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lundi 15 juin 2026

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 13 & 14)

 

Les bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 13 & 14)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



13. Comme lorsqu'on s'en remet à un héros devant un grand danger,

En prenant appui sur l'esprit d'Éveil, on se trouve libéré en un instant,

Même si de terribles fautes ont été commises.

Pourquoi alors les personnes attentives ne s'y appliqueraient-elles pas ?


14. Comme le feu à la fin d'un âge,

En un moment, il consume entièrement les grandes fautes.

Ses incommensurables bienfaits

Ont été expliqués à Sudhana par Maitreya





On retrouve un thème cher au bouddhisme du Grand Véhicule : la Voie est incommensurablement longue, mais pour autant un seul instant d'esprit d'Éveil (bodhicitta) totalement pur, infiniment ample suffit pour renverser complètement toutes les chaînes du samsāra. C'est également le thème de l’Éveil soudain cher au Zen. Un esprit d'Éveil produit avec une intention pure, une fervente intensité et le sentiment de l'infini peut libérer d'un seul coup la conscience, là où la simple vertu accompagnée d'une simple persévérance et une simple volonté de purification requerrait un chemin considérablement plus long pour s'accomplir.


Non seulement, l'esprit d'Éveil peut nous faire accéder à l'Éveil en moins de temps qu'il n'en faut pour un claquement de doigt, mais il peut aussi purifier une longue série de fautes morales qui viennent alourdir notre karma. Shāntideva compare cet esprit d'Éveil ou bodhicitta au grand feu de la fin des temps. Dans la cosmologie bouddhique dans laquelle évoluaient les contemporains de Shāntideva, l'univers dure un temps absolument considérable avant de finir dans un grand feu cosmique qui réduit à néant tous les mondes. L'esprit d'Éveil ou bodhicitta est décrit par Shāntideva comme ce feu de la fin des temps qui vient réduire à néant les traces karmiques de cette série prodigieuse d'actes négatifs accomplis au cours des temps immémoriaux dans chacune de nos innombrables vies passées dans le samsāra.


Shāntideva repose sa conviction de la puissance colossale de l'esprit d'Éveil sur un texte appelé le Gandavyūha qui est un chapitre d'un grand soûtra du Grand Véhicule, l'Avatamsaka Sūtra, le Soûtra de l'Ornementation fleurie. Sudhana est un jeune homme qui reçoit l'enseignement de toute une série de bodhisattvas dont Maitreya et Manjushri. Dans cet enseignement de Maitreya, il y a effectivement un long passage sur l'excellence de l'esprit d’Éveil (bodhicitta) :


« La détermination pour l’Éveil est la graine de tout ce qui constitue la bouddhéité.

Cet esprit d'Éveil est comme un champ où poussent toutes les qualités de l’Éveil,

il est comme la terre qui est un support pour les êtres,

il est comme l'eau lavant toutes les afflictions,

il est comme le vent sans attache envers les mondes,

il est comme le feu brûlant le bois mort de l'attachement aux vues philosophiques,

il est comme le soleil illuminant les demeures de tous les êtres,

il est comme la lune remplissant la sphère de toutes les bonnes qualités,

il est comme une lampe produisant la lumière spirituelle,

il est comme un œil voyant l'égal et l'inégal,

il est comme une route menant à la cité de l'omniscience,

il est comme un passage menant loin de tous les chemins de perdition,

il est un véhicule transportant tous les êtres éveillés,

il est comme une porte menant à toutes les pratiques des êtres éveillés,

il est comme un manoir où l'on demeure dans la concentration,

il est comme un parc pour toutes les expériences de plaisirs spirituels,

il est comme une demeure offrant sa protection à tous les êtres,

il est comme une base, étant la pratique de tous les êtres éveillés,

il est comme un père, protégeant tous les êtres éveillés,

il est comme une mère envers tous les êtres sensibles,

il est comme une infirmière, protégeant de toutes les manières,

il est comme un roi, s'emparant du mental des êtres libérés,

il est comme un suzerain du fait de l'excellence de ses vœux,

il est comme l'océan, contenant tous les joyaux de la vertu,

il est comme la montagne axiale, étant impartial envers tous les êtres,

il est comme les montagnes tout autour, offrant un refuge pour tous les êtres,

il est comme l'Himalaya où pousse l'herbe de la connaissance,

il est comme un parfum enivrant, étant le siège de toute senteur de vertu,

il est comme le ciel du fait de la grande extension de sa vertu,

il est comme une fleur de lotus que rien au monde n'aurait entaché,

il est comme un éléphant, patient et noble,

il est comme un cheval de race, libre de toute impétuosité,

il est comme un cocher, conducteur du Grand Véhicule,

il est comme un médicament, traitant les maladies de l'affliction,

il est comme un puits sans fond, car en lui, toutes les mauvaises qualités disparaissent,

