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jeudi 14 mai 2026

Ordre de l'Amour, universalité ou cercles concentriques ?

 


Je voudrais revenir ici sur un débat suscité par le vice président des États-Unis, James David Vance, et sa conception très particulière de l'amour en relation avec la lutte contre l'immigration que mène Donald Trump. En plus d'expliquer le débat dans les termes du christianisme dans cet article, je voudrais considérer ce débat d'un point de vue bouddhiste en faisant préalablement un détour par la Chine et un débat qui a opposé dans l'Antiquité, Confucius et Mozi dans un article prochain 1.


L'année passée, le vice-président JD Vance qui affirme être catholique a donc suscité beaucoup de débats alors qu'il justifiait la lutte violente contre l'immigration aux USA. Dans une interview à Fox News, il a notamment dit le 30 janvier 2025 : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ». Et puis de s'en prendre aux gauchistes qui, selon lui, déteste le peuple américain et leur préfèrent les migrants.


Ces déclarations nationalistes font écho à une formule célèbre de feu Jean-Marie Le Pen : « Je suis de ceux qui souhaite la fraternité de tout leur cœur. Mais moi, je crois aux choses réelles. Je crois aux attachements et aux devoirs hiérarchiques. J'aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. J'aime mieux les Français, j'aime mieux la France. Puis j'aime mieux l'Europe. Puis j'aime mieux l'Occident. Puis j'aime mieux le monde libre ». (« L'heure de vérité », Antenne 2, 27 janvier 1988)


Pour ces deux-là, l'amour, la compassion, la fraternité s'inscrit dans un cadre hiérarchique et des attachements auxquels nous destine notre naissance. Nous nous devons de préférer notre prochain à notre « lointain ». JD Vance inscrit cette conception dans un cadre chrétien : en parlant de « concept à l'ancienne » et de « concept très chrétien », il fait clairement référence à l'ordo amoris, l'ordre de l'amour de charité tel qu'il a pu être réfléchi et pensé par des pères de l’Église comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin. Tous les deux ont essayé de répondre à une question épineuse : Jésus a encouragé ses disciples à « aimer son prochain comme soi-même ». Voilà une bien belle chose, mais qui n'est pas sans poser de problème ! Qui est donc ce prochain ? Et comment dois-je aider tous les prochains potentiels qui sont nombreux de part le vaste monde ? Si j'offre la soupe à Pierre, Paul et Jacques, et qu'après Roger et Charles viennent toquer à ma porte parce qu'ils sont miséreux, comment leur donner la soupe que j'ai déjà offerte aux trois premiers ? Et aux milliers d'autres dans la même situation ?


Il faut bien mettre un ordre de priorité pour savoir qui je vais aider en premier, en second, en troisième, etc... Et pour faire bref, Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin font valoir qu'il nous faut une hiérarchie dans ce qui est « aimable ». Tout en haut de la pyramide, il faut mettre évidemment Dieu, l’Être parfait, suprême. En second, il faut mettre soi-même : « Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même ». S'aider soi-même ici est surtout synonyme de sauver son âme.


Il ne s'agit pas de s'aimer soi-même au sens de chercher les choses les plus privilégiées dans l'existence terrestre : l'argent, le luxe, le pouvoir, la gloire, etc... Sur cela, Saint-Augustin est très clair. Dans la « La Cité de Dieu » (XIV,28,1), il affirme : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus chère en Dieu, témoin de sa conscience. L'un, dans l'orgueil de sa gloire, marche la tête haute ; l'autre dit à son Dieu : ‘Tu es ma gloire et c'est toi qui élèves ma tête.’ Celle-là dans ses chefs, dans ses victoires sur les autres nations qu'elle dompte, se laisse dominer par sa passion de dominer. Celle-ci, nous représente ses citoyens unis dans la charité, serviteurs mutuels les uns des autres, gouvernants tutélaires, sujets obéissants. Celle-là, dans ses princes, aime sa propre force. Celle-ci dit à son Dieu : ‘Seigneur, mon unique force, je t'aimerai.’ ».


