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jeudi 25 juin 2026

Coupe du monde et paternité



L'actuelle coupe du monde de football aux États-Unis, au Mexique et au Canada charrie son lot de controverses : les visas qui n'ont été accordés qu'à la dernière minute pour les pays douteux aux yeux de Donald Trump, l'arbitre somalien Omar Artan qui a été recalé à la frontière des États-Unis sans raison valable (on soupçonne des motifs racistes), les prix délirants dans et hors des stades, les compromissions de la FIFA auprès du président américain, etc.... Mais une controverse de ces derniers jours a eu lieu en France et concernant un joueur belge, Jérémy Doku.


La journaliste sportive de l’Équipe, France Pierron, a suscité une vague d'indignations – et c'est peu de le dire puisque que même le New Yort Times en a parlé – en s'en prenant à la décision de l'attaquant Jérémy Doku de quitter momentanément la coupe du monde pour retourner à Londres où sa femme a accouché de leur premier enfant : « Il faut réaliser que c'est vraiment une chance de participer à une Coupe du monde, c'est un bonheur inouï. Il y a des centaines de footballeurs qui tueraient pour être à ta place, ça ne se représentera peut-être plus jamais dans ta vie, c'est vraiment un moment particulier, un rêve de gosse qui tu réalises. Et tu vas quitter tout ça pour aller assister à la naissance de ton enfant, qui est un moment dégueulasse, excusez-moi, où le papa ne sert à rien, il a un rôle de figurant ».


Le boxeur Brahim Asloum a répondu vivement à France Pierron : « Comment ça ? On sert à rien ? Mais bien évidemment ! Qui encourage ?

  • Super ! La sage-femme ne peut pas le faire ?

  • Non, elle ne va pas faire comme, nous, on peut le faire.

  • Alors que, toi, tu vas faire vingt heures de voyage, tu vas te fatiguer, tu vas prendre un shoot émotionnel...

  • Mais c'est de l'émotion pure... Je ne peux te laisser dire ça ! Cela me redonne des forces comme pas possible. Tu rigoles ou quoi ?

  • Il sera toujours là, ton bébé !

  • En imaginant l'arrivée de mon bébé, la joie, la stimulation, l'action sur les hormones, je serai dans l'avion en faisant des pompes !

  • Tu seras explosé de fatigue à cause de l'émotion que cela t'a procuré, et tu ne peux pas rater un événement pareil (la coupe du monde). On parlait des prix des places. Il y a des mecs qui ont peut-être fait un prêt, ils ont sacrifié tout pour venir le match, et toi tu n'y vas pas ! Pour couper un cordon ombilical !

  • Un bébé, c'est toute ta vie !

  • Il sera toujours là !

  • Une coupe du monde, tu peux la gagner, tu peux la louper, mais ton enfant, tu l'as à vie.

  • Il t'en voudras de ne pas avoir coupé le cordon ?

  • La clef, c'est que c'est le moment le plus important de ta femme, si tu aimes ta femme, c'est le moment le plus dur de sa vie, le plus émotif...

  • T'es shooté, arrête ! Tu comprends rien ! 

  • La seule personne qu'elle veut, c'est avoir son homme autour d'elle. Franchement, je comprends : le sport, c'est toute ma vie. Mais juste, ce moment-là, il est unique : si tu le loupes, tu ne peux plus le rattraper. »


Il est, me semble-t-il, difficile de ne pas donner raison à Brahim Asloum. Évidemment, nous sommes en 2026 et il est aujourd'hui difficile de contester à un père l'envie d'assister au tout début de sa paternité. Il est difficile de ne pas trouver les propos de France Pierron choquants et franchement sexistes. À l'heure où les féministes reprochent justement aux pères de ne pas s'investir assez dans le fait d'élever les enfants, de venir en aide aux mères dans les tâches de la vie quotidienne, il semble un peu surréaliste de reprocher à un père l'envie d'assister à la naissance de son enfant.


Néanmoins, je ne peux pas m'empêcher d'être mal à l'aise face aux faits que France Pierron ait subi une vagué de harcèlements suite à ses déclarations polémiques, dont des menaces de viol et des menaces de mort sur ses enfants.


Je suis mal à l'aise face au fait que l’Équipe ait écarté France Pierron pour la coupe du monde. Il se sont justifié, il me semble, un peu piteusement : « Cet épisode doit nous rappeler collectivement une exigence fondamentale : la liberté de ton, le débat et la confrontation des opinions font partie de notre ADN, mais ils ne nous dispensent jamais d’une vigilance éditoriale ».


