La
Voie du Milieu
Petits
conseils de méditation
(Deuxième
partie)
Très
souvent dans la vie, on voudrait être la personne rêvée par notre
idéal ou nos projets. On veut être « quelqu'un ». On
veut « se sentir exister ». On veut aussi « se
réaliser », littéralement advenir à la réalité, comme si
on n'existait pas déjà, comme si on ne baignait pas déjà dans la
réalité. Mais évidemment, ce n'est pas l'existence que l'on
voulait, notre réalité banale n'est pas celle qu'on rêvait. Il se
trouve que l'expérience de la réalité, l'expérience d'être est
au cœur de la méditation. Qu'est-ce que la méditation si ce n'est
se laisser être pendant un petit bout de temps ?
Voilà
pourquoi je voudrais utiliser un soûtra du Bouddha pour éclairer
cette question de l’Être dans la méditation. Ce soûtra est le
« Kaccāyanagotta
Sutta »
(Samyutta
Nikāya,
II, 16-17), du nom de ce grand disciple du Bouddha, Kaccāyana
en pâli ou Kātyāyana en sanskrit (on l'appelle aussi souvent dans
les textes Mahākātyāyana, Grand Kātyāyana). C'est un texte très
court, mais assez crucial dans l'exposition du Dharma par le Bouddha.
Dans
ce soûtra, Kaccāyana
pose une question au Bouddha : mais qu'est-ce donc que la vue
juste ? Rappelons que la vue juste est une des huit branches du
Noble Octuple Sentier. Pour rappel, le Noble Octuple Sentier se
compose de :
la Vue Juste
la Pensée Juste
l'Action Juste
la Parole Juste
les Moyens d'Existence
Justes
l'Effort Juste
l'Attention Juste
la Concentration Juste
La
vue juste et la pensée juste relèvent de la sagesse (prajnā).
L'action juste, la parole juste et les moyens d'existence justes
relèvent de la discipline ou conduite éthique (shila). Et enfin
l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste relèvent
de l'absorption méditative (samādhi).
Par rapport à la méditation, l'effort juste, l'attention juste et
la concentration juste permettent d'établir shamatha, la quiétude,
l'apaisement de l'esprit ; tandis que la vue juste et la pensée
juste relèvent plutôt de vipashyanā,
la vision profonde, l'établissement de la conscience de la réalité
telle qu'elle est au-delà des illusions et des obscurcissements.
Mais qu'est-ce donc alors
que la vue juste ou vision juste de la réalité ? Dans le
soûtra de Kaccāyana, le Bouddha définit cette vue juste comme un
milieu entre ces deux extrêmes que sont d'un part l'existence,
l'être, et d'autre part, l'inexistence, le non-être ; le
néant. Deux visions fausses : la première, le monde
existerait, le monde aurait une substance éternelle. Mais dans ce
cas, pourquoi apparaît-il ? Pourquoi disparaît-il ? Il
devrait venir du néant. Ou alors, il devrait être là depuis
toujours. Mais alors pourquoi cet Être éternel change-t-il au gré
des événements ? Où est sa substance éternelle ? Autre
vision fausse : le monde n'existerait pas, le monde serait une
bulle vide, une inconsistance. Mais alors les choses fantomatiques
qui peuplent le monde n'ont pas de raison de disparaître. Des choses
qui ont été existantes peuvent-elles devenir soudainement
inexistantes ? L’Être peut-il passer au non-Être ?
La véritable nature du
monde se situe donc entre l’Être et le non-Être, entre
l'existence et le néant. C'est là la vue juste. Signalons que ce
soûtra de Kaccāyana est important du point de vue de l'Histoire des
idées. Il y a une idée très répandue que cette conception de la
vision juste comme une Voie du Milieu entre existence et
non-existence remonte aux théories du philosophe Nāgārjuna, grand
penseur du bouddhisme du Grand Véhicule. On voit pourtant avec ce
Kaccāyanagotta Sutta que ces idées ne sont pas étrangères
au bouddhisme ancien.
Les phénomènes de ce
monde apparaissent : ils ont une apparence, néanmoins, ils
n'ont aucune substance qui pourraient leur donner une existence
ultime. Le fait qu'il y ait cette apparence invalide l'idée qu'il
n'y a rien : il y a au moins quelque chose qui apparaît. Le
fait que ces apparences disparaissent invalide l'idée qu'il y a un
Être, une existence ultime derrière ces apparences. C'est là la
Voie du Milieu.
