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jeudi 25 juin 2026

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 28, 29 & 30)

 

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 28, 29 & 30)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


28. Quoique animés par le souhait de rejeter la souffrance,

Ils courent vers la souffrance même !

Quoique désireux du bonheur,

Dans leur ignorance, tel un ennemi, ils le détruisent.


29. Pour ceux privés de joies,

Et frappés de multiples tourments,

L'esprit d’Éveil rassasie de tous les bonheurs,

Tranche tous les maux.


30. Et dissipe la confusion.

Où trouver semblable vertu ?

Où trouver un tel ami ?

Où trouver un tel mérite ?


Shāntideva









Shântideva touche la principale contradiction existentielle des êtres tournant et s'égarant dans le samsâra : on fait tout pour éviter la souffrance, l'inconfort, l'insatisfaction, le mal-être, mais toutes nos actions, nos paroles et nos états mentaux créent à court ou long terme de la souffrance, de l'inconfort, de l'insatisfaction et du mal-être ! Que ce soit par notre agitation et nos actions inconsidérées, mais aussi par notre malveillance, notre avidité, notre confusion, on se crée un présent et un avenir tissé de souffrances amères. On voudrait fuir la souffrance, mais en réalité, on court vers elle. On aspire tellement profondément au bonheur, mais nos actions, nos paroles et nos états mentaux sont autant d'actes de sabotage et déclaration de guerre envers ce bonheur !


Pour espérer inverser la tendance et créer un véritable bonheur, engendrer l'esprit d’Éveil ou bodhicitta est certainement la disposition d'esprit essentielle à développer d'urgence. L'esprit d’Éveil est une vertu morale qui peut nous donner l'énergie et le courage pour manifester les autres vertus morales comme faire preuve de courage, se montrer généreux, réagir avec douceur, rester humble, etc... L'esprit d’Éveil est certainement notre ami le plus fidèle dans tous les moments de l'existence, celui dont on a besoin en toutes circonstances. Et l'esprit d’Éveil est une insondable source comme le disait la strophe 19 : « la force de mérites pareils à l'espace s'écoule sans interruption ».











Liens des autres commentaires du premier chapitre :


- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 1 à 3)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 4)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 5)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,6)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,7)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,8)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 9, 10 & 11)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 12)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 13-14)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 15-16)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 17)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 18, 19 & 20)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 21, 22 & 23)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 24, 25 & 26)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 27)


- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 31, 32 & 33)



Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (liens vers les autres commentaires)


Chapitre II: Le dévoilement des fautes






Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




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Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 27)

 

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 27)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


27. Alors que la simple pensée d'être profitable

L'emporte sur des offrandes aux Bouddhas,

Quel besoin de mentionner les efforts entrepris

Pour le bonheur de tous les êtres sans exception ?


Shāntideva





Dans la hiérarchie des actes, l'intention d'apporter du bien-être aux autres a plus de valeur que l'acte de dévotion qu'est l'offrande. Ce qui est logique quand on se rappelle que tout l'enseignement tourne autour des Quatre Nobles Vérités : 1°) la souffrance, 2°) l'origine de la souffrance, 3°) la cessation de la souffrance, 4°) les moyens de parvenir à la cessation de la souffrance. Vouloir être profitable aux autres est quand même l'intention de base pour parvenir à cette cessation de la souffrance. Mais cette simple envie d'être profitable aux autres est largement surpassée par le souhait d'apporter le profit suprême à tous les êtres sensibles de l'univers ! Et c'est cette intention de libérer définitivement les êtres sensibles de toute souffrance qu'il faut produire encore et encore sans se lasser et sans faiblir durant toute notre existence de pratiquant du Dharma !







Offrandes de fleurs et de feuilles d'or au Bouddha couché
Wat Lokaya Sutharam, Thaïlande






Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.







Liens des commentaires des autres strophes:


- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 1 à 3)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 4)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 5)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,6)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,7)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,8)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 9, 10 & 11)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 12)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 13-14)

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- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 17)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 18, 19 & 20)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 21, 22 & 23)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 24, 25 & 26)



- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 28, 28 & 30)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 31, 32 & 33)

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (liens vers les autres commentaires)



Chapitre II: Le dévoilement des fautes














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lundi 22 juin 2026

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 21, 22 & 23)

 

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 21, 22 & 23)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



21. Si la pensée de soulager les êtres

D'un simple mal de tête

Est une intention salutaire

Dont les mérites sont immenses.


