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dimanche 14 mai 2023

Savoir ce qu'est la mort


Zilu demande comment il convient de servir les esprits ?

Le maître Confucius lui dit :

« Tant qu'on ne sait pas servir les hommes,

comment peut-on servir les morts ? »

Zilu l'interroge alors sur la mort. Le maître répond :

« Tant qu'on ne sait pas ce qu'est la vie,

comment peut-on savoir ce qu'est la mort ? ».


Les entretiens de Confucius (XI, 11),

traduction d'Anne Cheng, Points/Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, p. 89.






Confucius (-551 - -479, 孔子,  Kongzi en chinois)






J'aime cette réflexion de Confucius à son disciple Zilu. Très souvent, on s'interroge sur la mort, sur ce qu'il y a après la mort. Et on veut des réponses. Claires et catégoriques. C'est ce qu'on demande aux spiritualités et aux religions, à la philosophie aussi : répondre à la question de savoir ce qu'est la mort et sur ce qui nous attend après celle-ci. Et nous aimons des réponses pleines de certitudes et de conviction. Cela apaise probablement pour un temps notre angoisse de la mort. Mais ce que dit ici Confucius, c'est que c'est prendre la problématique par le mauvais bout !


En fait, il vaut mieux se demander ce qu'est la vie et comprendre cette vie qui coule dans nos veines, qui fleurit et bourgeonne tout autour de nous. La priorité est là, plutôt que de spéculer sur ce qu'il y a après la mort. La vie est là : en nous, devant nous, autour de nous. Voilà ce dont il faut prendre conscience, ce à quoi il faut faire attention. Comprendre la vie et la rendre meilleure pour nous et les autres vivants autour de nous.


Et s'il faut penser à la mort, c'est en tant que caractéristique de la vie : l'inéluctable achèvement de la vie. Il faut y penser et prendre conscience de cette mort pour entrer en contact avec l'angoisse de la mort qui traverse nos vies, et hante nos jours et nos nuits. Apprendre à accepter la mort comme un fait qui appartient à la vie. Apprendre à vivre avec elle et s'apaiser devant son idée comme devant sa réalité. À tout moment, des cellules meurent par milliers dans votre corps, et à tout moment des cellules y naissent. La Nature entière bruisse de ce cycle de naissances, de vies et de mort. « Telle la génération des feuilles, telle la génération des hommes » disait Homère. Notre temps viendra aussi sûrement que la feuille qui se décroche de l'arbre, mais une autre génération viendra orner les branches de l'arbre au printemps. Il vaut mieux côtoyer et fréquenter ce mystère de la Vie dans l'ici et maintenant plutôt que vouloir à tout prix une réponse et s'accrocher à une croyance.













 Marc Riboud, Huang Shan, province de l'Anhui, Chine












Voir également : 



Telle la génération des feuilles



Méditer longuement l'impermanence



Panta Rhei.



Vivre sans pourquoi



Vie et mort



La vie selon François-Xavier Bichat



Une charogne (Baudelaire)



Le Vallon (Lamartine)




Concernant Confucius et le confucianisme : 


- Apprendre


- Un débat pédagogique dans le confucianisme antique






dimanche 1 août 2021

La parabole de la montagne


Soûtra de la Parabole de la Montagne

Pabbatūpama Sutta

(Samyutta Nikāya, S. I, 100-102)



Une fois, alors que le Bienheureux séjournait à Savatthi, pendant un après-midi, le roi Pasenadi Kosala s'approcha du Bienheureux. S'étant approché, il rendit hommage au Bienheureux et s'assit à l'écart sur un côté. Le Bienheureux s'adressa au roi Pasenadi Kosala : « Vous voilà donc, ô grand roi. Où êtes-vous allé, ces temps-ci ? »


Le roi répondit : « J'étais très occupé, ô Bienheureux, dans diverses affaires dont les rois s'occupent, c'est-à-dire dans les affaires des rois d'origine khattiya1 qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre ».