La liberté d'expression ne peut être bafouée sans cesse parce qu'une réflexion nous a déplu ou au nom d'une « vigilance éditoriale » : on peut être en parfait désaccord avec ce que raconte France Pierron, et ne pas vouloir des représailles à son encontre parce que nous avons été choqués ou parce qu'on a peur des réactions outrées à travers le monde. C'est la base même de la liberté d'expression : France Pierron a certes critiqué un brave gars qui n'avait rien demandé, mais elle n'a insulté personne, n'a menacé personne, n'a nui à personne. Jérémy Doku est même passé pour le mari idéal, le père idéal dans cette histoire. Je comprends que l'équipe de l’Équipe se désolidarise de ses propos et communique sur le fait que ce n'est pas la position générale du journal. Pour autant, je ne comprends pas qu'on la sanctionne pour ses paroles que je n'approuve pas.


Surtout que France Pierron a présenté ses excuses : « J’y exprimais un avis personnel, dans le cadre d’un échange contradictoire. Je comprends qu’ils aient pu choquer, heurter ou blesser certains d’entre vous, et j’en suis désoléeMon intention n’a jamais été de minimiser la place ou le rôle des pères auprès de leur conjointe et de leur enfant ».


Par ailleurs, je suis mal à l'aise face au fait que ce sont essentiellement des hommes qui prennent la parole pour condamner la journaliste, souvent avec des termes orduriers d'une extrême brutalité. Il me semble aussi que, dans la teneur des propos tenus, il y a une confusion récurrente entre naissance et accouchement.


Bien sûr, la naissance d'un enfant est un événement incroyable, magnifique, un événement heureux, joyeux, un événement qui relève aussi du sacré, surtout dans notre culture chrétienne qui encense la Nativité : la naissance de Jésus comme élément fondateur de notre civilisation et de notre calendrier. Il me semble que les gens s'emportent, précisément parce qu'on qualifie de « dégueulasse » quelque chose de merveilleux. On touche au sacré ! Oui mais sauf que ce n'est pas la naissance de l'enfant de Jérémy Doku que France Pierron qualifie de « dégueulasse », mais bien l'accouchement en lui-même. L'accouchement avec ses douleurs, ses contractions, son stress, avec le sang et le placenta qui accompagnent la sortie du corps de la mère. Tout cela n'est effectivement pas très ragoûtant, ni très glamour.


Or pour les hommes, il est très facile d'oublier cette réalité très charnelle de l'accouchement pour ne garder en tête que la magie de la naissance du petit être tout fragile. C'est peut-être en cela que les propos de France Pierron sont paradoxalement féministes en nous détournant des icônes rayonnantes de la Nativité et en nous remettant (de façon certes brutale) dans la réalité crue d'un accouchement qui n'est pas un moment très sexy, il faut bien le dire, et qui peut être aussi mal vécu par une femme alors que tout le monde la pousse à célébrer ce moment comme « magnifique », laissant démunie dans une forme de solitude et dans un sentiment d'abandon pouvant déclencher un « baby blues ». Je pense qu'il faut pouvoir entendre cela dans les propos de France Pierron et ne pas crier avec les loups.



(Et aussi une bonne et longue vie au gamin de Jérémy Doku!)







Pour l'extrait incriminé, voir notamment :

https://rmcsport.bfmtv.com/football/coupe-du-monde/mon-intention-n-a-jamais-ete-de-minimiser-la-place-des-peres-france-pierron-prend-la-parole-apres-sa-sortie-polemique-sur-doku_AV-202606200361.html













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Nativité sculptée sur un chapiteau (Saint-Trophime d'Arles, France)
Seconde moitié du XIIe siècle.




