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mardi 1 janvier 2019

Vérifier la nature de l'esprit





Vérifier la nature de l'esprit





J'ai récemment repartagé sur les réseaux un ancien article du Reflet de la Lune, « Demeurer dans la nature de l'esprit », le tout premier post sur le blog d'ailleurs. Cet article critiquait une certaine propension dans le bouddhisme tibétain à ne voir la méditation comme la « réalisation de la nature de l'esprit ». Dans l'article, j'exprimais mes réticences par rapport à cela. Mon premier argument était que la « nature de l'esprit » est une notion métaphysique auquel il faut préalablement adhérer si l'on veut « la réaliser ». José Le Roy a commenté de manière très lapidaire cet article : « La nature de l'esprit est simple à vérifier ». Ce à quoi j'ai répondu de manière tout aussi lapidaire : « Il ne me semble pas ». Dans ce présent article, je voudrais développer mon idée et exprimer mon désaccord avec José Le Roy de manière plus construite.


Tout d'abord, qu'est-ce qu'on entend par « nature de l'esprit » dans la philosophie bouddhiste ? Cela se traduit plus particulièrement dans le bouddhisme tibétain et inclut les apports philosophiques de l'école idéaliste Cittamātra, de l'école du Milieu ainsi que des voies mystiques que sont le Mahāmudrā et le Dzogchen. La nature de l'esprit, c'est la conscience telle qu'elle est véritablement. Non pas tel ou tel état de conscience, un moment de bonheur, un moment de tristesse, un mental très concentré ou très dispersé... Tout cela n'est qu'instant de conscience qui succède à un autre instant de conscience et qui sera suivi immédiatement après par un autre instant de conscience. Mais la nature de l'esprit est là présente en chacun de ces instants de conscience, immuable et inchangée. Pour résumer très brièvement les enseignements du bouddhisme tibétain, la nature de l'esprit a trois caractéristique : vacuité, luminosité et dynamique de compassion.


  • 1°) L'esprit est un espace vide, vaste et infini, que rien ne vient limiter. L'esprit ne s'identifie à rien. Si vous pensez à votre maison, vous pouvez imaginer votre maison dans votre maison. Pourtant votre esprit n'est pas la maison. De même, vous pouvez avoir la sensation d'être « moi » : vous pensez être une personne définie, avec une identité, un corps, une personnalité, une psychologie. Mais l'esprit dans sa véritable nature est infiniment plus vaste que cette petite coquille du « moi », ego limité dans le temps et dans l'espace.

  • 2°) L'esprit n'est pas seulement espace vide ; il est luminosité, c'est-à-dire la capacité à imaginer et concevoir des choses comme la luminosité qui sort du projecteur et qui permet d'assister à la projection d'un film dans une salle de cinéma. Cette luminosité essentielle de l'esprit est aussi appelée Claire Lumière et joue un rôle primordial dans la mystique tibétaine, notamment dans le Livre des Morts Tibétain.

  • 3°) L'union de cette vacuité et de cette luminosité fait que l'esprit se manifeste dans le monde selon une dynamique de compassion. Cette dynamique embrasse tous les êtres et toutes les directions de l'univers sans limitation ou parti pris.


Voilà exprimées très brièvement ces trois caractéristiques de la nature de l'esprit. Mais quel est l'intérêt de s'intéresser de près à cette « nature de l'esprit » en-dehors du souci pour la vérité et l'intérêt purement métaphysique de « ce qui est » ? Je vais laisser ici répondre Matthieu Ricard (dans un extrait tiré du « Plaidoyer pour le bonheur ») :


« Lorsque l'esprit s'examine lui-même, que peut-il apprendre sur sa propre nature? La première chose qui se remarque, ce sont les courants de pensées qui ne cessent de surgir presque à notre insu. Que nous le voulions ou non, d'innombrables pensées traversent notre esprit, entretenues par nos sensations, nos souvenirs et notre imagination. Mais n'y a-t-il pas aussi une qualité de l'esprit toujours présente, quel que soit le contenu des pensées ? Cette qualité, c’est la conscience première qui sous-tend toute pensée et demeure tandis que, pendant quelques instants, l'esprit reste tranquille, comme immobile, tout en conservant sa faculté de connaître. Cette faculté, cette simple "présence éveillée", on pourrait l'appeler "conscience pure" car elle peut exister en l'absence de constructions mentales.


