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lundi 12 octobre 2026

La garde de la vigilance (V, 107-109)

 

La garde de la vigilance (V, 107-109)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



107. Je ferai ce qui n'est pas interdit

Et, quand je verrai là une pratique,

Afin de protéger l'esprit des êtres du monde,

Je la mettrai en œuvre avec justesse.


108. La garde de la vigilance

Se définit en bref comme

L'examen répété

De l'état physique et mental.


109. Je mettrai en œuvre tout cela par le corps,

Car qu'achèvera-t-on en se contentant de répéter les paroles ?

Quel bien des malades tireront-ils

De la seule lecture d'un traité médical ?












Il est de temps de conclure ce chapitre sur l'éthique et la discipline. La morale commence toujours par un « non ». Non, tu ne feras pas cela ; non, tu ne devrais pas agir ainsi. Non, ceci est interdit par les mœurs ou les coutumes, cela est interdit par les règles de bienséance ou la tradition, telle autre chose est condamnée par la réflexion éthique ou par les principes moraux. J'ai déjà cité la figure de Socrate qui avait un démon. Chez les Grecs anciens, les démons étaient des esprits, des figures intermédiaires entre les dieux et les hommes. Et le démon de Socrate était un bon démon qui ne lui disait qu'un seul mot : « non ». Non, tu ne feras pas cela ; non, tu ne te comporteras pas de cette manière. Non, tu n'auras pas une telle mauvaise attitude ; non, tu ne diras pas des mots mensongers ou des mots délibérément blessants ; non, tu n'entretiendrai pas un mental malveillant, un esprit cupide ou une pensée confuse. « Je ferai ce qui n'est pas interdit ».


Une fois que l'on est parvenu à se contenir et à ne pas céder aux mauvaises tendances, il faut se poser la question de ce qui est utile et profitable aux autres et à la société. « Quand je verrai là une pratique, afin de protéger l'esprit des êtres du monde, je la mettrai en œuvre avec justesse ». Chaque situation peut être investie avec telle ou telle pratique qui changera selon la nature de la situation : par moment, on pourra être généreux, à d'autres moments, cela sera la patience et le lâcher-prise qui s'imposeront dans la situation présente. Parfois, il faudra faire preuve de modération, d'autres fois, de courage. Ou encore il faudra à certains moments enseigner le Dharma aux gens.


Chez les Grecs anciens, le terme de « sagesse » recouvre en fait trois termes : sophia (σοφία), phronésis (φρόνησις) et sophrosuné (σωφροσύνη) . Sophia est la sagesse contemplative qui réfléchit à la nature des choses et la nature du Bien et qui a une réflexion théorique pour comprendre le monde qui nous entoure ainsi que notre position dans le monde.


Phronésis est une sagesse intellectuelle beaucoup plus pratique qui consiste à savoir prendre les bonnes décisions face à une situation donnée. C'est se demander : que faire au bon moment et au bon endroit ? Comment bien réagir face à l'agencement particulier des faits et des événements, auquel je me retrouve présentement confronté ? Le mot grec « phronésis » se traduit en latin par « prudentia » qui a donné « prudence » en français. Néanmoins, la prudentia a un sens beaucoup plus large que notre prudence de la langue française : prudentia ne se limite à ce caractère timoré de la prudence, même si prudentia / phronésis peut évidemment inclure la prudence dans le répertoire des réactions justes aux différentes situations.


Le dernier type de sagesse est donc sophrosuné (que l'on écrit souvent : sophrosyné, le y grec – upsilon - se prononçant comme le « u » de la langue française). On traduit souvent sophrosuné par « tempérance ». C'est une sagesse en action où l'on maîtrise ses émotions perturbatrices et où l'on reste équilibré et proportionné dans ses réactions.


Avec sophia, on réfléchit avec justesse à des problèmes généraux et abstraits : « Qu'est-ce que le bien ? Qu'est-ce qu'un homme juste ? Faut-il plutôt rechercher le bonheur que la vérité ? » Avec phronésis, on a une sagesse intellectuelle pratique qui a réagit à une situation donnée, à un problème spécifique. Il y a, par exemple, une inondation dans la vallée où j'habite : « Que dois-je faire maintenant ? Dois-je chercher de la nourriture pour les sinistrés ? Ou remettre ma barque en état pour aller sauver des personnes prises au piège de l'eau ? ». Avec sophrosuné, on a une sagesse intuitive pratique qui m'accompagne dans mon action : pour reprendre l'exemple de l'inondation, maîtriser ma peur face à la montée des eaux, ne pas me goinfrer de nourriture si les autres sinistrés ont besoin eux aussi de la nourriture, faire preuve de diligence dans la réparation de ma barque, puis de courage quand je vais chercher des gens.


