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mercredi 24 juin 2026

Parler d'amour



Est-ce que parler philosophiquement de l'amour en essayant de comprendre ce phénomène rationnellement et en le soumettant à une analyse pointilleuse tuerait l'amour en lui ôtant sa saveur, son mystère, son importance dans nos vies ? Telle est la question que se pose Ruwen Ogien dans son essai « Philosopher ou faire l'amour » : « Le philosophe, avec ses concepts abstraits et ses schémas de pensée généraux, peut-elle saisir ce qu'il y a de charnel, de sensuel, d'émotionnel, de particulier dans chaque histoire d'amour ?1 »


Certains philosophes estiment que non : la philosophie n'a finalement pas grand chose de pertinent à dire sur l'amour. La poésie, les romans, les films, la chanson sont des moyens beaucoup plus riches de parler d'amour, car justement dans ceux-ci, on ne cherche pas à décortiquer analytiquement l'amour, mais simplement à en rendre compte et à évoquer ce que l'amour suscite dans le sujet aimant.


Ruwen Ogien, lui, ne partage pas du tout ce point de vue. L'amour n'est pas une sorte d'exception irréductible par rapport à toutes les autres questions existentielles. « Personne ne semble penser que la nostalgie, la finitude ou l'ennui conduira nécessairement à appauvrir ces sentiments, à les remplacer par des généralités intellectuelles. Personne ne semble croire que réfléchir rationnellement sur la souffrance ou la solitude aboutira à les faire disparaître de nos vies (...). Pourquoi n'en va-t-il de même avec l'amour ? Pourquoi cette exception ? À mon avis, elle a pour origine le fait que, selon certains philosophes, la connaissance de l'amour doit être aussi intuitive, spontanée, émotionnelle que l'amour lui-même2 ».


Il me semble pour ma part que la réticence à voir analyser l'amour au même titre qu'une autre question existentielle comme la mort ou la solitude vient de la fragilité de l'amour, surtout quand celui-ci rentre en contradiction avec la raison, les bonnes mœurs, la réputation et ce qui semble logique de faire pour un honnête homme. Que faire quand notre cœur nous dit une chose et la raison une autre. On connaît la célèbre diaphore de Blaise Pascal dans les Pensées : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (Lafuma 423, Sellier 680).


On m'objectera que, quand ce vieux janséniste de Pascal parlait de « cœur », il faut entendre « amour de Dieu, amour de la religion ». Certes. C'est absolument évident, quand on cite le passage en entier, et pas seulement le célèbre aphorisme avec une photo de coucher de soleil sur une plage paradisiaque sur une page Instagram pour midinette romantique : « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce qu'est la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point : on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement et soi-même naturellement selon qu'il s'y adonne, et il se durcit contre l'un ou l'autre à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre. Est-ce par raison que vous vous aimez ? »


Pour autant, ce contresens sur la citation de Blaise Pascal est tout sauf un hasard, tellement il parle bien de nos amours impliquant des personnes charnelles et bien terrestres. Du fait que nos sentiments amoureux nous éloignent de ce qui semble raisonnable, sérieux, confortable, de ce qui semble être dans notre intérêt. Utiliser la raison pour réfléchir à l'amour, c'est justement prendre parti dans nos conflits intérieurs justement contre l'amour. Sans même parler de ce que la société nous dit, ce que notre entourage, notre famille, notre milieu social attend de nous qui ne va pas toujours dans le sens de nos élans amoureux. Il me semble que Ruwen Ogien ne voit pas cet aspect des choses, précisément parce que c'est un partisan zélé de la liberté de l'individu dans ses choix de vie dans son éthique qu'il appelle lui-même « minimale ». Pour Ruwen Ogien, utiliser la raison revient à défendre la liberté contre le carcan que peut s'avérer l'amour romantiquement. Implicitement, il range la raison dans le camp du progressisme et ne peut pas voir tout ce que l'appel à la raison et surtout au « raisonnable » peut avoir de conservateur, voire de franchement réactionnaire en matière d'amour.


Je précise que je ne doute pas un instant de l'honnêteté de Ruwen Ogien. Il défend un point de vue libertaire dans toute son œuvre, je doute seulement du fait que Ruwen Ogien ait touché sa cible avec son petit livre en refusant de célébrer l'amour. Je ne suis pas convaincu que les partisans de l'amour, si naïfs et aveuglés soient-ils, soient tous des promoteurs d'une idéologie réactionnaire.


Ruwen Ogien explique : « Si ce livre peut prétendre à une certaine originalité, c'est précisément parce qu'il essaie de montrer que l'idéal amoureux romantique est défectueux, non parce qu'il est irréalisable dans nos sociétés, mais parce que ses idées de base sont moralistes et conceptuellement infondées. De façon plus générale, c'est une invitation à philosopher sur l'amour sans céder à la tentation de réduire cette réflexion à une cérémonie de célébration3 ». Et de citer la chanson de Brigitte Fontaine, Pipeau :

« L'amour, toujours le vieux discours (...)

L'amour, c'est du pipeau,

c'est bon pour les gogos »


C'est entendu : le discours amoureux n'est rien d'autre que du baratin. Mais cette réduction du discours amoureux au baratin, à la tromperie grotesque, n'est-ce pas là aussi une tendance des discours les plus réactionnaires quand on réduit le sentiment amoureux à sa seule dimension de sexualité, et qu'on réduit dans la foulée cette sexualité à la vulgarité la plus abjecte ? Quand on dit, par exemple, d'une femme amoureuse un peu trop libre qu'elle a « le feu au cul » et qu'on la traite de « salope » dans la foulée.


