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vendredi 23 octobre 2026

La patience (VI, 32 à 38)

 

La patience (VI, 32 à 38)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



32. « Mais (si tout est irréel comme une apparition), qui s'opposera à quoi ?

Car s'opposer à la colère sera alors illogique. »

Ce n'est pas illogique puisque nous affirmons conventionnellement qu'en dépendance de cette opposition,

La continuité des souffrances est tranchée.


33. Par conséquent, à la vue de l'activité incorrecte

D'un ami ou d'un ennemi,

Il faut se dire : « Cela provient de telles et telles conditions »,

Et demeurer dans la joie.


34. Si les choses s'accomplissaient selon nos désirs,

D'entre tous les êtres,

Personne ne souffrirait,

Puisque aucun ne souhaite la douleur.


35. Par irréflexion, les gens se déchirent

Aux ronces et autres ;

Hantés par la conquête des femmes,

Ils se privent de nourriture et se torturent.


36. Certains se pendant, se précipitent dans un abîme,

Absorbent les aliments empoisonnés, malsains,

Ou se nuisent à eux-mêmes

En adoptant un comportement non méritoire.


37. Quand, sous l'effet des perturbations,

Ils vont jusqu'à supprimer leur propre personne tant aimée,

Comment épargneraient-ils

Le corps des autres ?


38. Même si je ne puis engendrer de compassion

Pour ces personnes qui, à cause de l'émergence des passions,

Cherchent ma perte,

Je dois pour le moins ne pas m'irriter envers elles.







Leonardo Alenza - Satire du suicide romantique - 1839






Dans les strophes 27 à 31, Shāntideva expliquait que la personne n'a pas d'existence indépendante. La personne n'est que le produit d'un enchaînement complexe de causes et de conditions. La personne, dès lors, s'apparente plus à une apparition fantomatique pour laquelle il serait vain d'avoir de la colère ou de l'animosité.


Mais une objection peut découler de cette observation de la psychologie humaine, si la personne est irréelle comme une apparition fantomatique, pourquoi chercher absolument à avoir une comportement vertueux plein de patience, de bienveillance et de non-violence à son égard. Si vous commencez à boxer un hologramme, où y a-t-il un problème ? Si vous bombardez un mirage dans le désert, cela n'affecte personne ! Si vous tranchez au sabre un arc-en-ciel, l'arc-en-ciel ne sera pas affecté. L'hologramme, le mirage et l'arc-en-ciel n'ayant aucune substance et étant irréel, pourquoi s'en faire ? Pourquoi faire des efforts de comportement à leur égard ?


Shāntideva réplique en utilisant implicitement le principe bouddhiste des deux vérités : vérité relative et vérité ultime. Quand on dit : « le soi est une illusion » ou « la personne n'existe qu'en dépendance de causes et de conditions », on se place dans le domaine de la vérité ultime. Comment sont les choses dans leur véritable nature. C'est très vrai, mais le problème, c'est que ce n'est pas là où se situent l'immense majorité des êtres sensibles qui vivent dans l'illusion sans le savoir ! L'immense majorité des êtres sensibles vivent dans le monde des apparences qu'ils ne prennent pas pour des apparences, mais pour des choses bien réelles. C'est cela la vérité relative : notre expérience faite d'une succession incessantes d'apparences de toutes sortes, des formes visibles, des sons, des odeurs, des saveurs, les choses touchées par le corps et les pensées qui peuplent la vie mentale.


La plupart des gens pensent que ce qu'ils vivent est très réel. Leur vérité relative est à leurs yeux toute la vérité. Il faut donc se situer à leur niveau où la colère est une chose très réelle, et les personnes qui manifestent de la colère sont des personnes très réelles, des personnes méchantes et malveillantes qui leur veulent du mal du fait d'une volonté méchante. Faire preuve de patience à leur égard est un moyen de couper court à ce cycle de violence qui est vécu comme très réel et qui provoque une souffrance elle aussi vécue comme terriblement réelle.


C'est pourquoi être patient envers des personnes dont on sait qu'elles n'existent pas de manière ultime a du sens : on coupe la continuité de la souffrance et on donne aux gens une possibilité de se calmer. C'est pourquoi cela a du sens d'être patient et, en même temps, de se dire que le comportement d'une personne problématique découle d'un enchaînement complexe de causes et de conditions.