Continuons à laisser l'esprit s'observer lui-même. Cette « conscience pure », ainsi que les pensées qui surgissent en elle, on en fait indiscutablement l'expérience. Elle existe donc. Mais, hormis cela, que peut-on en dire? Si l'on examine les pensées, est-il possible de leur attribuer une caractéristique quelconque? Ont-elles une localisation? Non. Une couleur? Une forme? Non plus. On n'y trouve que cette qualité, « connaître », mais aucune autre caractéristique intrinsèque et réelle. C'est dans ce sens que le bouddhisme dit que l'esprit est «vide d'existence propre». Cette notion de vacuité des pensées est certes très étrangère à la psychologie occidentale. À quoi sert-elle? Tout d'abord, lorsqu'une puissante émotion ou pensée surgit, la colère par exemple, que se passe-t-il d'ordinaire? Nous sommes très facilement submergé par cette pensée qui s'amplifie et se multiplie en de nombreuses autres pensées qui nous perturbent, nous aveuglent et nous incitent à prononcer des paroles et à commettre des actes, parfois violents, qui font souffrir les autres et seront bientôt pour nous une source de regret. Au lieu de laisser se déclencher ce cataclysme, on peut examiner cette pensée de colère pour s'apercevoir que dès le départ ce n'est "que du vent".



Il y a un autre avantage à mieux appréhender la nature fondamentale de l'esprit. Si l'on comprend que les pensées surgissent de la conscience pure, puis s'y résorbent, comme les vagues émergent de l'océan et s'y dissolvent à nouveau, on a fait un grand pas vers la paix intérieure. Dorénavant, les pensées auront perdu une bonne part de leur pouvoir de nous troubler. Pour se familiariser avec cette méthode, lorsqu'une pensée surgit, essayons d'observer sa source ; quand elle disparaît, demandons-nous où elle s'est évanouie. Durant le bref laps de temps où notre esprit n'est pas encombré de pensées discursives, contemplons sa nature. Dans cet intervalle, où les pensées passées ont cessé et les pensées futures ne se sont pas encore manifestées, ne perçoit-on pas une conscience pure et lumineuse qui n'est pas modifiée par nos fabrications conceptuelles ? Procédant ainsi, par l'expérience directe, nous apprendrons peu à peu à mieux comprendre ce que le bouddhisme entend par "nature de l'esprit" »


On comprend donc avec ce passage du livre de Matthieu Ricard assez clairement l'intérêt de réaliser cette nature de l'esprit en revenant à la « conscience pure » : apaiser le mental empêtré dans les pensées négatives et les émotions destructrices. 1°) Ces pensées et ces émotions sont des vagues ; et l'esprit dans sa nature véritable est comme un océan. S'identifier à l'océan, et aux simples vagues, permet de cesser d'être la marionnette de ces troubles. 2°) Voir ces pensées et ces émotions, non comme une réalité propre, mais comme les projections effrayantes, mais sans fondement, de la luminosité fondamentale de l'esprit permet aussi de les mettre à distance. 3°) Voir que l'union de la vacuité et de la luminosité engendre la dynamique de compassion permet de se détacher de la logique belliqueuse qui anime les consciences dans l'illusion et de pressentir la grande paix incomparable qui aurait lieu si les êtres sortaient de leur ignorance et de leur confusion.





*****





Maintenant pourquoi est-ce que j'exprime l'idée qu'il est difficile de réintégrer cette nature de l'esprit ? Je vais donner plusieurs raisons.


1°) Les 6 consciences sensorielles

Dans la philosophie bouddhique, les réflexions sur la nature de l'esprit ne sont pas premières. Quand on étudie les textes anciens où le Bouddha parle de la conscience, on voit surtout des mises en garde contre l'illusion de croire à l'existence d'une conscience unique, éternelle que l'on pourrait appeler « l'âme », le « Soi » ou le « Moi ». L'analyse bouddhique parle de six consciences sensorielles : conscience visuelle, conscience auditive, conscience olfactive, conscience gustative, conscience corporelle et conscience mentale (le mental est considéré dans cette analyse bouddhique comme une faculté sensorielle qui perçoit les objets non-physiques de l'esprit).


Ces six consciences sensorielles se succèdent dans un flot continu d'instants de conscience. Je peux voir passer une voiture, je peux l'entendre, je peux sentir l'odeur de ses pots d'échappement, je peux penser à la marque de cette voiture : dans le simple fait de voir passer une voiture dans la rue devant soi, il y a une succession de centaines d'instants de conscience, voire même de milliers. Cela va beaucoup plus vite que ce que nous sommes capables de décortiquer !