Je ne tomberai pas pour autant dans le travers inverse qui serait de voir dans le discours qui ressemble à s'y méprendre à une cérémonie de célébration de l'amour un geste nécessairement progressiste. Évidemment que certains discours sur l'amour sont pour le coup très conservateurs dans la vision qu'ils ont des rôles respectifs de l'homme et de la femme. Mais ce que je veux dire, c'est que cette célébration du mystère de l'amour, qu'elle soit fondée ou non, pertinente ou complètement ridicule, lucide ou d'une naïveté affligeante, peut aller dans des sens politiques très différents, que ce soit dans l'idée qu'on se fait de la liberté de l'individu dans la société ou dans le respect ou non de l'ordre social.


L'important quand on réfléchit sur ce genre de choses, c'est d'apporter le plus de sagesse possible au débat. Réfléchir sur l'amour doit apporter le plus de bien possible à celui qui reçoit cette réflexion ainsi qu'à la société dans laquelle circulent ces réflexions. Pour ce faire, on se laissera parfois emporter dans l'enthousiasme de l'amour, et parfois on voudra en dénoncer toute la tromperie, toute la duperie, toute l'arnaque des « Je t'aime ». C'est finalement très humain.






1 Ruwen Ogien, « Philosopher ou faire l'amour », éd. Grasset, Paris, 2014, chap. 1, p.15.

2 Ruwen Ogien, idem, p. 17.

3 Ruwen Ogien, idem, p. 22.







Antonio Canova
Psyché ranimé par le baiser de l'Amour  - entre 1787 et 1793







A propos de Ruwen Ogien: 


- Paradoxes de l'amour impartial


- 17 questions sur l'amour


- Les valeurs de la gauche





Lire également  sur l'amour : 


- Eros, philia et agapé


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Gagner en amour


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)



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Miss Tic







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vendredi 22 mai 2026

17 questions sur l'amour

 

17 questions sur l'amour


D'après « Philosopher ou faire l'amour » de Ruwen Ogien

(éd. Grasset, Paris, 2014, chap. 4)




Je reprends dix-sept questions que Ruwen Ogien estimait faire encore débat au sein de la communauté philosophique. La particularité de ce chapitre du livre « Philosopher ou faire l'amour » est qu'il se contente de citer ces dix-sept questions en les présentant brièvement, mais sans chercher à y apporter de réponses. Dans ce texte, j'ai repris à mon compte ces questions et je les ai reformulées avec mes mots. Dans les jours qui viennent (ou les semaines qui viennent plutôt), je tenterai de répondre une par une à ces questions. En tous cas, d'apporter ma modeste réflexion que le lecteur jugera comme il se doit.




1. L'amour est-il unique ? Ou y a-t-il différentes formes d'amour ?


Si on choisit la première option, quel est alors le dénominateur commun entre toutes les formes d'amour ?

Si on choisit la deuxième option, pourquoi ranger des choses si différentes sous le vocable d'amour ?




2. L'amour est-il un but en soi ? Peut-on considérer le fait d'aimer et d'être aimé comme le « souverain bien » ? Ou alors faut-il considérer l'amour seulement comme un moyen ? Un moyen par exemple pour atteindre le bonheur, l'épanouissement personnel ou l'épanouissement de la famille. Ou encore pour atteindre la paix dans le monde, l'harmonie dans la société, etc...


Si on considère l'amour comme un moyen, que choisir si, par exemple, l'amour rend malheureux et qu'il va à l'encontre de notre but suprême qui est le bonheur ?

Si on considère l'amour comme un bien en soi, le but même de notre existence, est-il bien raisonnable de tout sacrifier pour l'amour ?




3. Où existe l'amour ? Existe-t-il dans le for intérieur des gens, dans le cœur de la personne amoureuse, dans sa psychologie, dans ses états d'âme, dans sa subjectivité ou son intimité ? Ou alors l'amour existe-t-il dans les interactions sociales quand on se soucie de la personne aimée ou des personnes aimées et qu'on cherche leur bien ?


Dans cette option de l'amour comme existant dans une relation sociale, en quoi se différencie-t-il de la bonté ou de la simple bienveillance ? Et comment considérer une relation amoureuse, où l'on se fait du mal, où on se dispute, où on casse la vaisselle, voire où on se gifle et où on commet des violences irréparables ? Est-ce encore de l'amour ? Et dans le geste de tuer la personne aimée, peut-on encore parler de « meurtre passionnel » ? Ou faut-il bannir ce vocable en utilisant l'expression « féminicide » (apparue et s'imposant dans les années 2010), évacuant par là même définitivement la violence, les coups et les meurtres du registre de l'amour ?

Dans l'option de l'amour comme intériorité, comment peut-on s'assurer que l'autre a de véritables sentiments envers nous ? Ne faut-il pas dire à la suite du poète Pierre Reverdy : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour » ?




4. L'amour est-il une émotion incontrôlable, une réaction viscérale qui s'empare de nous ? Tombe-t-on amoureux ? Ou au contraire, fait-il considérer que nous avons des raisons profondes ou futiles de tomber amoureux ? Et que l'amour peut donc parfaitement s'étudier et se comprendre rationnellement ? Est-ce que cela ne tue pas l'amour d'en parler en des termes dévalorisants et désillusionnés ?



5. Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps ? Ou fidèle à une définition plus romantique de l'amour, faut-il considérer l'amour comme exclusif, se portant sur une seule personne ?



Que faut-il penser alors des personnes qui prônent le polyamour (les gens qui admettent avoir plusieurs relations amoureuses simultanément sans se sentir en infidélité) ? Que penser de l’Église catholique qui interdit le divorce et qui considère que le mariage est pour la vie toute entière ?




6. L'amour est-il une affaire de tout ou rien ? Est-ce qu'on aime ou qu'on aime pas, point à la ligne ? Ou y a-t-il des gradations dans l'amour (on aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout...) ?