Mettre en œuvre une pratique donnée dans une situation donnée exigera à la fois la phronésis (prudentia) et la sophrosuné, me poser les bonnes questions pour apporter une réponse adéquate à la situation donnée, qui apportera le plus de bonheur et de bien-être et rester digne et maître de moi-même donné dans l'instant présent où j'apporte cette aide.




*****




Ensuite, Shāntideva revient sur l'idée centrale de sa réflexion sur la discipline : cette discipline consiste d'abord en un maintien de l'attention et de la vigilance. « La garde de la vigilance se définit en bref comme l'examen répété de l'état physique et mental ». Avant de chercher à bien se comporter, il faut être attentif à soi-même, ses attitudes, ses actes, ses paroles et ses pensées. Si on n'en passe pas par l'attention et la vigilance à ce qui se passe réellement dans notre corps et notre esprit, on risque de perdre de vue l'essentiel : beaucoup de gens ne voient pas ou ne veulent pas voir les choses mauvaises qu'ils font ainsi que l'agressivité de leurs paroles ou encore le dédain qu'ils manifestent. Et ils passent leur temps à critiquer les autres sans aucune indulgence, ni volonté de chercher à comprendre l'autre. Comme le dit Jésus : « Ils voient la paille dans l’œil du voisin, mais pas la poutre dans leur propre œil »1.


Par ailleurs, la morale et la discipline doivent s'incarner dans le corps pour qu'elles aient un sens :

« Je mettrai en œuvre tout cela par le corps,

Car qu'achèvera-t-on en se contentant de répéter les paroles ? »


Dans mon commentaire des strophes 1 à 5 du chapitre V, mais aussi dans les commentaires des strophes 6 à 8 et des strophes 9 à 14, j'avais longuement expliqué l'insistance sur l'esprit de Shāntideva, très typique du bouddhisme du Grand Véhicule. Dans cette dernière strophe du chapitre V, on a un contrepoint significatif à cette insistance sur l'esprit : la discipline et la garde de la vigilance doivent s'incarner dans les actions du corps pour garder leur signification et leur raison d'être. Si la discipline et la garde de la vigilance n'infusent pas nos actes, nos gestes, nos attitudes, elles restent au niveau des paroles creuses qui s'envolent à la moindre occasion.


Comme le disait Dalida dans sa célèbre chanson avec Alain Delon :


« Une parole encore

Paroles et paroles et paroles

Écoute-moi
Paroles et paroles et paroles

Je t'en prie

Paroles et paroles et paroles

Je te jure

Paroles et paroles et paroles et paroles et paroles

Et encore des paroles que tu sèmes au vent »





1 Évangile de Marc, 7:3-5 ou évangile de Luc, 6:41-42







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: 

- La garde de la vigilance (V, introduction)

- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)

- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)

- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)

- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)

- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)

- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)

- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)

- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)

- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)

- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)

- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)

- La garde de la vigilance (V, 59 & 60)

- La garde de la vigilance (V, 61 à 67)

- La garde de la vigilance (V, 68 à 70)

- La garde de la vigilance (V, 71 à 73)

- La garde de la vigilance (V, 74 et 75)

- La garde de la vigilance (V, 76 à 78)

- La garde de la vigilance (V, 79 & 80)

- La garde de la vigilance (V, 81 à 84)

- La garde de la vigilance (V, 85 à 87)

- La garde de la vigilance (V, 88 à 90)




Chapitre V: La garde de la vigilance




NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.



Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.







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dimanche 11 octobre 2026

La garde de la vigilance (V, 104 – 106)

 

La garde de la vigilance (V, 104 – 106)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


104. Comme c'est d'eux que proviennent les instructions,

Je lirai le soûtras

En commençant par examiner

Le « Soûtra d'Ākāshagarbha ».


105. Parce qu'elle enseigne au long

Ce qui est sans cesse à pratiquer,

Je ne manquerai pas de lire encore et encore

« L'Anthologie sur les Entraînements ».