Lauren Chenault



lundi 11 juillet 2022

Présomption d'innocence

 

Le journal en ligne Mediapart a lancé, il y a deux semaines, des accusations graves contre Léo Grasset, youtubeur célèbre qui anime la chaîne de vulgarisation scientifique « Dirty Biology ». Dans un article du 23 juin 2022 et une vidéo de Médiapart du 24 juin, il est en effet accusé de comportements toxiques envers huit femmes, d'autres youtubeuses. Celles-ci l'accusent de violences psychologiques dans le cadre du couple, de comportements toxiques comme des dénigrements et des moqueries incessantes ainsi que des attitudes déstabilisantes de chaud/froid. Elles l'accusent d'être très présent, de pratiquer du love bombing en paroles et par SMS puis de disparaître complètement. La youtubeuse Manon Bril parle de kidnapping émotionnel qui a eu des conséquences physiques et psychiques négatives sur des années dans la vie intime et professionnelle de ces jeunes femmes. Une autre youtubeuse, Clothilde Chamussy l'accuse d'attitudes déplacées, de dragues lourdes répétées dans le cadre du tournage d'une émission pour Arte, potentiellement du harcèlement au travail donc. Mais surtout l'une d'entre elles, « Lisa » qui veut rester anonyme, va plus loin et l'accuse même d'un viol. Ces accusations ont suscité beaucoup d'effervescence sur les réseaux sociaux.


Dans ce contexte, on a beaucoup parlé de présomption d'innocence. Ce qui a le don d'irriter profondément les féministes. Elles voient la « présomption d'innocence » comme une sorte de joker que les agresseurs peuvent sortir de leur chapeau, notamment avec le principe associé du bénéfice du doute, pour éviter toute condamnation. En effet, dans le cas de viol ou d'agression sexuelle de personnes qui se connaissent, c'est souvent parole contre parole. Les preuves et les témoignages impartiaux sont rares. Très souvent dans les affaires de viol, on voit fleurir les slogans comme « on vous croit » par opposition à une justice qui aurait tendance à ne pas croire la parole des femmes victimes de violence conjugale.



Sur le plateau de BFMtv, pour une autre histoire touchant le gouvernement français, l'élue écologiste Sandrine Rousseau estime qu'en plus de la présomption d'innocence qui est certes constitutionnelle, il y a une « présomption de crédibilité » : quand une femme se plaint de harcèlement sexuel, d'agression sexuelle ou de viol, il faudrait nécessairement la croire. Il va sans dire que cette « présomption de crédibilité » est totalement antinomique de la présomption d'innocence et revient à supprimer purement et simplement la présomption d'innocence.



Quelques heures après que Mediapart ait révélé l'affaire Léo Grasset, il y a eu un intéressant thread Twitter de « Droit et féminisme » (@Lawphilisee) qui affirme qu'il n'y a pas lieu de parler de « présomption d'innocence » dans cette affaire concernant Léo Grasset puisque la justice n'est pas encore entrée en jeu dans cette histoire. (NB : Depuis lors, Clothilde Chamussy a porté plainte pour harcèlement sexuel au travail à l'encontre de Léo Grasset); La présomption d'innocence est selon elle un principe purement juridique qui ne s'applique que quand la justice met en cause une personne et quand elle le juge dans un procès en bonne et due forme. Les médias ou les citoyens ne sont pas soumis à ce principe de « présomption d'innocence » et peuvent affirmer que telle personne a commis tel acte, mais pas que telle personne est coupable d'avoir commis cet acte. Tout au plus risquent-ils d'être accusés de diffamation, mais la diffamation elle-même ne peut être invoquée que dans des circonstances juridiques précises : « la légitimité du but poursuivi, l’absence d’animosité personnelle, la prudence et la mesure dans l’expression, ainsi que l’existence d’une enquête sérieuse – ou d’une base factuelle suffisante ».


« Droit et féminisme » concut donc : « La présomption d’innocence et la diffamation sont des concepts juridiques qui prennent en compte les considérations d’intérêt général, comme la libération de la parole. Ça ne veut pas dire qu’on peut tout dire et tout faire, accuser n’importe qui de n'importe quoi. Mais ça veut dire que se jeter sur toute personne qui relaie une enquête sérieuse, émet des soupçons, s’interroge, dénonce ou fait part de son ressenti, en brandissant la présomption d’innocence et la diffamation témoigne surtout de votre incompréhension du sujet. C’est de plus quelque chose de néfaste pour les victimes de violences sexuelles, qui participe à leur silenciation ».




