Les
bienfaits de l'esprit d'Éveil (I, 18, 19 & 20)
Commentaire
du Bodhisattvacaryāvatāra
de Shāntideva
18.
Dès l'instant où l'on a parfaitement saisi cet esprit
Avec
la pensée de ne pas s'en détourner,
Afin
de libérer entièrement
Les
êtres des mondes infinis.
19.
Dès ce moment,
Même
dans le sommeil ou l'inattention,
De
multiples façons, la force de mérite
Pareille
à l'espace s'écoule sans interruption.
20.
Cela, l'Ainsi-Allé l'a lui-même
Déclaré,
avec preuve à l'appui,
Dans
les Questions de Subahu,
Pour
le bien des êtres d'aspiration inférieure.
Shāntideva
,%201898.jpg) |
| Alfons Mucha, Rêverie du soir, 1898 |
Les
strophes 15 et 16 faisaient la distinction entre esprit d’Éveil
(bodhicitta) d'aspiration et esprit d’Éveil d'engagement.
La strophe 17, même si elle reconnaissait la valeur de l'esprit
d’Éveil d'aspiration, constatait que l'esprit d’Éveil
d'engagement rapportait beaucoup plus de mérites que celui qui s'en
tient à espérer un jour venir en aide aux êtres sensibles. En
fait, l'esprit d’Éveil d'engagement est comme entrer dans le
courant de la libération. Imaginez une rivière de montagne au flot
impétueux : une fois que vous plongé dans cette rivière, vous
n'avez plus à faire d'effort pour aller en aval de cette rivière,
le courant vous y emmène. Vous développez de la compassion et de la
bienveillance envers les êtres non pas du fait d'un acte de volonté,
mais parce votre conscience irradie naturellement cette compassion et
cette bienveillance. Et vous ne vous rendez même plus compte que
vous aidez les gens : vous avez fait ce qui vous semble naturel.
L'entrée
dans le courant est le premier fruit de la libération dans le
bouddhisme du Petit Véhicule : l'entré-dans-le-courant
(Sotāpanna en
langue pâlie) voit se
développer en lui le Dharma spontanément, naturellement, sans
effort. Shāntideva
se place, lui, dans le bouddhisme du Grand Véhicule avec cette
différence essentielle que l'entré-dans-le-courant du Petit
Véhicule aspire à échapper au cycle des naissances et des morts,
le samsāra. Les stades qui succèdent à l'entrée-dans-le-courant
sont : le retour unique, le non-retour et enfin l'Arahant qui
est définitivement libéré des attaches du samsāra et s'éteint
complètement au moment de la mort.
Pour
Shāntideva et les autres tenants du Grand Véhicule (Mahāyāna),
l'esprit d’Éveil (bodhicitta) conduit à vouloir libérer tous les
êtres sensibles de la souffrance et ne pas quitter le samsāra tant
que cela ne sera pas fait. Le bodhisattva aspire à renaître encore
et encore pour aider les êtres là où l'arahant (ou arhat en
sanskrit) s'est détaché de toute attache envers ce monde.
Ceci
étant dit, l'entrée dans le courant est, me semble-t-il, très
similaire dans les deux Véhicules : l’Éveil dans son état
le plus pur surgit spontanément et naturellement en nous sans que
notre volonté soit aux commandes. L’Éveil est ainsi
essentiellement un lâcher-prise, un non-agir.
En
conséquence, le travail spirituel est plus de permettre cette
irruption, ce jaillissement de l’Éveil plutôt que de vouloir à
tout prix faire le bien et s'acharner dans l'effort pour faire
advenir les bonnes qualités. Le travail spirituel est plus de
travailler au bon terrain favorable qui verra l'émergence de l’Éveil
et surtout d'être ouvert et disponible à l'émergence de cet Éveil
des bouddhas.
C'est
une vaste question que ce rapport entre l'agir et le non-agir sur le
chemin spirituel (vous trouverez de précédentes réflexion sur ce
thème sur le Reflet de
la Lune
– voir plus bas), mais l'essentiel est de bien comprendre qu'en
travaillant encore et encore à produire l'esprit d’Éveil, la
bodhicitta, il y a un stade où vous plongez dans le courant du
Dharma et l'esprit d’Éveil se manifeste en vous, surgit en vous à
tout moment, matin, midi et soir. Et cet esprit d’Éveil se
manifeste même dans les moments où vous n'êtes pas spécifiquement
focalisé sur la spiritualité, quand vous faites vos courses ou que
vous jouez aux échecs par exemple. Cet esprit d’Éveil peut même
agir dans vos rêves ou votre sommeil quand votre volonté est
complètement engourdie.