7. Quelle est la part de l'imagination dans l'amour ? A-t-on tendance à prêter toutes sortes de qualités imaginaires à la personne aimée (comme la beauté, l'intelligence, les aptitudes, la force, etc...) ? Ou est-ce qu'on a tendance à être réaliste en amour et que l'amour ne nous rend pas si aveugle que cela ?




8. Est-ce que l'amour conduit à la fusion entre deux êtres ? Est-ce que l'amour anéantit notre petit moi, notre existence individuelle ? Ou au contraire, l'amour contribue-t-il à l'épanouissement individuel des personnes amoureuses ?


Dans cette seconde option, on deviendrait la « meilleure version de soi-même » en tombant amoureux et en vivant une histoire d'amour tandis que dans la première option, on aurait une invitation à dépasser cette petite personne limitée et étriquée que nous sommes.




9. Pour certains philosophes, la vie sans amour n'a pas de sens. Pour les autres, c'est l'amour lui-même qui est un non-sens, quelque chose de susceptible de bouleverser nos vies avec des passions irrationnelles et insensées. Comment dès lors trancher entre ces deux conceptions ?




10. Aime-t-on une personne parce que cette personne est belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique ? Ou est-ce l'amour qui rend la personne aimée belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique comme le baiser de la princesse qui transforme le crapaud en prince charmant ?




11. L'amour est-il source d'erreurs et d'illusions ? L'amour nous rend-il trop partial au point de nous égarer dans nos jugements sur la personne aimée ? Ou au contraire, l'amour permet-il de véritablement connaître l'autre ? Ou l'amour crée-t-il des qualités chez la personne aimée qui n'aurait pas été présente si non ? L'amour nous rend-il plus courageux, plus malin, plus altruiste, plus « aimable » en quelque sorte ?



12. Quand on aime une personne, aime-t-on cette personne ou les qualités de cette personne ?


Cette question fait évidemment référence à Blaise Pascal dans un célèbre passage où il interroge l'illusion du moi : « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime t il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime t on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ?  » (Blaise Pascal, Les Pensées, Brunschvicg 323 /Lafuma 688 / Sellier 567).

Si on dit qu'on aime une belle personne, continuerait-on à aimer cette personne si celle-ci se voyait défigurée dans un terrible accident ? Non, répond Pascal (lui prenait l'exemple de la petite vérole qui dévastait à son époque la beauté par des pustules qui laissaient de nombreuses cicatrices au visage). Pareillement, pour les qualités de l'esprit que je peux perdre avec la sénilité ou une encéphalite. Pascal en conclut que l'on n'aime pas les personnes, mais les qualités de ces personnes. Qualités qui peuvent disparaître avec le temps et les accidents de la vie. Comme le dit Pascal : « on n’aime personne que pour des qualités empruntées ».

Le problème est que si on admet qu'on aime les qualités d'une personne, pourquoi ne quitte-t-on pas cette personne sans vergogne dès qu'on trouve quelqu'un de plus beau, plus sexy, plus intelligent, plus drôle, plus riche, plus réputé, plus branché ?




13. Est-ce que une histoire d'amour a une existence intrinsèque séparée des états d'âme des deux amants comme si le « nous » qu'on forme dans un couple avait une vie propre, indépendante des personnes qui composent ce couple ?


Soutenant cette hypothèse, le philosophe américain Robert Nozick considère l'amour comme un « concept historique ». Au départ, nous dit Nozick, nous aurions pu choisir n'importe quelle personne pour tomber amoureux dans un ensemble de personnes partageant des qualités similaires comme la beauté, l'humour, l'intelligence, la situation sociale, la stabilité, les perspectives d'avenir, etc... Au départ, toutes ces personnes sont interchangeables. À la limite, on pourrait tirer cette personne au dé ou à la courte paille. Il n'y a pas de mystère ou de prédestination là-dedans. Juste le hasard de l'existence qui nous a fait rencontrer telle ou telle personne.


Mais une fois le choix effectué, tout change : notre relation cesse d'être interchangeable avec les autres relations d'amour. Une histoire se crée et se développe dans le temps tout en acquérant un sens et une spécificité irréductible  : un « nous » se tisse au fil des nos jours et des semaines ensemble, un « nous » qui n'est pas réductible à l'addition de toi et moi. « Nous », c'est plus que toi et moi. « Nous » avons deux enfants et un golden retriever, « nous » partons en vacances à la Baule ou au Cap Griz-Nez, « nous » passons la soirée chez des amis, « nous » allons en amoureux dans tel ou tel petit restaurant italien, « nous » nous sommes disputés hier soir, mais « nous » nous sommes réconciliés sur l'oreiller, « nous » avons telle ou telle habitude que les autres couples n'ont pas, « nous » avons une complicité profonde, etc, etc, etc...


Pour Robert Nozick, ce « nous » explique que notre histoire est irremplaçable, qu'elle n'appartient qu'aux amoureux qui vivent ensemble cette histoire, et à personne d'autres. Chaque « nous » a son histoire propre. La question est : faut-il voir une quelconque pertinence dans ce concept historique de l'amour ? Est-il autre chose qu'une fiction romantique, plaisante certes, mais néanmoins sans fondement ?