Le Bienheureux dit : « 
À ce propos, qu'en pensez-vous, ô grand roi? Supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne de l'Est et vous informe ainsi: "Que sa majesté sache que je viens des provinces de l'Est où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne de l'Ouest et vous informe ainsi : "Que sa majesté sache que je viens des provinces de l'Ouest où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne du Nord et vous informe ainsi : "Que sa majesté sache que je viens des provinces du Nord où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne du Sud et vous informe : "Que sa majesté sache que je viens des provinces du Sud où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet."

Dans ce cas-là, ô grand roi, en écoutant ces quatre nouvelles, étant saisi par une si grande terreur devant de si graves pertes humaines, alors que la naissance en tant qu'être humain est une occasion très difficile à obtenir, qu'y aurait-il à faire? »



Le roi répondit : « Dans une si grande terreur, ô Bienheureux, devant de si graves pertes humaines, alors que la naissance en tant qu'être humain est une occasion très difficile à obtenir, qu'y aurait-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ? »



Le Bienheureux dit alors : « Je vous informe, ô grand roi, que la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche. Puisque la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche, qu'y a-t-il à faire? »


Le roi répondit : « Puisque la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche, ô Bienheureux, qu'y a-t-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ?

Les guerres où les éléphants sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des éléphants sont inutiles et inopportunes.

Également, ô Bienheureux, les guerres où les chevaux sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des chevaux sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, les guerres où les chars de guerre sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés , qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des chars de guerre sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, les guerres où les soldats d'infanterie sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des soldats d'infanterie sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, il y a à ma cour royale des conseillers très capables qui sont compilateurs des formules sacrées utilisables en vue d'arrêter des ennemis qui s'avancent. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'on fait en employant des formules sacrées sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, il y a chez moi une grande quantité d'or, entassée dans des souterrains et amassée dans les chambres fortes des hauts étages, utilisable comme une stratégie financière en vue d'arrêter des ennemis qui s'avancent. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'on fait en employant des stratégies financières sont inutiles et inopportunes.


Lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ô Bienheureux, qu'y a-t-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ? »



Le Bienheureux dit : « Vous avez raison, ô grand roi, vous avez raison. Lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, il n'y a rien à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats. »


Ensuite, le Bienheureux s'exprima ainsi :

« Tout comme un rocher d'une grande montagne

Perçant le ciel

S'écroule en avalanche de tous les côtés,

Écrasant les terrains en contrebas dans les quatre directions,

De même la vieillesse et la mort arrivent

En écrasant tout le monde sans distinction.


Les notables, les brahmanes,

Les commerçants et les intouchables,

Personne ne peut s'évader ou s'en amuser.


Le danger imminent ensevelit chacun et tout le monde.

Dans ce domaine,

Il n'y a ni place, ni utilité pour la guerre.

La victoire ne peut survenir par déploiement des éléphants, ni des chevaux,

Ni des chars de guerre, ni des soldats d'infanterie,

Ni des formules sacrées, ni de la finance.


Que l'homme sage utilise la capacité de sa pensée

Pour son bien-être,

Qu'il ait confiance dans le Bouddha,

Dans le Dhamma et dans la Sangha.


Celui qui vit selon la droiture

au moyen de son corps, de sa parole et de sa pensée

Est vénéré ici-bas, de par le monde,

Il trouve aussi le bonheur céleste

Dans la vie prochaine. »










1 La caste des khattiya en langue pâlie ou kshatriya en sanskrit est la caste des aristocrates seuls habilités à faire la guerre.










Pour une autre traduction de ce soûtra ainsi que l'original en langue pâlie :

http://www.buddha-vacana.org/fr/sutta/samyutta/sagatha/sn03-025.html


Le soûtra est tiré de : Môhan Wijayaratna, Les sermons du Bouddha, éd. du Seuil, Paris, 2006, pp. 58-61.