Donc la question par rapport à la nature de l'esprit est : quand a-t-on le temps de voir cette nature de l'esprit ? Matthieu Ricard, dans le passage que j'ai cité plus haut, dit : « Pour se familiariser avec cette méthode, lorsqu'une pensée surgit, essayons d'observer sa source ; quand elle disparaît, demandons-nous où elle s'est évanouie. Durant le bref laps de temps où notre esprit n'est pas encombré de pensées discursives, contemplons sa nature. Dans cet intervalle, où les pensées passées ont cessé et les pensées futures ne se sont pas encore manifestées, ne perçoit-on pas une conscience pure et lumineuse qui n'est pas modifiée par nos fabrications conceptuelles ?  »


Selon ces propos, on devrait voir la nature de l'esprit entre la disparition d'une pensée et l'émergence d'une autre. Le problème est qu'entre deux pensées, il y a d'autres pensées dont on ne prend pas conscience, parce que ces pensées sont soit inconscientes, soit trop larvées, à l'état potentiel, qui ne s'est pas encore traduite en « vague » dans l'océan de l'esprit. Il faut compter aussi sur le fait que le mental cédant très facilement à la prolifération fait des commentaires sur les pensées qu'il vient d'avoir. En outre, le mental n'est jamais seul avec lui-même. Quand une pensée disparaît et que l'instant de conscience mentale qui l'enregistrait cesse, il y a dans le flux de conscience toutes sortes d'instant de conscience : conscience visuelle de la salle où vous pratiquez la méditation, conscience auditive des sons dans votre environnement, conscience corporelle de votre corps assis quelque part dans le monde, et ainsi de suite. Entre deux pensées, il y a d'innombrables instants de conscience, chacun lié à une faculté sensorielle. Et aucun sens ne perçoit la conscience elle-même...



2°) Les doutes sur la nature de l'esprit


Tous ces discours sur la nature de l'esprit ne font pas unanimité. À commencer au sein même de la philosophie bouddhiste ! L'école du Milieu, le Madhyamaka, avance que la conscience ne peut voir la conscience, de la même façon que l’œil peut voir toutes sauf, sauf lui-même ou que la sabre ne peut pas se couper lui-même. À cet argument, les tenants de l'école idéaliste du Cittamātra (« Esprit seulement ») répondait que la conscience non-duelle ou conscience pure pour reprendre les mots de Matthieu Ricard est comme une lampe qui éclaire les objets dans la pièce, mais aussi elle-même. Les adeptes de l'Esprit Seulement parlent ainsi de la « conscience qui se connaît et s'illumine elle-même ». Je ne vais pas trancher ici dans ce débat, mais je voulais juste souligner que la capacité de vérifier cette nature de l'esprit n'a rien d'une chose au sein de la philosophie bouddhique, sans parler même du statut ontologique de la nature de l'esprit.


Cette nature de l'esprit a-t-elle une existence ultime ? Une existence éternelle ? Est-elle comme un Soi ultime, certes qui n'est dans la dualité et la limitation comme le petit « soi » ordinaire ? À cela, les mādhyamika, les adeptes de l'école du Milieu, répondent que non et fustigent les adeptes de l'Esprit Seulement. Pour eux, l'esprit est lui-même vide d'une existence ultime.


Si l'on sort maintenant du cadre bouddhiste et qu'on réfléchit dans un cadre matérialiste pour qui « l'esprit n'est qu'un épiphénomène du cerveau » (sic), la nature de l'esprit devient quelque chose de difficilement appréhendable, puisque que de nombreux mécanismes de notre pensée se trouvent dans l'activation de neurones dont le mécanisme n'est absolument pas conscient. Dans une perspective matérialiste, nous percevons bien l'effet, la conscience, mais nous ne percevons pas et nous ne connaissons pas directement la cause, c'est-à-dire l'activité incessante des neurones dans toutes les aires du cerveau, qui est à l'origine de cette conscience. On ne peut connaître la nature (matérielle) de l'esprit qu'indirectement à l'aide de machines technologiquement avancées comme les scanners. Là encore, je ne trancherai pas sur cette question du rapport entre le cerveau et l'esprit. (J'avais développé cette question dans un article plus ancien : « Le cerveau et l'esprit »). Ce que je veux souligner, c'est que cette nature de l'esprit fait l'objet d'un débat métaphysique, qui l'a rend très loin d'être évidente à vérifier pour beaucoup de gens, y compris des personnes spirituelles qui croient à l'introspection et à la contemplation comme moyen de parvenir à certaine conscience de la Vérité.