106. Ou encore, je consulterai parfois, comme abrégé,

« L'Anthologie des Soûtras »,

Et je ferai effort pour étudier

Les deux textes écrits par le noble Nagarjuna.



C'est le moment conseil-lecture de Shāntideva ! Il encourage à lire les soûtras. Ce qui est une très bonne lecture ; mais personnellement, je recommanderai de lire d'abord en profondeur les soûtras du canon pâli beaucoup plus proche des discours originel du Bouddha et beaucoup plus concret que les textes du bouddhisme du Grand Véhicule. Une fois que vous avez lu les soûtras du Bouddha, eh bien, relisez-les ! Une fois que vous les aurez lu, étudiez-les, récitez-les, recopiez-les, calligraphiez-les. Et tout ça, faites-le encore et encore ! C'est vraiment la base pour tous les bouddhistes.


Après cela, il sera peut-être opportun de lire les soûtras du Grand Véhicule en sachant qu'ils sont difficilement lisibles, incroyablement redondants et très peu connectés au monde réel. Je pense qu'il faut lire les soûtras du Grand Véhicule comme des livres de science-fiction : des millions de bodhisattvas s'y manifestent pour célébrer l'enseignement miraculeux d'un Bouddha ou d'un Bodhisattva Mahāsattva (grand être en sanskrit). Il ne faut pas lire ces textes au pied de la lettre. Le contexte est, dans la plupart des cas, complètement imaginaire, merveilleux et prend souvent des proportions vertigineuses pour donner au lecteur le sentiment de l'infini.



On trouvera une traduction anglaise du Soûtra d'Ākāshagarbha sur le site « 84 000 » :

https://84000.co/translation/toh260?toh=toh260&left=open%3Atoc&right=closed%3Aendnotes&main=open%3Afront


Ākāshagarbha est un des huit bodhisattvas principaux, et son soûtra est centré sur l'idée de purification de l'esprit, notamment par rapport aux transgressions que pourraient commettre les pratiquants.


Ensuite, Shāntideva évoquent deux livres du grand philosophe de l'école du Milieu, Nāgārjuna : « L'Anthologie sur les Entraînements » (Shiksasamuccaya) et « L'Anthologie des Soûtras » (Sūtrasamuccaya). Deux collections d'extraits de soûtras pour conseiller le pratiquant sur la voie mahayaniste. Le problème ici est que Shāntideva a lui-même rédigé deux ouvrages avec exactement le même nom. Et donc les spécialistes ne sont pas d'accord entre eux pour savoir si Shāntideva parlent des ouvrages de Nāgārjuna ou des siens, surtout qu'il est censé avoir écrit ces deux livres après le Bodhisattvacaryāvatāra.


Nous avons perdu le Sūtrasamuccaya de Shāntideva ainsi que le Shiksasamuccaya de Nāgārjuna.


Pour le Shiksasamuccaya de Shāntideva, on pourra se référer à la traduction anglaise : Charles Goodman, « The Training Anthology of Shāntideva », Oxford University Press, New-York, 2016. On pourra aussi se référer à la traduction plus ancienne (et toujours en anglais) de Cecil Bendall (éd. John Murray, Londres, 1922) :

https://archive.org/details/sikshasamuccayac00sant/page/4/mode/2up


https://ia601609.us.archive.org/35/items/sikshasamuccayac00santuoft/sikshasamuccayac00santuoft.pdf


Pour le Sūtrasamuccaya de Nāgārjuna, on pourra se référer à la traduction française réalisée par Georges Driessens : Nāgārjuna, « Le Livre de la Chance », éd. Le Seuil /Points Sagesses, Paris, 2003.


Bonne lecture !




NB : Je reparlerai de ces ouvrages un jour ou l'autre.









Ākāshagarbha





Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: 

- La garde de la vigilance (V, introduction)

- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)

- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)

- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)

- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)

- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)

- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)

- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)

- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)

- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)

- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)

- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)

- La garde de la vigilance (V, 59 & 60)

- La garde de la vigilance (V, 61 à 67)

- La garde de la vigilance (V, 68 à 70)

- La garde de la vigilance (V, 71 à 73)

- La garde de la vigilance (V, 74 et 75)

- La garde de la vigilance (V, 76 à 78)

- La garde de la vigilance (V, 79 & 80)

- La garde de la vigilance (V, 81 à 84)

- La garde de la vigilance (V, 85 à 87)

- La garde de la vigilance (V, 88 à 90)




Chapitre V: La garde de la vigilance




NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.



Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.







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samedi 10 octobre 2026

Accumulation ou provision ?



Bonjour, je suis en train de préparer un nouvel article de mon commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva, et je lis la traduction anglaise du Shikshā Samuccaya de Shāntideva (Charles Goodman, « The Training Anthology of Shāntideva », Oxford University Press, New-York, 2016). Dans l'introduction (p. XV), il y a un passage que j'ai relevé et que je trouve intéressant. Cela parle de la notion des deux accumulations que l'on retrouve dans le bouddhisme tibétain, mais cette notion peut être opérante dans tout le bouddhisme du Grand Véhicule puisque cette notion s'intègre dans la compréhension dans la voie des bodhisattvas, et on pourrait même l'utiliser sans dénoter dans le bouddhisme dit du « Petit Véhicule ».


La double accumulation, c'est d'une part l'accumulation de mérites, faire des actes qui apportent le bonheur autour de soi afin d'améliorer son karma et avoir une meilleur vie et une meilleure renaissance. Cette accumulation de mérites est importante et correspond à notre désir fondamental d'une vie meilleure. Mais cette accumulation de mérites, aussi précieuse soit-elle, ne nous permet pas de quitter le samsāra, le cycle infernal des existences. Pour quitter ce cycle trompeur des existence, il nous faut autre chose, et c'est l'accumulation de sagesse : développer notre vision pénétrante et notre compréhension fine de la nature réelle du monde au-delà des illusions.


Dans la voie des bodhisattvas, la voie de l'accumulation (ou voie de préparation) est la première des cinq voies avant de rentrer dans les « dix terres » des bodhisattvas mahasattvas (littéralement : grands êtres). C'est là que Charles Goodman développe une réflexion qui me semble intéressante sur le terme même « d'accumulation ». C'est moi qui traduis de l'anglais le passage de l'introduction de Charles Goodman :


« Le terme utilisé pour décrire les deux aspects de la voie de préparation a rebuté certains érudits et en a rendu d'autres perplexes. Par exemple, beaucoup de traducteurs ont rendu l'expression tibétaine tshogs gnyis par « les deux accumulations ». Mais « accumulation » n'est pas du tout la bonne traduction pour le mot sanskrit sous-jacent sambhāra, dont la signification se révèle avec son étymologie : sam « avec » et la racine bhr « porter », ce que vous emportez avec vous dans un voyage. Donc, on pourrait traduire sambhāra par « provision » pour un voyage, mais l'image qui en résulte est excessivement et trompeusement concrète. J'ai préféré rendre le mot par « équipement » pour le voyage vers l’Éveil. » (Charles Goodman, « The Training Anthology of Shāntideva », op. cit., p. XV)


Alors, je ne pense pas qu'il faille systématiquement changer les termes en vigueur pour les traductions bouddhistes : je continuerai, n'en déplaise à monsieur Goodman, d'utiliser le terme « accumulation » pour rendre le mot sanskrit « sambhāra », tout simplement parce que c'est ce terme qui s'est imposé dans le bouddhisme tibétain et qu'il est le plus couramment employé dans les traductions françaises et anglaises. Employer « provision » ou « équipement » risquerait d'induire les érudits et les pratiquants en erreur. Par contre, il est intéressant de réfléchir à ces termes techniques que l'on utilise trop souvent en étant un peu blasé et surtout sans trop réfléchir. Se rappeler que le mot sanskrit sambhāra est mieux rendu par « provision » que par « accumulation » est un point vraiment intéressant, me semble-t-il.


Au passage, il m'apparaît, n'en déplaise toujours à monsieur Goodman, que « provision » est beaucoup plus parlant que le terme très fade d'« équipement ». Les provisions, c'est le peu de choses que nous apportons dans une longue randonnée. Or la philosophie bouddhiste insiste sur le fait que la mort nous oblige à tout abandonner : notre maison, notre confort, notre richesse, notre famille, notre réussite, nos objets de luxe... Tout cela, la mort l'emporte, et nous nous retrouvons dans un voyage long et éprouvant dans des terres inconnues et brumeuses, qui nous conduit à renaître dans une autre existence où les seules choses que nous aurons conservées de la vie précédente, ce sont ces deux accumulations ou pour le dire peut-être de manière plus éloquente, où on aura conservé que ces deux provisions : le mérite et la sagesse.