22. Que dire du désir d'apaiser

Les souffrances infinies

De chaque être vivant

Et de le doter d'infinies qualités?


23. Chez quelle mère, chez quel père

Trouve-t-on une telle intention bénéfique ?

Existe-t-elle chez les dieux,

Les sages ou Brahma ?


Shāntideva





Véronique Dumont - Tout ira bien 








Éprouver de la compassion et de la sollicitude envers quelqu'un, même pour de petites choses comme un mal de tête est déjà un intention très positive en terme de karma. Les petits gestes d'attention et de bienveillance ne doivent pas être négligés : ils ont un impact important dans notre communauté. L'argument de Shāntideva est de montrer l'intérêt de la bodhicitta, l'esprit d’Éveil : d'une part, on en souhaite pas seulement un bien-être localisé et limité comme soulager un mal de tête pour quelques heures, mais on souhaite de voir supprimées toutes les souffrances et insatisfactions et de bénéficier de toutes les qualités les plus extraordinaires. D'autre part, on souhaite cela à tous les êtres sensibles de l'univers. Cela ouvre une perspective beaucoup plus large en terme de mérites, une ouverture vers l'espace. Comme le dit la strophe 19 : « la force de mérite pareille à l'espace s'écoule sans interruption ».


Cet esprit d’Éveil est rare en ce qu'on ne la retrouve pas chez les parents : aussi bienveillants soient-ils, ils ne souhaitent que le bonheur dans cette vie-ci pour leurs enfants. Ce qui est déjà très bien, mais qui passe à côté d'un bonheur beaucoup plus durable, beaucoup plus intense qui est celui d'être libre des conditionnements de l'existence. Même les dieux ne conçoivent pas par eux-mêmes l'esprit d’Éveil : ils ont besoin du discours de sagesse d'un Bouddha parfaitement accompli pour cela. C'est pourquoi il faut voir la chance que nous avons de vivre dans un monde où l'esprit d’Éveil est exposé, enseigné, proclamé. Comprenant que c'est une chance rare, on ne doit pas tarder à développer cet esprit d’Éveil : envisager encore et encore la libération de tous les êtres aussi nombreux soient-ils dans l'univers.









Liens des commentaires :


- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 1 à 3)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 4)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 5)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,6)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,7)

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- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 24, 25 & 26)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 27)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 28, 28 & 30)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 31, 32 & 33)



- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 24, 25 & 26)


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (liens vers les autres commentaires)


Chapitre II: Le dévoilement des fautes






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vendredi 12 juin 2026

La méditation est-elle pour tout le monde ?



La méditation est-elle pour tout le monde ?


Petits conseils de méditation

(Sixième partie)



Souvent, j'entends dire que la méditation n'est pas pour tout le monde. Et je tique toujours devant ce genre de discours. Ou plus je pense qu'on ne précise pas assez de quoi on parle quand on dit que la méditation n'est pas pour tout le monde ; ce qui fait que ce discours s'avère alors faux. Il y a en effet un malentendu sur la méditation : je n'entends pas ce mot comme la plupart des gens l'entendent. Quand les gens parlent de méditation, ils s'imaginent la fait de rester assis en tailleur ou en lotus tout en planant gentiment sur son petit nuage.


Je ne dis pas que cela n'est pas la méditation, je dis que c'est là juste une petite partie de la méditation. Donc quand on dit que la méditation n'est pas faite pour tout le monde, on veut dire que tout le monde ne fera pas l'expérience du petit nuage douillet et cotonneux en méditation. C'est évident. Pour certains, la méditation sera une expérience désagréable, ennuyeuse, pénible. Ce n'en est pas moins intéressant comme expérience de la méditation. Le problème dans ce genre de considérations, c'est que la méditation ne se limite pas au nuage cotonneux. Et qu'il est parfois plus utile d'avoir des expériences désagréables dans la méditation que de planer dans un état certes agréable, mais dans lequel vous ne progressez pas vraiment.


