Pages

Affichage des articles dont le libellé est islam. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est islam. Afficher tous les articles

mardi 2 août 2022

Justice et acte de guerre



Je viens de voir une vidéo du président Biden où celui-ci annonce la mort d'un des chefs d'Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, qui a été une des têtes pensantes des attentats du 11 septembre aux USA en 2001. Al-Zawahiri a été abattu par des frappes aériennes de l'armée américaine à Kaboul en Afghanistan sur ordre du président Biden. Ce dernier conclut son allocution par la formule : « Justice has been delivered, and this terrorist leader is no more » (Justice a été rendue, et ce leader terroriste n'est plus).


Je n'ai pas de problème à ce que les Américains éliminent un chef terroriste. Al-Zawahiri publiait des vidéos appelant à des actes terroristes contre les intérêts occidentaux. On pourrait bien sûr espérer des méthodes plus pacifistes, mais nous vivons dans un monde violent avec des idéologies violentes dans lequel recourir à la violence est souvent, malheureusement, une nécessité.


L'élimination d'Al-Zawahiri ne me pose donc pas problème. Par contre, le fait de dire que justice a été faite est beaucoup plus problématique. Il n'y a pas eu là de justice, juste un acte de guerre. La justice, ce n'est pas envoyer un drone pour bombarder une position à Kaboul, au risque d'ailleurs de frapper des victimes collatérales. La justice, c'est tenir un procès équitable dans lequel les actes d'une personne seront examinés et jugés selon des règles de droit. Abattre Al-Zawahiri n'était pas de la justice, ou alors la « justice » du Far West. Confondre la justice avec un règlement de compte brutal et violent est très problématique quand on occupe le poste de président des USA, pays qui s'est toujours voulu d'ailleurs être le « gendarme du monde ».


On peut comprendre l'acte de guerre qui est d'éliminer une menace directe pour l'intégrité physique des Américains, des Occidentaux et même de nombreux musulmans dans le monde. Par contre, le glissement sémantique qui consiste à appeler cet acte de guerre un « acte de justice » me semble inquiétant et révélateur aux USA et dans les pays occidentaux de manière plus générale d'un affaiblissement des valeurs de l'État de droit et de la démocratie libérale, où un acte brutal et unilatéral ne peut en aucune façon être assimilé à une procédure de justice. Si on s'indigne de ce que Vladimir Poutine requalifie la guerre en Ukraine en « opération spéciale », on ne devrait pas accepter dans le même esprit que Joe Biden raconte que justice a été rendue quand il envoie un missile sur un balcon de Kaboul.




Frédéric Leblanc, le 2 aout 2022









Lucas Cranach l'Ancien, Allégorie de la Justice, 1537






Voir également : 

- Force et justice 



samedi 24 juillet 2021

Abattage rituel et abattage laïc


Je viens de tomber sur un tweet daté du 21 juillet du grand twittosophe, Raphaël Enthoven.






Il se base sur une caricature de Coco Boer publiée dans Libération, et qui évoque dans le même dessin abandon des animaux en été et moutons sacrifiés pour la fête musulmane de l'Aïd. Certains internautes, à tort ou à raison, ont jugé que cette caricature était islamophobe et raciste, et l'ont fait savoir assez agressivement. Personnellement, je n'ai pas l'impression que c'est si islamophobe que çà, le gros problème de cette caricature est surtout, à mon humble avis, qu'elle n'est pas drôle du tout.








Mais voilà, arrive Raphaël Enthoven qui voudrait que les véganes défendent cette caricature au nom de la liberté d'expression, en opérant du coup un déshonneur par association : les véganes seraient dans la même situation que les féministes vis-à-vis de Mila. Et le message implicite est : les véganes sont d'ignobles islamogauchistes qui préfèrent abdiquer leur cause dès lors qu'ils seraient confrontés à des musulmans, tout comme les féministes et mouvances LGBT+ ont abandonné Mila face à la déferlante de haine qui a frappé l'adolescente, parce que cette dernière aurait tenu un discours « islamophobe » (ce qui n'est pas le cas : on a parfaitement le droit de critiquer les religions en France, même vulgairement).