Le
mérite n'est plus conditionné à l'agir : notre bonne volonté,
nos efforts à faire le bien, mais ce mérite se déploie sans
résistance dans toutes les moments de votre existence. Comme le dit
Shāntideva : « la
force de mérite pareille à l'espace s'écoule sans interruption ».
Shāntideva
appuie son propos avec le Soûtra des Questions de Subāhu
(Subāhuparipṛcchā-sūtra
)
qui fait partie d'une collection de 49 soûtras du Grand Véhicule,
appelée Mahāratnakūṭa
Sūtra,
le Soûtra
du Grand Amas de Joyaux.
Ce Soûtra
du Grand Amas de Joyaux est souvent associé à l'école Cittamātra
(« Esprit Seulement »), encore appelée Yogāchāra. Ce
qui explique pourquoi Shāntideva, tenant de l'école du Milieu
(Madhyamaka), précise que le Soûtra des Questions de Subāhu
s'applique « pour
le bien des êtres d'aspiration inférieure ».
Le
Soûtra des Questions de Subāhu st un texte où le Bouddha passe en
revue les six perfections du bodhisattvas (générosité, discipline,
patience, persévérance, concentration et sagesse) et les explique
en détail. Dans le chapitre sur la perfection de persévérance (ou
de diligence selon la traduction), le Bouddha dit ceci à Subāhu :
« Comment
un bodhisattva accomplit la perfection de persévérance ? Les
bodhisattvas s'entraînent avec application à cela en pensant ce qui
suit : Dans
les dix directions,
il y a des systèmes de mondes infinis et sans nombre, et dans chacun
de ceux-ci il y a d'innombrables êtres sensibles. Donc cette
multitude d'êtres sensibles infinie et sans nombre n'a pas de
limites ou de fin. Je devrai revêtir l'armure
pour bénéficier à cette multitudes d'êtres sensibles. Si je
revêts effectivement l'armure pour apporter le bonheur à cette
multitude d'êtres sensibles, alors même inattentif, distrait ou
endormi, les infinies racines de vertu, qui émanent de cet but
infini d'être bénéfique et d'apporter le bonheur à tous les êtres
sensibles, vont croître, s'étendre et s'épanouir dans le moindre
moment de pensées, que ce soit le jour ou la nuit. Ainsi, puisque
dans le moindre moment de pensée, se développeront les infinies
racines de vertu et une infinie accumulation porteuse d'Éveil, il ne
se sera pas difficile d'obtenir le parfait et suprême Éveil. Ceci
étant le cas, je devrai tendre vers cette croissance et cette
expansion infinie de ces racines de vertu dans la moindre de mes
pensées. Sur cette base, je m'assure que le parfait et suprême
Éveil ne sera difficile à obtenir. Agissant ainsi, pourquoi est-ce
que je relâcherai ma persévérance, même au coût de ma propre
vie, quand cela me permet d'atteindre le parfait et suprême Éveil.
En
outre, Subāhu,
les bodhisattvas s'entraînent avec application à cela en pensant ce
qui suit : même ceux qui veulent et dépasser seulement les
souffrances de l'âge dans l'intérêt de la multitude infinies des
êtres sensibles, auront des infinies racines de vertus croissant et
s'étendant dans le moindre moment de pensée. Cela étant dit,
combien plus encore ce sera le cas pour ceux qui aspirent à éliminer
pour l'infinie multitude des êtres sensibles les souffrances de la
naissance et de la mort, leur souffrance d'être séparés de ce
qu'ils aiment et la souffrance d'être en présence de ce qu'ils
détestent, leur souffrance de ne pas acquérir ce qu'ils veulent, la
souffrance des naissances animales et du monde de Yama, la souffrance
des enfers, des enfers froids et des enfers chauds ?
En
outre, Subāhu,
les bodhisattvas s'entraînent avec application à cela en pensant ce
qui suit : même ceux qui veulent éliminer la souffrance de la
multitude infinie des êtres sensibles juste pour le temps d'une
simple pensée auront des infinies racines de vertus croissant et
s'étendant dans le moindre moment de pensée. Cela étant dit,
combien plus encore ce sera le cas pour ceux qui aspirent à éliminer
toutes les souffrances – de la souffrance de la naissance aux
souffrances du devenir – de l'infinie multitude des êtres
sensibles à travers des âges infinies et incommensurables qui iront
et viendront au fil du temps ? »