Selon Saint-Augustin, il faut s'aimer soi-même en tant que nous sommes un serviteur zélé de Dieu au mépris de nous-mêmes et nos propres intérêts : « l'amour de Dieu au mépris de soi-même ». Précisément dans ce passage célèbre, quand Augustin nous parle de l'orgueil de la gloire, de la passion de dominer et des victoires sur les autres nations, j'ai l'impression que l'évêque d'Hippone qui a vécu au IVème et Vème siècle nous parle directement de Donald Trump en personne, dans toute sa mégalomanie et toute sa démesure !


Mais revenons-en à l'ordo amoris, il y a donc l'amour de Dieu, l'amour de soi compris comme l'amour de notre âme spirituelle aux dépens de nos tentations terrestres. Ensuite vient l'amour pour ceux qui sont les plus proches de Dieu, les saints, le pape, etc... Vient ensuite l'amour pour notre famille avec là encore une hiérarchie, nous explique Thomas d'Aquin : l'épouse vient le père et la mère, même si le respect va aux d'abord aux parents, le père vient avant la mère, etc. Vient ensuite l'amour pour sa communauté. Enfin en dernier vient l'amour pour l'étranger, l'homme de mauvaise vie, le pécheur, l'égaré...


On doit pouvoir ranger tout le monde dans des catégories précises d'amour de charité et agir en conséquence comme quelqu'un qui suivrait en mode d'emploi avec une suite d'instruction. C'est à tout le moins comme cela que comprend JD Vance l'ordo amoris. Mais pas du tout le pape François qui a sèchement répondu au vice-président par lettre aux évêques américains interposée : « L’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et d’autres groupes. En d’autres termes, la personne humaine n’est pas un simple individu, relativement expansif, ayant des sentiments philanthropiques! La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation. Le véritable ordo amoris qui doit être promu est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du «Bon Samaritain» (cf. Évangile de Luc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception 2 ».


François passe outre Augustin et Thomas d'Aquin, et leur volonté d'ordre hiérarchique pour replacer l'ordo amoris plus conformémement à la prédication anarchisante de Jésus et notamment sa parabole du bon Samaritain sur laquelle il est bon de s'arrêter un moment pour comprendre l'enjeu de ce débat. Avant de citer in extenso la parabole, il est peut-être bon de rappeler le contexte historique très brièvement : Jésus est un rabbin juif en prise avec d'autres rabbins juifs et enseignants de la Torah, la Loi. Les débats étaient rudes et on voit dans ce passage de l’Évangile de Luc un de ces érudits de la Torah qui essaye de mettre en difficulté Jésus. 


Par ailleurs, l'Israël du premier siècle n'étaient pas une entité apaisée, mais divisée en des classes sociales parfois opposées, mais aussi opposées ethniquement : les Samaritains formaient un peuple méprisé et ostracisé des autres Juifs, même s'ils étaient eux aussi de religion juive. Originaires de la Samarie au nord d'Israël, les Samaritains étaient considérés comme des hérétiques ayant leurs propres particularités cultuelles et leur propre lieu sacré (le mont Gazirim notamment). Plus simplement, les Juifs considéraient les Samaritains comme des Juifs de seconde zone, méprisables et sans aucune dignité.


À l'inverse, les prêtres (cohen, pl. cohanim) et les Lévites étaient très respectés dans la communauté juive : ils faisaient partie de l'élite sacerdotales qui jouissaient d'un très grand prestige et d'une grande dignité morale. Les prêtres, notamment, officiaient au sacrifice et avaient accès au Saint des Saints durant les cérémonies de Yom Kippour. Les Lévites, pour leur part, assistaient les prêtres et enseignaient la Loi tout en administrant les cités. Prêtres et Lévites constituaient donc la crème de la société juive de l'époque de Jésus par opposition aux Samaritains qui étaient tout en bas de l'échelle.


Sachant cela, on peut donc citer cette parabole du bon Samaritain que nous raconte Luc dans son évangile (10, 25-37) :


« Un enseignant de la Loi se leva et posa une question à Jésus pour lui tendre un piège.


Maître, lui dit-il, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ?