Tout cela est bien entendu faux. Tout d'abord, les abattages rituels sont fermement condamnés et dénoncés pour la douleur causées aux animaux par des associations animales, je pense à la fondation Brigitte Bardot en France ou par Gaia en Belgique (voir ici par exemple). Rappelons que les abattages rituels dans la religion musulmane, mais aussi dans la religion juive se font sans étourdir les animaux au préalable. Ce qui augmente la douleur et la cruauté de l'abattage pour les animaux.


Néanmoins, il est vrai aussi qu'un certain nombre de véganes (dont moi) sont réticents à pointer du doigt trop ostensiblement la communauté musulmane pour ces abattages rituels, mais la raison n'est pas du tout une espèce d' « islamogauchisme » qui régnerait chez les véganes. Le fait est que la condamnation de l'abattage rituel est très ambiguë : des gens qui mangent de la viande tous les jours dénoncent ces abattages rituels pour montrer à quel point les Arabes sont des barbares d'une part, et d'autre part pour se dédouaner soi-même de sa consommation de viande. « Regardez comme nous sommes bienveillants envers les animaux : nous les étourdissons avant de les égorger, nous. »


D'une part, on fait là preuve d'un racisme « acceptable », un racisme presque « vertueux » en dénonçant de la cruauté et de l'injustice d'une autre communauté ; de l'autre, on met sous le tapis sa propre cruauté et sa propre injustice en faisant mine de s'intéresser au sort des animaux. C'est oublier un peu vite que l'horreur se trouve beaucoup plus dans le mot « abattage » que dans le mot « rituel » ainsi que dans ce qu'implique l'abattage, à savoir l'élevage – souvent industriel – et le transport dans des conditions indignes des animaux vers l'abattoir. Bien sûr que le fait de ne pas étourdir l'animal est cruel, mais tuer est aussi extrêmement cruel, élever un animal dans les conditions monstrueuses de l'élevage industriel est aussi extrêmement cruel, entasser des centaines d'animaux dans des camions pendant des heures est aussi extrêmement cruel. Le différentiel de cruauté entre l'abattage rituel et l'abattage laïc est donc minime. Et on ne peut pas dénoncer l'un sans dénoncer l'autre.


Le philosophe américain Gary Francione évoquait ce problème des campagnes ciblées contre telle ou telle communauté de personnes en prenant pour exemple des poulets abattus par des Juifs Hassidiques pour la fête de Kapparot : « Il n’est rien (dans ces abattoirs juifs) qui n’arrive également à tous les poulets destinés aux abattoirs classiques. Par exemple, (une militante de la cause animale) a montré des photos de ce qui semblait être des hommes Hassidiques maniant les poulets de manière à leur causer de la souffrance. Mais la seule différence entre la manière dont les poulets sont souvent tenus et manipulés dans les abattoirs et la manière dont ils sont tenus et manipulés pendant Kapparot, est le fait que, dans ce dernier rituel, ils le sont par un Hassidique ou d’autres Juifs. Si ces pauvres oiseaux n’étaient pas utilisés pour Kapparot, ils seraient emmenés à l’abattoir et y connaîtraient exactement le même sort.


C’est un parfait exemple de ce qui ne va pas avec les campagnes ciblées : elles entretiennent l’idée que ce que commettent certains groupes humains est pire que ce que le reste d’entre nous faisons. Une campagne ciblée sur la fourrure innocente les personnes qui portent de la laine ou du cuir et leur donne une excuse pour haïr ou attaquer ceux (des femmes la plupart du temps) qui portent de la fourrure. Une campagne ciblée sur les dauphins de Taiji permet aux gens, dont la majorité ne sont pas même végans, de produire des discours haineux ethnocentriques et xénophobes contre les Japonais. Une campagne ciblée sur un massacre d’écureuils à la carabine au sein d’une communauté rurale encourage à traiter ceux qui y prennent part de « ploucs » et d’ «  arriérés » alors qu’ils n’agissent pas différemment de ce que n’importe quel non-végane fait ou soutient. De même, une campagne ciblée sur Kapparot donne aux gens une excuse pour traiter les Juifs de « mauvais ».