il est comme un éclair foudroyant, pénétrant toutes choses,

il est comme un coffre d'encens, produisant l'arôme de toute vertu,

il est comme une fleur magnifique, plaisante à la vue de tous les êtres,

il est comme un bois de santal plein de fraîcheur, apaisant les brûlures de la passion,

il est comme la lune, rayonnant dans tout le cosmos,

il est comme un médicament judicieux, éliminant toutes les maladies dues aux afflictions,

il est comme un remède pour extraire les flèches des propensions malsaines,

il est comme le roi des dieux du fait de sa maîtrise de toutes les facultés,

il est comme le dieu de la richesse car il met fin à toute misère,

il est comme la déesse de la beauté, étant admirée pour toutes ses vertus,

il est comme une joaillerie, parant toutes les êtres éveillés,

il est comme le feu de la fin des temps, brûlant tous les méfaits,

il est comme un traitement pour remédier au manque de développement, car il soutient la croissance de toutes les qualités éveillées,

il est comme la perle de dragon, extrayant le poison de toutes les afflictions,

il est comme un joyau purifiant l'eau, car il dissipe toute turbidité et pollution,

il est comme un joyau qui accomplit tous les souhaits, garantissant le succès de toute entreprise,

il est la corne d'abondance, accomplissant tous les vœux,

il est l'arbre qui accorde tous les désirs en ce qu'il fait pleuvoir les ornements de toutes les vertus,

il est comme la robe en plume de paon qui absorbe toutes les maladies mondaines,

il est comme de la fibre de coton, douce au toucher,

il est comme une charrue, déblayant le champ de la conscience de tous les êtres sensibles,

il est comme un guerrier, terrassant le soi,

il est comme une flèche, perçant sa cible qui est la souffrance,

il est comme le pouvoir qui défait son ennemi, les afflictions,

il est comme l'armure, protégeant la pensée logique,

il est comme un cimeterre, décapitant l'affliction,

il est comme la lame d'épée, tranchant dans l'armure d'orgueil, de vanité et d'arrogance,

il est comme un rasoir, rasant de près les obsessions compulsives,

il est comme la bannière du héros, mettant à bas la bannière de l'orgueil,

il est comme une machette taillant dans l'arbre de l'ignorance,

il est comme une hache, coupant l'arbre de la souffrance,

il est comme une parade qui nous sauve de toutes les attaques,

il est comme les mains protégeant le corps des voies transcendantes,

il est comme les pieds, étant la base de toute vertu et de toute connaissance,

il est comme le scalpel permettant d'enlever la gaine de l'ignorance,

il est comme une pince servant à extraire l'épine de la notion de soi,

il est comme la houe, raclant les épines des propensions hors du sol,

il est comme un bienfaiteur, vous libérant des liens des préoccupations mondaines,

il est comme la richesse, rejetant tout ce qui est inutile,

il est comme un professeur connaissant la voie pour mener à bien toutes les pratiques d’Éveil,

il est comme une mine ayant d'inexhaustible bénédictions,

il est comme une fontaine, délivrant une inexhaustible connaissance,

il est comme un miroir, montrant la réflexion de toutes les voies dans la vérité,

il est comme un lotus blanc, libre de toute souillure,

il est comme une grande rivière, charriant avec elle les courants des voies de transcendance et les voies d'intégration,

il est comme le chef des esprits de l'eau, amenant les nuages du Dharma à pleuvoir,

il est comme la racine de la vie, soutenant la compassion universelle des êtres éveillés,

il est comme l'élixir d'immortalité, vous emmenant dans le royaume sans mort,

il est comme un filet qui englobe tout, emmenant tous les êtres à qui on peut enseigner,

il est comme la santé, produisant une santé sans fin,

il est comme un antidote, neutralisant le poison du désir,

il est comme un sort, détruisant le poison de toutes les folies,

il est comme le vent, emportant toutes les barrières et tous les obstacles,

il est comme une île de joyaux, en étant une mine de joyaux spirituels de toutes les parts de l’Éveil,