Traditionnellement, on divise la méditation en shamatha et vipashyana. Shamatha est la quiétude : vous lâchez prise par rapport aux pensées et aux émotions, et celles-ci finissent par s'apaiser d'elles-mêmes, comme l'eau dans la marmite qui arrête de s'agiter et de bouillir quand vous avez coupé le feu. Vipashyana est la vision pénétrante et profonde de ce qui est, le fait qu'on puisse le fond de la marmite une fois que l'eau a cessé de bouillir. Cette distinction entre shamatha et vipashyana ne se trouve pas directement dans les enseignements du Bouddha. C'est une distinction intéressante, mais elle est plus à prendre sur un plan pédagogique que comme une réalité de la progression dans la méditation.


Et de fait, la pratique de la méditation ne suit pas nécessairement ce schéma simple et réconfortant de quiétude et de vision pénétrante qui se succèdent dans un agencement harmonieux. Parfois, vous avez une conscience accrue de la souffrance, du désespoir et de la noirceur de votre psychisme, avant d'avoir apaisé quoi que ce soit en vous. Parfois, l'ennui et le sentiment d'inefficacité s'empare de vous. La méditation semble ne procurer aucun plaisir quand on l'a fait et aucun bienfait comme résultat de cette pratique. C'est ce que j'appelle la « traversée du désert ». Et c'est une part importante de la méditation. Ce n'est donc pas parce que la méditation est un moment désagréable pour vous, et que vous semblez ne pas être beaucoup plus en paix avec vous-mêmes après la méditation que cette méditation n'est pas faite pour vous !


La pratique de la méditation implique la patience et la persévérance. La pratique de la méditation implique la prise de conscience des souffrances cachées en vous tout comme de votre part de noirceur en vous. Et cette part de noirceur peut s'avérer abyssale. La pratique de la méditation implique le fait d'apprivoiser le changement constant et l'impermanence des phénomènes, le fait que des états psychiques puissent s'avérer très changeants et inconstants : un moment de félicité peut être succédé par des moments de tristesse, et il faut des années pour apprendre le lâcher-prise et la capacité d'abandonner ces moments plaisants et d'accepter pleinement les moments tristes et de les laisse rpasser eux aussi.


Donc tout le monde n'aura pas nécessairement une expérience plaisante et apaisante de la méditation. Mais le fait que la pratique de la méditation ne soit pas un moment de réjouissance ne doit pas nous mettre dans la tête que la méditation n'est pas faite pour nous. En fait, une méditation difficile est souvent plus profitable qu'une méditation plaisante qui peut conduire à une forme subtile de somnolence. Une méditation difficile est notamment un rappel impérieux de l'universalité de la souffrance. Sarva dukham : tout est souffrance. Tous les phénomènes composés sont souffrance. Telle est la vue juste selon le Bouddha. Et pratiquer la méditation, c'est aussi apprendre à accepter cette dure vérité de la souffrance omniprésente, cette vérité qu'il est si nécessaire de réaliser pour envisager son dépassement : la cessation de la souffrance. Le Bouddha nous a enjoint à pratiquer le Dharma comme si notre chevelure était en feu. Et rien ne créera mieux ce sentiment d'urgence que la prise de conscience de toute cette négativité en nous, dans tous les êtres, dans le monde entier.








Je Shen (né en 1973)





Les petits conseils de méditation : 



















Sur la méditation : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

- En compagnie du souffle :  

     
















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samedi 2 août 2025

Voie du Milieu

 



La Voie du Milieu


Petits conseils de méditation

(Deuxième partie)




Très souvent dans la vie, on voudrait être la personne rêvée par notre idéal ou nos projets. On veut être « quelqu'un ». On veut « se sentir exister ». On veut aussi « se réaliser », littéralement advenir à la réalité, comme si on n'existait pas déjà, comme si on ne baignait pas déjà dans la réalité. Mais évidemment, ce n'est pas l'existence que l'on voulait, notre réalité banale n'est pas celle qu'on rêvait. Il se trouve que l'expérience de la réalité, l'expérience d'être est au cœur de la méditation. Qu'est-ce que la méditation si ce n'est se laisser être pendant un petit bout de temps ?