Jésus lui répondit : Qu’est-il écrit dans la Loi ? Comment la comprends-tu ?

Il lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.



Tu as bien répondu, lui dit Jésus : fais cela, et tu auras la vie.

Mais l’enseignant de la Loi, voulant se donner raison, reprit : Oui, mais qui donc est mon prochain ?



En réponse, Jésus lui dit : Il y avait un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, quand il fut attaqué par des brigands. Ils lui arrachèrent ses vêtements, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Or il se trouva qu’un prêtre descendait par le même chemin. Il vit le blessé et, s’en écartant, poursuivit sa route.



De même aussi un lévite arriva au même endroit, le vit, et, s’en écartant, poursuivit sa route.



Mais un Samaritain qui passait par là arriva près de cet homme. En le voyant, il fut pris de compassion. Il s’approcha de lui, soigna ses plaies avec de l’huile et du vin, et les recouvrit de pansements. Puis, le chargeant sur sa propre mule, il l’emmena dans une auberge où il le soigna de son mieux. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, les remit à l’aubergiste et lui dit : « Prends soin de cet homme, et tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai moi-même quand je repasserai. »

Et Jésus ajouta : A ton avis, lequel des trois s’est montré le prochain de l’homme qui avait été victime des brigands ?

C’est celui qui a eu compassion de lui, lui répondit l’enseignant de la Loi.

Eh bien, va, et agis de même, lui dit Jésus. »



Voilà donc la parabole du bon Samaritain. On a un érudit juif qui veut le mettre en difficulté et débusquer probablement le point où Jésus va contredire la Loi, la Torah et prononcer toutes sortes d'hérésies qu'il va pouvoir aller raconter à sa communauté juive orthodoxe pour le dénoncer aux yeux de tous. Mais Jésus répond par une question à la question de savoir comment obtenir la vie éternelle : « Toi, qu'en penses-tu ? »


La réponse de l'érudit est classique : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même ». Et Jésus approuve, une manière pour lui qu'il marche dans les pas de la Bible. Notons aussi que l'injonction d'aimer son prochain comme soi-même n'est pas une injonction de Jésus comme on le pense souvent. On la retrouve dans l'Ancien Testament : dans le Lévitique (19:18) notamment.


Mais qui est le prochain dès lors ? demande l'érudit juif, toujours soucieux de mettre en difficulté Jésus. Et c'est là que Jésus raconte l'histoire du bon Samaritain : un homme que personne ne connaît, un étranger est attaqué et dévalisé sur le chemin de Jéricho. Et trois hommes passent, d'abord un prêtre, puis un Lévite. Tous les deux font comme s'ils n'avaient rien vu et ferment leur cœur à la détresse de l'étranger. Seul le bon Samaritain vient à la rescousse de l'étranger. C'est lui qui a de la compassion, c'est lui qui marche droit dans la Loi, c'est lui qui aura la vie éternelle, c'est lui demeure auprès de Dieu.


Deux messages à tirer de cette parabole : la qualité de notre cœur ne dépend de notre statut social. Celui qui vient en aide est un réprouvé. De manière implicite, il me semble que Jésus indique que l'humilité est peut-être une condition pour développer son empathie, sa bienveillance et sa compassion. 


D'autre part, peu importe qui on aide, ses qualités, ses défauts, son statut, sa proximité. L'homme dépouillé de tout par les brigands symbolise l'être humain sans ses marqueurs sociaux que sont les vêtements, les bijoux, l'argent, le style, etc... Cet homme nu peut être n'importe qui, venir de n'importe où, peut avoir n'importe quel passé. Il n'est plus qu'un homme nu dans la détresse que nous n'avons aucun intérêt à aider : nous ne retirerons pas de gloire de l'aider, nous ne gagnerons pas une bonne réputation, on ne reverra jamais cet inconnu, ce qui fait qu'il ne nous rendra jamais la pareille. On l'aide parce que notre cœur nous dit de l'aider, dans le désintéressement total.