On voit la vérité ultime des phénomènes et des personnes, mais on accepte de jouer le jeu de la vérité relative : un monde où les gens ressentent de la souffrance et de la colère quand les choses ne s'accomplissent pas selon leurs désirs et quand il sont confrontés à des choses qu'ils rejettent foncièrement.


Shāntideva donne certains exemples de cette emprise des passions sur les êtres qui les conduisent à des actes regrettables et les font souffrir. Ainsi, les personnes animées par la volonté de conquérir les femmes qui vivent les tourments de la jalousie et de l'abandon. Les gens qui sont tellement possédés par leurs pulsions destructrices qu'ils mettent fin à leur jour en se jetant du haut d'une falaise ou se pendent : les passions les ont tellement aveuglés que cela leur a donné l'envie de supprimer la personne qui leur était la plus chère au monde : eux-mêmes.


Pour tous ces gens, les passions sont réelles, mais en outre, ces passions contribuent à rendre le monde extrêmement réel à leurs yeux illusionnés. Réel et tragique. Et si, animés par ces passions destructrices, ils sont prêt à supprimer leur propre vie, pourquoi à plus forte raison ces passions épargneraient le corps des autres ? Pourquoi auraient-ils plus d'égard envers le corps de personnes dont ils ne ressentent pas eux-mêmes l'aspiration au bonheur et l'aversion pour la douleur ? Voilà pourquoi il est pleinement justifié de faire preuve de patience à l'égard des êtres illusionnés sur eux-mêmes par leurs propres passions et leur ignorance fondamentales des choses.


Si ces personnes aveuglées par les passions s'en prennent à moi, bien sûr, il sera très difficile très empli de compassion et de bienveillance à leur égard. Mais, au moins, je dois essayer de ne pas céder à la colère moi-même devant les manifestations sordides de leur malveillance. Je dois être patient envers ces manifestations fantomatiques répondant à un enchaînement complexe de causes et de conditions que sont ces personnes aigries et furieuses.


Du point de vue de la vérité relative, je dois essayer d'être une personne juste face à eux. Du point de vue de la vérité ultime, je dois m'efforcer d'être une apparition fantomatique juste et patiente face à ces apparitions fantomatiques qui m'apparaissent comme malveillante.








Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)


Lire la + 2ème partie de ce commentaire


Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




Lire également  sur le non-soi : 







- Feuille de papier (Thich Nhat Hanh)






- Soûtra de l’Écume (Phena Sutta) et son commentaire.


- Soûtra de Kaccânayagotta (Kaccânayagotta Sutta)


- L'impossible localisation du soi (Matthieu Ricard et Wolf Singer)


- Rosée que ce monde (Kobayashi Issa)


- Émotions (Kalou Rimpotché)







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Seppuku d'un samuraï (hara-kiri)
Planche tirée de la bande dessinée Kogaratsu








La patience (VI, 27 à 31)

 

La patience (VI, 27 à 31)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



27. Ce qui est affirmé sous le nom de « principe »

Et ce qui est imaginé sous celui de « soi »

N'apparaissent pas après avoir pensé :

« Je vais apparaître (afin de nuire) ».


28. Ce qui n'est pas né n'existe pas :

Comment engendrerait-il le désir (de nuire) ?

Se portant continuellement vers son objet,

Le soi ne cesserait jamais de le percevoir.


29. Si le soi est permanent

Tel l'espace, il est d'évidence inactif.

S'il entrait en contact avec une cause étrangère,

Quelle action cette dernière aurait-elle sur l'immuable ?


30. Si, au moment de l'action, il est ce qu'il était auparavant,

Que pourraient lui faire ces actions ?

Et si l'on dit que telle condition agit sur lui

Quelle relation y aura-t-il entre eux ?


31. Ainsi, toutes les choses sont gouvernées par d'autres ;

Pour cette raison, il n'existe pas d'indépendance.

Ayant compris cela, je ne m'irriterai pas

Contre des phénomènes analogues à des apparitions.