Voilà pourquoi je voudrais utiliser un soûtra du Bouddha pour éclairer cette question de l’Être dans la méditation. Ce soûtra est le « Kaccāyanagotta Sutta » (Samyutta Nikāya, II, 16-17), du nom de ce grand disciple du Bouddha, Kaccāyana en pâli ou Kātyāyana en sanskrit (on l'appelle aussi souvent dans les textes Mahākātyāyana, Grand Kātyāyana). C'est un texte très court, mais assez crucial dans l'exposition du Dharma par le Bouddha.


Dans ce soûtra, Kaccāyana pose une question au Bouddha : mais qu'est-ce donc que la vue juste ? Rappelons que la vue juste est une des huit branches du Noble Octuple Sentier. Pour rappel, le Noble Octuple Sentier se compose de :

  1. la Vue Juste

  2. la Pensée Juste

  3. l'Action Juste

  4. la Parole Juste

  5. les Moyens d'Existence Justes

  6. l'Effort Juste

  7. l'Attention Juste

  8. la Concentration Juste


La vue juste et la pensée juste relèvent de la sagesse (prajnā). L'action juste, la parole juste et les moyens d'existence justes relèvent de la discipline ou conduite éthique (shila). Et enfin l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste relèvent de l'absorption méditative (samādhi). Par rapport à la méditation, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste permettent d'établir shamatha, la quiétude, l'apaisement de l'esprit ; tandis que la vue juste et la pensée juste relèvent plutôt de vipashyanā, la vision profonde, l'établissement de la conscience de la réalité telle qu'elle est au-delà des illusions et des obscurcissements.


Mais qu'est-ce donc alors que la vue juste ou vision juste de la réalité ? Dans le soûtra de Kaccāyana, le Bouddha définit cette vue juste comme un milieu entre ces deux extrêmes que sont d'un part l'existence, l'être, et d'autre part, l'inexistence, le non-être ; le néant. Deux visions fausses : la première, le monde existerait, le monde aurait une substance éternelle. Mais dans ce cas, pourquoi apparaît-il ? Pourquoi disparaît-il ? Il devrait venir du néant. Ou alors, il devrait être là depuis toujours. Mais alors pourquoi cet Être éternel change-t-il au gré des événements ? Où est sa substance éternelle ? Autre vision fausse : le monde n'existerait pas, le monde serait une bulle vide, une inconsistance. Mais alors les choses fantomatiques qui peuplent le monde n'ont pas de raison de disparaître. Des choses qui ont été existantes peuvent-elles devenir soudainement inexistantes ? L’Être peut-il passer au non-Être ?


La véritable nature du monde se situe donc entre l’Être et le non-Être, entre l'existence et le néant. C'est là la vue juste. Signalons que ce soûtra de Kaccāyana est important du point de vue de l'Histoire des idées. Il y a une idée très répandue que cette conception de la vision juste comme une Voie du Milieu entre existence et non-existence remonte aux théories du philosophe Nāgārjuna, grand penseur du bouddhisme du Grand Véhicule. On voit pourtant avec ce Kaccāyanagotta Sutta que ces idées ne sont pas étrangères au bouddhisme ancien.


Les phénomènes de ce monde apparaissent : ils ont une apparence, néanmoins, ils n'ont aucune substance qui pourraient leur donner une existence ultime. Le fait qu'il y ait cette apparence invalide l'idée qu'il n'y a rien : il y a au moins quelque chose qui apparaît. Le fait que ces apparences disparaissent invalide l'idée qu'il y a un Être, une existence ultime derrière ces apparences. C'est là la Voie du Milieu.


Voilà qui est bien. Mais c'est la suite qui est importante du point de vue de la méditation. Comme le dit le Bouddha à Kaccāyana : « Les gens, ô Kaccāyana, se réfugient les plus souvent dans des idées d’appropriation et ils sont habitués à s’attacher aux objets sensoriels. Cependant, l’Être Noble ne se réfugie pas dans des idées d’appropriation, ni ne s’attache aux objets sensoriels en disant : "Ceci est mon Soi", mais il réfléchit : "S’il y a quelque chose qui arrive à exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé souffrance. S’il y a quelque chose qui cesse d’exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé souffrance" »