« Accumulation » est une métaphore que j'aurais envie de qualifier de « bancaire » : on accumule des choses comme l'oncle Picsou qui accumule des dollars dans son coffre-fort géant dans lequel il plonge avec délice. « Provision » est beaucoup plus en phase avec le vocabulaire du voyage, et, en particulier, ce voyage existentiel d'une vie à autre dans lequel nous sommes jetés par la force de notre karma, ce voyage existentiel dans les terres inquiétantes du samsāra. Ce voyage existentiel dans lequel ces provisions de mérite et de sagesse nous seront certainement d'une grande aide.


Sarva mangalam ! Toutes les bénédictions !




Frédéric Leblanc

Seraing (Liège), le 10 octobre 2026






Raymond Depardon (né en 1942) - Campement nomade en Afrique, 1976






NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.


Lire également :


- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)



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vendredi 9 octobre 2026

Réflexion sur le bienfaiteur spirituel



Dans la strophe 103, chapitre V du Bodhisattvacaryāvatāra, Shāntideva recommande de lire les enseignements de Shrisambhava et de Shrimati sur la relation que devrait avoir le disciple au maître spirituel. Cet enseignement de Shrisambhava et Shrimati est un extrait du « Gandavyūha sūtra », lui-même un des chapitres du Soûtra de l'Ornementation Fleurie (Avamtasaka sūtra ), un des soûtras les plus importants du bouddhisme du Grand Véhicule.


Mais alors quel enseignement tiré de ce passage du Soûtra de l'Ornementation Fleurie ? En quoi peut-il inspirer des hommes et des femmes du XXIème siècle pour comprendre et suivre un maître spirituel ? C'est la question à laquelle je voudrais répondre présentement.


Tout d'abord, une petite réflexion sur les termes. Personnellement, dans l'enseignement du Dharma, je serais tenté d'opposé deux figures conceptuelles : l'ami spirituel (sanskrit : kalyanāmitra, pâli : kalyanamitta) et le maître spirituel (sanskrit : guru). L'ami spirituel enseigne le Dharma, conseille les autres membres de la Sangha ainsi que les autres personnes, il aide comme il peut les pratiquants bouddhistes en leur permettant de faire des retraites, en nourrissant des moines ou en fournissant les soûtras du Bouddha. Mais il ne prétend pas être une personne parfaite ou un pratiquant très accompli.


Le maître spirituel, lui, est dans un rapport beaucoup plus hiérarchique avec le disciple. Il connaît des enseignements que ne connaît pas le disciple, il vit des expériences que ne vit pas le disciple, il a atteint des accomplissements auxquels le disciple ne peut prétendre. Donc, le maître ou guru est un modèle pour le disciple. Là où l'ami spirituel conseille, le maître dirige la vie de son disciple.


Dans le bouddhisme tantrique, cela va même encore plus loin : le maître n'est pas seulement le détenteur d'une expérience spirituelle profonde et d'une sagesse profonde, il est l'incarnation sur Terre du Bouddha lui-même. Il est même plus important que le Bouddha lui-même puisque le Bouddha est éloigné de nous dans le temps et l'espace tandis que nous pouvons côtoyer le guru au jour le jour.


Dans cette opposition, je ne suis pas neutre : on ne s'étonnera pas si je dis que je me sens beaucoup plus proche de l'ami spirituel que du guru. J'aspire à être un ami spirituel, ne serait-ce qu'en écrivant sur ce blog du Reflet de la Lune : j'essaye de donner des bons conseils et de fournir une réflexion intelligente qui pourra apporter du bien et de la sagesse à celui qui la lira. A contrario, je n'aspire pas du tout être un guru, je n'aspire pas à être vénéré, et je me méfie beaucoup des dérives que peut amener le culte déraisonnable d'un autre être humain que l'on appelle « guru » ou « lama ».