3°) L'oubli du corps


Le troisième point qui me semble important par rapport à la réalisation de la nature de l'esprit, c'est que celle-ci se fait souvent au détriment de la conscience du corps. Si on focalise tout sur la nature de l'esprit comme étant l'enjeu essentiel de la méditation, on met un peu dans l'ombre la conscience du corps : souvent, les textes tibétains parlent du corps comme quelque chose de négligeable, uniquement sous l'angle du corps qui est un ramassis d'impureté, qui est impermanent et voué à tombé malade. Bien sûr, cela est vrai ; mais justement, il est important de pratiquer une attention soutenue au corps pour pouvoir mieux s'en détacher. Et le corps est un élément essentiel dans notre expérience du monde. Quand j'évoquais plus haut les six consciences sensorielles, toutes ont rapport avec le corps : je vois avec des yeux, j'entends avec des oreilles, je sens avec mon nez, je goûte avec ma langue, je touche avec mon corps en entier. En outre, ces cinq sens ainsi que le sens de la faculté mentale ont tous avoir avec le cerveau. Le corps doit donc être l'objet d'une attention soutenue si l'on veut comprendre notre rapport au monde.






*****





Pour conclure, je dirai que cette réflexion philosophique sur la nature de l'esprit qu'on trouve dans le bouddhisme tibétain est très intéressante. Mais j'insiste sur la nécessité de ne pas oublier les enseignements originels du Bouddha, notamment sur la méditation des six consciences sensorielles et les quatre établissements de l'attention, ce qui inclut : 1°) l'attention au corps, 2°) l'attention aux sensations, 3°) l'attention à l'esprit, 4°) l'attention aux objets de l'esprit. Pour comprendre la nature de l'esprit, il ne faut pas seulement voir cette nature, mais aussi la dynamique qu'elle engendre : la succession incessante d'instants de conscience qui crée une illusion de continuité. Certains jugeront que c'est là un très long détour, mais il me semble que ce détour est le chemin même de la compréhension de l'esprit. Loin d'être facile à vérifier, la nature de l'esprit ne peut être réalisée qu'au terme d'une longue ascèse ainsi que d'une longue et sinueuse contemplation. Lentement, lentement, lentement développer la vision pénétrante...



Frédéric Leblanc, 
le 1er janvier 2019














De la même manière que la lampe illumine les objets autour d'elle et elle-même,
la conscience est-elle une "conscience qui se connaît et s'illumine elle-même"?













Voir également :






Les notes sur « Cerveau et méditation » de Matthieu Ricard et Wolf Singer :








- 4ème partie : 
Libre-arbitre et déterminisme





















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mercredi 6 décembre 2017

S'habituer






      En tibétain, méditer se dit par le mot « gompa » (sgom pa) qui signifie littéralement « habituer ». L'idée est que la méditation consiste à s'habituer à un autre mode de pensée, de comportement et de concentration de l'esprit. Mais s'habituer à quoi exactement, voilà l'objet de cet article. En fait, s'habituer dans le contexte de la méditation signifie plusieurs choses, des choses qui peuvent très différentes les unes des autres, voire qui peuvent sembler contradictoires. Et c'est ces différentes significations et implications, parfois contradictoires, mais toujours complémentaires de ce processus d'habituation qu'est la méditation que je voudrais aborder ici.

jeudi 31 août 2017

Méditation avec et sans objet





Méditation avec et sans objet






    Récemment, un internaute m'a interpellé à propos d'un de mes textes où je parlais de méditation. Je parlais de fixer l'attention sur un objet particulier, la respiration par exemple. « Mais pourquoi cette attention préconisée sur un objet ? Cela ne revient il pas à tromper et cadenasser l'esprit ? Ou alors cette focalisation a-t-elle un vrai but que je ne saisis pas ? Lorsque je médite, je pose mon esprit et mon corps, et puis j'observe ce qui se passe, sans contraindre l'un ou l'autre. Quand j'observe que je suis parti avec mes pensées, je tâche de mettre fin au flot ; mais sans revenir à quelque chose ».

mercredi 9 août 2017

Présentation du maître Chan




Présentation du maître Chan



Ce que le maître enseigne est déjà en vous-même,
Pensée inépuisable que vous scrutez sans voir.
Si, le cœur concentré, vous voulez la saisir,
Feuille effrayée d'automne, elle tombe dans le vide.