*****




Je reste très sceptique par rapport à cette position qui cherche à minimiser la présomption d'innocence dans les affaires de violences sexuelles à l'encontre des femmes. Et a fortiori, je m'érige contre la « présomption de crédibilité » de Sandrine Rousseau, qui est une porte ouverte à d'invraisemblables dérapages. Je suis tombé sur un documentaire de la Radio-Télévision Suisse : « À mort, la sorcière » sur les procès de sorcellerie à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance. En 1428, la diète du Valais s'est réuni pour établir une loi selon laquelle il suffisait qu'une personne soit diffamée au cours d'un procès par 5, 7 ou 10 individus dignes de foi pour arrêter la personne accusée et la soumettre à la torture. Il me semble que c'est à cela qu'on revient avec cette « présomption de crédibilité ».


La présomption d'innocence est un principe absolument essentiel de nos démocraties. Minimiser ou écorner ce principe n'est absolument pas profitable au bien commun. Je peux certes comprendre la frustration des féministes face à la difficulté d'apporter la preuve dans des affaires de violences conjugales, mais sacrifier la présomption d'innocence pour cela me paraît être un coût exorbitant auquel il faut réfléchir plus d'une fois.


Il me semble aussi que ce principe de présomption d'innocence ne peut être seulement un principe juridique seulement comme l'explique « Droit et féminisme »:  il doit également être un principe moral et citoyen. Bien sûr, on peut avoir la conviction que telle personne a commis tel acte. Et bien sûr, la liberté d'expression nous permet d'exprimer cette idée que telle personne a commis tel acte dans l'espace public. Mais on devrait garder dans un coin de sa tête que, peut-être, ce n'est pas le cas. Que, peut-être, il y a une erreur ou un faux témoignage qui vient perturber notre jugement. Cela doit nous éviter trop de dogmatisme dans nos accusations, cela doit aussi nous éviter les certitudes aveugles qui deviennent collectivement des effets de meute et des lynchages publics.


Il ne faut pas oublier que la condamnation sociale peut parfois être pire que la condamnation légale. Cela me paraît évident dans le cas de Léo Grasset : en tant que youtubeur, cette histoire risque de freiner sa carrière, plus sûrement qu'un procès. Dans un procès, il ne risque pas grand chose, me semble-t-il. « Lisa » a expliqué qu'au départ, la relation sexuelle était consentie, et ce n'est qu'après que la relation a dérapé vers quelque chose qu'elle ne voulait pas. Il y a peu de chances que cette histoire ait très loin : c'est pourquoi d'ailleurs Léo Grasset s'en remet à ses avocats et se réservant le droit d'engager des procédures en diffamation, car sur ce terrain, il est clairement en position de force.



Sur le plan de la condamnation sociale néanmoins, il risque de perdre des abonnés, des vues, des mécènes, des financements participatifs ainsi des collaborations, sans parler des commentaires négatifs pendant des années. Je pense que la sanction sera plus sévère venant du public que des tribunaux. C'est pourquoi précisément, je parle d'une présomption d'innocence en tant que principe moral et citoyen, et pas seulement comme un principe strictement juridique.


Précisons aussi pour les personnes qui me verrait comme un défenseur de Léo Grasset ou d'autres hommes accusés de méconduite sexuelle que ce principe de présomption d'innocence vaut dans les deux sens : imaginons que je sois un défenseur acharné de Léo Grasset, un fan inconditionnel de Dirty Biology, et que je sois dans l'impossibilité de croire une seconde qu'il soit réellement l'auteur de ces faits et que je me mette à accuser les huit femmes de mensonges, de calomnies, d'accusations erronées et de complot même à l'encontre de mon héros. Dans ce cas aussi, je devrais m'appliquer ce principe moral de présomption d'innocence : garder dans un coin de ma tête que , peut-être, ce n'est pas le cas et qu'elles ont dit la vérité, même si à l'instant t, je suis persuadé du contraire.


Je défends la présomption d'innocence, et pas les auteurs d'abus sexuels. En fait, je pense que la crispation actuelle autour de la crédibilité de la parole des femmes vient précisément de ce refus des féminismes de la présomption d'innocence. Beaucoup de gens sont prêts à croire les femmes : je crois personnellement les huit femmes qui accusent Léo Grasset. Mais le refus obstiné de la présomption d'innocence rend les gens paranoïaques : est-ce que la société ne va pas devenir un lieu semblable aux procès de sorcellerie du Moyen-Âge où l'on va croire sur parole votre ex aigrie qui vous en veut à mort, simplement parce qu'elle est une femme et est donc à ce titre une personne de confiance totalement crédible ?


