le vrai visage du mont Lou.
Je sais seulement que j'y suis.

Su Dongpo (蘇東坡, 1037 - 1101)



samedi 20 juillet 2019

Images de l'homme immobile




Images de l'homme immobile


Les taches noires serpentines
des locomotives sur la neige
Le ciel est fumée de charbon
dessus les toits sans palme.

Si c'était Heidelberg – ou Nuremberg -
les araignées grises de mon cerveau
tisseraient de vieilles réminiscences romantiques.

Mais c'est petite ville neuve – dormante – noire.
Noire avec ma vie bloquée
entre les baraques de sa gare.

Et tous les rails mènent ailleurs.

Nettoyeur de locomotives - « putzer » je suis
Dans les roues hautes aux rouges boueux
sur les plaques aux noirs lisses des tenders
se mire mon inertie
de n'être pas ce que je suis.
Mon inertie imbibée de pétrole et d'huile.

Pendant ce temps, immobiles eux aussi,
empoussiérés eux aussi
les Plantin – les Garamond et les sveltes Elzévir
de mes beaux poèmes
vivent en tribus séparés dans leurs casses.

Sur une galée doit s'effriter la composition
inachevée
du « Promenoir des Deux Amants ».
C'était du Garamond romain – corps 24.


*

Petite rue de Paris que j'animai.
Montparnasse poussait ses hurlements d'art
tout autour
pas dedans.

Mon crâne métallique comme une chaîne.
Chaque maillon a sa nuance.
Et le premier moment blanc
tient au noir d'aujourd'hui.

Attendre – attendre.
Mais bruits de chaîne quand même.

Il me faudrait une promenade
sans vertes sentinelles
même dans un bois de sapins.

Guy Levis Mano



jeudi 4 juillet 2019

Retour de la plage




Retour de la plage
Une journée de bonheur
Sèche sur le fil.


Virginie Colpart

dimanche 23 juin 2019

Le vallon



Le vallon




Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?


Alphonse de Lamartine (1790 - 1869), Les méditations poétiques, 1820.








mardi 28 mai 2019

Une lueur, un souffle, une ombre




Qu'est-ce que la vie ?
C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit.
C'est le souffle d'un bison en hiver.
C'est la petite ombre qui court dans l'herbe
et se perd au couchant.

Crowfoot (1821-1890)



samedi 18 mai 2019

De temps en temps, les nuages





De temps en temps, les nuages
Nous reposent
De tant regarder la lune.

Matsuo Bashō (1644 – 1694), 
Bashō Kushū, 472 ; Miyamori, 77.






Kawase Hasui, Lune brumeuse, 1924.





Traditionnellement, la lune est un symbole de la conscience qui dissipe les ténèbres de l'ignorance par sa clarté. La méditation consiste à répandre cette clarté de la conscience et de l'attention dans chaque aspect de notre vie. Éclairer encore et encore le corps et l'esprit et rester vigilant, voilà comment on pourrait résumer brièvement la méditation. Mais cet acte d'attention ne peut-il pas à la longue être source de tension comme quelqu'un qui s'efforcerait de regarder des heures durant la face de la lune à la longue vue ? C'est que suggère délicatement ce haïku de Bashō.


On a ce terme de « Pleine Conscience » qui en vient à remplacer le terme de « méditation » comme s'il fallait imposer directement une transparence totale à soi-même, écarter agressivement toute trace de distraction en nous. Mais cela est impossible : l'attention ne se développe que très lentement, lentement, lentement en nous. Et cette attention même soutenue peut être recouverte très vite de pensées, de souvenirs, d'émotions, de rêveries. On a cette expression assez catastrophique pour décrire la méditation : « faire le vide en soi », comme s'il fallait balayer tout ça. Mais parfois, rien ne sert de se battre : les pensées nous traversent comme les nuages recouvrent momentanément la lune, laissons ces pensées nous traverser. À la longue, on en vient à cultiver une forme d'attention dans l'inattention. La distraction nous envahit, mais une petite partie de l'esprit reste vigilante, observant le processus même de la distraction.









Hasui Kawase, Pleine lune à Magomé, 1930.



D'autres haïkus de Bashō : 













Voir également : 























Takahashi Shotei Maison de thé au clair de lune   -    vers 1930









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samedi 29 décembre 2018

Mon ombre solitaire




Depuis toujours je suis resté à méditer
Sur la Montagne Froide
Et ainsi s'écoulèrent une trentaine d'années.
Hier des amis chers vinrent me visiter,
Plus de la moitié sont aux Sources Jaunes.
Peu à peu tout s'efface et la bougie s'éteint.
La rivière suit son cours et disparaît au loin.
Ce matin je regarde mon ombre solitaire
Et malgré moi deux larmes descendent
sur mes joues.

Hanshan (寒山, VIIème - VIIIème siècle)


jeudi 27 décembre 2018

Des chansons en tête




Combien de chansons tristes ?
Combien de chansons gaies ?
Réalisant finalement qu'il n'y a rien hors de l'esprit,
Toutes les situations sont notre maître.