il est comme une bonne famille, produisant toutes les bonnes qualités,

il est comme une maison, demeure de toutes les qualités vertueuses,

il est comme un marché avec tous les étals des êtres éveillés,

il est comme du métal en fusion, détruisant toutes les obstructions dues aux actions et aux afflictions,

il est comme une abeille stockant le miel des qualités en vue de l'omniscience,

il est comme une route par laquelle tous les êtres éveillés transitent vers la cité de l’Éveil,

il est comme un vaisseau transportant toutes les pures qualités,

il est comme la pluie emportant la poussière des afflictions,

il est comme une base pour chaque étape des êtres éveillés,

il est comme un aimant qui n'est pas affecté par la libération individuelle,

il est comme un diamant pur de manière inhérente,

il est comme une émeraude, étant totalement au-delà de la connaissance de tousles individus, illuminés ou mondains,

il est comme le tambour qui annonce l'heure, car il éveille les êtres endormis dans l'affliction,

il est comme l'eau calme et transparente du fait de sa pureté,

il est comme un ornement de l'or le plus fin, dépassant toutes les collections de vertus dans ce monde conditionné,

il est comme une énorme montagne, étant invulnérable à quoi ce soit dans les trois mondes,

il est comme un sauveur, n'abandonnant personne qui prend refuge en lui,

il est comme la motivation, car il vous tire vers votre but,

il est comme l'intelligence car il crée le contentement du cœur,

il est comme un sacrifice qui satisfait tous les êtres,

il est comme la compréhension car il est la meilleure part de chaque esprit,

il est comme un trésor, préservant toutes les qualités de l’Éveil,

il est comme un sommaire, contenant toutes les pratiques et les vœux des êtres éveillés,

il est comme un protecteur, défendant tous les êtres,

il est comme un gardien repoussant tous les êtres maléfiques,

il est comme le filet d'Indra, s'enroulant autour des dieux jaloux pleins d'afflictions,

il est comme le lasso du dieu du ciel, récupérant tous ceux qui peuvent être enseignés,

il est comme le feu d'Indra, consumant toutes les tendances habituelles et les afflictions,

il est comme un monument pour le monde.


En somme, les vertus de l'esprit d’Éveil sont égales aux vertus et aux qualités des Bouddhas.

Pourquoi ?

Parce qu'il est la source de toutes les pratiques des êtres éveillés, et de lui procèdent tous les bouddhas, passés, présents et à venir.

Donc, quiconque a développé sa détermination pour le suprême et parfait Éveil se retrouve imprégné de vertus sans mesure en étant absorbé dans sa volonté de l'omniscience. »










Thomas Cleary, « The flower ornament scripture. A translation of the Avatamsaka Sutra » , éd. Shambhala, Boston & Londres, 1993, chap. 39 (L'entrée dans le royaume de la réalité), pp. 1476-1478. NB : j'ai traduit de l'anglais ce passage.








Voir aussi : 

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 1 à 3)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 4)

- Les bienfaits de l'Esprit d'Eveil (I, 5)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,6)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,7)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I,8)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 9, 10 & 11)

- Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (I, 12)






Arte Wolfe
Montagnes du Huashan, province de l'Anhui (Chine)




Voir aussi :

- Méditation des Quatre Incommensurables


- Le bonheur et les autres


    Le bonheur est-il en nous ? Ou se trouve dans notre relation avec les autres ?


- Qu'est-ce que la compassion?

        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.


- Esprit d’Éveil

     Comment produire l'esprit d’Éveil ou bodhicitta? L'esprit d’Éveil est le souhait que tous les êtres soient libérés de la souffrance et deviennent des êtres pleinement éveillés. Les enseignements du lama tibétain Dza Patrül Rimpotché (XIXème siècle). 







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vendredi 12 juin 2026

La méditation est-elle pour tout le monde ?



La méditation est-elle pour tout le monde ?


Petits conseils de méditation

(Sixième partie)



Souvent, j'entends dire que la méditation n'est pas pour tout le monde. Et je tique toujours devant ce genre de discours. Ou plus je pense qu'on ne précise pas assez de quoi on parle quand on dit que la méditation n'est pas pour tout le monde ; ce qui fait que ce discours s'avère alors faux. Il y a en effet un malentendu sur la méditation : je n'entends pas ce mot comme la plupart des gens l'entendent. Quand les gens parlent de méditation, ils s'imaginent la fait de rester assis en tailleur ou en lotus tout en planant gentiment sur son petit nuage.