Démon, personnage maléfique (détail)
Codex Sloane (herbier médiéval, Lombardie, vers 1440,
British Library, Londres)






Dans les strophes 22 à 26, Shāntideva montrait que les émotions qui se manifestent dans une personne sont dues à un enchaînement complexe de causes et de conditions et que la personne en question n'est pas libre d'éprouver ces émotions, ces affects, cette colère, cette malveillance et cette volonté de nuire. Ici, Shāntideva franchit le seuil suivant qui est de dire que la personne qui éprouve ces émotions elle-même n'existe qu'en vertu d'un enchaînement complexe de causes et de conditions. Ce qui fait que la personne n'a pas d'existence indépendante. La personne ou le « moi », le « soi » de cette personne n'existe pas en tant qu'entité distincte du monde, entité qui existerait par elle-même. On reconnaît bien sûr ici la doctrine bouddhiste du non-soi (anatman en sanskrit, anatta en pâli).

Tout ce qu'on pourrait affirmer avec des mots comme « identité », « principe », « essence » ne sont rien d'autres que des mots et ne pointent pas du tout vers une réalité distincte. Tout ce qu'on peut imaginer comme un « soi », un « je », une « personne », un « ego » ne se produit en aucune façon parce qu'une véritable personne aurait voulu naître au monde et apparaître au monde. Ce sont l'enchaînement complexe des causes et des conditions qui a produit ce phénomène qu'on appelle « moi », et la pensée que je peux avoir de moi-même est elle-même un phénomènes qui apparaît en dépendance d'un enchaînement complexe de causes et de conditions sur lequel je n'ai pas vraiment de prise : j'ai l'impression d'être moi-même avant même que j'ai décidé d'être moi-même et que j'ai décidé qui je veux être.


Si mon idée est qu'un « soi » ou un « moi » existe, je suis devant deux possibilités : soit ce « moi » apparaît à un moment donné dans le monde, soit il est permanent. Et les deux options apportent leur lot de difficultés philosophiques. Si le « moi » apparaît, il doit passer de la non-existence à l'existence. Quand il n'existe pas encore, il ne peut rien désirer, il ne peut pas non plus chercher à nuire à qui que ce soit. Il n'éprouve rien, il ne désire rien. Puis il se met à exister, mais alors le désir ou l'intention qu'il a au moment de son apparition en ce monde devient sa caractéristique profonde : le « soi » veut telle chose ou cherche à nuire à telle personne. Et ce « soi » apparu dans le monde devient très monomaniaque : il poursuit toujours le même but ou déteste toujours la même personne. Ce qui n'est pas très réaliste. Évidemment que les désirs et les envies vont et viennent et ne sont pas intrinsèquement corrélées à un « soi » comme deux plaques de métal soudées entre elles.


L'autre option, c'est que le « soi » est permanent, éternel. Cela a l'avantage que, maintenant, le soi peut avoir toutes sortes d'envies impermanentes, qui apparaissent et disparaissent à un moment donné, dans un contexte précis. Je peux aimer les tableaux de René Magritte un jour et détester Donald Trump dans la foulée ; demain, je kifferai Mozart et je détesterai Emmanuel Macron. Bien, mais cela a un gros désavantage : rien ne peut altérer notre soi permanent, rien ne peut le troubler. Aucun événement, aucune tragédie. Le « soi » permanent reste absolument indifférent à tout ce qui peut arriver à notre corps et à tout ce qui se produit dans le monde. Puisqu'il est immuable et que rien ne va le changer.


Shāntideva compare ce « soi » permanent à l'espace qui est complètement indifférent à ce qui le traverse et aussi complètement inactif, qui n'a aucune envie de changer les choses. Si on pense une relation entre le « soi » permanent et un objet quelconque, notre objet n'aura aucun effet sur le soi immuable, et notre soi immuable ne pourra pas être mu par des pensées sujettes au temps et à l'apparition et la disparition. En fait, les pensées, les désirs, les envies ne sont que des phénomènes impermanents, transitoires avec qui le « soi » immuable ne peut interagir tout comme les objets ou les personnes du monde extérieur.


Ces deux options ayant des implications fort farfelues, il en ressort qu'une personne n'est pas une entité indépendante. La personne est juste un phénomène qui se crée en interdépendance avec les autres phénomènes du monde et qui n'a pas d'existence propre.


La conséquence pratique importante, c'est que la colère n'est pas justifiée face à un personne qui cherche à me nuire. Les strophes 22 à 26 me montraient déjà que les émotions de colère ou de malveillance n'apparaissent pas du fait d'une volonté propre, mais comme une maladie qui apparaît quand le terrain est favorable. Ici, la personne qui cherche à me nuire est également une construction qui se fait et va se défaire, une « apparition » qui n'a pas de substance clairement identifiable ; et je ne devrais pas perdre mon temps à détester cette personne. Ce serait comme un coup d'épée dans l'eau.