Paul Streetly, Avalanche dans le massif de l'Annapurna (Népal)






Autres soûtras ou extraits de soûtra du Bouddha



Soutras : - Soûtra de Jivâka sur la consommation de la viande (Jivâka Sutta)


              - Soûtra de Kaccânayagotta (Kaccânayagotta Sutta)


               - Soûtra des Bénédictions (Mangala Sutta)


               - Soûtra de Jîvaka sur les disciples laïcs (Jîvaka Sutta)


               - Soûtra de Samiddhi (soutra traduit du canon chinois)


               - Soûtra de Bâhiya (Bâhiya Sutta)


               - Soûtra de l’Écume (Phena Sutta)


               - Soûtra du Fardeau (Bhāra sutta)


               - Soûtra du de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration (Ānāpānasati Sutta)


               - Soûtra des Kālāmas (Kālāma Sutta)


                - Court Soûtra de la Vacuité (Cūḷa Suññatā Sutta)


                - Soûtra de la Délivrance (Nibbāna Sutta)


                 





Méditation des 4 Incommensurables : amour, compassion, joie et équanimité


Méditer longuement l'impermanence



Majjhima Nikâya: 

l'attention, voie unique et merveilleuse


la parabole de la flèche




Samyutta Nikâya


Enchevêtrement à l'intérieur, enchevêtrement à l'extérieur


Une voie ancienne


Soûtra d'Udaya




Dhammapada : - L'apaisement de la haine (I, 5),et ici aussi.


                        - l'oubli de la mort (I, 6)


                        - Celui qui se conquiert lui-même (VIII, 103)


                        - L'autre rive de l'existence (XXIV, 348)


                        - La vision juste de tous les phénomènes (XX, 277-279)


                        - Illuminer le monde comme la lune (XXV, 382)



Soûtra du Cœur : - la forme est vide


Soûtra de l'Amas de Joyaux : - L'émancipation de toutes les vues









Julian Calverley, Glen Orchy & Glen Etive, Ecosse, 2014








lundi 26 juillet 2021

Le soleil, ni la mort

 

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.


François de la Rochefoucauld, maxime XXV des « Réflexions ou Sentences et maximes morales de monsieur de la Rochefoucauld » (1678).










Voilà certainement une des plus célèbres maximes de la Rochefoucauld. Je ne sais pas exactement ce que voulait dire l'auteur par cette formule très brève. Je précise que je ne suis pas du tout un spécialiste de François de la Rochefoucauld, je suis juste un amateur de ses maximes. Quand je réfléchis à cette formule : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », je vois deux sens que l'on peut dégager :

  • 1°) La mort serait désagréable à regarder, on préférerait détourner son âme de sa réalité. C'est le thème du divertissement chez Blaise Pascal, et l'on dit la Rochefoucauld proche des thèses jansénistes : vous savez, le roi qui ne peut rester seul dans sa chambre, car alors la misère de sa condition mortelle viendrait le hanter et le déprimer. Contempler le soleil trop longtemps brûlerait nos yeux, contempler la mort trop longtemps sans s'en détourner par la grâce des divertissements brûlerait notre psychisme et notre moral.

  • 2°) Comme le soleil nous éblouit de son éclat, nous empêchant de l'observer minutieusement, la mort nous éblouirait notre existence, nous empêchant d'en avoir une conscience claire. Cela se rapprocherait de la réflexion d’Épicure dans la Lettre à Ménécée : quand vous êtes vivant, vous n'êtes pas mort, et quand vous êtes mort, vous n'êtes plus là pour penser la mort.



Tâchons d'envisager ces deux sens. Tout d'abord, c'est presque un lieu commun de dire que la philosophie commence par une méditation de la mort. On se rappelle la formule de Platon dans le Phédon : « Philosopher, c'est apprendre à mourir ». Je me souviens d'un philosophe analytique qui se moquait d'André Comte-Sponville parce que ce dernier, dans le contexte du covid-19, rappelait notre condition mortelle et notre répugnance à penser cette mort pourtant inéluctable. Ce philosophe analytique parlait de cette conscience de la mort comme d'une « banalité » de philosophe vulgarisateur. Et il est vrai qu'il est très courant pour un philosophe qui se préoccupe de notre condition existentielle d'évoquer la mort, puisque c'est ce qui nous attend tous. Pourtant, est-ce que cette conscience de la mort est en soi une banalité ? Je ne le pense pas, parce que notre propre mort n'est jamais une banalité, il me semble. C'est en tous cas l'événement le plus fondamental de notre existence après notre naissance. Et c'est probablement l'un des premiers rôles sociaux du philosophe que de rappeler cette mort au reste de la société et d'aider à penser comment on peut vivre la conscience de cette mort au jour le jour.