Je ne dis pas que cela n'est pas la méditation, je dis que c'est là juste une petite partie de la méditation. Donc quand on dit que la méditation n'est pas faite pour tout le monde, on veut dire que tout le monde ne fera pas l'expérience du petit nuage douillet et cotonneux en méditation. C'est évident. Pour certains, la méditation sera une expérience désagréable, ennuyeuse, pénible. Ce n'en est pas moins intéressant comme expérience de la méditation. Le problème dans ce genre de considérations, c'est que la méditation ne se limite pas au nuage cotonneux. Et qu'il est parfois plus utile d'avoir des expériences désagréables dans la méditation que de planer dans un état certes agréable, mais dans lequel vous ne progressez pas vraiment.


Traditionnellement, on divise la méditation en shamatha et vipashyana. Shamatha est la quiétude : vous lâchez prise par rapport aux pensées et aux émotions, et celles-ci finissent par s'apaiser d'elles-mêmes, comme l'eau dans la marmite qui arrête de s'agiter et de bouillir quand vous avez coupé le feu. Vipashyana est la vision pénétrante et profonde de ce qui est, le fait qu'on puisse le fond de la marmite une fois que l'eau a cessé de bouillir. Cette distinction entre shamatha et vipashyana ne se trouve pas directement dans les enseignements du Bouddha. C'est une distinction intéressante, mais elle est plus à prendre sur un plan pédagogique que comme une réalité de la progression dans la méditation.


Et de fait, la pratique de la méditation ne suit pas nécessairement ce schéma simple et réconfortant de quiétude et de vision pénétrante qui se succèdent dans un agencement harmonieux. Parfois, vous avez une conscience accrue de la souffrance, du désespoir et de la noirceur de votre psychisme, avant d'avoir apaisé quoi que ce soit en vous. Parfois, l'ennui et le sentiment d'inefficacité s'empare de vous. La méditation semble ne procurer aucun plaisir quand on l'a fait et aucun bienfait comme résultat de cette pratique. C'est ce que j'appelle la « traversée du désert ». Et c'est une part importante de la méditation. Ce n'est donc pas parce que la méditation est un moment désagréable pour vous, et que vous semblez ne pas être beaucoup plus en paix avec vous-mêmes après la méditation que cette méditation n'est pas faite pour vous !


La pratique de la méditation implique la patience et la persévérance. La pratique de la méditation implique la prise de conscience des souffrances cachées en vous tout comme de votre part de noirceur en vous. Et cette part de noirceur peut s'avérer abyssale. La pratique de la méditation implique le fait d'apprivoiser le changement constant et l'impermanence des phénomènes, le fait que des états psychiques puissent s'avérer très changeants et inconstants : un moment de félicité peut être succédé par des moments de tristesse, et il faut des années pour apprendre le lâcher-prise et la capacité d'abandonner ces moments plaisants et d'accepter pleinement les moments tristes et de les laisse rpasser eux aussi.


Donc tout le monde n'aura pas nécessairement une expérience plaisante et apaisante de la méditation. Mais le fait que la pratique de la méditation ne soit pas un moment de réjouissance ne doit pas nous mettre dans la tête que la méditation n'est pas faite pour nous. En fait, une méditation difficile est souvent plus profitable qu'une méditation plaisante qui peut conduire à une forme subtile de somnolence. Une méditation difficile est notamment un rappel impérieux de l'universalité de la souffrance. Sarva dukham : tout est souffrance. Tous les phénomènes composés sont souffrance. Telle est la vue juste selon le Bouddha. Et pratiquer la méditation, c'est aussi apprendre à accepter cette dure vérité de la souffrance omniprésente, cette vérité qu'il est si nécessaire de réaliser pour envisager son dépassement : la cessation de la souffrance. Le Bouddha nous a enjoint à pratiquer le Dharma comme si notre chevelure était en feu. Et rien ne créera mieux ce sentiment d'urgence que la prise de conscience de toute cette négativité en nous, dans tous les êtres, dans le monde entier.








Je Shen (né en 1973)





Les petits conseils de méditation : 



















Sur la méditation : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

- En compagnie du souffle :  

     
















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dimanche 7 juin 2026

FNAC

 

La semaine passée, je suis passé à la FNAC de Liège. La FNAC de Liège est un endroit particulier pour moi, car c'est là que j'ai acheté l'essentiel des livres sur le bouddhisme et la spiritualité depuis plus de trente ans maintenant. Et au fil des décennies, il y a un phénomène qui me rend triste chaque fois que je le constate : la réduction à la portion congrue du rayon sur les livres touchant au bouddhisme.