Il n'y a pas une personne maléfique face à moi qui aurait pour caractéristique finale et intrinsèque de chercher mon malheur. Il n'y a qu'un enchaînement complexe de causes et de conditions qui ont mené une ou plusieurs personnes, pantins de leurs affects et de leurs émotions, à me faire du mal à un moment donné de mon existence pour une certaine durée de temps déterminée par le karma. Réagir par la colère attisera certainement ma croyance en l'existence propre de cette personne maléfique, mais cette colère ne fera qu'attiser ma souffrance d'être le sujet d'une malveillance et prolongera indéfiniment cette souffrance. Au lieu de cela, je ferai bien mieux de voir la vacuité d'existence propre de cette « personne maléfique ». Je ferai aussi bien mieux de cultiver la patience et l'amour bienveillant envers elle ; et je devrais exacerber ma compréhension du non-soi des phénomènes afin de cesser d'être ensorcelé par la magie illusoire de ces soi-disant « personnes maléfiques » !









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)


Lire la + 2ème partie de ce commentaire


Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




Lire également  sur le non-soi : 







- Feuille de papier (Thich Nhat Hanh)






- Soûtra de l’Écume (Phena Sutta) et son commentaire.


- Soûtra de Kaccânayagotta (Kaccânayagotta Sutta)


- L'impossible localisation du soi (Matthieu Ricard et Wolf Singer)


- Rosée que ce monde (Kobayashi Issa)


- Émotions (Kalou Rimpotché)







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Millepertuis (racine de Saint-Jean ou "fléau du diable")
Elle était censée faire fuire les démons au Moyen-Age.
Codex Sloane, 4016 (vers 1440)




mercredi 21 octobre 2026

La patience (VI, 22 à 26) - 2ème partie

 

La patience (VI, 22 à 26) - 2ème partie

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



En repensant à mon commentaire des strophes 22 à 26, je me suis dit qu'une objection allait peut-être se manifester : « C'est bien beau de faire preuve de patience en voyant que la personne qui nous fait du mal est animée par des émotions de colère qui sont produits par des causes et des conditions que cette personne ne contrôle pas, un peu comme si elle était frappée de la rage et que la rage conditionnait ses comportements agressifs à notre égard. Mais est-ce que cette vision des causes et des conditions est vraiment efficace pour dissiper notre propre colère et nous permettre de cultiver la patience à l'égard de cette personne ? Est- ce que, malgré cette vision des causes et des conditions, la colère ne sera pas irrépressible ? Et est-ce que notre volonté de comprendre la personne qui nous agresse ne va nous pousser à être un peu trop laxiste à son égard ? »


Sur la question de la vision de la production conditionnée, il faut bien être clair sur une chose : certes, la personne devant nous qui nous agresse est mue par un ensemble complexe de causes et de conditions qui font que sa colère, sa perception du monde et des autres et ses réactions ne sont pas du seul ressort de son libre-arbitre. Voilà un constat lucide, mais qui serait tout à fait incomplet si on ne reporte pas cette analyse sur notre propre personne : nous aussi sommes le produit complexe des causes et des conditions qui font qu'à certains moment où on éprouve de la colère et l'envie de nuire à ceux qui nous emmerdent et nous empêchent de mener une vie tranquille. Nous aussi, nous sommes le jouet de forces qui dépassent largement notre petit moi, quand bien même notre petit moi peut se bercer d'illusions sur le fait de se croire seul maître à bord !


Donc, je reviens à la question initiale : est-ce que la vision des causes et des conditions suffira à dissiper la colère devant les affronts, les coups ou les humiliations que certaines personnes nous fera subir ? Cela dépendra de vos propres causes et conditionnements : 1°) Est-ce que cette vision des causes et des conditions est superficielle ? Ou a-t-elle une véritable profondeur, une véritable compréhension fine des mécanismes psychologiques et sociologiques qui dirigent les êtres humains ? Avez-vous développé une véritable empathie tant émotionnelle que cognitive des personnes autour de vous ? 2°) À quel point sont forts vos propres conditionnements ? Si, par exemple, vous avez une colère profondément ancrée en vous, il vous faudra beaucoup de temps et beaucoup plus d'effort pour surmonter cette colère et être capable de développer une véritable patience dans les tourments de l'existence.