Xutang Zhiyu (1185-1269)












        D'ordinaire, un maître ou un professeur enseigne quelque chose. Le prof de math, par exemple, enseigne des choses qu'il est peu probable que nous ayons trouvé par nous-mêmes comme le théorème de Pythagore, la trigonométrie ou le calcul des probabilités. Le prof d'anglais vous apprend une langue que vous n'auriez pas inventée par vous-mêmes. Un maître Chan est, lui, confronté à un délicat problème : il peut enseigner tous les points de la doctrine bouddhique comme le ferait n'importe quel maître bouddhiste, mais cet enseignement intellectuel des propos du Bouddha et des écrits des philosophes du passé n'est pas la véritable essence du Chan. Le Chan est ce courant du bouddhisme chinois que l'on connaît mieux en Occident sous son nom japonais de Zen. Cette véritable essence ne s'enseigne pas avec des mots. Et elle est au-dedans de nous, elle ne nous est pas extérieure. Elle agit en nous comme un insondable désir d’Éveil.


Mais on ne peut la voir, tout comme l’œil n'est pas capable de voir l’œil. Vous pouvez bien sûr pratiquer encore et encore la méditation pour développer la concentration et la vision pénétrante. Excellente idée. Cela vous permettra de voir beaucoup de choses en vous-mêmes : des pensées subtiles, des émotions cachées, des peurs ainsi que des ressources insoupçonnées, mais cela ne vous permettra pas de saisir cette véritable essence, l'enseignement fondamental du Chan. Plus vous voudrez la saisir, plus elle s'échappera et s'évanouira dans le vide. C'est pourquoi la poésie Chan essaye d'évoquer ce qui ne peut être dit, ce qui en peut être pensé, ce qui ne peut être saisi, ce qui ne peut être vu. Quelques paroles bien sages ou bien sottes avant de revenir au silence.

samedi 29 juillet 2017

Montagne verte et nuages





La montagne verte est le père des nuages blancs
Et les nuages blancs sont fils de la montagne verte.
Les nuages blancs tout le jour s'appuient
À la montagne verte qui, toujours, les ignore.


Dongshan Liangjie (807-869)














      Dongshan Liangjie était un grand maître Chan (ce courant du bouddhisme qui est plus connu sous son nom de Zen en japonais). Il est un des deux fondateurs de l'école Caodong (plus connue en Occident sous le nom japonais de Sôtô, école dont maître Dôgen a repris l'héritage au Japon en lui donnant une couleur locale).

      Dongshan Liangjie nous parle d'une montagne verte et des nuages blancs qui l'entoure, comme c'est souvent le cas dans les montagnes chinoises que les maîtres Chan affectaient tant. C'est là une allégorie de la nature de l'esprit – la montagne – et des pensées qui traversent l'esprit – les nuages. Les pensées existent en raison de la nature de l'esprit : sans la nature de l'esprit, il ne saurait y avoir de pensées. Un rocher dépourvu d'esprit ne saurait se mettre à rêver et à faire des projets pour l'avenir. Pourtant, la nature de l'esprit est indifférente aux pensées qu'elle produit. C'est notre « moi » qui s'attache à ces pensées et leur prête de l'importance. La méditation Chan consiste à revenir à la montagne verte – demeurer dans la nature de l'esprit et laisser apparaître et disparaître au gré des caprices de la météo. Cette montagne est à la fois un roc inébranlable et une source de vie. De grands oiseaux planent silencieusement autour d'elle.


dimanche 14 mai 2017

Une conscience universelle






     Est-il possible que toutes les consciences et toutes les vies proviennent de la même conscience universelle ? C'est la question qu'on m'a posé récemment. Pour certains penseurs, la conscience universelle se diffracte dans les consciences individuelles qui, elles-mêmes, se diffusent en énergie vitale partout dans le monde et crée les animaux, les plantes, les champignons et les humains, tout ce qui vit sur Terre et ailleurs.

lundi 17 avril 2017

Le cerveau et l'esprit






Le cerveau et l'esprit





    Quel est le rapport entre le corps et l'esprit ? Les neurosciences contemporaines ont forcé les philosophes à adapter à l'air du temps cette vieille question qui hantent les débats depuis si longtemps. La question est désormais : quel est le rapport entre le cerveau et l'esprit ? Le cerveau, cette portion du corps, se distingue-t-il de l'esprit ? Ou l'enveloppe-t-il complètement ?

dimanche 25 septembre 2016

Méditation et technique





   J'ai récemment posté un article intitulé « Simplement s'asseoir » où je me posais la question si la méditation devait s'accompagner de ritualisation (j'avais pris l'exemple des rites qui accompagnent le zazen dans le Zen Sōtō, mais j'aurais tout aussi bien pu prendre l'exemple du bouddhisme tibétain...) ou si la méditation devait se faire comme une chose spontanée, simplement s'asseoir pour reprendre un adage Zen. Une internaute a réagi sur les réseaux sociaux en écrivant ce petit commentaire : « Méditer, ce n'est pas forcément être assis sur l'herbe ou un coussin dans un temple ou un monastère....... c'est être présent... à l'écoute de ce qui nous entoure.... aux pensées qui passent tels des nuages..... ne rien retenir.... laisser circuler.... et surtout ne pas s'obliger à suivre une technique.... ».