Il faut bien se rendre compte que le féminisme radical fonctionne sur un manichéisme simpliste où les femmes sont les éternelles victimes de l'odieuse domination masculine qu'exerce tous les hommes. Cette vision empêche de penser le fait pourtant qu'une femme puisse mentir, manipuler et lancer des accusations calomnieuses. Ce n'est évidemment pas toutes les femmes qui font cela, mais cela peut se produire. Reconnaître cette possibilité renforcerait paradoxalement la crédibilité de la femme. On sait que cela peut arriver, mais on sait aussi que cela n'arrive pas tout le temps, et même que ce n'est pas la majorité des cas. Le doute n'est pas nécessairement l'ennemi de l'établissement de la vérité.



Frédéric Leblanc, le 11 juillet 2022






vendredi 6 avril 2018

Sororité




Sororité




     Sororité. Voilà un néologisme forgé par les féministes sur le modèle de « fraternité » dont l'étymologie vient de « frater » en latin alors que « soror » désigne la sœur dans la même langue. La sororité désigne donc la fraternité qui peut régner ou devrait régner entre les femmes dans leur combat contre l'oppression masculine. Ce concept de sororité soulève une question : est-ce que ce concept est pertinent ?


   Ma réponse est d'emblée de dire non. Et ce pour deux raisons :


     - 1°) Ce concept est gênant du point de vue du féminisme même. C'est une fraternité, mais moins universelle que peut l'être la fraternité, puisqu'elle s'applique à moitié moins de gens. Le concept de sororité renforce paradoxalement l'idée que l'universel, le général est du côté masculin de la même façon que le terme « homme » peut désigner à la fois un mâle de l'espèce humaine ainsi qu'une personne humaine que cette personne soit homme ou femme.


    - 2°) Ce concept manque complètement de pertinence parce qu'il n'y a pas de classe sociale distincte qu'on pourrait appeler les « femmes » ou la « féminité » sur le modèle d'humanité : l'ensemble de toutes les femmes. On peut bien sûr considérer une femme ou des femmes en particulier et avoir l'envie légitime de défendre leurs droits et lutter pour que ces femmes arrêtent de subir des inégalités et des injustices. Par exemple, toutes les études statistiques montrent que les femmes sont moins bien payées que les hommes en moyenne. Mais ces statistiques nous induisent en erreur quand elles nous font voir un groupe social homogène qui serait les « femmes » de la même façon qu'on pourrait concevoir un groupe social dans les ouvriers, les travailleurs en lutte face aux patrons ou des groupes ethniques et racisés comme les « Blancs » ou les « Noirs ». Les ouvriers fréquentent essentiellement les ouvriers. Ils vont rarement boire un verre au café du coin avec le patron multi-milliardaire de la multinationale qui les emploie.


     Les femmes sont elles par contre intrinsèquement liées à des hommes qu'elles fréquentent au jour le jour, que ce soit leur mari, leur compagnon, leurs frères, leur père, leurs fils, les membres masculins de la famille, leurs amis hommes, les collègues de bureau. Il y a bien sûr des groupe de sociabilisation qui sont plutôt réservés aux femmes comme des clubs de sport féminin, des réunions Tupperware ou des assemblées féministes non-mixtes ainsi que des lieux réservés aux femmes distincts de ceux des hommes comme les douches et les vestiaires à la piscine communale. Mais l'intimité des relations qu'elles ont avec les hommes font qu'elles se conçoivent en tant que femmes uniquement sur un plan individuel. Et quand elles pensent aux femmes, c'est beaucoup plus sur un mode de concurrence et de jalousie que sur un mode de fraternité. Qui va le plus plaire aux hommes ? Qui sera la plus populaire ? Qui sera la plus admirée ou la mieux réputée ?


      Je pense que les féministes font erreur quand elles imaginent la domination masculine comme une sorte de complot organisé par les hommes à l'encontre des femmes. Les hommes ne se réunissent au café du coin le soir ou dans les vestiaires d'un club de foot pour décider comment ils vont opprimer les pauvres femmes sans défense. Aucune concertation entre les hommes pour imposer la domination masculine. En fait, cette domination masculine se transmet tant par les hommes que par les femmes. Que ce soit par l'éducation, des jugements négatifs et des commérages prononcés à l'égard de telle ou telle femme dite de mauvaise vie, les femmes ne sont pas en reste pour propager tout le substrat culturel du machisme. Le choix sexuel et amoureux des femmes se portent davantage envers les hommes qui détiennent tous les codes de la phallocratie : agressivité, sens de la conquête et de la domination, possessions matérielles et détention du capital financier, social ou culturel. Pourquoi les hommes cesseraient-ils de se comporter en macho si cela les rend moins désirables aux yeux des femmes ?