Je pense que la campagne anti-Kapparot permet et facilite l’antisémitisme. Je ne suis pas en train de dire ici que toutes les personnes impliquées dans cette campagne ou qui la soutiennent sont antisémites : je dis simplement que cette campagne discrimine effectivement les Juifs comme moralement différents des autres exploiteurs d’animaux. Une telle campagne est fondamentalement semblable aux campagnes anti-Kashrut ou aux campagnes islamophobes anti-Halal au Royaume-Uni 1  »


Pour une fois, je suis entièrement d'accord avec Gary Francione. Cibler une communauté pour ses habitudes carnistes sans remettre en question son propre carnisme, voire pour conforter son propre carnisme soi-disant plus « humain » ou plus « bienveillant » est une façon de répandre la haine tout en s'aveuglant sur son propre état moral. Je pense donc qu'il faut dénoncer la cruauté de l'abattage rituel, mais en veillant bien à ne pas oublier la cruauté de l'abattage tout court et en veillant à ne pas sombrer dans un discours haineux envers une communauté.


Pour revenir à la caricature de Coco, il faudrait bien sûr la défendre si elle subissait une déferlante de haine et de menaces de mort similaires à celle qu'a vécu Mila. Je parle de défendre Coco, la personne, et pas son dessin qui n'est pas drôle et pas très probant dans ses associations. Mais bon, je pense qu'on n'en est pas là. Elle a juste subi des attaques par des individus un peu « woke » qui voient de l'islamophobie partout. Ces critiques me paraissent exagérées, mais pas non plus complètement outrancières. Les véganes feraient donc mieux de laisser couler.



Frédéric Leblanc,

le 24 juillet.




1 Gary Francione, juin 2014 : http://fr.abolitionistapproach.com/author/gary/µ








 Concernant les positions répétées de Raphaël Enthoven contre le véganisme et leur réfutation sur le Reflet de la Lune : 










N'hésitez pas à apporter vos avis et vos commentaires ainsi qu'à partager cet article. Ils sont les bienvenus !


Vous pouvez suivre le Reflet de la Lune sur FacebookTwitter, Tumblr




mercredi 14 décembre 2016

Manichéisme





   « Manichéisme », voilà un mot que je dois systématiquement expliquer à mes élèves de rhétorique (l'équivalent en Belgique de la terminale en France). C'est gênant parce que le manichéisme est une attitude fondamentale de l'esprit et la source de trop problèmes sur cette Terre. Le manichéisme est donc cette façon de diviser le monde en deux parties clairement distinguables : les bons et les méchants. Le mot « manichéisme » désigne originellement une religion née en Perse (actuelle Iran) au IIIème siècle, dont Mani a été le prophète. Cette religion du manichéisme divisait le monde en deux : le monde de la lumière et le monde des ténèbres. Le monde de la lumière est, on s'en doute, « l'axe du Bien », l'esprit, l'éternité, etc... Le monde des ténèbres est ce bas-monde matériel où le Mal l'emporte sur les bons. L'homme est un mixte entre ces deux mondes avec son âme qui relève du monde de la lumière et son corps matériel entièrement mauvais. Pour Mani, il faut se détacher intégralement de ce monde matériel pour échapper au mal et à la mort, que la lumière soit intégralement libérée des ténèbres. La particularité du manichéisme est que bien et mal ont le même statut ontologique. Ces deux entités ne peuvent que s'affronter impitoyablement.

       Aujourd'hui, le mot « manichéisme » a perdu sa référence à cette religion perse et à son prophète, pour ne désigner plus qu'une attitude d'esprit, qui est malheureusement présente dans la tête des gens. Le président George Bush, après les attentats du 11 septembre 2001, avait cédé au manichéisme en divisant le monde en deux : l'axe du Bien contre l'axe du Mal. L'axe du Bien était évidemment les États-Unis d'Amérique, superpuissance meurtrie accompagnée de ses alliés dans sa nouvelle croisade, la « Guerre contre la Terreur » (War on Terror). Il s'agissait de combattre impitoyablement tous ceux qui incarnaient à tort ou à raison la « Terreur » : Oussama Ben Laden et sa nébuleuse terroriste Al-Qaïda, tous les pays qui soutenaient de manière réelle ou de manière imaginaire Al-Qaïda : l'Afghanistan des Talibans, l'Irak de Saddam Hussein, mais pas l'Arabie Saoudite qui, pourtant, finançait généreusement Ben Laden, mais qui restait un allié indéfectible des USA pour cause de réserves abondantes de pétrole dans le sous-sol saoudien.

