La patience (VI, 32 à 38)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
32. « Mais (si tout est irréel comme une apparition), qui s'opposera à quoi ?
Car s'opposer à la colère sera alors illogique. »
Ce n'est pas illogique puisque nous affirmons conventionnellement qu'en dépendance de cette opposition,
La continuité des souffrances est tranchée.
33. Par conséquent, à la vue de l'activité incorrecte
D'un ami ou d'un ennemi,
Il faut se dire : « Cela provient de telles et telles conditions »,
Et demeurer dans la joie.
34. Si les choses s'accomplissaient selon nos désirs,
D'entre tous les êtres,
Personne ne souffrirait,
Puisque aucun ne souhaite la douleur.
35. Par irréflexion, les gens se déchirent
Aux ronces et autres ;
Hantés par la conquête des femmes,
Ils se privent de nourriture et se torturent.
36. Certains se pendant, se précipitent dans un abîme,
Absorbent les aliments empoisonnés, malsains,
Ou se nuisent à eux-mêmes
En adoptant un comportement non méritoire.
37. Quand, sous l'effet des perturbations,
Ils vont jusqu'à supprimer leur propre personne tant aimée,
Comment épargneraient-ils
Le corps des autres ?
38. Même si je ne puis engendrer de compassion
Pour ces personnes qui, à cause de l'émergence des passions,
Cherchent ma perte,
Je dois pour le moins ne pas m'irriter envers elles.
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| Leonardo Alenza - Satire du suicide romantique - 1839 |
Dans les strophes 27 à 31, Shāntideva expliquait que la personne n'a pas d'existence indépendante. La personne n'est que le produit d'un enchaînement complexe de causes et de conditions. La personne, dès lors, s'apparente plus à une apparition fantomatique pour laquelle il serait vain d'avoir de la colère ou de l'animosité.
Mais une objection peut découler de cette observation de la psychologie humaine, si la personne est irréelle comme une apparition fantomatique, pourquoi chercher absolument à avoir une comportement vertueux plein de patience, de bienveillance et de non-violence à son égard. Si vous commencez à boxer un hologramme, où y a-t-il un problème ? Si vous bombardez un mirage dans le désert, cela n'affecte personne ! Si vous tranchez au sabre un arc-en-ciel, l'arc-en-ciel ne sera pas affecté. L'hologramme, le mirage et l'arc-en-ciel n'ayant aucune substance et étant irréel, pourquoi s'en faire ? Pourquoi faire des efforts de comportement à leur égard ?
Shāntideva réplique en utilisant implicitement le principe bouddhiste des deux vérités : vérité relative et vérité ultime. Quand on dit : « le soi est une illusion » ou « la personne n'existe qu'en dépendance de causes et de conditions », on se place dans le domaine de la vérité ultime. Comment sont les choses dans leur véritable nature. C'est très vrai, mais le problème, c'est que ce n'est pas là où se situent l'immense majorité des êtres sensibles qui vivent dans l'illusion sans le savoir ! L'immense majorité des êtres sensibles vivent dans le monde des apparences qu'ils ne prennent pas pour des apparences, mais pour des choses bien réelles. C'est cela la vérité relative : notre expérience faite d'une succession incessantes d'apparences de toutes sortes, des formes visibles, des sons, des odeurs, des saveurs, les choses touchées par le corps et les pensées qui peuplent la vie mentale.
La plupart des gens pensent que ce qu'ils vivent est très réel. Leur vérité relative est à leurs yeux toute la vérité. Il faut donc se situer à leur niveau où la colère est une chose très réelle, et les personnes qui manifestent de la colère sont des personnes très réelles, des personnes méchantes et malveillantes qui leur veulent du mal du fait d'une volonté méchante. Faire preuve de patience à leur égard est un moyen de couper court à ce cycle de violence qui est vécu comme très réel et qui provoque une souffrance elle aussi vécue comme terriblement réelle.
C'est pourquoi être patient envers des personnes dont on sait qu'elles n'existent pas de manière ultime a du sens : on coupe la continuité de la souffrance et on donne aux gens une possibilité de se calmer. C'est pourquoi cela a du sens d'être patient et, en même temps, de se dire que le comportement d'une personne problématique découle d'un enchaînement complexe de causes et de conditions.
On voit la vérité ultime des phénomènes et des personnes, mais on accepte de jouer le jeu de la vérité relative : un monde où les gens ressentent de la souffrance et de la colère quand les choses ne s'accomplissent pas selon leurs désirs et quand il sont confrontés à des choses qu'ils rejettent foncièrement.
Shāntideva donne certains exemples de cette emprise des passions sur les êtres qui les conduisent à des actes regrettables et les font souffrir. Ainsi, les personnes animées par la volonté de conquérir les femmes qui vivent les tourments de la jalousie et de l'abandon. Les gens qui sont tellement possédés par leurs pulsions destructrices qu'ils mettent fin à leur jour en se jetant du haut d'une falaise ou se pendent : les passions les ont tellement aveuglés que cela leur a donné l'envie de supprimer la personne qui leur était la plus chère au monde : eux-mêmes.
Pour tous ces gens, les passions sont réelles, mais en outre, ces passions contribuent à rendre le monde extrêmement réel à leurs yeux illusionnés. Réel et tragique. Et si, animés par ces passions destructrices, ils sont prêt à supprimer leur propre vie, pourquoi à plus forte raison ces passions épargneraient le corps des autres ? Pourquoi auraient-ils plus d'égard envers le corps de personnes dont ils ne ressentent pas eux-mêmes l'aspiration au bonheur et l'aversion pour la douleur ? Voilà pourquoi il est pleinement justifié de faire preuve de patience à l'égard des êtres illusionnés sur eux-mêmes par leurs propres passions et leur ignorance fondamentales des choses.
Si ces personnes aveuglées par les passions s'en prennent à moi, bien sûr, il sera très difficile très empli de compassion et de bienveillance à leur égard. Mais, au moins, je dois essayer de ne pas céder à la colère moi-même devant les manifestations sordides de leur malveillance. Je dois être patient envers ces manifestations fantomatiques répondant à un enchaînement complexe de causes et de conditions que sont ces personnes aigries et furieuses.
Du point de vue de la vérité relative, je dois essayer d'être une personne juste face à eux. Du point de vue de la vérité ultime, je dois m'efforcer d'être une apparition fantomatique juste et patiente face à ces apparitions fantomatiques qui m'apparaissent comme malveillante.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V: La garde de la vigilance
Chapitre VI : La patience
Lire la + 2ème partie de ce commentaire
NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