Dans la philosophie bouddhiste, la mort est une des manifestations radicales de l'impermanence. Tout est voué à disparaître : ce qui se crée sera détruit, ce qui est assemblé sera séparé, ce qui croît finira par décroître, et ainsi en va-t-il de la vie qui va toujours vers son terme. Tout être vivant est voué à mourir. Bien sûr, nous avons tendance à nous détourner de cette prise de conscience, mais la méditation de la mort et de l'impermanence est là justement pour nous faire revenir à cette réalité de notre condition mortelle. Le Bouddha disait que de la même façon que toutes les empreintes d'animaux, l'empreinte d'éléphant était la plus grande, de toutes les méditations, la méditation de l'impermanence et de la mort était la plus grande.



Cela suppose aussi de regarder en face la peur de la mort, l'angoisse de la mort. Le but est d'atteindre une forme de sérénité par rapport à cette échéance qu'est la mort. Cela passe par l'accoutumance à l'idée de la mort, mais aussi par l'apaisement de notre émotion à laquelle on cesse de s'accrocher. On laisse partir cette émotion de peur et de déni comme on laisse partir toutes choses dans le flux de l'impermanence.





*****



L'autre interprétation de cette maxime de la Rochefoucauld est de concevoir la mort comme une forme d'éblouissement pour le mental, quelque chose d'impossible à contempler longuement et profondément. Avec le soleil, on voit toutes les choses qu'il éclaire : notre chambre, la fenêtre, la rue, le ciel, le paysage, que sais-je... Mais on ne peut pas soutenir durablement le regard du soleil. Avec la mort, ce serait de même : on peut voir des personnes mortes, des animaux morts, des plantes mortes, on peut assister à un enterrement, on peut éprouver la tristesse et la désolation, mais on ne voit pas la mort elle-même. Quand la mort arrive, il est trop tard pour la penser, pour la percevoir ou pour simplement la vivre. Nous sommes morts, et nous ne pensons plus, nous ne concevons plus et nous ne ressentons plus rien. Plus d'expérience, plus de conscience.



Cela explique peut-être la fascination pour les expériences de mort approchée, le fait d'être cliniquement mort et de revenir à la vie quelques minutes plus tard. Ces expériences nous rapprochent du mystère de la mort, mais est-ce vraiment la mort ? Ou juste l'expérience de l'agonie, ce qui précède la mort ? Dans le Zen, on conseille de pratiquer la méditation assise – zazen – comme si on entrait dans son cercueil. Il s'agit de se tenir au plus près de la mort et d'expérimenter la vie à la lisière de la mort. Une expérience de mort approchée somme toute, mais sans l'équipe de réanimation et le défibrillateur !



Peut-on alors pleinement réaliser ce qu'est la mort ? La regarder fixement pour reprendre l'expression de la Rochefoucauld ? Avant de répondre, il faudrait peut-être s'interroger sur ce qu'est la mort et se demander à quoi elle s'oppose concrètement. Faisons ce petit exercice mental, donnez sans réfléchir, le plus spontanément possible, le contraire des mots suivants :



GRAND – BAS – NOIR – GAUCHE – BEAU – INTELLIGENT – MORT



Il est très probable que vous ayez répondu : PETIT - HAUT – BLANC – DROIT – LAID – STUPIDE et VIE. Cela semble évident, pourtant un Indien aurait répondu à la dernière occurrence : NAISSANCE plutôt que VIE. Dans la philosophie indienne qu'elle soit hindouiste ou bouddhiste, le contraire de la mort, ce n'est pas la vie, mais la naissance. Dans la mentalité indienne, l'existence n'est qu'un grand cycle de naissances et de mort. Et cette mort n'est que la fin de vie d'une personne, certainement pas la fin de la Vie elle-même. Il suffit de regarder le grand cycle de la nature où la mort d'un animal ou la mort d'un arbre sert à la vie de toutes sortes d'autres espèces. Quand vous mourrez, c'est la fin de vie pour votre personne, mais pas la fin de la vie. Ne dit-on pas : « la vie continue » à un enterrement ?