jeudi 21 juillet 2016

Réflexions sur le monde végétal - 2ème partie



    Suite à mes deux articles tournant autour du thème de la conscience des plantes (ici et ), Sb a amené quelques objections auquel je voudrais répondre brièvement ici. Rappelons en quelques mots ma position sur le sujet : je ne pense pas que les plantes soient douées de conscience, ne possédant pas de système nerveux. Mais même si les plantes avaient par miracle une conscience, on ne pourrait pas se servir de cet argument à l'encontre des véganes et des végétariens. Les mangeurs de viande causent la perte de beaucoup plus de végétaux que les véganes : en effet, les véganes ne causent la perte que des plantes qu'il mange, tandis que pour produire de la viande, il faut engraisser toute leur vie des animaux avec des végétaux. Donc le véganisme est moins nuisible aux plantes qu'un régime carné.



    1°) Sb fait tout d'abord référence à Dôgen Zenji, le fondateur de l'école Zen Sôtô : « Si l'on pratique la Voie avec un cœur sincère en se laissant transformer avec les herbes, les arbres, les tuiles et les cailloux, on doit obtenir la voie. Car les quatre éléments et les cinq agrégats vont ensemble avec les herbes, les arbres, les tuiles et les cailloux. Ils ont la même nature, ils ont le même cœur et la même vie et ils ont le même corps et la même dynamique ». Pour Sb, cela « incite à méditer sur l'absence de frontière entre le monde minéral, végétal et humain (et animal) ». Ce passage est une extrait du Sokushin Zebutsu (« L'esprit lui-même est Bouddha »). Il y aurait beaucoup à dire autour de ce passage, beaucoup de commentaires à faire, des gloses érudites comme des paroles de sagesse. Mais brièvement, je pense que le message de Dôgen n'est pas de dire que les plantes, les plantes ou les cailloux sont doués de conscience, mais que la méditation ne peut pas faire l'impasse sur le monde phénoménal. Souvent les méditations sur l'esprit font l'impasse sur ce qui est matériel autour de nous. Mais pour reprendre le langage de la phénoménologie, la conscience est toujours conscience de quelque chose.

     Dans ses Méditations Métaphysiques, Descartes envisage l'esprit indépendamment du monde environnant. C'est la formule célébrissime : « Je pense, donc je suis ». Ce n'est qu'après avoir fondé l'existence sur le sujet pensant et l'existence de Dieu à partir du sujet pensant que Descartes envisage l'existence du monde. C'est un beau raisonnement, mais un raisonnement fallacieux. Si on veut connaître véritablement la nature de l'esprit, il faut avoir intimement conscience des objets nous environnant. Des plantes, des murs, des tuiles et des cailloux comme dit Dôgen. Ces choses et ce monde naturel résonnent subtilement en nous. Chaque phénomène de ce monde trouve un écho en nous. C'est pourquoi en méditation il ne faut se fermer au monde autour de nous. Tout est interdépendant, le corps, l'esprit, les fleurs et les cailloux. C'est pourquoi accéder à la nature de l'esprit exige de faire ce pas vers la non-dualité. Dans la nature de l'esprit, pas de dualité entre moi et l'autre, entre le sujet pensant et les objets pensés.



     2°) Sb se demande aussi : « je tiens à préciser que l'enjeu de ce questionnement n'est pas théorique. Je m'en fiche de savoir si la plante à une conscience ou pas. Ma question c'est plutôt : devons-nous, d'un point de vue bouddhiste, faire preuve de compassion et de bienveillance à l'égard des plantes, du monde végétal et minéral (comme du monde animal) ? L'enjeu est pragmatique. Je ne me situe pas non plus sur un plan moral ». Ma réponse est oui, nous devons répandre la compassion partout, en tout point de l'univers, dans la terre, dans le ciel, dans les nuages, dans les maisons, partout, donc y compris dans les plantes. Pas parce que les plantes sont douées de conscience, mais parce que les plantes abritent toutes sortes de petits animaux : on peut penser aux oiseaux qui nichent dans ou sur les arbres... Les végétaux sont aussi une nourriture pour un nombre considérable d'animaux. Et nous dépendons immanquablement des plantes et des algues pour respirer de l'oxygène à la surface de la Terre. Donc en faisant rayonner la compassion sur les plantes, cela rejaillit sur les animaux et les humains.