14. L'amour est-il une vertu morale ?


Emmanuel Kant explique qu'une action est morale si on l'accomplit, non pas en cherchant son intérêt ou l'intérêt de ses proches, de ses amis, de son camp, mais en se demandant « Que dois-je faire ? », indépendamment de toute partialité. Or l'amour en nous faisant aimer telle ou telle personne nous incite à aider plus cette personne que toute autre personne. Si je vois se noyer deux personnes, l'amour de ma vie et un scientifique qui vient de trouver un remède contre le cancer, une morale froidement rationnelle me dira peut-être d'aider le scientifique, car celui-là sauvera un plus grand nombre de vies humaines. Mais aux yeux de l'amour, c'est absolument inacceptable de sauver cet scientifique pour qui je n'ai pas de sentiments ! Évidemment que je vais sauver ma chère et tendre ! Peu importe les considérations morales et le bien-être d'une humanité impersonnelle. Et c'est en cela que Kant estime que l'amour n'appartient pas au champ de la morale.


Néanmoins, des penseurs comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin ont estimé qu'il y a un « ordo amoris », un ordre de l'amour où il est normal de privilégier d'abord les personnes qui nous sont proches, plutôt que des inconnus. Dans cette perspective de cet « ordo amoris », l'amour est non seulement moral de plein droit, mais c'est même la plus haute dimension de la morale.


D'autres encore estimeront comme Friedrich Nietzsche que : « Tout ce qui fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ».




15. Toujours dans le champ de la morale, l'amour procède-t-il de l'égoïsme ou de l'altruisme ? Est-ce que je cherche mon propre intérêt que je suis amoureux ? Ou est-ce que je cherche d'abord l'intérêt de la personne aimée ?


Certains estiment que le côté désintéressé de l'amour est un leurre. L'amant, dans cette conception, est toujours égoïste et qu'il cherche à tirer des bénéfices matériels, psychologiques ou moraux de sa relation avec l'être aimé, même qu'il aide activement cette personne aimée. Par exemple, j'aide financièrement mon amoureuse, mais en dernier ressort, c'est pour me sentir comme un type bien, un mec protecteur envers sa petite amie, un gars qui assure. Le fait d'aider ma copine vient flatter mon ego et me met en position de force dans un rapport de domination.


D'autres évoqueront les sacrifices que l'on aurait jamais consenti si on n'était pas amoureux comme Jack qui se sacrifie pour que Rose puisse survivre sur sa petite planche de bois au moment du naufrage final du Titanic. Ce serait la preuve que l'amour peut être altruiste et désintéressé, voire nous donne des ailes pour dépasser notre petit égoïsme étroit et insuffle en nous la volonté d'aider les autres.




16. Peut-on comprendre le sentiment amoureux d'une personne quand on est seulement témoin de cette relation ? Peut-on comprendre l'autre dans une relation amoureuse ? Peut-on se mettre réellement à sa place et comprendre pleinement sa perspective, son point de vue ?


Certains estiment que l'on ne pourra jamais vraiment se mettre à la place d'une personne amoureuse en raison de la surestimation des qualités de la personne aimée par l'amant (ou la surestimation de ses défauts quand l'amant est en colère ou se sent trahi par cette même personne aimée). Cela a tendance à bloquer l'empathie du témoin d'une relation amoureuse envers l'amant qui s'en énerve souvent : « Mais tu peux PAS comprendre ! »


Le témoin a ainsi tendance à considérer les choses que lui raconte l'amant comme « pas si grave », voire carrément comme insignifiante. Et à l'inverse, des problèmes qui semblent criants au témoin passent complètement inaperçues aux yeux de l'amant, voire sont rejetées dans un déni total.


Par ailleurs, dans un couple, on a une tendance certaine à ne pas voir ses propres manquements comme très graves et très problématiques. Beaucoup d'amants ont ainsi tendance à sous-estimer la gravité de leurs propres infidélités en acte ou en pensées : cela ne menace pas la place centrale que la personne aimée a dans nos vies. Par contre, les infidélités de la personne aimée sont gravissimes à nos yeux : un simple regard, une simple parole pour un autre homme peut nous rendre fou de jalousie.


Cette asymétrie de considération de la jalousie ne manque pas d'interroger : nous supportons péniblement la jalousie de l'autre comme systématiquement exagérée, disproportionnée et envahissante, alors que nous sommes atterrés de ne pas être entendus dans l'expression de notre propre jalousie. Une question subsidiaire est : la jalousie est-il une part de l'amour ? Ou au contraire, la jalousie est quelque chose qui n'appartient à l'amour ? Une manifestation violente de nos peurs et de nos faiblesses ?




17. Faut-il déconstruire l'amour ? Ou au contraire faut-il encenser l'amour ?


Certains estiment que l'amour est une illusion, à l'instar des moralistes comme la Rochefoucauld. Dans cette logique, l'amour serait le produit de la vanité humaine. Pour les naturalistes, l'amour n'est qu'une illusion plaisante qui nous pousse à nous reproduire. C'est donc une ruse de mère Nature en vue d'assurer la reproduction de l'espèce. La psychanalyse freudienne réduit aussi l'amour à la seule action de la libido. Pour les féministes radicales, l'amour est une ruse du patriarcat en vue de se maintenir sa propre hégémonie ainsi que la domination masculine dans chaque couple.


D'autres au contraire célèbrent l'amour et ses bienfaits. Certains voient dans l'amour la possibilité d'un monde plus solidaire, où on cesserait les calculs d'intérêts mesquins et où on consentirait à donner sans toujours attendre quelque chose en retour. D'autres voient dans l'amour une espérance profonde : la possibilité de purifier ce monde mauvais et cruel ou bien le chemin royal vers la sainteté. Encore d'autres dans le mariage d'amour la révolution profonde de l'ère moderne. Mais en renforçant les liens d'attachement, cette célébration du mariage d'amour et de la romance ne se fait-elle pas au dépens de la passion tout autant moderne pour l'autonomie ?


