La garde de la vigilance (V, 9 à 14)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
9. Si la perfection de générosité consistait à soulager
Le monde de la pauvreté,
Puisque l'on trouve encore des miséreux,
De quelle manière les Protecteurs passés l'auraient-ils parachevée ?
10. La perfection de générosité est expliquée
Comme la pensée de donner à l'ensemble des êtres
Toutes les possessions et les fruits du don.
Elle n'est donc qu'esprit.
11. Nulle part le meurtre des poissons
Et autres êtres n'a disparu.
La perfection d'éthique est définie
Comme l'obtention de l'esprit d'abandon du mal.
12. On ne saurait dominer l'ensemble
Des êtres insoumis infinis comme l'espace.
Toutefois, la seule destruction des pensées de colère
S'apparente à celle de tous les ennemis.
13. Où trouverait-on assez de cuir
Pour recouvrir la surface de la terre ?
Mais le cuir d'une simple semelle
Équivaut à en couvrir la terre entière.
14. De même, je ne peux renverser
Le cours des choses ;
Néanmoins, si je me détourne de l'esprit (d'aversion)
Quel besoin aurai-je de m'opposer à d'autres (objets de colère) ?
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| Van Gogh, Les souliers, 1886 |
Selon Shāntideva, tout se ramène à l'esprit. C'est l'esprit qui crée le monde, c'est l'esprit qui crée les bonheurs de la vie. C'est l'esprit qui crée donc les tourments qui viennent nous frapper. Tenir son esprit avec la vigilance et l'attention est donc le maître-mot pour définir ce que doit être la pratique et la discipline d'un bodhisattva ou aspirant-bodhisattva.
Dans cet ordre d'idées, la perfection de générosité n'est pas définie par le fait de donner aux gens qui sont dans le besoin. Si c'était le cas, les bouddhas et les bodhisattvas n'auraient pas accompli une « perfection » de générosité puisqu'il y a encore de la pauvreté et de la misère dans le monde. La perfection de générosité d'un bodhisattva doit d'abord être conçue comme la pensée sincère de donner à tous les êtres, la volonté profonde de soulager toute la pauvreté et toute la misère du monde dans son entier.
Pareillement, la perfection de discipline ne peut se définir comme le seul respect des règles éthiques et des codes de discipline monastique, car, partout dans le monde, on voit des gens enfreindre les principes éthiques. Shāntideva prend l'exemple du meurtre des poissons : aucun pays bouddhiste n'a aboli la pêche ou la chasse, alors même qu'il est clair quand on connaît la doctrine bouddhique que ce sont des morts violentes qu'on inflige aux animaux. Même le dalaï-lama ne peut se passer de manger de la viande. Pour répondre à cette carence évidente, Shāntideva définit la perfection d'éthique comme l'aspiration dans l'esprit d'abandonner définitivement le mal. Ce seul souhait souhait suffit, lui semble-t-il pour accomplir la perfection d'éthique.
Pareillement, concernant la perfection de sagesse, un bodhisattva n'a pas à avoir établi la paix dans le monde entier, il doit seulement avoir déraciné la colère dans son cœur. Shāntideva emploie alors une image qui est restée célèbre dans le bouddhisme tibétain : pour me protéger des épines et des cailloux tranchants sur les chemins, je pourrai recouvrir la terre entière d'une couche de cuir moelleuse qui me permettra d'avancer pieds nus en toute sécurité partout où j'irai. Mais recouvrir la terre entière de cette couche protectrice est un ouvrage d'une ampleur démesurée ! Il est en fait plus simple de protéger la plante de pieds en chaussant une paire de chaussures qui me protégeront efficacement de tout ce qui pourrait entailler mes petits pieds. L'image est claire : plutôt que de changer le monde, changeons notre esprit sur lequel nous avons prise !
Je ne cache pas être un peu circonspect devant une telle conception des choses : l'insistance portée à l'esprit éblouit un peu trop les adeptes du Grand Véhicule. Il ne faut pas oublier la générosité réelle, l'éthique réelle et la patience réelle qui s'incarnent dans des actes concrets. Bien sûr, il faut travailler sur notre aspiration au bien : vouloir donner aux êtres sensibles, vouloir abandonner les tendances au mal, vouloir déraciner la colère. Ce sont des aspirations très salutaires ! Mais cela reste un rêve si cela ne devient pas à un acte concret à un moment donné.
Bien sûr, mes actes de générosité, ma discipline et ma pratique de la patience ne vont pas changer le monde entier. Quand je donne, seules quelques personnes au maximum bénéficient de ce don. Quand je m'abstiens de manger du poisson ou de la viande, c'est seulement un cochon ou une truite qui sont épargnés au moment même où des milliards d'animaux sont massacrés au nom de la cruauté des hommes. Quand je retiens ma colère et que je m'en délivre, cela n'empêche pas la guerre de faire rage en Ukraine ou en Palestine. Mais ce n'est pas une raison pour dévaloriser mes actes aussi petits soient-ils.
Admettons pour un instant la thèse idéaliste de l'Esprit Seulement (Cittamātra) pour qui le monde entier est une création de l'esprit. Ce qui est très important à comprendre, c'est que, dans cette logique, le monde entier n'est pas ma seule création, mais la création de l'infinité d'êtres doués de conscience qui peuplent l'univers. C'est pour cela d'ailleurs qu'il est difficile de percer l'illusion de ce monde contrairement à un rêve dont il faut quelques minutes pour que l'on se rende compte qu'on est dans un rêve et que ce rêve s'évanouisse comme de la fumée dans les airs.
Cela explique pourquoi la misère ne disparaît pas, même quand un Bouddha apparaît dans le monde. Tout simplement parce que le Bouddha est un seul esprit, une seule conscience au milieu de milliards et de milliards de consciences égarées dans les ténèbres de l'ignorance. Oui, la lumière d'un Bouddha peut nous toucher et nous encourager à nous éveiller à notre tour. Mais cette lumière des Bouddhas et des Bodhisattvas rayonnent dans un forêt d'ombres et de faux semblants qui en atténuent la portée.
C'est pourquoi la perfection de générosité ne soulage pas toute la misère du monde, pourquoi la perfection de discipline ne tranche pas toutes les racines du mal en ce monde et pourquoi la perfection de patience n'amène pas le règne de la paix perpétuelle. Nous qui sommes un seul être doué de conscience face à l'infinité des êtres doués de conscience, nous pouvons changer petitement le monde. Cela semblera presque rien à l'échelle du monde, mais il faut se rappeler que nos gestes vertueux se mesurent à l'échelle des individus qui reçoivent nos bienfaits. Et c'est à ce niveau-là, certes modeste, qu'il faut consacrer nos efforts. Mais du point de vue de ces quelques individus, cet agir « petitement » sera d'une grande importance, d'une grande ampleur, d'un grand secours. Il ne faut jamais l'oublier.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)
Chapitre V: La garde de la vigilance