Dans les années '90, il y avait deux étagères et deux présentoirs en face qui contenaient des livres sur tous les courants du bouddhisme : tibétain, Zen, theravada et autres. Des livres divers et variés, des bons et des moins bons, des recueils de soûtras et des ouvrages classiques de penseurs anciens, des livres avec des textes touffus et pointus, des confrontations entre la science et la philosophie bouddhique, mais aussi des livres de photographies. Je me rappelle des amis qui s'étonnaient de ma boulimie de lecture et de découvertes ainsi que des achats parfois inconsidérés de cinq ou six livres d'un coup. Puis le rayon a commencé à s'étioler : lentement au début, ce n'était plus qu'une étagère et demi, puis une seule étagère. Il y a dix ans, ce n'était plus qu'une demi-étagère et un présentoir. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un présentoir.


Je me demande pourquoi on en est arrivé là. Est-ce que les gens s'informent désormais sur internet ? Est-ce un désintérêt pour le bouddhisme ? Mais les autres religions n'ont pas l'air de beaucoup mieux se porter. Est-ce que c'est les scandales à répétition : les scandales autour de l'affaire Sogyal, de Shambhala et de Chögyam Trungpa ainsi que de son fils, les quatre-vingt quatre Rolls-Royces d'Osho Rajneesh qui ont fini de dégoûter les gens ? Est-ce que l'intérêt pour le bouddhisme s'est dilué dans le New Age et la Mindfulness, plus neutre et moins contraignante que la Voie du Bouddha ? Est-ce que les milieux bouddhistes n'ont pas réussi à passer le flambeau aux générations suivantes ? Est-ce que le matérialisme est en train de tout écraser sur son passage ?


Je ne sais pas, je n'ai pas nécessairement de réponse définitive. Je voulais exprimer ici un regret à ce sujet.












mercredi 3 juin 2026

La conception de l'amour chez Mozi

 

Beaucoup moins connu en Occident que Confucius est le philosophe chinois Mozi (墨子,prononcez : Mo-tzeu). Je voudrais ici développer un texte qui explique la conception de l'amour chez ce philosophe après parlé de l'ordo amoris, l'ordre de l'amour chez Saint-Augustin et Saint-Thomas, de la parabole du bon Samaritain dans l'évangile de Luc (ici) ainsi que de la conception de l'amour chez Confucius (), qui était très critiquée, on va le voir, par Mozi.


Quelques éléments de biographie et de contexte tout d'abord concernant Mozi. Contrairement à Confucius qui était issu de la petite noblesse lettrée, Mozi venait d'un milieu plus modeste, probablement du milieu des artisans. Il a vécu au cinquième et quatrième siècle avant notre ère. Il est né après la mort de Confucius et il est mort avant la naissance de Mencius, le grand continuateur de Confucius dans l'Antiquité chinoise.


On pense que Mozi a d'abord été un membre de l'école confucéenne avant de s'en détourner et d'être très critique envers Confucius. Un indice de cela se trouve dans un passage où Mozi énonce les règles et critères d'un discours de vérité : « Tout discours doit avoir un fondement, une origine et une utilité. En quoi réside son fondement ? Il réside en amont dans les faits et gestes des saints rois de l'Antiquité. En quoi réside son origine ? Elle réside en aval dans les témoignages des yeux et les oreilles du peuple. En quoi réside son utilité ? Elle réside dans la pratique pénale et politique, dont on examine si elle coïncide avec l'intérêt du peuple et les gens du pays. Voilà ce que j'entends par discours qui tient compte des trois critères »1.


Résumons, les critères épistémologiques de pertinence d'un discours sont selon Mozi :

- 1°) fondement = faits et gestes des saints rois de l'Antiquité,

- 2°) origine = témoignage des sens du peuple, le « bon sens » du peuple,

- 3°) utilité = intérêt du petit peuple.


Le premier critère s'inscrit pleinement dans l'humanisme confucéen qui idéalisait complètement les trois dynasties Xia, Shang et Zhou. La dynastie Xia aurait eu lieu entre 2205 à 1767 avant notre ère. Les spécialistes la considèrent plus ou moins comme légendaires, même si un certain discours nationaliste en Chine la tient pour parfaitement véridique. La dynastie Shang se serait établie entre -1570 et -1046. La dynastie Zhou, née de l'effondrement de la dynastie Shang en 1046 avant notre ère, trouvait particulièrement grâce aux yeux de Confucius comme un moment politique rayonnant de sagesse et de bonté, dont il serait judicieux de s'inspirer pour établir l'harmonie dans la société. Pour Confucius, le délitement de cette dynastie au fil des siècle était un grand malheur et une source profonde d'angoisse et de désarroi.