Quel bilan ou jugement faire alors de l'amour ? Les ailes de l'amour sont-elles les clés de la liberté ? Ou tout cela n'est-il qu'une mascarade en vue de l'asservissement ? La dernière des illusions ou est-ce avec les yeux que l'on verra la vérité sur ce monde ?










Marc Chagall, Les Amoureux à la Demi-Lune, 1926
Stedelijk Museum à Amsterdam






J'ai déjà essayé de répondre à Ruwen Ogien sur la partialité ou impartialité dans l'amour :

- Paradoxes de l'amour impartial


Sur Ruwen Ogien, voir aussi : 

- Parler d'amour

- Les valeurs de la gauche





Lire également : 


- Eros, philia et agapé


- Une chose merveilleuse et grande (Etty Hillesum)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)




- Détachement et amour (sur maître Eckhart)


- Le rythme de l'amour






- Visite au musée (Jacques Prévert)


- Love hides (Jim Morrison, The Doors)


- Si j'étais (Nazim Hikmet)











Marc Chagall, La Danse (1950-1952)





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dimanche 19 avril 2020

Paradoxes de l'amour impartial





Dans son livre consacré à l'amour 1, le philosophe analytique français Ruwen Ogien (1947 – 2017), il y a un chapitre sur la question de savoir si l'amour est moral, s'il est est « par-delà le bien et le mal », évocation du livre de Nietzsche et de son aphorisme : « Tout ce qui se fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ». Je ne m'étendrai pas sur la partie du chapitre où il traite de l'amour au sens sentimental et romantique du terme ou de l'amour filial. Pour faire bref, Ruwen Ogien constate les apories de l'amour sur un plan moral : soit l'amour est partial, soit l'amour est impartial. Si l'amour est partial, il n'est pas moral puisqu'il favorise les personnes aimées en-dehors de tout principe moral d'équité et de justice. Et si l'amour est impartial, on arrive à des choses manifestement très étrange : que penser de cet amoureux transi qui voit sa compagne, sa dulcinées se noyer dans un fleuve en compagnie d'une femme quelconque qui lui est totalement inconnue, et qui déciderait de tirer à pile ou face pour savoir qui il va sauver afin d'être impartial et de ne pas favoriser indûment son amoureuse adorée ?



Je reviendrai prochainement sur cette question plus tard ainsi que sur le livre « Philosopher ou faire l'amour » tout entier une prochaine fois. Ce qui m'intéresse ici, c'est ce qu'il dit de l'amour universel ou amour de bienveillance. Pour Ruwen Ogien, c'est le seul type d'amour qui puisse revendiquer de manière pertinente l'idéal d'impartialité. Mais cela ne va pas sans poser de problème non plus !


« C’est le sens de l’amour de charité, l’amour de bienveillance, celui qui est censé pouvoir être distribué équitablement à tous les humains. Mais cette conception impartialiste de l’amour (l’amour de charité ou de bienveillance) pose des problèmes conceptuels qui semblent insurmontables. Dans la mesure où l’amour est une valeur, il présente des degrés comme toute valeur. On peut être plus ou moins libre, plus ou moins heureux, etc. On peut aimer une personne un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.


On peut donc aimer une personne plus qu’une autre puisqu’on peut aimer l’une juste un peu et l’autre énormément. C’est ce qu’on pourrait appeler le « gradualisme amoureux ». Il conduit à toutes sortes de paradoxes : « Ce gradualisme de l’amour, qui est déjà déconcertant en tant que tel, déconstruit aussi l’idée ou l’impératif d’aimer tout le monde équitablement : car ce serait aimer tout le monde à quel degré ? “À la folie” serait absurde et même inconvenant. “Un tout petit peu” léger et ridicule ! Et on imagine des problèmes moraux bizarres : mieux vaudrait-il aimer un tout petit peu tout le monde et personne à la folie, ou être indifférent à tout le monde et n’aimer qu’une personne à la folie ? 2 »

dimanche 25 novembre 2018

Les valeurs de la gauche






Dans un de ses articles intitulé « Les bavardages au sujet des valeurs m'exaspèrent1 », le philosophe Ruwen Ogien (1949 – 2017) conteste l'appel aux valeurs morales de certains leaders de la gauche. Selon lui, la gauche ne devrait pas invoquer ces valeurs morales, mais plutôt se battre pour étendre les droits en faveur de tous les défavorisés. Cela me paraît extrêmement contestable. Il me semble emblématique de cette matrice de la pensée '68 qui fait qu'il est devenu inconcevable d'associer les idéaux de gauche à des valeurs morales. Aujourd'hui, les valeurs morales sont plutôt dans le camp de la droite. On a par exemple ce magazines français de droite, « Valeurs actuelles », dont le titre évoque, j'imagine, des valeurs conservatrices (si ce n'est peut-être des valeurs boursières). On a aussi le slogan du mouvement d'extrême-droite d'Alain Soral, Égalité et Réconciliation dont le slogan est : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Comme si la gauche n'avait pas elle-même de valeurs morales...


Je trouve cela triste.... Très triste.... En réalité, avant Mai '68, la gauche avait des valeurs : la solidarité, la fraternité, le partage, l'entraide, l'égalité, la liberté comprise non pas comme la liberté d'investir et de posséder, mais la liberté de l'individu contre l'oppression des puissants. La gauche défendait la dignité du travailleur contre les prérogatives du patron, la dignité du faible face au dédain des nantis. J'affirme que l'on ne peut pas penser la gauche indépendamment de ces valeurs. Il ne peut y avoir une sécurité sociale, un partage des richesses, un accès à l'art et à la culture, une entraide effective qu'à partir du moment où les gens dans leur majorité adhèrent à ces valeurs et sont prêts à renoncer à une partie de leur richesse au profit du bien commun, et non au profit de quelques uns.