Ceci étant dit, il faut bien aborder une question de terminologie cruciale : quel est le terme employé dans cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », Thomas Cleary utilise l'expression de « spiritual benefactor » que j'ai traduit littéralement par « bienfaiteur spirituel ». Il se trouve que je ne possède pas la version sanskrite de ce passage du soûtra, ni la version chinoise ou tibétaine d'ailleurs. Je ne peux donc pas vérifier par moi-même, mais dans sa traduction en français de tout le « Gandavyūha-sūtra » (Soûtra de l’Entrée dans la dimension absolue, d'après la traduction chinoise de Siksananda, aux éditions Padmakara, Plazac, France, 2018. Chapitre 50b, pp. 540-544), Patrick Carré emploie le terme « ami de bien », ami spirituel donc.


On a donc dans cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » une indifférenciation entre les deux figures de l'ami spirituel et du maître spirituel qui va se retrouver ensuite dans le bouddhisme tibétain. L'ami spirituel ne se distingue plus du gourou. Pour moi, c'est extrêmement problématique. Avec l'ami spirituel, on peut conserver son esprit critique et faire la distinction entre les bons conseils que nous donne quelqu'un et les imperfections morales de cette même personne. Avec le guru, c'est une transgression fondamentale si je commence à remettre son alcoolisme ou ses mauvais traitements.


Et malheureusement, cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » a constitué historiquement une forte inspiration pour cette abrogation de l'esprit critique : on nous dit clairement noir sur blanc qu'il ne faut surtout pas remettre en question les faits et les gestes de notre maître spirituel :

« Vous ne devriez jamais remettre en doute les voies d'émancipation montrée par les amis spirituels et les bienfaiteurs,

vous ne devriez jamais calomnier les actes des amis spirituels et des bienfaiteurs, s'adaptant au monde afin d'accomplir leur œuvre,

vous ne devriez jamais cesser de faire croître un foi pure envers les amis spirituels et les bienfaiteurs ».


En fait, quand on lit cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », on se rend bien compte qu'on a là une vision très idéalisée de la relation maître-disciple : ce à quoi font référence les enfants Shrisambhava et Shrimati, c'est la relation à leur maître, Maitreya, l'un des plus importants bodhisattva puisque c'est le prochain Bouddha à venir. Donc, on a là tout un éloge de la relation maître-disciple où on sait que le maître, Maitreya est un être parfait et incomparable. Mais cela change tout avec notre propre expérience concrète de notre monde contemporain où, si on rencontre un guru, ce guru sera loin d'être une perfection morale et spirituelle : il aura peut-être des qualités, mais il sera peut-être alcoolique, colérique ou obsédé sexuel...


Il faudra bien prendre compte ces défauts possibles de notre maître spirituel, voire être tout à fait conscient que ce maître puisse être un parfait charlatan, un escroc notoire ou un sale type déguisé sous les apparats de la profondeur spirituelle... Or cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » empêche toute réflexion critique de ce type.


On a tout d'abord un vif encouragement à chercher les amis spirituels ou bienfaiteurs spirituels, comprenez les gurus, à les fréquenter, à suivre leurs enseignements, à être résolu à les servir et surtout à ne jamais les remettre en question comme dans les phrases que j'ai citées plus haut.


Ensuite, dans le paragraphe suivant, on a une longue explication sur le fait que tous les accomplissements spirituels des bodhisattvas trouve leur source dans les bienfaiteurs spirituels. Dans ce passage, on nie clairement ce que le Bouddha appelle « l'effort juste », l'effort individuel du disciple qui cherche constamment à s'améliorer, à faire apparaître des qualités qui n'étaient pas présentes en lui, à renforcer les qualités déjà présentes, à diminuer la présence des tendances négatives en nous et à les faire disparaître complètement. Si l'on croit cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », notre progrès spirituel serait quelque chose de, somme toute, très passif : tout viendrait de la grande bonté du maître spirituel comme un cadeau qui nous serait offert par un magasin en échange d'une carte de fidélité bien remplie !


Dans le paragraphe suivant, on nous explique que les maîtres spirituels ou bienfaiteurs spirituels sont une aide et un support essentiel pour les bodhisattvas. Là encore, on a une vision très idéalisée de la relation maître-disciple, parce que, dans le monde réel, c'est plutôt les disciples qui aident les gurus en servant de main-d’œuvre gratuite, corvéable à merci et qui les soutiennent en voyant fondre toutes leurs économies !