       On a beaucoup reproché à George W. Bush l'emploi du mot « croisade » dans sa rhétorique guerrière parce que, dans la coalition de « l'axe du Bien », les gentils, il y avait des pays musulmans comme la Maroc ou la Turquie, alliés traditionnels de Washington. Or le mot « croisade » évoque des mauvais souvenirs aux musulmans. Au Moyen-Âge, les croisades étaient ce moment où le manichéisme a fait rage (l'attitude d'esprit, pas la religion), et où l'Europe et le Moyen-Orient était divisé en deux camps ennemis : l'Occident chrétien et l'Orient musulman. Notez bien qu'ici « Occident » et « Orient » n'étaient pas des concepts géographiques rigoureux puisque que le Maroc et l'Andalousie étaient des régions musulmanes, et situées à l'ouest de l'Europe chrétienne, et que la Russie était une terre chrétienne située à l'est de Bagdad ou Istanbul.... Remarquez aussi que cette division du monde pouvait faire place à d'autres divisions dans la division... L'Europe chrétienne s'est déchirée à partir du XVIème siècle entre catholiques et protestants dans des guerres de religions absolument atroces et sanguinaires. L'islam s'est déchirée entre factions sunnites et factions chiites, et cet antagonisme est toujours très vivaces jusque dans les rues d'Alep, de Riyad ou de Bagdad...




*****



       Je parle aujourd'hui de ce mot « manichéisme », parce que je lis, j'écoute et je regarde les informations sur la bataille d'Alep en Syrie et le massacre de civils qui a lieu au moment même où j'écris ces lignes. Cela fait cinq ans que la guerre civile fait rage en Syrie ; et cela fait cinq ans que j'assiste à des commentaires sur les réseaux sociaux relevant du manichéisme le plus pur sur ce conflit. Soit on présente l'Armée Syrienne Libre comme des héros de la liberté et Bachar comme un boucher. Soit on présente Bachar El-Assad comme le dernier rempart contre le terrorisme et les rebelles comme des jihadistes sanguinaires. Aucune place pour une place pour une analyse plus subtile des faits.

       Cela me rend infiniment triste, parce que ce manichéisme stupide est le véritable moteur de la guerre. Dans le manichéisme, on encourage un des camps en présence à massacrer l'autre. La victoire ou la mort. Aujourd'hui, l'aviation russe a pilonné Alep sans relâche : la ville n'est plus qu'un tas de cendre et de gravas, et personne n'envisage un traité de paix. Ce dont les Syriens auraient besoin, qu'ils soient sunnites, chiites, druzes, alaouites, kurdes ou chrétiens...

       Un traité de paix, mais on en est loin. Les Occidents ont abandonné la Syrie à la Russie et à la Turquie. Autre manichéisme : la Turquie contre les forces kurdes. Et là encore, la place n'est plus à la demi-mesure. Le régime turc d'Erdoğan bombarde les forces kurdes sur le sol turc et en Syrie. Ce ne sont que des terroristes. Tous des terroristes, même les modérés, même ceux qui voulaient vivre en paix ; même ceux qui ne demandaient qu'un peu de justice et de liberté. Tous ceux-là sont réprimés ou bombardés au nom d'un manichéisme étroit. De l'autre côté, les Kurdes répliquent par des attentats comme à Istanbul, il y a quelques jours.

    Alors que faire ? Que dire ? À vrai dire, je n'ai pas de solution toute faite à apporter à ce monde. Et devant le massacre, je me sens confronté à une abyssale impuissance à changer ce monde en mieux. Je ne vois pas d'espoir. Que l'on regarde vers Alep, vers Damas, vers Moscou, vers Téhéran, vers Istanbul, vers Beyrouth, vers Bruxelles et les bureaux de l'Union Européenne, je ne vois aucun espoir. Et si on se tourne vers Washington DC, l'élection récente d'un clown sordide à la tête de l'administration américaine n'est pas pour donner un quelconque espoir. Je en vois que la peur, la mort et la destruction pour les populations d'Alep. Exactions et représailles sans fin dans un monde où les cœurs s'endurcissent.