Zibo Zhengke ( 紫栢真可– Chine, 1543 - 1603)

dimanche 28 octobre 2018

Fleurs de la contemplation





        Dans un de ses ouvrages 1, Daisetz Teitaro Suzuki (1870 - 1966), le grand spécialiste du Zen, l'auteur renommé des Essais sur le bouddhisme Zen, cite deux courts poèmes, un haïku de Bashō (1644-1694) et quelques vers d'Alfred Tennyson (1809 – 1892).


« Je regarde avec attention :
Un nazuna en fleur
Au pied d'une haie ! »

Bashō 2


« Fleur d'un mur lézardé
Je t'arrache à tes lézardes.
Avec tes racines, je te tiens dans mes mains.
Toute et tout entière.

Petite fleur telle que tu es,
Avec tes racines, tout entière et tout dans Tout,
S'il m'était donné de te comprendre
Je comprendrai alors ce qu'est Dieu et l'homme. »

Alfred Tennyson.

mardi 10 juillet 2018

C'est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve





Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.


Jean Moréas, Les Stances, 1899.

dimanche 1 juillet 2018

Le contemporain des roses





Été :
Être pour quelques jours
le contemporain des roses ;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.


Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette sœur
en d'autres roses absente.



Rainer Maria Rilke, Les Roses, XIV, 1924.


mercredi 16 mai 2018

Certains me sont chers




Certains me sont chers,
d'autres me sont odieux,
parce que vainement
ce monde occupe ma pensée,
moi qui suis toujours tourmenté.


Empereur Go-Toba ( 後鳥羽 ), Japon, 1180-1239.


(La traduction est de la rédactrice du blog Sukinanihongo).









Takeuchi Seihō (1864 - 1942)









Je viens de trouver ce poème inspirant sur ce blog très intéressant, Sukinanihongo tournant autour de la culture japonaise. J'invite tout le monde à y jeter un œil. En plus de la version japonaise et de la traduction proprement dite, il y a là une analyse sérieuse qui décortique le poème et chacun des termes employés.


    On sent dans ce poème une influence bouddhique : nos attachements et nos répulsions envers les êtres et les choses de ce monde nous perturbent, nous égarent et nous jettent dans des conflits émotionnels incessants. S'ensuit l'invitation de renoncer au monde et de mener une vie plus spirituelle détachée du monde.


    L'empereur Go-Toba était contemporain de Dōgen Zenji (1200 – 1253) ; la sœur de Dōgen a d'ailleurs épousé Go-Toba. Son règne a particulièrement été troublé : le shogun Yoritomo régnant à Kamakura l'a obligé à se retirer et à abandonner le pouvoir à leur pouvoir. Go-Toba avait bien tenté de se rebeller après la mort de Yoritomo ; mais les forces du shogunat ont emporté et vaincu les forces soutenant Go-Toba, envoyant ce dernier en exil. Peut-être le sentiment d'inquiétude qui se dégage de ce poème vient de ces préoccupations politiques ; mais en même temps, nul besoin d'être empereur du Japon pour éprouver les tracas de la vie mondaine ainsi que les troubles que suscitent tant les personnes aimées que les personnes détestées.


    De manière générale, la philosophie bouddhique dénombre huit préoccupations mondaines qui viennent troubler la sérénité de l'esprit, huit préoccupations vaines dont il conviendrait de se dégager le plus vite possible, même si ce n'est pas facile. Ces préoccupations mondaines vont toujours par paires, comme le couple du positif et du négatif qui traverse et polarise notre existence :

  • 1°) le gain et 2°) la perte ;
  • 3°) le plaisir et 4°) le déplaisir, la souffrance ;
  • 5°) la bonne réputation, la gloire et 6°) la mauvaise réputation, le fait de tomber en disgrâce ;
  • 7°) la louange et 8°) le blâme.























Concernant Dōgen Zenji :



Sanshô Doei : - la voix des gouttes de pluie
                          - Adoration
                          - Trésor de l'Œil du Véritable Dharma
                           - Quand nous n'avons lieu où demeurer
                           - Une goutte d'eau


Poèmes chinois de l'Eihei Kôroku:
     - Sur mon portrait




Voir aussi : 


- Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)


- Rosée que ce monde (Kobayashi Issa)


- Espérant le cri du coucou (Bashō)


j'habite une forêt profonde (Ryokan)


- La vie humaine comme nuage et eau (Ci'an Shoujing)


Choses qui ne font que passer (Sei Shōnagon)


- Pour toi mon amour (Prévert)


- Une fête en larmes (Jean d'Ormesson)


Il faut beaucoup aimer les hommes


- Lotobiographie (Claude Pélieu)


Nanti d'un seul œil (Jim Harrison)


- Il n'y a pas d'amour heureux (Aragon)







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