C'est ce que disait, me semble-t-il, le pape François dans sa lettre aux évêques américains (que j'ai citée plus haut) : « La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation ». Tout être humain a une dignité : tout être humain peut donc être aidé, et tout être humain peut aider et s'investir dans la défense des plus défavorisés dans la société.


Qui est donc notre prochain ? On pourrait conclure en citant le Lévitique (19, 34) : « Tu aimeras l'étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte ».








1  L'idée de cet article m'a été inspiré par l'article : « La société ouverte de la vacuité » (Dans le sillage d'Advayavajra, 7 mai 2026) https://hridayartha.blogspot.com/2026/05/la-societe-ouverte-de-la-vacuite.html


2  Lettre du pape François aux évêques des États-Unis d'Amérique, 10 février 2025 : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2025/documents/20250210-lettera-vescovi-usa.html







Le Bon Samaritain,  Codex Purpureus Rossanensis, VIe siècle
Musée diocésain de Rossano (Calabre).





Lire également : 


Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)



Le Bon Samaritain, Rembrandt, 1632-1633,
Wallace Collection, Londres.











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Le Bon Samaritain, Van Gogh, 1890, musée Kröller-Müller, Otterlo.





lundi 11 mai 2026

Le non-contrôle du souffle

 


Le non-contrôle du souffle


Petits conseils de méditation

(Cinquième partie)



Hier, j'étais à une réunion entre professeurs dans une école où je travaille, et on parlait d'atelier de méditation pour les élèves. Une collègue nous a expliqué qu'elle ne pourrait pas s'occuper de ces ateliers de méditation, car son médecin lui avait formellement déconseillé de pratiquer la méditation : pour elle, la méditation consistait à prendre de longues et profondes inspirations et expirations. Or le médecin lui expliquait que cela générait chez elle de l'hyperventilation et qu'il fallait qu'elle prenne des inspirations et expirations beaucoup plus brève.


Et c'est là que j'ai envie de dire : non, non, et encore non !


La méditation, ce n'est pas prendre des inspirations et expirations très longues et profondes ! La méditation, ce n'est pas contrôler le souffle ! Je voudrais être ferme sur le sujet, car j'ai trop entendu ce genre d'affirmations infondées, ces non-sens durant plus de trente ans à pratiquer la méditation  !


Bien sûr, il peut être utile quand quelqu'un est en état de panique de faire quelques inspirations de manière profonde pour reprendre ses esprits, mais cela ne veut aucunement dire que l'on doit toujours contrôler sa respiration durant la méditation. En fait, la respiration est l'objet de notre attention, pas de notre contrôle ! On est attentif à la respiration, parce que c'est un phénomène physiologique régulier et naturel en nous. Il est intéressant d'avoir le va-et-vient de l'air dans nos poumons comme objet d'attention, car c'est un phénomène auquel on n'accorde pas trop d'attention d'habitude. Il faut vraiment courir le cent mètres et être à bout de souffle pour commencer à conscientiser notre respiration. Or cette respiration est absolument essentielle : sans elle, nous sommes morts. Tout simplement !


Je me rappelle dans les années '90, je fréquentais un dojo zen. Or je suis asthmatique et j'ai parfois une respiration un peu bruyante et sifflante. Il y avait une femme qui m'avait dit là qu'on allait m'apprendre à respirer. Ce genre d'affirmation stupide m'avait mis en rogne et me met toujours en rogne ! On n'apprend pas à respirer ! Un bébé qui vient de naître respire. Il n'a pas appris à respirer. Si on devait apprendre à respirer, vous seriez mort avant d'avoir appris ! La respiration, cela vient tout seul. Et c'est cela qui est intéressant pour faire de la respiration un objet d'attention : ce caractère spontané et toujours présent de la respiration.


Laissez donc la respiration se faire toute seule, et contentez-vous de l'observer minutieusement comme un scientifique qui regarde un micro-organisme dans son microscope. Ne jugez pas votre respiration. En matière de méditation, il n'y a pas de bonne ou mauvaise respiration : la respiration saccadée d'un asthmatique vaut autant que celle d'un apnéiste ! Simplement observer la respiration et laisser les pensées se produire, passer et disparaître. Revenir à l'attention au va-et-vient de la respiration quand on se rend compte que les préoccupations ont capté notre attention. Laisser reposer les émotions, les laisser s'apaiser d'elles-mêmes. Voilà ce qu'est la méditation !