    La seule chose que je puisse dire, c'est demander d'abandonner les simplismes du manichéisme. Les choses sont souvent plus complexes qu'il n'y paraît. Depuis la plus tendre enfance, nous sommes bercés avec des histoires où le bien et le mal sont clairement identifiables : le petit chaperon, la grand-mère et le valeureux chasseur d'un côté et de l'autre, l'Axe du Mal en la personne du Grand Méchant Loup, Batman contre le Joker, la communauté de l'Anneau contre les orques du Mordor gouvernés par Sauron, Luke Skywalker contre Dark Vador et l'Empire, James Bond et sa Gracieuse Majesté contre le Spectre... Mais je pense qu'il faut faire l'effort de prendre la pleine mesure de la complexité du monde. Les gens ne sont pas tout bons d'un côté et tout mauvais de l'autre. Il faut dépasser le manichéisme pour adoucir le monde.












Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.
















jeudi 1 décembre 2016

Les zones d'ombre d'une icône



Les zones d'ombre d'une icône



    En Birmanie, Aung San Suu Kii est le symbole incontestable d'une vie consacrée à la lutte pour la démocratie. Elle a été incarcérée et assignée à résidence par la junte birmane qui a dirigé le pays pendant 50 ans d'une main de fer. Elle s'est inlassablement battu pour que le régime dictatorial cesse son emprise et ses destructions. En 1991, elle a reçu le prix Nobel de la paix.



Aung San Suu Kyi par Claude Truong Ngoc, octobre 2013




      Après des années de lutte, elle et son parti, la Ligue Nationale pour la démocratie, a obtenu une transition lente, mais certaine vers la démocratie. Des élections libres ont été organisées, et la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie a été incontestable. Cependant, le pays se débat toujours dans d'incessantes conflits ethniques et plusieurs guerres civiles. La communauté des Rohingyas est notamment fortement touchée par le racisme et l'islamophobie d'une partie importante de la population bouddhiste. On dit souvent que les Rohingyas sont la minorité ethnique la plus persécutée au monde. Depuis 1982, ils ont perdu la nationalité birmane au prétexte qu'ils sont originaires du Bangladesh et du monde arabe. Ils subissent des discriminations importantes dans leur liberté de mouvement, dans la recherche d'emploi, dans l'accès aux soins de santé, etc... Pour eux, la situation est tout à fait tragique. Le gouvernement birman et l'armée font tout pour expulser les Rohingyas du pays. Les pays aux alentours comme le Bangladesh musulmans ne sont pas très chauds à l'arrivée de centaine de milliers. Souvent, les Rohingyas qui s'exilent sont refoulés, maltraités et sont en proie au trafic d'être humain.

      Face à cette tragédie, le silence de la prix Nobel de la Paix est tout simplement assourdissant. Depuis que son parti participe au pouvoir, Aung San Suu Kii n'a jamais pris la parole officiellement sur le sort des Rohingyas. Beaucoup lui reprochent cette inaction face à cette crise humanitaire qu'est la situation des Rohingyas. Beaucoup voudraient aussi qu'on lui cette prestigieuse distinction. Une lauréate du prix Nobel peut-elle ne rien dire quand une partie de son peuple se fait massacrer dans son propre pays ?

     Néanmoins, il me semble que la situation est plus complexe et que l'attitude d'Aung San Suu Kii est plus nuancée qu'il n'y paraît. Pour commencer, il faut rappeler que la Birmanie est dans une phase de transition démocratique : on est encore loin de ce que nous appelons en Occident une « démocratie ». L'armée a certes reculé en abandonnant le pouvoir absolu en Birmanie, mais elle est toujours extrêmement présente dans le jeu politique. Elle contrôle un nombre important des sièges du parlement. Dans les actuels affrontements qui ont eu lieu ce mois de novembre 2016 suite à des attaques de poste-frontières dans le nord de l’État de l'Arakan, seul l'armée s'occupe de la situation. Les membres du gouvernement civil n'ont même pas le droit de se rendre sur place ! L'armée, non seulement, contrôle la situation, mais elle boucle complètement l'information.

