Est-ce
que parler philosophiquement de l'amour en essayant de comprendre ce
phénomène rationnellement et en le soumettant à une analyse
pointilleuse tuerait l'amour en lui ôtant sa saveur, son mystère,
son importance dans nos vies ? Telle est la question que se pose
Ruwen Ogien dans son essai « Philosopher ou faire
l'amour » : « Le philosophe, avec ses
concepts abstraits et ses schémas de pensée généraux, peut-elle
saisir ce qu'il y a de charnel, de sensuel, d'émotionnel, de
particulier dans chaque histoire d'amour ? »
Certains
philosophes estiment que non : la philosophie n'a finalement pas
grand chose de pertinent à dire sur l'amour. La poésie, les romans,
les films, la chanson sont des moyens beaucoup plus riches de parler
d'amour, car justement dans ceux-ci, on ne cherche pas à décortiquer
analytiquement l'amour, mais simplement à en rendre compte et à
évoquer ce que l'amour suscite dans le sujet aimant.
Ruwen
Ogien, lui, ne partage pas du tout ce point de vue. L'amour n'est pas
une sorte d'exception irréductible par rapport à toutes les autres
questions existentielles. « Personne ne semble penser que la
nostalgie, la finitude ou l'ennui conduira nécessairement à
appauvrir ces sentiments, à les remplacer par des généralités
intellectuelles. Personne ne semble croire que réfléchir
rationnellement sur la souffrance ou la solitude aboutira à les
faire disparaître de nos vies (...). Pourquoi n'en va-t-il de même
avec l'amour ? Pourquoi cette exception ? À
mon avis, elle a pour origine le fait que, selon certains
philosophes, la connaissance de l'amour doit être aussi intuitive,
spontanée, émotionnelle que l'amour lui-même ».
Il
me semble pour ma part que la réticence à voir analyser l'amour au
même titre qu'une autre question existentielle comme la mort ou la
solitude vient de la fragilité de l'amour, surtout quand celui-ci
rentre en contradiction avec la raison, les bonnes mœurs, la
réputation et ce qui semble logique de faire pour un honnête homme.
Que faire quand notre cœur nous dit une chose et la raison une
autre. On connaît la célèbre diaphore de Blaise Pascal dans les
Pensées : « Le cœur a ses raisons que la
raison ne connaît point » (Lafuma 423, Sellier 680).
On
m'objectera que, quand ce vieux janséniste de Pascal parlait de
« cœur », il faut entendre « amour de Dieu, amour
de la religion ». Certes. C'est absolument évident, quand on
cite le passage en entier, et pas seulement le célèbre aphorisme
avec une photo de coucher de soleil sur une plage paradisiaque sur
une page Instagram pour midinette romantique : « C'est
le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce qu'est la foi.
Dieu sensible au cœur, non à la raison. Le cœur a ses raisons que
la raison ne connaît point : on le sait en mille choses. Je dis
que le cœur aime l'être universel naturellement et soi-même
naturellement selon qu'il s'y adonne, et il se durcit contre l'un ou
l'autre à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre.
Est-ce par raison que vous vous aimez ? »
Pour
autant, ce contresens sur la citation de Blaise Pascal est tout sauf
un hasard, tellement il parle bien de nos amours impliquant des
personnes charnelles et bien terrestres. Du fait que nos sentiments
amoureux nous éloignent de ce qui semble raisonnable, sérieux,
confortable, de ce qui semble être dans notre intérêt. Utiliser la
raison pour réfléchir à l'amour, c'est justement prendre parti
dans nos conflits intérieurs justement contre l'amour. Sans même
parler de ce que la société nous dit, ce que notre entourage, notre
famille, notre milieu social attend de nous qui ne va pas toujours
dans le sens de nos élans amoureux. Il me semble que Ruwen Ogien ne
voit pas cet aspect des choses, précisément parce que c'est un
partisan zélé de la liberté de l'individu dans ses choix de vie
dans son éthique qu'il appelle lui-même « minimale ».
Pour Ruwen Ogien, utiliser la raison revient à défendre la liberté
contre le carcan que peut s'avérer l'amour romantiquement.
Implicitement, il range la raison dans le camp du progressisme et ne
peut pas voir tout ce que l'appel à la raison et surtout au
« raisonnable » peut avoir de conservateur, voire de
franchement réactionnaire en matière d'amour.
Je
précise que je ne doute pas un instant de l'honnêteté de Ruwen
Ogien. Il défend un point de vue libertaire dans toute son œuvre,
je doute seulement du fait que Ruwen Ogien ait touché sa cible avec
son petit livre en refusant de célébrer l'amour. Je ne suis pas
convaincu que les partisans de l'amour, si naïfs et aveuglés
soient-ils, soient tous des promoteurs d'une idéologie
réactionnaire.
Ruwen
Ogien explique : « Si
ce livre peut prétendre à une certaine originalité, c'est
précisément parce qu'il essaie de montrer que l'idéal amoureux
romantique est défectueux, non parce qu'il est irréalisable dans
nos sociétés, mais parce que ses idées de base sont moralistes et
conceptuellement infondées. De façon plus générale, c'est une
invitation à philosopher sur l'amour sans céder à la tentation de
réduire cette réflexion à une cérémonie de célébration ».
Et de citer la chanson de Brigitte Fontaine, Pipeau :
« L'amour,
toujours le vieux discours (...)
L'amour,
c'est du pipeau,
c'est
bon pour les gogos »
C'est
entendu : le discours amoureux n'est rien d'autre que du
baratin. Mais cette réduction du discours amoureux au baratin, à la
tromperie grotesque, n'est-ce pas là aussi une tendance des discours
les plus réactionnaires quand on réduit le sentiment amoureux à sa
seule dimension de sexualité, et qu'on réduit dans la foulée cette
sexualité à la vulgarité la plus abjecte ? Quand on dit, par
exemple, d'une femme amoureuse un peu trop libre qu'elle a « le
feu au cul » et qu'on la traite de « salope » dans
la foulée.
Je
ne tomberai pas pour autant dans le travers inverse qui serait de
voir dans le discours qui ressemble à s'y méprendre à une
cérémonie de célébration de l'amour un geste nécessairement
progressiste. Évidemment que certains discours sur l'amour sont pour
le coup très conservateurs dans la vision qu'ils ont des rôles
respectifs de l'homme et de la femme. Mais ce que je veux dire, c'est
que cette célébration du mystère de l'amour, qu'elle soit fondée
ou non, pertinente ou complètement ridicule, lucide ou d'une naïveté
affligeante, peut aller dans des sens politiques très différents,
que ce soit dans l'idée qu'on se fait de la liberté de l'individu
dans la société ou dans le respect ou non de l'ordre social.
L'important
quand on réfléchit sur ce genre de choses, c'est d'apporter le plus
de sagesse possible au débat. Réfléchir sur l'amour doit apporter
le plus de bien possible à celui qui reçoit cette réflexion ainsi
qu'à la société dans laquelle circulent ces réflexions. Pour ce
faire, on se laissera parfois emporter dans l'enthousiasme de
l'amour, et parfois on voudra en dénoncer toute la tromperie, toute
la duperie, toute l'arnaque des « Je t'aime ». C'est
finalement très humain.