Remarquons également que la respiration n'est pas le seul objet d'attention. Il est pratique, car il dit beaucoup de choses sur nous, sur notre état physique et émotionnel, mais c'est loin d'être le seul. Vous pourriez par exemple focaliser votre attention sur une partie de votre corps. Par exemple, dans la méditation marchée, j'applique mon attention sur la plante de mes pieds qui se déposent au sol à chaque pas et qui expérimentent la pression de mon poids.


Pour conclure, la méditation n'est pas le contrôle du souffle. On devrait aussi voir la méditation comme cherchant le lâcher-prise beaucoup plus qu'une obsession pour le contrôle sur notre corps ou sur notre mental ! Laissez la respiration se faire, développez l'attention et servez-vous cette attention pour développer l'attention au corps, l'attention aux sensations, l'attention au corps et l'attention aux objets de l'esprit.


Comme le disait le Bouddha : « Voici le pied des arbres, voici des endroits isolés. Engagez-vous dans les méthodes du progrès intérieur. Ne prenez pas de retard afin de ne pas avoir plus tard de regrets. Voici nos instructions pour vous tous. »

















Sur la méditation : 



dimanche 10 mai 2026

Tu sais que tu es un être humain.



Tu sais que tu es un être humain.

Est-ce que tu le sais ou l'ignores ?

Ce sourire, il n'est qu'à toi.

Ce tourment, il n'est qu'à toi.

Ces yeux : personne d'autre ne les a.


Demain, tu seras parti.

Demain, sur cette terre bénie,

D'autres courront et riront.

D'autres ressentiront et aimeront,

Les bons comme les mauvais.


Aujourd'hui, le monde t'appartient :

Forêts et collines, vallées profondes.

Il est si urgent de vivre, dépêche-toi !

Il est si urgent d'aimer, dépêche-toi !


Parce que, sur cette terre, tu es un être humain,

Et que tu le veuilles ou non,

Ce sourire, il n'est qu'à toi.

Ce tourment, il n'est qu'à toi.

Ces yeux : personne d'autre ne les a.


Vassyl Andriiovytch Symonenko







Olivier Blum, La Reid (en Belgique)









J'ai découvert ce poème pas plus tard que hier, et je dois dire qu'il me plaît beaucoup. Je connaissais pas du tout l'auteur : Vassyl Symonenko (1935 - 1963). Wikipedia m'a appris qu'il était Ukrainien, qu'il était un dissident dans l'Union Soviétique, et qu'il est décédé à 28 ans, tabassé à mort par une milice locale parce qu'il déplaisait au régime communiste.


J'aime cette idée de se réapproprier notre subjectivité, notre intimité, la façon dont nous ressentons le monde et la vie, qui n'appartient qu'à nous, dans un monde où on ne cesse d'objectiver les êtres humains, de les réduire cyniquement à des statistiques, des quotas, des estimations.


J'aime aussi le rappel de cette urgence de vivre et d'aimer. La vie est fragile, et le temps est comme une avalanche qui, très bientôt, fera tout disparaître, et qui, dès lors, rend absurde les activités obsédantes fondées sur l'agression, la cupidité et le déni de l'autre.


J'aime aussi l'idée que cette subjectivité nous échappe, qu'elle anime spontanément tous les êtres doués de sensibilité, pas seulement ceux qui sont dignes de conscience et considération, mais les bons comme les mauvais. Chacun habite le monde, chacun ressent la vie, chacun traverse son destin d'une manière ou d'une autre. Chacun a le droit au forêt et aux collines ainsi qu'aux vallées profondes.