Mozi reprend donc à son compte ce respect et cette admiration pour les dynasties du passé. Mais il bifurque tout de suite pour tenir le témoignage du petit peuple comme l'origine d'un discours véridique. Écartés les grands hommes, les hommes nobles, les hommes de bien de la pensée confucéenne, garants de la morale et de la vérité, garants du ren, le sens de l'humain. Ces junzi, hommes de bien ou homme noble que Confucius opposait aux « gens de peu » : xiaoren en chinois, littéralement « petit homme », petites gens2. Entre parenthèse, on est aussi très éloigné de Platon qui méprisait tant la doxa, l'opinion du peuple forcément ignorant. Pour Mozi, probablement un artisan, le peuple sait quand il a faim ou quand il a froid, le peuple sait les tourments de la guerre et de la misère. C'est pourquoi les rois sages de l'Antiquité avaient établi des lois justes pour trouver un remède à ces tourments, et c'est à ce peuple qu'il faut revenir comme source même de la vérité si un gouvernant veut établir à un royaume en paix et en harmonie.


Enfin, le dernier critère, l'utilité, achève d'acter le divorce d'avec les confucéens. C'est le peuple qui témoigne avec justesse de sa condition, c'est aussi le peuple qu'il faut entendre et dont il faut chercher constamment l'intérêt. Donner des conseils de vertu ou édicter des lois doivent toujours être accompli dans l'intérêt de ce peuple. Les petites gens ont droit de cité ainsi que le droit de reprendre leur destin en main.


Cela se retrouve aussi dans le modèle éthique que propose Mozi dans ses textes : là où l'aristocrate Confucius vantait le junzi, l'homme de bien, l'homme noble, qui cherchant à s'élever par l'étude et l'effort sur lui-même, l'artisan Mozi met en exergue l'homme capable. L'homme qui maîtrise les compétences et les aptitudes pour accomplir son chantier et pour régler un problème donné. L'homme capable construit ce qui est nécessaire à la société et résout des problèmes concrets avant même de passer pour une personne cultivée et éduquée dans les arts.


La conception que se fait Mozi de l'amour suit pleinement ce schéma. L'amour universel est là pour résoudre les calamités qui viennent frapper le monde : « Les attaques réciproques entre États, les usurpations réciproques entre maisons, les lésions réciproques entre les individus, le manque de délicatesse et de loyauté entre le souverain et le sujet, le manque d'affection et de piété filiale entre le père et le fils, le manque d'harmonie entre frères aînés et cadets : telles sont les grandes calamités de ce monde »3.


L'origine du problème est vite trouvée, nous dit Mozi : l'absence d'amour universel (jian'ai 兼愛 en chinois) : « Ces calamités résultent de l'absence d'amour mutuel. A présent, les seigneurs féodaux n'ont appris à n'aimer que leur propre état, et non ceux des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à attaquer d'autres états. Les chefs de famille n'ont appris à n'aimer que leur propre famille, et non celle des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à usurper d'autres maisons. Et les individus n'ont appris à n'aimer qu'eux-mêmes, et non autrui. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à faire du mal à autrui »4.


La solution est aussi toute trouvée : répandre l'amour universel partout. « Il faut considérer les États étrangers comme le nôtre, la maison des autres comme la sienne, la personne d'autrui comme soi-même. Quand les seigneurs féodaux s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de guerre. Quand les chefs de maison s'aiment les uns les autres, il n'y a plus d'usurpation. Quand les individus s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de torts réciproques. Quand le souverain et le sujet s'aiment l'un l'autre, ils sont délicats et loyaux l'un envers l'autre. Quand le père et le fils s'aiment l'un l'autre, ils font preuve d'affection et de piété filiale. Quand le frère aîné et le frère cadet s'aiment l'un l'autre, ils vivent en harmonie.


Quand tous les hommes de par le monde s'aiment les uns les autres, le fort n'abuse pas du faible, le grand nombre n'opprime pas le petit nombre, le riche ne se moque pas du pauvre, le grand ne méprise pas l'humble, et le rusé ne trompe pas le naïf. C'est seulement grâce à l'amour universel qu'on empêche ces calamités, querelles, doléances et haines de naître »5.