Si on prend les choses pour réel, si on attribue un Être à ces choses, on aura d'autant plus la tendance à s'attacher à certaines de ces choses du monde. Les choses qui sont plaisantes, ces choses qui nous donnent du pouvoir sur ce monde, des choses qui nous mettent en sécurité. Nous créons de l'attachement à l'égard de ces choses. On veut les posséder, et quand on les a, on a peur de les perdre. Dans la méditation, la solution à cette tendance à la saisie et à l'attachement est le lâcher-prise. Si les choses sont au milieu entre l’Être et le non-Être, vous ne pouvez pas vraiment les posséder, c'est comme vouloir saisir de l'eau entre vos doigts, vous pouvez cesser de vous y agripper et relâcher la pression.


Enfin, cette phrase qui est peut-être le cœur du soûtra : « S’il y a quelque chose qui arrive à exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé souffrance. S’il y a quelque chose qui cesse d’exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé souffrance ». Cette phrase peut semble contre-intuitive : il y a bien des choses qui arrivent à exister et qui sont plaisantes, voire très plaisantes ! Et on est aussi très malheureux de voir disparaître ces choses. Ce qu'il faut bien comprendre de la philosophie du Bouddha, c'est que, dans le samsāra (le cycle des naissances et des morts), même l'existence la plus merveilleuse est conditionnée par la souffrance. Même connaissant un grand bonheur, il y a toutes sortes d'inconvénients majeurs : ce bonheur est d'abord impermanent, il ne dure pas pour toujours. Ce bonheur est relatif : il peut être traversé de toutes sortes de contrariétés, d'ennuis et d'accidents divers qui viennent l'entacher. Et ensuite, dans le bonheur, on crée les liens d'attachement qui viendront par la suite précipiter notre souffrance. Comme si, sur un bateau, on avait attaché la corde de l'ancre à notre jambe. Dans l'instant présent, cela n'a pas de conséquence, mais dès qu'on jette l'ancre, cela précipite notre chute vers les profondeurs.


C'est pourquoi le Bouddha demande à voir tous les phénomènes conditionnés comme étant souffrance. Ce n'est pas que tout soit une torture dans l'existence, loin s'en faut, mais les plaisirs étant imparfaits, fuyants et sources de distraction et d'aveuglements, il vaut mieux voir cela comme insatisfaisant et chercher à s'en détacher le plus tôt possible car le temps nous est compté. C'est pourquoi le Bouddha nous demande de voir chaque apparition de phénomènes comme étant souffrance et la disparition de celui-ci comme la cessation d'une souffrance. Peu importe ici que le phénomène soit agréable ou désagréable.


Cela permet aussi d'aller à l'encontre d'une certaine propension à vouloir être ou vouloir avoir telle ou telle chose. Par exemple, en méditation, je veux connaître la félicité, le calme, je veux atteindre l’Éveil, je veux augmenter mon pouvoir de concentration, je veux expérimenter des états modifiés de conscience, je veux avoir des visions, etc... Je veux être un grand méditant. Aux yeux du Bouddha, même si j'obtiens la félicité, le calme, la concentration, toutes ces belles choses qui apparaissent dans ma conscience sont encore souffrance !


Je devrais plutôt me réjouir de tout ce que je perds ! La cessation des phénomènes pleinement conscientisée est l'annonciation de la cessation de mon attachement à ce monde. Plutôt que chercher encore et encore telle ou telle réalisation, je devrais plutôt accompagner d'un léger sourire toute la colère qui me quitte, l'avidité du pouvoir qui me délaisse, l'animosité qui s'évanouit, le stress qui se relâche et ainsi de suite. Voici le véritable lâcher-prise : ne pas relancer la roue du samsāra indéfiniment, laisser les émotions conflictuelles et les affects négatifs me quitter un à un. En sanskrit, mot « nirvāna » signifie simplement « extinction » : laissons s'éteindre de lui-même ce feu terrible de l'existence !






Loïc Perron, Brumes d'automne en Toscane







Kaccāyanagotta Sutta (Soûtra de Katyayana)

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2013/11/kaccayanagotta-sutta.html


Voir également : 


Méditer


- Rien de trop


- Le jeu de la lumineuse vacuité



Rien de certain (Pline l'Ancien & Montaigne)






Rosée que ce monde (Kobayashi Issa)