       Récemment, j'ai passé à mes étudiants (âgés de 17 à 18 ans) le documentaire féministe « Sexe sans consentement » qui explore la zone grise entre le consentement mutuel explicite dans une relations sexuelle et le viol, toutes les fois où une jeune femme peut ne pas avoir envie d'un acte sexuel, mais où le garçon insiste encore et encore jusqu'à ce que la jeune femme finisse par céder à contrecœur. Ce qui m'a semblé intéressant à noter, c'est que les réactions virulentes venaient d'un groupe de filles qui pensaient que les jeunes femmes interviewées l'avaient bien cherché et qu'elles auraient du assumer au lieu de venir se lamenter devant la caméra. Elles avaient bu et aguiché des garçons ; et c'étaient donc leur faute si elles avaient subi une relation sexuelle sans consentement. J'ai essayé de leur expliquer qu'une femme pouvait avoir envie d'embrasser un garçon à une soirée bien arrosée, sans que pour autant elle désire avoir un acte sexuel avec lui. Elle m'ont répondu de manière intransigeante que c'étaient des allumeuses et des débauchées et qu'elles ne devaient pas venir se plaindre... Comme quoi, non, le féminisme n'est pas nécessairement l'apanage des femmes...


      En conclusion, pour moi, la sororité est un mot que l'on pourrait employer comme un parfait synonyme de « fraternité » : valable autant à l'adresse des hommes que des femmes. Ce terme servirait à rappeler que tous les êtres humains sur Terre sont frères et sœurs et que l'entraide et la solidarité est une valeur noble entre tous. Mais brandir la « sororité » comme un étendard des femmes qui cherchent à écraser les hommes ne m'apparaît ni très juste, ni très pertinent, car ce genre de conception élude la responsabilité des femmes dans les inégalités et les injustices que subissent d'autres femmes ; et elle fait porter complaisamment le chapeau aux hommes seulement.



















Concernant le féminisme, la drague de rue et le hashtag #metoo ou #balancetonporc : 



















Ruslan Lobanov








mercredi 21 février 2018

La drague de rue - 2ème partie



La drague de rue


(2ème partie)


Voir la 1ère partie de ce texte.


Ce texte est une réflexion critique à partir d'une vidéo de Marion Seclin où celle-ci assimile la drague de rue à du harcèlement.






La drague de rue - 1ère partie



La drague de rue


(1ère partie)


     Depuis le début de l'année, il y a dans les cercles intellectuels tout un vif débat autour de la question de savoir ce qui est de la drague, ce qui est du harcèlement et ce qui est de l'agression dans les relations entre les hommes et les femmes. Plus particulièrement, depuis la tribune publiée le 9 janvier 2018 dans le Monde et signée notamment par l'actrice Catherine Deneuve et une centaine d'autres femmes. Cette tribune réagissait à la charge menée par les féministes radicales depuis la révélation de l'affaire Weinstein et les hashtags #metoo aux États-Unis et #balancetonporc en France. On peut y lire notamment : « De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque ».


       Mais ce débat a été précédé il y a presque deux ans déjà par une confrontation par vidéo interposée sur YouTube entre Marion Seclin et le Raptor Dissident. Marion Seclin, en féministe convaincue, assimile dans la drague de rue à du harcèlement sexuel dans sa vidéo : « Tu as été harcelée, mais... » (vidéo du 17 mai 2016). Et le Raptor Dissident, dans une vidéo d'une rare virulence, tant par ses injures, ses propos haineux et dénigrants, ses blagues douteuses et ses invectives, conteste ce lien entre drague de rue et harcèlement. Il faut aussi dire qu'à la suite de cette vidéo, Marion Seclin a reçu des dizaines de milliers de messages haineux, insultants et menaçants. C'est peu dire que ce débat laisse peu indifférent. Il est aussi intéressant de voir à quel point un nouveau média estampillé « jeune » comme YouTube peut devancer d'un an des débats intellectuels publié dans le Monde ou d'autres journaux prestigieux. Je voudrais revenir sur les arguments de Marion Seclin dans cet article avec les arguments de la raison et l'envie de critiquer en bien ou en mal les idées plutôt que les personnes qui émettent ces idées.



dimanche 11 février 2018

Avenues


Des avenues.
Des avenues et des fleurs.
Des fleurs.
Des fleurs et des femmes.
Des avenues. Des avenues et des femmes.
Des avenues et des fleurs et des femmes.
Et un admirateur.