Quelques remarques : tout d'abord, cet amour n'est pas le fait de quelques hommes bons, nobles et justes comme dans le confucianisme, mais bien quelque chose qui doit être partagé par tout le monde pour que cela ait une chance de se répandre et d'être efficace. L'amour universel de Mozi, jian'ai 兼愛 (caractères simplifiés : ), n'est pas du tout un appel au sentiment, mais à l'intérêt commun, au bien commun du peuple et des nations.


jian (ton haut) signifie : regrouper, unir, réunir, resserrer. À l'origine, ce caractère représente une main qui saisit () deux gerbes de blé (). Les sens des dérivés anciens traduisent la connotation d'une gerbe récoltée que l'on serre fortement, quelque chose qui englobe plutôt que de distinguer. ai (ton descendant) signifie généralement « amour » avec l'idée de chérir, d'avoir de l'affection ou le fait de se soucier de quelqu'un ou quelque chose. Anne Cheng traduit l'expression jian'ai 兼愛 par « sollicitude par assimilation » : « Ce que Mozi reproche au ren6 confucéen est son ancrage dans les sentiments, alors que la "sollicitude par assimilation" trouve un fondement objectif et rationnel dans l'intérêt général dont la promotion constitue, selon Mozi, la mise en pratique du sens de l'humain »7.


Ensuite, et c'est le plus important : avec jian'ai 兼愛, l'amour universel de Mozi, on n'est pas du tout dans la logique d'un amour qui s'étendrait par sphères successives et concentriques du plus proche au plus lointain, comme c'est le cas dans la pensée de Confucius. Commencer par aimer les siens n'est pas du tout un début de solution aux yeux de Mozi : c'est le problème même ! L'amour doit toucher autant les États étrangers que son propre pays, les autres familles que son propre clan. L'amour doit toucher autant l'autre que soi-même. Notre souci de l'autre doit contrebalancer notre égoïsme naturel ainsi que notre sentiment d'appartenance clanique.


Comme le précise Anne Cheng : « Dans ce sens, le moïsme représente une réaction à la perversion des sentiments moraux d'affection pour les proches – népotisme, favoritisme, intrigue, brigue, ligues, factions -, autant de tares qui constituent la face sombre du confucianisme et grèvent le fonctionnement des institutions chinoises depuis leur commencement. Une telle réaction ne devait cependant pas manquer de provoquer la fureur du grand confucéen du IVème siècle, Mencius, pour qui le nivellement prôné par les moïstes est incompatible avec l'amour que l'on porte naturellement à ses proches et dont la piété filiale est la première expression. Autant, vitupère Mencius, vivre comme des animaux ! »8.


On comprend aussi que Mozi est très éloigné dans sa conception de l'amour de JD Vance et ses références à l'ordo amoris qui lui dicte d'aimer d'abord sa famille plutôt que la famille des autres et sa nation, les USA, plutôt que les autres nations, et aussi d'aimer plus les citoyens américains que les étrangers qu'ils vivent en-dehors des frontières américaines ou à l'intérieur du pays. Cet ordre de l'amour est pour lui la justification de la politique violente de l'ICE, la police de l'immigration américaine. Mozi serait tout autant en désaccord avec Trump et son slogan « America first », l'Amérique en premier, avec sa conception de l'amour universel qui refuse justement de mettre en premier sa personne, ses amis, sa famille, son clan, sa cité, son pays, sa nation.


On pourrait alors trouver tout ce discours de Mozi très idéaliste et inapplicable en pratique. C'était déjà des objections qui avaient cours du temps de Mozi et auxquelles il répond :


« Objection : Il est bien entendu très excellent que l'amour devienne universel. Mais ce n'est qu'un idéal difficile et lointain.


Mozi : C'est simplement parce que les gentilshommes de par le monde ne reconnaissent pas ce qui est bénéfique pour le monde, ni ne comprennent ce qui est calamiteux. Certes, assiéger une cité, combattre sur les champs de bataille ou illustrer son nom au prix de sa vie, voilà des choses que les hommes trouvent difficiles. Pourtant, lorsque le supérieur les y encourage, la multitude peut les faire.


De plus, l'amour universel et l'entraide en sont fort différents. Quiconque aime autrui est aimé en retour. Quiconque fait le bien d'autrui reçoit des bienfaits en retour. Quiconque hait autrui est haï en retour. Quiconque fait du tort à autrui reçoit des torts en retour. Alors où réside la difficulté ? Simplement, en ce que le souverain néglige de l'incarner dans son gouvernement et tout un chacun dans sa conduite »9.