Au fond, c'est la gauche qui est morale. C'est la droite capitaliste qui est sans valeur. Le capitalisme se fonde sur les intérêts égoïstes de chacun : pas de besoin de valeurs morales pour cela ! La compétition et la rivalité de tous contre chacun suffit comme principe fédérateur d'une économie de marché. Néanmoins, un élément central dans l'économie de marché fait que le capitalisme a encore besoin des valeurs morales : le crédit. Le mot « crédit » vient de latin « credere », croire, qui a donné aussi le mot français « crédible » et que l'on retrouve dans l'expression « donner du crédit à quelqu'un ». Le crédit, c'est la croyance, la conviction que la personne pour qui vous avez fourni un travail va vous payer ou que la personne que vous avez payée va vous fournir la chose que vous lui avez acheté. Sans cette confiance, tout le système du crédit s'effondre. Un banquier ne récupérerait jamais la somme qu'il avait donné en prêt. Et personne ne donnerait du crédit à la capacité de la poudre à lessiver à nettoyer son linge (même si la publicité nous prend pour des cons en affirmant que ce linge va être lavé plus blanc que blanc). Toute l'économie s'effondrerait.


Donc il faut des valeurs morales pour garantir cette confiance et ce crédit (ainsi qu'un cortège de lois), mais ces valeurs morales, le capitalisme va les chercher généralement en-dehors de lui-même, le plus souvent dans les valeurs conservatrices et religieuses. Je me souviens d'une interview d'un ultra-libéral qui condamnait la liberté sexuelle pour les femmes, non pas parce qu'il trouvait lui-même ce comportement choquant chez les femmes, mais parce que les femmes trop libres sexuellement risquaient d'enfanter seules, et que ces familles mono-parentales font beaucoup plus appel à des aides sociales que les familles avec un schéma traditionnel. Les libéraux étant contre les aides sociales, il faut donc être aussi contre la liberté sexuelle !


De plus en plus, la droite capitaliste reprend à son compte les valeurs nationalistes , l'attachement au clan, à la nation, à la patrie, à la communauté. Donald Trump est le meilleur exemple de cette tendance, même si cela tiraille cette droite capitaliste entre la globalisation sauvage des économies et le protectionnisme belliqueux de Trump et consorts.


Dans son article, Ruwen Ogien s'emporte contre l'utilisation de la valeur « dignité » pour interdire l'euthanasie, l'usage récréatif des drogues, le travail sexuel librement consenti, les pratiques sexuelles dites « déviantes », mais qui sont elles aussi librement consenties. L'emploi de la valeur « famille » permet de discréditer les droits des homosexuelles à se marier et à fonder une famille. L'emploi de la valeur « travail » permet de jeter l'opprobre sur les grévistes qui « prennent en otage » les honnêtes travailleurs qui ne remettent pas en question les injustices sociales. L'emploi de la valeur « respect » permet de rétablir la censure. Et enfin, l'emploi de la valeur « communauté » permet de contester le droit d'asile aux migrants qui veulent rentrer en Europe.


Je suis d'accord, mais on ne manquera pas de noter que ces valeurs morales émanent de la droite conservatrice ou de la droite nationaliste ou que ces valeurs morales sont réinterprétées dans une logique conservatrice ou nationaliste. Par exemple, les détracteurs du droit à l'euthanasie invoque souvent la valeur de la dignité de la vie humaine pour contester l'euthanasie. Mais les défenseurs de l'euthanasie invoquent aussi la valeur de la dignité pour accorder aux personnes gravement malades le « droit de mourir dans la dignité ». Il me semble que la gauche se prive d'un levier important en politique si elle laisse toutes les valeurs morales à la droite.


Par ailleurs, si on abandonne des valeurs comme la solidarité, on rend incompréhensibles l'acte de reverser une partie de sa fortune à l’État pour que celui-ci le distribue de manière équitable aux personnes qui en ont besoin dans la société. Dans les années soixante, ce n'était pas un problème. La gauche a tenu un discours libertaire où les valeurs avaient mauvaise presse : elles étaient ringardisées. Mais même discréditées sous Mai '68, elles continuaient d'agir comme un vélo continue de rouler en roue libre après qu'on ait cessé de rouler. Cinquante ans plus tard, cela fonctionne plus : sans des valeurs de générosité, d'entraide et de solidarité, on voit nécessairement ce prélèvement de revenu en vue de la redistribution comme un vol, et non plus comme un geste de solidarité qui devrait nous rendre fiers.


Pareillement, les frontières se referment contre ces migrants pour qui on a aucun élan de solidarité. Ruwen Ogien critique d'ailleurs dans son article l'usage des valeurs comme une arme pour refuser le droit d'asile à ces migrants : « Dans tous ces cas, l’appel aux valeurs ne vise pas à élargir, renforcer, protéger les droits et les libertés mais à les affaiblir, à les remettre en cause. Les protocoles mis en place dans plusieurs États européens pour l’acquisition de la nationalité pourraient aussi servir d’exemple à cet aspect rétrograde de l’appel aux valeurs ».