Eugen Gomringer (1951)





Alice Salomon Hochschule - Berlin - avec le poème "Avenidas" d'Eugen Gomringer.







       Ce poème rédigé à l'origine en espagnol orne le mur d'une école supérieure à Berlin depuis 2011. Un poème bref qui a fait l'économie des mots, mais qui ne fera pas l'économie du scandale en cette ère de #metoo et de répression de l'identité masculine. Ce poème doit prochainement être censuré et retiré de son mur au motif que ce serait une apologie du machisme, du voyeurisme et du harcèlement de rue. Il y a tout ce débat actuel pour savoir si la drague de rue est un harcèlement de rue. Mais ici, on a franchi allègrement un palier : admirer les femmes fait de vous un harceleur en puissance.


      C'est le message qu'un groupe d'étudiants a adressé à la direction de l'école : « Ce poème reproduit non seulement une tradition artistique patriarcale dans laquelle de belles femmes sont des muses utilisées exclusivement pour stimuler la création artistique des hommes, mais il nous rappelle aussi de façon fort désagréable le harcèlement sexuel auquel les femmes sont quotidiennement exposées ». Admirer la beauté est devenu un crime, que ce soit la beauté des femmes ou la beauté des fleurs. Et le poète se voit imposer l'injonction de ranger ses muses au placard. Bientôt, on l'obligera à confesser son horrible « tradition artistique patriarcale » et à expurger son œuvre de toute attirance coupable envers la gente féminine. Poète, vos papiers !


      Ami.es féministes, je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans votre monde.

















Le billet de Pascale Seys à propos de ce poème sur Musique 3 (radio belge francophone) :



L'article de Malka Gouzer dans le Temps :






Concernant le féminisme, la drague de rue et le hashtag #metoo ou #balancetonporc : 












Eugen Gomringer








Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






samedi 13 janvier 2018

Importuner





     Il y a quelques jours a été publiée dans le Monde une tribune dont le scandale s'est propagé dans le monde entier. Cette tribune a été rédigée par cinq femmes, Sarah Chiche, Catherine Robbe-Grillet, Peggy Sastre, Abnousse Shalmani, et signée par cent femmes, dont Catherine Deneuve. Le message général de ce texte s'attaque au féminisme radical et met en garde contre les dérives du mouvement #metoo et #balancetonporc. Les auteures voient dans ces hashtags un moyen de culpabiliser les hommes et de nous renvoyer, hommes et femmes, dans le puritanisme. Les auteures pensent notamment qu'il ne faut pas confondre la drague lourde ou maladroite avec du harcèlement sexuel. Les féministes radicales ont réagi de manière virulente en multipliant les invectives : ainsi la féministe Caroline de Haas a publié une tribune intitulée « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter ». Là où se rend compte que l'écriture inclusive ne préserve pas d'une mentalité d'exclusion... Voilà un mouvement féministe qui prétend rendre la parole aux femmes et qui, quand cette parole se montre trop libre et trop impertinente envers la cause, emploie tous les moyens pour disqualifier, discréditer, mépriser, intimider, menacer ces femmes et les réduire au silence... Si on critique le féminisme radical, on est forcément soit un porc, soit un.e allié.e de ces porcs. Belle logique stalinienne1.


         Pour ma part, je suis assez d'accord avec l'idée générale de l'article paru dans le Monde. J'avais écrit un article « Qui est un porc ? » où je défendais l'idée que les féministes radicales.aux assimilent tous les hommes à des porcs, quels que soient leur comportement réel. Mais si je suis d'accord avec les idées générales défendues dans cette tribune, les saillies de cet article me gêne assez, à commencer par la défense de ce « droit d'importuner ». Le problème est que toute la presse et les cohortes féministes ont surtout relevé ce genre de passages, ce qui rend ambivalent tout l'article. Évidemment, cela est fait à dessein afin de pouvoir effacer toutes nuances et esquisser un champ de bataille très manichéen avec d'un côté les porcs machistes et leurs allié.e.s, et de l'autre les suffragettes 2.0 de #balancetonporc. On est alors sommé de choisir son camp entre le patriarcat fasciste et la cause des femmes. Il me semble au contraire que l'on peut faire droit à la nuance et critiquer les idées des autres avec une argumentation rationnelle plutôt qu'avec des invectives.

dimanche 5 novembre 2017

Qui est un porc ? #2





     Il y a quelques jours, j'ai regardé une intervention de l'intellectuelle féministe Caroline Fourest dans l'émission de télévision « C à vous » contre les turpitudes de monsieur Tarik Ramadan, prédicateur de la pureté musulmane le jour, agresseur sexuel sadique la nuit, loin des regards et des caméras de télévision.