Dans le Soûtra des Quatre Établissements de l'Attention, le Bouddha recommandait entre autres de pratiquer la contemplation des neuf stades de décomposition d'un cadavre : il s'agit de s'imaginer mort, notre corps se dégradant naturellement se décomposant au fil des jours au point de n'être plus que poussière à la fin. Il s'agit là encore d'approcher la mort et de s'y accoutumer afin d'être plus en paix avec cette échéance. Mais il me semble qu'il y a là autre chose : ressentir par contraste toute la vie qui coule en nous, cette vie qui anime nos os et notre chair, cette vie qu'on ne regarde peut-être pas assez fixement.















Voir d'autres citations de François de la Rochefoucauld: 


Les maux présents

La sincérité

La constance des sages

Le mépris des richesses

S'établir dans le monde





Voir également : 

Méditer longuement l'impermanence

- Vivre sans pourquoi

Vie et mort

Telle la génération des feuilles 

- La vie selon François-Xavier Bichat

Une charogne (Baudelaire)

- Le Vallon (Lamartine)

N'entre pas docilement dans cette douce nuit (Dylan Thomas)

Panta Rhei.













Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici

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mardi 6 avril 2021

La vie selon François-Xavier Bichat


« La vie, ce sont toutes les fonctions du corps qui résistent à la mort » disait le médecin Bichat au tournant du XVIIIème et du XIXème siècle. Voilà une définition intéressante de la vie, mais qui ne va pas sans poser de problèmes. Certains philosophes ont fait remarquer que cela ne nous avance pas beaucoup sur le fait de savoir ce qu'est précisément la vie. La vie, si fragile, si impermanente, est certes une résistance de tous les instants à la mort. Mais alors qu'est-ce que la mort ? Et si on définit la mort par une formule comme « la fin de la vie » ou « la cessation de la vie », on n'est pas vraiment avancé quant à savoir ce qu'est la vie : la vie est l'acte de résistance à la mort, et la mort est l'acte de mettre fin à la vie. C'est un peu circulaire : la vie serait la résistance à sa propre cessation, une persistance dans le temps, mais la persistance de quoi ? La cessation de quoi ? On ne sait pas, et cette définition même élégante de Bichat laisse sur leur faim nombre de philosophes qui s'interrogent sur l'essence même de la vie.


Tout cela est certes pertinent, mais ce n'est pas ce qui me dérange le plus avec cette définition de Bichat. Pour expliquer mon point de vue, je voudrais vous soumettre à un petit exercice spirituel très simple que j'emprunte à Arnaud Desjardins. Je vous donne une série de mots ou d'adjectifs, et il faut me donner le contraire ou l'opposé de ce terme. Par exemple : pour « petit », il faut répondre « grand ». Il faut répondre intuitivement, sans réfléchir, le plus vite possible avec la première idée qui vous passe par la tête.


PLUS / BLANC / HAUT / ETROIT / SOMBRE / JOUR / MORT


Voilà. Il est très probable que vous ayez répondu dans votre tête : moins, noir, bas, large, éclairé, nuit et vie. Ce sont les réponses que la plupart des gens dans nos contrées r-donneraient de manière spontanée. Mais Arnaud Desjardins expliquait que si on posait la question à un Indien, il répondrait de la même manière : moins, noir, bas, large, éclairé, nuit, sauf pour le terme de « mort ». Pour un Indien ou quelqu'un évoluant dans la sphère culturelle de l'Inde, le contraire de la mort, ce n'est pas la vie, mais bien la naissance. L'opposé de la fin de la vie pour un Indien, ce n'est pas la vie, mais le début de la vie, c'est-à-dire la naissance. La vie apparaît et la vie disparaît, mais la vie ne se limite pas à cette apparition et cette disparition, ce début et cette fin.