Selon Mozi, on demande parfois des efforts énormes au peuple qu'il consent à faire, comme s'embrigader dans une armée, aller au combat, assiéger une cité. Les rois demandent fréquemment « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » à leur peuple, pour reprendre l'expression de Winston Churchill le 13 mai 1940 lors de son allocution pour motiver le peuple britannique à affronter l'ennemi nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. On demande même le sacrifice ultime à des citoyens en échange d'honneur et de gloire.


Pourquoi le roi ne demande-t-il pas alors l'amour universel à ses citoyens ? C'est nettement moins difficile que de partir au combat où nous attend des conditions de vie très dure, où règne le danger, la menace et la peur. Manifester l'amour amène de l'amour en retour ; aider les autres nous assure d'être aidé en retour. Ce n'est donc pas si difficile et idéaliste, nous dit Mozi. Il faut juste la volonté d'un souverain plus enclin à répandre l'amour universel que de chercher à dominer et soumettre les pays voisins.


On peut bien sûr s'interroger sur la réciprocité de cet amour universel. Quiconque a fait réellement preuve de bienveillance dans sa vie sait que la bienveillance n'est pas toujours récompensée par de la bienveillance en retour. Les actes de générosité ne sont pas toujours rendus avec largesse. Parfois cette bienveillance et ces actes généreux attirent les profiteurs, les manipulateurs et suscitent le dédain et le mépris. C'est un peu comme dans la théorie des jeux et le fameux dilemme du prisonnier : si les gens savent qu'ils ont intérêt à trahir quelqu'un de trop vertueux et bienveillant, beaucoup n'hésiteront pas à le faire.


C'est peut-être là que se situe le véritable idéalisme de Mozi : penser que la mécanique de l'amour bienveillant va s'enclencher comme une horloge bien huilée. Même si les gestes bienveillants sont souvent accueillis avec soulagement et sympathie, le fait qu'ils ne soient pas toujours accueillis de la sorte nous oblige à être moins que ne pouvait l'être Mozi.


Ceci étant dit, Mozi et ses adeptes étaient conscients que le règne de l'amour universel ne serait pour tout de suite. En attendant, il étaient devenus des spécialistes de la guerre défensive. Ils avaient notamment de grandes connaissances technologiques pour résister à un siège. Une histoire dit que Mozi avait appris qu'un charpentier célèbre à son époque, Gongshu Pan, préparait des « échelles à nuages » qui servait à grimper sur les murailles les plus hautes pour le compte du roi du royaume de Chu afin d'attaquer le petit royaume de Song. Mozi partit séance tenante pour le royaume de Chu et marcha 10 jours et 10 nuits pour tenter de convaincre le roi de renoncer à son projet militaire de conquête. Certains moïstes étaient connus comme des sortes de « chevaliers errants » pour défendre les opprimés contre les agressions des puissants.








1 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 98.

2 Je précise que cette distinction confucéenne entre junzi, homme noble, homme de bien (littéralement, « fils de seigneur », et homme de peu, xiaoren, petit homme ou petites gens est une distinction morale, pas sociale. Pour Confucius et ses élèves, un homme pauvre peut très bien se comporter comme un « homme noble » ou un « homme de bien » tandis qu'un seigneur dévoyé et corrompu pour être qualifié d'homme de peu. Néanmoins cette distinction est très imprégnée du sentiment aristocratique qui animait Confucius, et notamment que le pouvoir était un « mandat du ciel », une forme d'élection des êtres les meilleurs à diriger la société. Ce qu'on ne retrouve pas du tout chez Mozi, proche du peuple et très pragmatique dès qu'il s'agit de pointer du doigt les problèmes réels de la population (faim, misère, guerre, protection contre les intempéries, etc...

3 Mozi, « Oeuvres choisies », traduction de l'anglais par Pierre de Laubier d'après la traduction de Mei Yipao, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 2008, livre IV, chap. XV, p. 109.

4 Idem, p. 109.

5 Idem, p. 110.

6 Sur la notion de ren chez Confucius, voir l'article précédent : "L'amour selon Confucius" 

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2026/05/lamour-selon-confucius.html

7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 103.

8 Idem, p.103.

9 Mozi, « Oeuvres choisies », op. cit., livre IV, chap. XV, pp. 110-111.










Mozi




Lire les deux premiers articles de la série:


1°) Ordre de l'amour, universalité ou cercle concentrique ?


2°) L'amour selon Confucius




Lire également : 


- Penser l'horizon


- Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)







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