     Dans ce contexte, Aung San Suu Kii n'est pas dans la situation d'un chef d’État ou de gouvernement qui aurait à son service la police et l'armée, et qui pourrait appuyer sur des leviers politiques et économiques. L'armée birmane joue cavalier seul dans ces affrontements. Par ailleurs, les fondements de la démocratie sont beaucoup trop précaires pour qu'Aung San Suu Kii puisse prendre le risque de se mettre ouvertement à dos l'armée birmane qui n'attend qu'une étincelle pour renverser la jeune démocratie. Il est donc fort possible qu'Aung San Suu Kii soit pieds et poings liés dans la situation actuelle.

      Par ailleurs, le racisme et l'islamophobie est attisé par un moine bouddhiste, U Wirathu, qui ne rate aucune occasion pour dépeindre les musulmans comme des barbares qui rêvent d'envahir et d'asservir le peuple birman et d'imposer la sharia sanguinaire. Ce discours rencontre énormément d'échos en Birmanie, pas seulement auprès des sympathisants de Wa Ba Tha (le mouvement nationaliste 969), mais dans une large part de la population birmane et même au sein de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le parti d'Aung San Suu Kii.

    Wirathu n'a pas hésité à déclarer qu'Aung San Suu Kii était une traîtresse à la nation birmane, car elle n'a pas officiellement condamné les Rohingyas. Nous, les Occidentaux, ainsi que les musulmans, nous reprochons à Aung San Suu Kii son silence sur le sort des Rohingyas, mais le moine Wirathu et ses partisans du mouvement 969 aussi ! Sauf que nous lui reprochons le silence quant au fait de ne pas prendre parti en faveur des Rohingyas tandis qu'U Wirathu reproche à Aung San Suu Kii le fait qu'elle se taise sur la nécessité de se battre et de pratiquer l'épuration ethnique à l'encontre des « barbares » Rohingyas.



Le moine Wirathu




       Il faut préciser que plusieurs intellectuels se sont retrouvés en prison pour avoir dit que le discours du moine Wirathu allait à l'encontre des idées de tolérance, de bienveillance, de compassion et de non-violence du bouddhisme. Dans ce contexte, critiquer ouvertement les idées racistes et xénophobes de Wirathu et du mouvement 969 n'est pas sans risque. Je pense qu'Aung San Suu Kii a compris que les nationalistes haineux attendent le moindre faux pas pour déstabiliser le régime démocratique et embarquer la Birmanie dans une spirale de haine dont elle n'a absolument besoin.

   En outre, on sait que certains membres de l'armée soutiennent le moine Wirathu, non pas par sympathie pour sa cause (Wirathu a passé plusieurs années en prison parce qu'il avait déclaré début des années 2000 que la junte birmane favorisait les musulmans pour combattre les bouddhistes de Birmanie), mais parce que c'est justement un excellent moyen de déstabiliser Aung San Suu Kii et de la faire tomber de son piédestal d'icône de la démocratie.


    En conclusion, je dirais qu'on peut à raison critiquer le silence de la « Dame de Rangoon », mais il ne faut pas être dupes des manœuvres de l'armée qui entend garder une « main invisible » (comme disent eux-mêmes les Birmans) sur les affaires du pays. Les Rohingyas sont très loin d'être le seul conflit ethnique en Birmanie : les Kachins, les Shans, les Karens, les Karennis et d'autres encore sont en guerre ouverte contre le gouvernement central avec parfois des avancées dans le processus de paix, mais aussi des embrasements réguliers comme les affrontements qui viennent d'avoirlieu dans les États Shan et Kashin. La dictature militaire a duré plus de cinquante ans et a laissé beaucoup de traces et de meurtrissures à travers le pays. Celles-ci ne guériront pas immédiatement : il faudra de la persévérance et de la patience pour que la situation soit complètement apaisée.    