Voilà
qui est bien. Mais c'est la suite qui est importante du point de vue
de la méditation. Comme le dit le Bouddha à Kaccāyana : « Les
gens, ô Kaccāyana,
se réfugient les plus souvent dans des idées d’appropriation et
ils sont habitués à s’attacher aux objets sensoriels. Cependant,
l’Être Noble ne se réfugie pas dans des idées d’appropriation,
ni ne s’attache aux objets sensoriels en disant : "Ceci
est mon Soi", mais il réfléchit : "S’il y a
quelque chose qui arrive à exister, ce n’est autre chose que le
phénomène appelé souffrance. S’il y a quelque chose qui cesse
d’exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé
souffrance" »
Si
on prend les choses pour réel, si on attribue un Être à ces
choses, on aura d'autant plus la tendance à s'attacher à certaines
de ces choses du monde. Les choses qui sont plaisantes, ces choses
qui nous donnent du pouvoir sur ce monde, des choses qui nous mettent
en sécurité. Nous créons de l'attachement à l'égard de ces
choses. On veut les posséder, et quand on les a, on a peur de les
perdre. Dans la méditation, la solution à cette tendance à la
saisie et à l'attachement est le lâcher-prise. Si les choses sont
au milieu entre l’Être et le non-Être, vous ne pouvez pas
vraiment les posséder, c'est comme vouloir saisir de l'eau entre vos
doigts, vous pouvez cesser de vous y agripper et relâcher la
pression.
Enfin,
cette phrase qui est peut-être le cœur du soûtra : « S’il
y a quelque chose qui arrive à exister, ce n’est autre chose que
le phénomène appelé souffrance. S’il y a quelque chose qui cesse
d’exister, ce n’est autre chose que le phénomène appelé
souffrance ».
Cette phrase peut semble contre-intuitive : il y a bien des
choses qui arrivent à exister et qui sont plaisantes, voire très
plaisantes ! Et on est aussi très malheureux de voir
disparaître ces choses. Ce qu'il faut bien comprendre de la
philosophie du Bouddha, c'est que, dans le samsāra
(le cycle des naissances et des morts),
même l'existence la plus merveilleuse est conditionnée par la
souffrance. Même connaissant un grand bonheur, il y a toutes sortes
d'inconvénients majeurs : ce bonheur est d'abord impermanent,
il ne dure pas pour toujours. Ce bonheur est relatif : il peut
être traversé de toutes sortes de contrariétés, d'ennuis et
d'accidents divers qui viennent l'entacher. Et ensuite, dans le
bonheur, on crée les liens d'attachement qui viendront par la suite
précipiter notre souffrance. Comme si, sur un bateau, on avait
attaché la corde de l'ancre à notre jambe. Dans l'instant présent,
cela n'a pas de conséquence, mais dès qu'on jette l'ancre, cela
précipite notre chute vers les profondeurs.
C'est
pourquoi le Bouddha demande à voir tous les phénomènes
conditionnés comme étant souffrance. Ce n'est pas que tout soit une
torture dans l'existence, loin s'en faut, mais les plaisirs étant
imparfaits, fuyants et sources de distraction et d'aveuglements, il
vaut mieux voir cela comme insatisfaisant et chercher à s'en
détacher le plus tôt possible car le temps nous est compté. C'est
pourquoi le Bouddha nous demande de voir chaque apparition de
phénomènes comme étant souffrance et la disparition de celui-ci
comme la cessation d'une souffrance. Peu importe ici que le phénomène
soit agréable ou désagréable.
Cela
permet aussi d'aller à l'encontre d'une certaine propension à
vouloir être ou vouloir avoir telle ou telle chose. Par exemple, en
méditation, je veux connaître la félicité, le calme, je veux
atteindre l’Éveil, je veux augmenter mon pouvoir de concentration,
je veux expérimenter des états modifiés de conscience, je veux
avoir des visions, etc... Je veux être un grand méditant. Aux yeux
du Bouddha, même si j'obtiens la félicité, le calme, la
concentration, toutes ces belles choses qui apparaissent dans ma
conscience sont encore souffrance !
Je
devrais plutôt me réjouir de tout ce que je perds ! La
cessation des phénomènes pleinement conscientisée est
l'annonciation de la cessation de mon attachement à ce monde. Plutôt
que chercher encore et encore telle ou telle réalisation, je devrais
plutôt accompagner d'un léger sourire toute la colère qui me
quitte, l'avidité du pouvoir qui me délaisse, l'animosité qui
s'évanouit, le stress qui se relâche et ainsi de suite. Voici le
véritable lâcher-prise : ne pas relancer la roue du samsāra
indéfiniment, laisser les émotions conflictuelles et les affects
négatifs me quitter un à un. En sanskrit, mot « nirvāna »
signifie
simplement « extinction » : laissons s'éteindre de
lui-même ce feu terrible de l'existence !
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| Loïc Perron, Brumes d'automne en Toscane |
Kaccāyanagotta
Sutta (Soûtra de Katyayana)
https://lerefletdelalune.blogspot.com/2013/11/kaccayanagotta-sutta.html
Voir également :
- Méditer
- Rien de trop
- Le jeu de la lumineuse vacuité