Pour Ruwen Ogien, il faudrait accorder des droits et des libertés et arrêter de bavarder sur les valeurs que les migrants désirant entrer en France ou dans un autre pays européen devraient avoir pour s'intégrer dans la communauté nationale : « Depuis quelque temps, la connaissance de la langue, l’engagement à respecter les lois ont cessé d’être les seules exigences qui doivent être satisfaites. Il faut aussi que le candidat manifeste son adhésion aux «valeurs» des pays concernés, une exigence vague, pour laquelle il n’existe pas de preuves décisives, ce qui permet de justifier tous les refus. La perversité de l’appel aux valeurs apparaît assez clairement dans ce cas. C’est tout simplement un obstacle supplémentaire dans le difficile parcours vers l’acquisition de la nationalité !  »


Cela me semble très problématique, parce que si on accepte n'importe qui sur nos territoires nationaux respectifs, on se condamne immanquablement à voir les idées d'extrême-droite proliférer sur le terreau des crispations des Européens de souche. On accepte notamment des populations musulmanes avec des valeurs morales réactionnaires, machistes et haineuses de l'Occident moderne, et puis on s'étonne que cela dégénère dans l'adhésion au salafisme et l'attachement à des signes religieux ostensiblement brandis comme le symbole du désaveu des « kouffars », les impies que nous sommes, et cela se manifeste en outre dans le harcèlement de rue et les intimidations répétées. On accepte aussi des populations africaines largement converties à des sectes du christianisme évangélique tout aussi rétrogrades que les courants islamiques que je viens de critiquer, même si on les voit moins et que les médias sont beaucoup moins bavards sur le sujet, probablement que c'est moins vendeur que de taper sur les musulmans...


Il y a deux ans, j'enseignais dans une école de Bruxelles peuplées à 95% de gamins issus de l'immigration. Ils m'avaient tous dit : « Monsieur, on est Belge seulement pour les papiers ». Sous-entendu : on vient profiter de la Belgique, de son niveau de vie, mais on reste au fond Marocains, Congolais, Tunisiens, Roumains, Turcs ou Algériens, avec les valeurs morales et la mentalité qui vont avec. Donc nous, les Européens de souche, on n'a pas le droit d'avoir des valeurs, on doit se contenter de donner des droits et des libertés à des étrangers qui, eux, ont le droit inaliénable de conserver leurs propres valeurs et de mépriser ces populations européennes d'origine.


Je ne pense pas que cela tiendra longtemps. D'autant plus que le nombre croissant de ces étrangers fait que leur intégration au sein de la population belge devient de plus en plus hypothétique. Quand des quartiers entiers sont peuplés quasi-exclusivement d'étrangers, que les seuls Belges qu'ils peuvent rencontrer sont des flics, des profs ou des membres de l'administration, il ne faut pas s'étonner que ces jeunes n'aient aucune envie de s'intégrer à une population qu'ils ne connaissent pas. Je me souviens d'un débat en classe dans cette même école autour de l'amitié qui avait dévié sur la question de savoir si un Noir pouvait être l'ami d'un Arabe (la moitié des étudiants étaient Arabes, l'autre moitié originaire d'Afrique noire). Ils ne se posaient même pas la question de savoir si un Black ou un Beur pouvait l'ami d'un « Blanc ». Non, la question ne se posait même pas tant la réponse était évidente à leurs yeux.


Donc cette demande d'adhérer aux valeurs des pays européens dans lesquels les migrants viennent s'installer ne me paraît pas du tout absurde. J'admets avec Ruwen Ogien qu'il n'existe pas de « preuves décisives » pour prouver l'intégration d'une personne. Il y a aura toujours une part de subjectivité et donc d'arbitraires dans les décisions des personnes responsables d'accorder ou non des titres de séjour ainsi que la nationalité. C'est une question complexe. Comment être sûr qu'une personne partage nos valeurs ? Et d'ailleurs comment définir les valeurs de la Belgique, de la France, de l'Espagne ou d'autres pays européens ? Ces valeurs ne font pas l'objet d'un consensus. Pourtant, on sent bien que certaines personnes ne font aucun effort pour adhérer à la communauté nationale. Ce qui attise le racisme et l'ostracisme dans la population.


Dans ce débat politique, on pourrait schématiser six positions qui vont de l'extrême-droite à l'extrême-gauche.

  • La mouvance identitaire : Vous êtes Belge ou Français si vous êtes le fils ou la fille de parents belges ou français. C'est l'idéologie du droit du sang. Chacun doit rester à sa place dans son pays. Comme si les gens étaient des arbres. Il se trouve que l'humain est un animal doué de mouvement et qu'il bouge. Avec une mentalité pareille, toute l'humanité serait restée dans en Éthiopie avec les descendants de Lucy et on continuerait à casser des cailloux.

  • L'assimilation : Il peut y avoir des étrangers, mais ils doivent faire une effort conséquent pour ressembler comme deux gouttes d'eau au ressortissant de son pays. Le défenseur le plus connu de cette thèse est Eric Zemmour pour qui un étranger doit donner des noms français à ses enfants. Hapsatou aurait du s'appeler « Corinne » pour se conformer à une certaine idée de l'identité nationale.
    Maintenant est-ce que des signes extérieurs d'appartenance sont le signe absolument certains d'une loyauté sincère à sa patrie d'adoption ? Je ne sais pas. Est-ce que si Salah Abdeslam s'était appelé Roger Abdeslam, son attentat terroriste à Paris aurait été moins problématique ? Est-ce que s'appelant Roger, il aurait été protégé de la tentation intégriste ? J'en doute.

  • L'intégration : Les étrangers doivent faire un effort pour rentrer dans la communauté nationale et ses valeurs. Cette personne étrangère n'est pas obligée de renier son passé et l'identité qu'il s'est forgé là-bas dans son pays d'origine, mais cette identité doit se transformer pour rentrer dans un nouveau cadre. Votre pays de destination devient votre pays ; votre pays d'origine n'est plus que votre origine.

  • Le multiculturalisme : Étrangers, conservez votre culture et votre identité nationale. C'est super si la société ressemble à un patchwork de cultures et de religions différentes. La différence est une richesse. Le problème est que ces cultures ne se mélangent pas vraiment comme à Bruxelles, mais coexistent de manière plus ou moins tendue avec une méfiance mutuelle et un parfum de crise permanent.