Voir aussi : 







Articles critiques contre Aung San Suu Kii: 


- "L’auréole ternie d’Aung San Suu Kyi", Le Temps, mars 2013.




dimanche 27 novembre 2016

Rohingya






    À l'heure où j'écris ces lignes, la communauté Rohingyas est en train de subir de nouvelles violences perpétrées par l'armée birmane dans l’État birman de l'Arakan. Meurtres, pillages et viols ensanglantent la région. Il est temps, me semble-t-il de demander l'arrêt des violences. Et de faire pression sur les bouddhistes de Birmanie pour leur demander d'arrêter cette haine, ces discours de haine et ces actions de haine qui ont libre cours dans leur pays.

     Le Bouddha a dit :
« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine.
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci est une loi éternelle ».

    Cela doit être rappelé. Le Dharma est un appel à la paix. Malheureusement aujourd'hui, de trop nombreux moines bouddhistes mettent de l'huile sur le feu et incite à la haine contre la communauté rohingya qui subit une véritable nettoyage ethnique sur le sol birman.

     Quelques mots pour expliquer la situation. Il ne me semble pas inutile de résumer la situation à un public occidental qui n'est pas nécessairement au fait de ce qui peut se passer dans un pays exotique et méconnu comme peut l'être la Birmanie (ou Myanmar1). Les Rohingyas sont donc une communauté qui provient du Bangladesh voisin et qui s'est installé en Birmanie durant la colonisation britannique. À ce titre, la population birmane a toujours été méfiante à leur égard. Et la situation a pourri après l'indépendance en 1948 jusqu'en 1982. Cette année, la junte birmane au pouvoir rend les Rohingyas apatride et cesse de les mentionner comme étant une des 135 minorités ethniques que compte le pays. Suite à cela, les Rohingyas se sont vus privés de très nombreux droits :
  • privation des droits politiques : exercer un quelconque mandat politique, et maintenant que la démocratie commence à s'imposer au Myanmar, il leur est interdit de voter ou de se présenter à une élection ;
  • privation de droits économiques (comme tenir un magasin et commercer avec des bouddhistes)
  • privation de droits sociaux (comme avoir accès aux soins, se marier et avoir plusieurs enfants).










     En conséquence, les Rohingyas dépendent principalement de l'aide internationale pour leur survie. En 2012, les Rohingyas ont subi de très graves violences ethniques dans l’État de l'Arakan. Au départ, le problème était surtout le fait d'un racisme qui s'exerçait à l'encontre d'une communauté qui n'est pas considérée comme véritablement birmane ; mais les Rohingyas ne sont pas seulement critiqués parce qu'originaire du Bangladesh voisin, on leur reproche de plus en plus d'être musulman. C'est qu'un moine bouddhiste multiplie les prêches haineux à l'égard de l'islam et des musulmans et fait entendre de plus en plus sa voix en Birmanie. C'est le moine Wirathu et son mouvement politique 969. Ce moine prône la haine à l'encontre des musulmans de façon extrêmement virulente. Pour lui, il faut préserver « la race et la religion birmane » de ces envahisseurs. Lui-même ne prend pas part aux émeutes, mais il instille la haine, la malveillance et des pensées racistes dans le cœur des Birmans. Il se prétend ne faire que se défendre face aux exactions des musulmans, mais ce ne sont là que des prétextes pour justifier des carnages. Par exemple, les émeutes de 2012 ont commencé parce qu'une jeune femme birmane avait été violée. C'est effectivement regrettable, et la police aurait du enquêter sur ce crime (ce que la police fait dans un État civilisé) ; mais le moine Wirathu a exploité ce fait divers pour exciter les populations birmanes à passer à l'acte et à provoquer des massacres une cinquantaine de personnes, à brûler des mosquées et des quartiers entiers, et enfin à déplacer des milliers de personnes.




Time, juillet 2013.






      La situation est complexe ; et il se produit dans un pays qui connaît lui-même une situation extrêmement complexe. Il y a 135 minorités ethniques en Birmanie ; et certaines sont en guerre contre le gouvernement central, notamment les Karens et les Kachins. Le pays sort lentement de la domination et de la dictature sanglante exercée par la junte militaire pendant des décennies. Les militaires ont encore un pouvoir énorme sur ce pays. Et on soupçonne certains militaires de favoriser en sous-main le mouvement 969 pour déstabiliser les velléités démocratiques de la Ligue Nationale pour la Démocratie d'Aug San Suu Kii.