     Une question que l'on pourrait se poser est : la compassion et la bienveillance peuvent-elles avoir un effet positif sur la plante elle-même ? Si la plante a une conscience, oui évidemment. Mais si elle n'en a pas ? Je serais tenté de répondre par la positive. La compassion et l'amour bienveillant envoient une énergie de douceur et de vitalité au monde. En tant qu'être vivant, il est probable que les plantes soient sensibles à cette énergie et soient affectées dans leur croissance par cette énergie.









       3°) Sur la question de Descartes, Sb me reproche d'avoir dit dans mon précédent article : « Descartes et ses disciples devaient aller à l'encontre de l'intuition commune ». J'ai dit cela par rapport au fait que Descartes et les cartésiens ont nié que les animaux étaient doués de conscience. Descartes a développé l'idée de l'animal-machine pour expliquer le fait que les animaux réagissent à leur environnement, se déplacent, font des choix, agissent de telle ou telle manière, tour en niant une conscience chez eux. Or quand on observe un animal, quand on voit cette réaction émotionnelle (les frétillements de queue d'un chien et sa joie devant la nourriture par exemple), on a tout de suite l'impression que les animaux ont une conscience. Ils n'ont peut-être pas d'âme comme le dit l’Église catholique. C'est là un sujet théologique et métaphysique au-delà de notre entendement. Mais selon notre expérience, on voit les animaux réagir tant au plaisir et à la souffrance tout comme nous le faisons. La conscience des animaux apparaît comme une évidence, évidence que les cartésiens ont combattu au nom de la théorie de l'animal-machine.

      Parfois, la science combat des évidences trop vite reçues : l'idée qui semble évidente que le Soleil tourne de la Terre. Il suffit de regarder le Soleil « se lever » le matin, accomplir « son voyage » dans le ciel comme tiré par les chariots d'Hélios et « se coucher » le soir pour considérer comme évident que le Soleil tourne autour de la Terre, et pas l'inverse. La science a mis à bas « cette évidence » du géocentrisme pour imposer l'héliocentrisme. Mais dans le cas de la théorie de l'animal-machine au contraire, les neurosciences et l'éthologie tendent à confirmer l'évidence de la conscience animale.

     Par contre, quand on regarde une plante, elle ne bougent pas, ne réagit pas émotionnellement, ne fait pas de choix. L'évidence populaire serait plutôt de ne pas accorder de conscience aux plantes. On peut néanmoins avoir différentes conceptions sur le sujet. Dans l'article sur l'argument de la conscience des plantes, j'avais parlé des Achuars qui vivent en Amazonie et qui parlent aux plantes quand ils prennent de l'ayahuasca, un très puissant hallucinogène. Néanmoins, dans notre culture, l'évidence qui est finalement une chose assez relative serait plutôt de s'accorder sur la conscience des animaux et sur l'absence de conscience pour les plantes. Je dis « plutôt » parce que je n'omets pas le cas des jardiniers qui parlent à leurs plantes.


     4°) Sb fait remarquer que la conscience elle-même est difficilement localisable dans le cerveau, au contraire des fonctions spécifiques comme le langage. Pourquoi dès lors les plantes n'auraient-elles pas une conscience non-localisables aussi ? C'est un débat métaphysique important : la conscience déborde-t-elle du cerveau ? Les matérialistes purs et durs comme Jean-Pierre Changeux qui avait écrit dans les années '80 « L'homme neuronal », pense que l'esprit n'est qu'un épiphénomène du cerveau. En clair, la conscience selon Changeux est entièrement produite par le cerveau et l'activité neuronale. L'esprit se réduit dès lors aux neurones et aux interactions entre eux. C'est ce qu'on appelle le « réductionnisme ». D'autres pensent que la conscience a un aspect immatériel qui existe indépendamment du cerveau. Pour ma part, c'est que je pense. La nature de l'esprit échappe au fonctionnement matériel du cerveau. Pour autant, tous nos actes conscients se produisent en dépendance du cerveau et du système nerveux. Si je vois une pomme devant moi, il faut l’œil pour voir, il faut que l'information puisse être traitée par le cerveau pour que je puisse prendre conscience de l'objet pomme. La conscience elle-même est immatérielle, mais j'ai besoin du cerveau et des facultés sensorielles pour voir, pour entendre, pour sentir, pour goûter, pour toucher et même pour penser. La nature de l'esprit toute seule ne peut pas produire de vision, d'audition, d'olfaction, de goût, de toucher, et même de pensée. Le système nerveux et le cerveau sont l'interface nécessaire entre le monde et l'esprit.