       Il y a quelques jours, j'ai écrit un article qui exprimait mes doutes quant au hashtag #balancetonporc. Il faut néanmoins reconnaître que ce dernier produit quelques effets bénéfiques, notamment celui de faire tomber ce Tartuffe islamique qu'est Tarik Ramadan. Même si celui-ci échappe à la justice - ses avocats invoqueront probablement le manque de preuves - la lumière aura été faite sur l'hypocrisie du personnage : voilà quelqu'un qui, à longueur de prêches et de discours, prône un modèle rigoriste pour la société qui condamne sans appel la sexualité hors-mariage, et qui multiplie les « conquêtes » en étant dans ses relations sexuelles violent, vulgaire, dominateur et sans pitié. Tout à fait à l'image du double discours permanent des Frères Musulmans.


      Néanmoins, Caroline Fourest le reconnaît elle-même, le hashtag peut être aussi la source de dénonciations calomnieuses en série : « On n'a pas envie de vivre dans une société où on peut régler ses comptes grâce à ça ». C'est l'aspect sombre aussi de ce hashtag. Caroline Fourest ajoute aussi, après avoir longuement chargé Tarik Ramadan durant toute l'émission, une réflexion qui m'apparaît intéressante à propos de ce qu'implique ce hashtag #balancetonporc et de manière plus générale à propos des relations de séduction entre hommes et femmes (à 15' 15) : « On a un devoir entre hommes et femmes sur la façon dont on n'a pas le même ressenti quant à l'expression du désir. Les garçons ont une expression du désir très extraverties dont ils peuvent penser que c'est flatteur pour les filles. Les filles généralement le vivent de façon assez agressive et demandent un tout petit peu plus de subtilités. Et c'est sur cette subtilité qu'il faudrait pouvoir discuter de temps en temps ».


mercredi 1 novembre 2017

Qui est un porc ?





      Nous attendions le train sur une terrasse de café devant la gare, moi et mon meilleur ami de l'adolescence. Le père de mon ami nous avait offert à boire et attendait avec nous sur cette terrasse. Il avait une idée fixe en tête. Nous devions rejoindre des amis et amies de notre âge pour un week-end à la campagne. Le père de mon ami tenait absolument à ce que son fils achète des préservatifs dans une pharmacie. Il nous a donné de l'argent et nous a obligé à aller acheter les préservatifs. Il ne nous a pas lâché d'une semelle tant que cela n'a pas été fait. Nous avions beau lui expliquer que le but n'était pas de faire de ce week-end une partouze, il n'en démordait pas. Il fallait absolument avoir à notre disposition les préservatifs, parce que, lui, savait pertinemment ce que nous allions faire. Il a ajouté : « On dit qu'en tout homme sommeille un porc. Eh bien, c'est FAUX ! Le porc, en tout homme, est bien réveillé ! »


        Je me suis rappelé cette petite anecdote la semaine passée avec les histoires peu ragoûtante d'Harvey Weinstein et surtout le hashtag #balancetonporc qui s'en est suivi. Ce hashtag a fait couler beaucoup d'encres. Les femmes y sont incitées à dénoncer tous les agressions ou harcèlements à caractère sexuel qu'elles ont subies. On a beaucoup reproché au milieu hollywoodien de n'avoir rien dit des agissements d'Harvey Weinstein par peur des mesures de représailles que ce dernier aurait pu prendre à l'encontre d'une jeune actrice qui aurait brisé l'omerta et qui aurait perdu toute chance de poursuivre sa carrière cinématographique. Le hashtag #balancetonporc ainsi que celui de #metoo (#moiaussi) appelle à briser le silence autour des méfaits des hommes à l'encontre de la gente féminine. Que ce silence ne profite plus à ceux qui ne respectent pas le consentement des femmes.