       Par ailleurs, on résume souvent la tragédie des Rohingyas à un affrontement entre musulmans et bouddhistes. C'est une erreur. Il faut faire la part des choses : au départ, le problème est d'ordre ethnique et raciste. Il y a en Birmanie beaucoup de musulmans qui ne sont pas Rohingyas, mais Bamar (l'ethnie majoritaire) ou appartenant à d'autres ethnies. Ceux-là, personne ne demande à ce qu'ils quittent la Birmanie. De nombreux Birmans veulent exclure une communauté qui est taxée d'être étrangère, bien que vivant depuis au moins deux siècles sur le sol birman. C'est un problème de xénophobie et de racisme. La dimension islamique ne vient que dans un second temps, et uniquement parce qu'Ashin Wirathu et son mouvement 969 a attisé les braises de l'islamophobie depuis une quinzaine d'années. Il faut faire attention à ce point, parce que certaines organisations islamiques réduisent ce conflit à sa seule dimension religieuse. Ce qui permet à ces islamistes de se victimiser et d'appeler à la guerre sainte « pour défendre les frères Rohingyas maltraités et massacrés par les mécréants ». C'est comme en Palestine où les Palestiniens subissent d'évidentes injustices émanant du gouvernement israélien ; mais certains extrémistes islamistes en profitent pour instrumentaliser la cause pro-palestinienne pour en faire un appel au jihad et pour susciter la haine antisémite et accuser les Juifs de tous les maux de la Terre. Finalement, les extrémistes d'un côté excitent les extrémistes de l'autre côté et se renforcent mutuellement dans le culte de la violence et de la guerre. C'est le peuple qui fait les frais de cette haine dévorante qui ravage tout.

      Il faut donc appeler à un sursaut de conscience dans la population birmane. De nombreux bouddhistes au Myanmar ne soutiennent pas U Wirathu et ses diatribes haineuses et nationalistes. Des moines ont accueilli et protégé des Rohingyas durant les émeutes de 2013 à Meikhtila dans le centre du pays. Le Bouddha a dit qu'il fallait répandre l'amour bienveillant de manière universelle. Il n'y a pas à faire de distinction entre bouddhistes et non-bouddhistes quand on répand l'amour bienveillant illimité et incommensurable, comme il n'y a pas à faire de distinction entre son ethnie ou sa nationalité et ceux qui appartiendraient à une autre ethnie ou une autre nationalité. Il faudra tôt ou tard intégrer la population des 800 000 Rohingyas au grand ensemble des 50 millions de Birmans. Le moine Wirathu a dit et répété que ce n'était pas l'heure pour trouver le calme. Il me semble au contraire qu'il est plus que temps de retrouver le chemin de la paix au Myanmar.






Frédéric Leblanc, le 27 novembre 2016.













1L'étymologie de « Birmanie » renvoie à Bamar qui est l'ethnie majoritaire dans le pays, mais loin d'être la seule puisqu'on compte pas moins de 135 ethnies en Birmanie (136 si on compte les Rohingyas comme faisant partie intégrante de la mosaïque birmanie). « Myanmar » est l'appellation officielle du pays, voulue par la junte militaire en 1989. Cette appellation ayant été contestée tant par l'opposition que par des pays comme la Thaïlande, on continue à utiliser le vocable « Myanmar » parallèlement à celui de « Birmanie ». Personnellement, j'emploie indifféremment les deux. Aujourd'hui, l'appellation complète du pays est « République de l'Union du Myanmar ».








Mosquée en feu suite aux émeutes de Meikhtila, le 21 mars 2013 









Voir notamment sur le site d'Arte : « La malédiction des Rohingyas »



Voir le site Info-Birmanie et sa page Facebook










Note de mars 2017: la situation a évolué en ce qui concerne le moine Wirathu.
Voir l'article "Wirathu réduit au silence"







Birmanie ou Myanmar





Régions et Etats de la Birmanie/Myanmar






Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.




Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






Enfant rohingya dans le camp de réfugiés de Thet Kal Pyin à Sittwe, Arakan, 7-9 -2016.