Dans cet ordre d'idées, la définition de Bichat, « La vie, ce sont toutes les fonctions du corps qui résistent à la mort », instaure de fait une dualité entre la vie et la mort, une dualité qu'elle considère en outre comme une évidence. Ce faisant, elle manque une dimension importante de la vie : la présence de la vie qui se conçoit d'elle-même dans sa force, sa simplicité et sa fraîcheur. La vie est là, et elle n'est pas ce château assiégé constamment par les troupes funestes de la mort. Demandez à un jeune homme qui part faire la fête s'il pense à la mort à ce moment, s'il sent la mort rôder autour de lui. La mort lui semblera quelque chose de très lointain en ce moment, peut-être même quelque chose d'étranger à ses considérations et inquiétudes de l'instant. C'est pourquoi les philosophes et les religieux passent tellement de temps à rappeler aux jeunes et aux moins jeunes la caractère inéluctable de la mort. Quand la vie est trop présente, la mort semble un songe irréel, un avenir tellement lointain. Ce n'est pas seulement de l'inconscience ou de la vanité, c'est la résultante de la vie qui sourd en nous et qui s'impose par sa force et son éclat.


Dès lors, il faut toutes sortes d'exercices spirituels pour se rappeler cette mort. « N'oublie pas que tu vas mourir ». « Philosopher, c'est apprendre à mourir »... Cette méditation de la mort et l'impermanence est nécessaire parce que la mort ne se présente pas si souvent dans le champ de la conscience pour une personne en bonne santé et dans la force de l'âge. On pourrait expliquer que l'on cherche le divertissement par crainte de la mort, mais en réalité il me semble que chaque instant de plénitude de vie ne voit pas la mort comme son contraire, mais comme un événement particulier, une transformation de cette vie.


La mort est la borne temporelle qui marque la fin de la vie dans tel ou tel organisme, tout comme la naissance est l'autre borne temporelle qui marque le moment du début, mais la vie déborde de ce cadre étroit de la finitude. La vie elle-même n'appartient pas à tel ou tel organisme. Votre fin n'est pas la fin de la vie. « La vie continue » dit-on après un enterrement. La vie ne vous appartient pas, et elle inonde chaque instant de sa présence. Pour un être individuel, elle va et elle vient, mais pour la Nature toute entière, elle n'est que le creuset de toutes ses métamorphoses.


C'est pourquoi la formule de Bichat n'éclaire qu'un versant de l'expérience humaine : le fait d'avoir cette réalité biologique qu'est le corps, et que la vie est comme un exercice permanent d'équilibriste, trouver à chaque instant ce fragile état d'homéostasie qui permettra sa continuation. Il en découle que la mort est l'autre face de notre expérience de la vie : la sagesse est précisément d'être conscient de la possibilité de la mort pour chaque jour de notre vie. Je pense à ces sages tibétains qui insistaient sur le fait qu'il n'y a aucune garantie de se réveiller après s'être endormi et qu'il fallait vivre au jour le jour avec cette conscience que cette nuit est peut-être la dernière. La mort peut frapper soudainement même une personne en bonne santé, et la vie n'est qu'une condition impermanente. Il faut se rappeler les trois Moires de la mythologie grecque qui tissent le destin des hommes, une sœur, Clotho, qui lançait la navette, une autre, Lachésis, qui tissait et la troisième, Atropos, qui coupait le fil de la vie. Quand je médite, il m'arrive de temps en temps d'avoir cette sensation aiguë de la vie qui ne tient qu'à un fil. La fragilité d'une mécanique complexe, cette horlogerie qui peut s'enrayer et se bloquer du jour au lendemain.


Pourtant, la vie n'est pas que résistance, et elle est aussi comme la rivière qui coule d'elle-même, sans effort. Elle est ce flot même qui ne cessera de couler quand le cœur aura arrêter de battre. Ce flot, et même plus, un débordement.














L'intérieur d'une cellule par Angstrom Images







Sur ce thème de la vie et de la mort, voir également : 

- Vie et mort

Telle la génération des feuilles 

Mort et humusé

- Une charogne (Baudelaire)

- Ces trois choses

- Sans savoir pourquoi

Une fête en larmes









Peinture de Richard Müller (1874 - 1954)






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