    C'est là où la conscience des plantes me semble peu crédible. À quoi servirait une conscience des plantes sans possibilité d'interagir avec le monde ? Une conscience enfermée inéluctablement dans la plante ? Peut-être y a-t-il d'autres interfaces que le système nerveux ? On ne peut pas écarter absolument cette hypothèse, sauf à vouloir imposer une vision dogmatique du monde. Ce n'est pas mon cas, mais la conscience des plantes m'apparaît pour autant une hypothèse extrêmement peu probable.




      5°) En conclusion, je ne crois pas que les plantes ont une conscience. Mais pour autant, il me semble qu'il y a dans le monde végétal une complexité et une diversité beaucoup plus étendue que dans le monde animal. On devrait faire preuve de plus de curiosité à l'égard de ce monde végétal. Sb cite ainsi les travaux de Francis Hallé sur les arbres, que d'une branche à l'autre, il peut y avoir des codes génétiques et qu'on devrait en conséquence considérer les arbres comme des colonies avec un intérêt mutuel mis en commun dans la figure de l'arbre. C'est en soi tout à fait fascinant. Je me rappelle d'un autre commentaire de Francis Hallé où il expliquait que 80% de la masse physique d'un arbre provient en fait du ciel, du CO2 qu'il absorbe et transforme par la photosynthèse. C'est là aussi quelque chose de très étonnant. Ce n'est pas seulement le monde des plantes, mais aussi celui des champignons qui est fascinant. Je renvoie notamment aux vidéos de Paul Stamets sur le sujet.









Voir les deux articles précédents : 





La conférence TedX de Paul Stamets : 6 manières de changer le monde avec les champignons





Voir tous les articles et les essais autour de la philosophie bouddhique  du "Reflet de la Lune" ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.


vendredi 5 février 2016

Portes battantes




    Lorsque nous pratiquons zazen, notre esprit suit toujours notre respiration. Quand nous respirons, l'air vient dans le monde intérieur. Quand nous expirons, l'air va dans le monde extérieur. Le monde intérieur est illimité, et le monde extérieur est illimité aussi. Nous disons « monde intérieur » et « monde extérieur », mais en fait, il n'y a qu'un seul monde total. Dans ce monde illimité, notre gorge est comme une porte battante. L'air entre et sort comme quelqu'un qui franchit une porte battante. Si vous pensez « je respire », le « je » est en trop. Il n'existe de vous pour dire je. Ce que nous appelons « je » est une porte battante qui va et vient quand nous inspirons et quand nous expirons. Elle bat ; c'est tout. Lorsque votre esprit est assez calme et pur pour suivre ce mouvement, il n'y a rien : pas de « je », pas de monde, pas d'esprit ni de corps, rien qu'une porte battante.

samedi 14 novembre 2015

Laisse-toi devenir cet espace



Laisse-toi devenir cet espace qui accueille toute expérience sans jugement.

Tsoknyi Rimpotché






    J'aime cette citation de Tsoknyi Rimpotché en ce qu'elle décrit bien une dimension essentielle de la méditation : se laisser redevenir un espace ouvert et vaste dans lequel les événements de la vie se dispersent et perdent leur pouvoir de nous obnubiler. Le vaste ciel peut ponctuellement être occupé par de gros nuages noirs et menaçants, pourtant le ciel ne réagit pas par la colère ou la peur à leur approche, mais ils les laissent venir et il les laissent partir sans jugement aucun. Les nuages peuvent obscurcir momentanément le ciel, mais ils n'ont pas le pouvoir d'altérer la nature du ciel. Pareillement, les événements qui nous occupent peuvent obscurcir notre vie momentanément, mais on devrait revenir à une conscience plus vaste et laisser passer les remous qu'ils créent sans émettre de jugement à leur égard. Les observer, les contempler, mais ne pas s'y attacher.

     Quand on se recentre dans le silence de l'instant présent, attentif au souffle et au corps, c'est à ce moment que l'esprit manifeste son espace naturel, sa vastitude, que l'on peut reconsidérer les événements en prenant de la distance par rapport à eux, en les relativisant. Je me souviens d'avoir rencontrée une Tibétaine dans un bus de la banlieue de Liège et elle m'a expliqué que son lama à Lhassa, la capitale du Tibet, lui avait expliqué que l'on peut voir les événements de la vie comme ça (elle a mis sa main juste devant les yeux) ou comme ça (elle a écarté sa main en la mettant à un mètre de ses yeux). C'est exactement cela : retrouver l'espace de notre conscience pour avoir considéré ce qui manifeste dans notre vie sous un autre angle et avoir la sagesse de lâcher prise par rapport aux passions qui nous assaillent.