Entendez-moi bien, je comprends que si le grand bodhisattva Maitreya était à mes côtés dans ma pratique du Dharma, ce serait une aide et un soutien fabuleux pour approfondir ma méditation, pour me renforcer dans ma conduite éthique, pour développer ma sagesse et rapprocher de l’Éveil. Mais c'est là un scénario idéal dans le monde spirituel de l'Ornementation Fleurie qui n'est tout simplement pas notre monde matériel si imparfait. Donc, je n'ai pas de problème à ce qu'on lise cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati », mais uniquement si l'on garde bien à l'esprit que toute l'intrigue du Soûtra de l'Ornementation Fleurie se passe dans un monde spirituel idéal et que cet enseignement ne peut pas être appliqué directement : il faut en passer par une bonne dose d'esprit critique et de remise en question, même si cet esprit critique et cette remise en question peut être pénible pour maintenir la discipline de la conduite éthique, la discipline de la méditation ainsi que notre questionnement sur la sagesse.


Ensuite, on a droit à toute une série de comparaison : le bienfaiteur spirituel ou guru est comme notre père ou notre mère, le guru est comme un médecin, comme un guide de montagne, comme un guerrier héroïque qui nous protège, comme un marin qui nous emmène sur l'île au trésor ou un passeur qui nous fait passer sur l'autre rive. Autrement dit, le guru est un être absolument indispensable dans toutes les phases de notre vie.


Après cela viennent des recommandations afin de savoir quelle disposition d'esprit adopter pour mieux nous comporter envers le bienfaiteur spirituel ou guru :

« Donc, en pensant de cette manière, vous devriez continuer à fréquenter les bienfaiteurs spirituels,

avec un esprit comme la terre portant tous les fardeaux imperturbablement, (...)

avec un esprit comme un serviteur qui fait tout ce qui est ordonné,

avec un esprit comme un étudiant sérieux, suivant toutes les instructions,

avec un esprit comme un serviteur zélé qui s'adonne prestement à sa tâche, (...)

avec un esprit comme un valet, prenant chaque tâche avec obéissance,

avec un esprit comme un balayeur de rue, dénué de tout orgueil et de tout dédain, (...)

avec un esprit comme un éléphant, bien dressé et docile, (...)

avec un esprit comme un chien fidèle, jamais mécontent,

avec un esprit comme un jeune des basses castes, libre de l'arrogance et du narcissisme,

avec un esprit comme un taureau écorné, dépouillé de sa superbe,

avec un esprit comme un apprenti motivé, libre de toute pensée infatuée sur sa propre valeur (...) ».


On voit clairement qu'on prône là une soumission totale au guru, ici appelé « bienfaiteur spirituel » ou « ami de bien ». Il me semble que l'on peut s'inquiéter légitimement sur l'utilisation que l'on peut faire de cet extrait de soûtra dans un système religieux qui va demander une soumission totale à ses disciples. Cela peut devenir clairement un entraînement de l'esprit à la docilité extrême et à l'obéissance aveugle. Je ne pense que ce soit là l’Éveil !


Ensuite, cet « Enseignement de Shrisambhava et de Shrimati » explique tous les avantages qu'il y a de suivre docilement les bienfaiteurs spirituels ou gurus : croissance de la bonté dans le disciple, propagation du Dharma, purification de nos motivations, accumulations des vertus et des mérites, amélioration des qualités, etc... Encore fois, cela est vrai si et seulement si les bienfaiteurs spirituels sont parfaitement irréprochables. Dans notre monde matériel si troublé, rares sont les gurus à être totalement irréprochables...


Dans ce monde matériel si troublé, on ne pourra pas avancer sans une bonne dose d'esprit critique, que ce soit envers l'idéologie ambiante, les gens qui se prétendent parfait ou même envers soi-même. Dans ce monde matériel si troublé, on ne pourra jamais complètement s'en remettre à un ami spirituel, à un bienfaiteur spirituel ou à un guru. Il faudra être capable de s'interroger sur soi-même, sur nos faiblesses, sur nos défauts et tentant de les améliorer sans attendre qu'un maître spirituel les pointe du doigt. Il nous faudra avancer seul, faisant preuve d'une grande persévérance et d'une grande détermination encore et encore... Voilà notre destin dans ce monde matériel si troublé !

















Lire : 


- enseignements de Shrisambhava et de Shrimati


- La garde de la vigilance (V, 102 & 103)



Sur la relation maître-disciple : 





Gourou et bourbon




- L'affaire Sogyal


- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché


- Le maître spirituel - 1ère partie



NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




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