Stefan Wasser, Vallée de l'Ourthe et château de Fy dans la brume,
vus de la Roche-aux-Faucons



Lirer aussi : 


- C'est beaucoup, et c'est l'ombre d'un rêve


- Sensation (Arthur Rimbaud)


- Joie 


- Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)








- La craquelure du pain (Marc Aurèle)







- Forêt, prairie et rivière (Merleau-Ponty)





Vassyl Symonenko (1935 - 1963)






samedi 16 août 2025

L'oiseau blessé d'une flèche

 



L'oiseau blessé d'une flèche

Jean de la Fontaine, 1668





Mortellement atteint d'une flèche empennée,
Un Oiseau déplorait sa triste destinée,
Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :
Faut-il contribuer à son propre malheur !
Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes
De quoi faire voler ces machines mortelles.
Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.
Des enfants de Japet toujours une moitié
Fournira des armes à l'autre.








Marc Chagall, L'oiseau blessé d'une flèche, 1927







Voici une célèbre fable de la Fontaine inspirée par la fable « L'aigle frappé d'une flèche » d’Ésope. Un oiseau donc est frappé par la flèche d'un chasseur, Jean de la Fontaine, contrairement à Ésope, ne nous dit pas de quel espèce il s'agit. Cet oiseau constate amèrement que la flèche, cette « machine mortelle », est empennée avec la plume d'un autre oiseau :

« Faut-il contribuer à son propre malheur !

Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles. »



Néanmoins, l'oiseau fait remarquer également que les flèches fabriquées par l'homme et qui terminent la course des oiseaux dans le ciel servent aussi au destin funeste de l'homme dans les guerres et les conflits de toutes sortes. Aujourd'hui, les flèches ont été reléguées au sport et au folklore, mais les balles des chasseurs qui tuent des oiseaux par milliers servent à tuer d'autres êtres humains un peu partout sur le globe.



« Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.

Des enfants de Japet toujours une moitié

Fournira des armes à l'autre. »



Dans la mythologie grecque, Japet était un titan qui a combattu aux côtés des autres titans dans la guerre contre les dieux menés par Zeus, la « titanomachie ». Par contre, les enfants de Japet ont été divisés : Menetios et Atlas ont combattu du côté des titans, Prométhée et Épiméthée, eux, se sont ralliés à Zeus et les dieux de l'Olympe. Par ailleurs, Prométhée a donné, contre l'avis des dieux, le feu et les savoirs techniques aux hommes. Ce qui vaudra à Prométhée son terrible châtiment : avoir tous les jours son foie dévoré par un vautour et aux hommes, leur terrible destin de guerres, de violences et de tragédies avec la capacité de forger des armes, ces « machines mortelles ».





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On peut se demander avec Jean de la Fontaine dans quelle mesure le fait de chasser et de tuer les animaux pour leur chair ne contribue pas grandement à faciliter les guerres et les violences. Si l'homme est un loup pour l'homme, c'est certainement en partie parce que l'homme a été depuis des millénaires un homme pour l'oiseau, pour le sanglier, pour la biche, c'est-à-dire un terrible prédateur qui finit systématiquement par se retourner contre ses congénères. D'une part, on se rend coupable de cette violence à l'encontre des animaux : on les pourchasse, on leur tend des pièges, on les empale, on leur tire dessus. Tout ce qu'on fait à la guerre ou dans les assassinats. D'autre part, une large partie de la population ne participe pas directement à ces mises à mort, mais fait tout pour ignorer ce qu'il se passe vraiment dans ces chasses, dans ces élevages et dans ces abattoirs. On constate la même chose dans les guerres, les injustices et les massacres : on fait tout pour que le grand public ne soit pas trop au courant et on détourne le regard sur des événements futiles qui vont distraire les masses.



Je pense qu'effectivement, abandonner le meurtre des animaux et leur exploitation sordide diminuerait grandement la violence des humains envers les autres humains. Maintenant, certains disent que les guerres s'arrêteraient complètement si on devenait tous véganes. Je ne partage pas cet optimisme envers la nature humaine : il resterait quand même un fond de violence en nous ainsi qu'une insatiable volonté de pouvoir qui mène à toutes les injustices, me semble-t-il. Mais ne serait-ce que diminuer cette violence serait déjà un grand pas pour l'humanité !









Auguste Delierre, L'oiseau blessé d'une flèche, 1870






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