La
patience (VI, 17 à 20)
Commentaire
du Bodhisattvacaryāvatāra
de Shāntideva
17.
Certains, à la vue de leur propre sang,
Redoublent
de vaillance et d'assurance ;
D'autres,
à la vue du sang d'autrui,
Défaillent
et s'évanouissent.
18.
Cela vient de la fermeté
Ou
de la faiblesse de l'esprit.
Donc,
je négligerai les maux
Et
ne serai pas affecté par la douleur.
19.
Même quand le sage souffre,
La
lucidité de son esprit n'est pas troublée.
Car
pour ceux qui livrent bataille aux passions,
Le
combat occasionne de nombreux maux.
20.
Ceux qui, dédaignant la souffrance,
Détruisent
l'aversion et autres ennemis
Sont
d'héroïques vainqueurs.
Le
reste n'est que tueurs de cadavre.
Notre
capacité à ne pas répondre par la colère et la haine a des coups
ou des affronts qui nous sont faits dépendra de la puissance de
notre patience et de la fermeté de notre esprit. Cette puissance,
comme on l'a vu dans les strophes 14 à 16, s'acquiert
progressivement en s'entraînant à supporter des maux mineurs dans
un premier temps, puis développant le renoncement et la patience
dans de situations de plus en plus terribles.
Shāntideva
nous dit que la lucidité d'esprit du sage n'est aucunement troublée
par la douleur, l'angoisse ou le désarroi. C'est là la vision
idéale d'un sage, imperturbable dans les pires épreuves. On peut se
demander dans quelle mesure que ce n'est pas là une vision très
idéalisée du sage.
Je
me souviens d'avoir lu un texte où Arnaud Desjardins explique qu'un
sage à Auschwitz ne serait en rien troublé et que sa liberté
d'esprit resterait identique à celle qu'il aurait dans un ashram au
milieu de méditants (je cite de mémoire, mais l'idée est là).
Cela me paraît très excessif : c'est oublier un peu vite notre
nature humaine, nos affects, nos peurs viscérales, notre sensibilité
à fleur de peau. Il est facile d'émettre l'idée qu'un sage soit
indifférent aux sensations et aux douleurs extrêmes, mais une fois
confronté à un tel déchaînement de barbarie et d'inhumanité, qui
peut dire comme un sage réagirait vraiment ? Qui pourrait se
permettre de donner des leçons de sagesse en de telles
circonstances ?
A
contrario, le philosophe Robert Misrahi expliquait à propos de
la figure du sage chez Spinoza : « Si Spinoza avait été
contemporain des exterminations massives, dit fortement Robert
Misrahi, il n'y aurait pas eu de spinozisme. Spinoza rescapé
d'Auschwitz n'aurait pas pu dire : "Humanas actiones non ridere,
non lugere, neque detestari, sed intelligere" (Ne pas rire des
actions humaines, ne pas en pleurer, ni les détester, mais les
comprendre) ».
C'est excessif aussi, mais dans l'autre sens. Un camp d'extermination
et son horreur aurait raison de toute sagesse humaine selon Robert
Misrahi : c'est avoir une très faible idée de notre potentiel
d’Éveil et de sagesse ainsi que de la résilience chez celui qui a
longuement cultivé la bienveillance et la patience.
Sur
le moment, confronté à ce déluge de brutalités, de sévices et de
coups, je ne sais pas comment un sage peut réagir. Encore moins,
comment moi je réagirais. Le sage sera-t-il capable de détachement ?
Sera-t-il suffisamment fort pour éprouver de la patience face à
tout cet océan de malveillances ? Ou s'effondrera-t-il en
larmes ? La colère s'emparera-t-elle de lui ? Je ne sais
pas. Je ne peux pas le savoir, et je ne suis pas certain de vouloir
le savoir.
Ce
que je sais, c'est qu'un sage renaît, un sage renaît toujours. Je
ne vous parle pas ici de réincarnation après la mort, mais de
renaître dans cette vie-ci. De renaître après un traumatisme, de
renaître après un effondrement, de renaître après un ouragan
existentiel qui a tout dévasté. Je pense que le sage vit le même
désarroi, le même désespoir, les mêmes passions, peut-être même
la même fureur que tout le monde. Il n'est pas sage parce qu'il
aurait cessé d'être humain, il est sage parce qu'il renaît de ses
cendres. Tout le monde peut renaître de ses cendres en fait. Mais le
sage le fait beaucoup plus vite, beaucoup plus spontanément et avec
une beaucoup plus grande vitalité. Le sage, dans son cheminement
spirituel, a vécu tant de vies, tant de morts et tant de
renaissances. Là encore, je ne parle pas de réincarnation, mais je
parle de comment le sage a vécu cette vie-ci.