De manière générale, il est incroyablement naïf de croire qu'on va être extrêmement patient du premier coup sans avoir très longuement préparé la patience avec toutes les pratiques du bouddhisme comme la méditation shamatha, la vision pénétrante, l'amour bienveillant, la compassion, l'équanimité, l'esprit d’Éveil, l'observation du non-soi, le détachement, etc...




*****




Enfin, est-ce que le fait de chercher à comprendre les réactions des autres personnes, notamment les réactions problématiques, ne va nous conduire à tout excuser et à laisser faire les personnes méchantes ? On se souvient à cet égard des déclarations tonitruantes du président Sarkozy ou du premier ministre Manuel Valls sur la culture de l'excuse. Ainsi, Nicolas Sarkozy qui disait en 2007 : « À trop vouloir expliquer l'inexplicable, on finit par excuser l'inexcusable ». Ou Manuel Valls qui surenchérissait en parlant du jihadisme : « Expliquer, c’est déjà vouloir excuser ».


Je pense que ces déclarations sont emblématiques d'un malentendu coriace : le fait de chercher à comprendre ferait naître en nous une sorte de syndrome de Stockholm où on se rangerait au point de vue de notre agresseur. Je pense que ce n'est vraiment pas le cas. L'exercice spirituel de chercher à comprendre les causes et les conditions qui amènent une personne à se comporter comme elle se comporte sert à enrayer notre propre réaction épidermique de colère, de rage et d'énervement qui nous force à réagir d'une manière systématiquement brutale. Si on est libre de la colère, on est plus libre pour répondre librement à l'agression : parfois, ce sera en cherchant à apaiser la situation, mais parfois ce sera en répondant avec brutalité aussi !


On me dira : quelle différence alors si vous répondez avec brutalité à une situation d'agression ? Et bien, ce n'est pas du tout la même chose, même si l'acte peut sembler similaire ! D'abord, je peux répondre avec brutalité, mais souvent non, je répondrais autrement (par l'apaisement, le dialogue, etc...). La brutalité est une option, pas un comportement que me dicte la colère. Ensuite, dans cette situation où je réponds par la brutalité, l'intention diverge complètement, c'est ce qui est essentiel. Une personne mue par la colère cherchera à nuire à l'autre, à le frapper, à le blesser. Quelqu'un qui a développé la patience se montrera peut-être brutal dans une situation donnée, en assommant son agresseur par exemple, mais pas dans l'intention de nuire et de casser la gueule à l'autre, mais pour mettre fin à l'agression. Et il sera prêt à abandonner tout de suite cette brutalité quand elle n'aura plus d'utilité ou de raison d'être, contrairement à la personne sous l'effet de la colère qui s'acharnera sur son opposant jusqu'au bout.


Il faut dire que les moines du temps du Bouddha était soumis à une non-violence stricte (contrairement aux laïcs qui pouvaient prendre les armes et se battre si la situation l'exigeait). Mais il arrivait que le Bouddha soit brutal en parole et engueule sans ménagement ses disciples si ceux-ci déviaient trop de la Voie. Cela ne veut pas dire que le Bouddha était soumis à la colère, mais dans certaines circonstances, les paroles brutales coupaient court à une situation qui aurait amené le désordre et les troubles dans la communauté monastique.


Je pense aussi que Nicolas Sarkozy, avant d'être l'homme politique que l'on sait, était avocat. Un artifice bien connu des avocats est d'apitoyer le juge en disant : « Mon client a une enfance difficile, monsieur le juge. Tel et tel facteur explique son crime ou son délit. Soyez indulgent pour ce pauvre homme qui n'a vraiment pas eu de chance dans l'existence, monsieur le juge ». Tout cela pour réduire la peine du prévenu, voire le faire libérer avec un sursis. Dans ce cas-là effectivement, chercher à comprendre est une manière détournée pour excuser un malfaiteur. Mais tout ne doit pas être réduit à la rhétorique un peu bancale des avocats !


Chercher à comprendre nous aider à développer la patience. Souvent, cela nous permettra de calmer les conflits. Parfois, la meilleure solution rationnelle sera de trancher dans le vif et d'employer une violence physique et verbale, juste et proportionnée, dans le but d'apporter une solution à une situation donnée.






Tom Gauld







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


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Chapitre II: Le dévoilement des fautes


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Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


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- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)




Chapitre VI : La patience








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Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




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