  • L'islamo-gauchisme : les musulmans sont les nouveaux prolétaires de ce monde. Même si les gauchistes ne partagent absolument pas leur valeur morale, voire même ont un dégoût profond pour celles-ci, il faut quand même s'allier avec les structures islamistes dans les quartiers sensibles. On obtient un double discours assez dérangeant où on critique les Occidentaux d'être des machistes, des porcs qu'il faudrait balancer et où, dans le même temps, on défend les barbus ainsi que les pauvres femmes musulmanes voilées qui subissent le racisme des Blancs et qui devraient être libres de porter ce voile.

  • L'idéologie « no border » : pas de frontière, pas d’État. Tout le monde va où il veut. Projet généreux, mais complètement irréaliste.



On aura compris que je me situe plutôt dans l'idée de l'intégration qui, certes, a mauvaise presse tant à droite (Zemmour dit que l'idéologie de l'intégration conduit à la désintégration) qu'à gauche (où l'on considère que c'est une démarche beaucoup exigeante et qui va à l'encontre de la multiculturalité bariolée et joyeuse). Je me souviens d'avoir été dans un restaurant indien de Liège avec un ami d'extrême-gauche et végane. Il s'était emporté parce que le serveur ne parlait pas suffisamment le français pour comprendre qu'on ne voulait pas de sauce comportant des produits animaux, à base de lait en clair, puisque nous sommes tous les deux véganes. Il m'a fait un discours comme quoi il faudrait exiger que les étrangers aient une meilleure connaissance du français pour pouvoir mieux servir leur clientèle. Je lui ai dit qu'il fallait effectivement plus d'efforts d'intégration de leur part. Mon ami d'extrême-gauche a tout de suite marqué sa désapprobation : sous-entendu, l'intégration, c'est pour les fascistes...


Néanmoins, malgré ces critiques qui viennent de côtés complètement opposés de l'échiquier politique, cette demande d'intégration aux populations allochtones me semble être la position la plus sage et la plus équilibrée.


Dans ce débat, on voit que la gauche est tiraillée entre deux valeurs qui s'affrontent : la solidarité et l'universalisme. D'un côté, la défense de nos travailleurs et de nos populations défavorisées et de l'autre l'envie d'étendre cette solidarité à tous les « damnés de la Terre » pour reprendre les mots de l'Internationale. Ce tiraillement fait écho au tiraillement dans la droite que j'ai cité plus haut : d'un côté, la droite mondialiste qui a intérêt à l'action des multinationales qui prend chaque plus de pouvoir aux souverainetés nationales et qui a intérêt à voir débarquer un main-d’œuvre très bon marché dans nos pays pour pouvoir mettre sous mettre sous pression les travailleurs locaux ; de l'autre, la droite nationaliste qui voit d'un très mauvais œil l'avènement de l'Autre, de l'étranger.


C'est l'argument qu'on avance souvent par rapport à la crise des migrants : « Occupons-nous d'abord de nos SDF avant de s'occuper des migrants ». C'est là bien entendu un argument très faible, puisque les gens qui avancent cet argument sont en général les premiers à cracher sur les clochards parce qu'ils sont paresseux, parce qu'ils sont sales ou parce qu'ils sont ivrognes... Tout d'un coup, ils se prennent un élan de générosité envers les SDF pour justifier leur manque de solidarité et leur exclusion des migrants. Mais malgré cette faiblesse, il faut pouvoir entendre la peur qui se cache derrière cette argument un peu bancal : est-ce que notre situation sociale qui n'est déjà pas radieuse ne va pas encore empirer ? Et cette préoccupation est loin d'être irrationnelle. Surtout que ce sont les populations qui vivent dans les quartiers défavorisés qui vont en priorité accueillir l'essentiel du flux des réfugiés.


Donc ce débat sur les valeurs ne me semble pas être un « bavardage », ni une forme de « naïveté philosophique et politique », mais un élément essentiel de la politique, et notamment de la question des migrants. Bien sûr, les valeurs peuvent être invoquées pour tirer le débat dans un sens ou dans un autre. Bien sûr, tout cela ne fera pas l'économie de devoir la complexité de la situation. Mais abandonner les « valeurs » comme le voulait Ruwen Ogien pour ne défendre que les droits et les libertés dans une logique libérale-libertaire, c'est se condamner à voir la droite conservatrice ou la droite nationaliste à s'en emparer pour le pire, alors même que toute la gauche est basée sur une conception morale de la société, dont les revendications tendent vers la justice sociale, la liberté, la solidarité, la fraternité et l'égalité.


Frédéric Leblanc, 
le 25 novembre 2018












1 Ruwen Ogien, « Mon dîner chez les cannibales (et autres chroniques sur le monde d'aujourd'hui) », éd. Grasset, Paris, 2016, chap. 7, pp. 51-54. La citation « Les bavardages au sujet des valeurs m'exaspèrent », qui sert de titre, est de Jürgen Habermas. L'article est paru une première fois dans le blog LibéRation de Philo le 14 octobre 2015 : http://liberationdephilo.blogs.liberation.fr/2015/10/14/lexasperant-bavardages-au-sujet-des-valeurs/















Yann Toma, Cercles d’ampoules, installation à la Galerie Anton Weller, Paris, 1994.















Voir aussi : 




(à propos de la citation d'Honoré de Balzac : "La résignation est un suicide quotidien")


La liberté est à l'extérieur ou à l'intérieur de soi ? La liberté est-elle relative ou absolue ?


Les différents sens possibles du mot "libéral" et le rapport particulier que chaque sens entretient avec la liberté. 








Changer les choses 


La perspective de changer les choses


- Ne me dites pas que ce problème est simple










Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.









Ruwen Ogien par Kristiina Hauhtonen