La
garde de la vigilance (V, 59 & 60)
Commentaire
du Bodhisattvacaryāvatāra
de Shāntideva
59. Ô
esprit, qu'un cadavre soit traîné ça et là
Par
les vautours avides de chair,
Ne te
rend pas malheureux ;
Pourquoi,
alors, es-tu si concerné par ton corps présentement ?
60.
Tenant ce corps comme « mien »,
Pourquoi,
esprit, le protèges-tu ?
Puisque
toi et lui êtes distincts,
Quelle
est son utilité pour toi ?
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| Funéraille céleste - Monastère de Litang au Tibet |
Un
jour que j'étais en promenade dans la campagne, j'ai vu une vache
morte au bord de la route, les quatre fers en l'air. C'était un peu
dégoûtant. Cela m'avait fait penser au poème de Charles
Baudelaire, « Une
charogne », mais cela ne m'avait pas du tout rendu
malheureux ! Je ne suis même pas sûr que j'ai eu une pensée
de compassion pour la pauvre vache qui venait de passer de vie à
trépas. Tout juste une méditation sur la vie et la mort comme s'y
prêtait le poème de Baudelaire avec sa fascination morbide et
grinçante pour la décomposition et la putréfaction.
Au
Tibet et en Inde, il n'est pas rare de voir les vautours dévorer des
cadavres. C'est même une pratique religieuse courante pour les
bouddhistes du Tibet et les communautés zoroastriennes en Inde que
de laisser les défunts comme repas aux charognards. On n'appelle
cela les funérailles célestes. Et là-bas, cela ne choque, ni
n'émeut personne.
Shāntideva
part du fait qu'on n'est pas malheureux devant la vision d'un cadavre
pour critiquer notre attachement au corps qui n'est jamais rien
d'autre qu'un cadavre en devenir. C'est un thème bouddhique très
classique avec notamment la méditation de l'observation des neufs
stades de la décomposition d'un cadavre prôné par le Bouddha pour
nous habituer à l'idée que ce corps que nous chérissons tant sera
un jour ou l'autre, plus vite qu'on ne le pense un cadavre sans vie.
Shāntideva
constate que nous nous attachons à notre corps en le considérant
comme « mien », ce corps qui est « à moi »,
« mon corps ». Or l'esprit n'étant pas fait de matière,
il devrait ne pas se sentir si concerné par ce corps dont il est
complètement distinct. Il devrait se détacher de ce corps, observer
ce qui arrive à ce corps sans passion, ni attachement.
Il me
semble pourtant que c'est aller un peu vite en besogne de dire que le
corps est distinct complètement de l'esprit. Cela me semble très
dualiste, un peu comme dans la conception de Platon : « sôma
sêma » en grec ancien, le corps, ce tombeau. L'idée que
le corps est comme une tombe pour l'âme immatérielle, et donc une
stricte limitation de la portée de l'âme. Chez Platon, l'esprit est
clairement distinct du corps matériel.
Mais
dans le bouddhisme, il me semble que c'est plus compliqué. Si l'on
va voir dans l'Abhidharma, on se rend vite que six éléments
constituent l'être humain. Quatre matériels : la terre, l'eau,
le feu et l'air. Plus l'élément espace qui est tantôt présenté
par certains bouddhistes comme un non-élément, une absence
d'éléments, une place pour que les éléments puissent être là,
tantôt présenté par d'autres bouddhistes comme un élément à
part entière, constitué de vide, de rien.
Et
enfin, le sixième élément immatériel, la conscience. Est-ce à
dire que la conscience est complètement distincte du corps
matériel ? Pas si vite ! Dans la perception ordinaire de
l'existence, tous ces éléments se mélangent au point où il est
parfois difficile d'isoler les éléments constitutifs de la mixture.
D'abord la conscience n'apparaît jamais toute seule : nous
avons la conscience de quelque chose qui apparaît pour un instant et
un instant seulement en dépendance des facultés sensorielles. Il y
a donc six consciences sensorielles tout comme il peut y avoir
différents type de feu : feu de bois, feu de charbon, feu de
tourbe, feu de phosphore... Dans tous les cas, c'est du feu, mais le
feu apparaît en dépendance de tel ou tel combustible. Pareillement,
nous avons la conscience visuelle, la conscience auditive, la
conscience olfactive, la conscience gustative, la conscience
corporelle et la conscience mentale.
Si je
vois un arbre, je ne peux avoir une conscience visuelle de l'arbre
que dans la dépendance de l’œil, du nerf optique, du cerveau, de
la lumière et de l'arbre. Il faut tous ces éléments matériels
pour que j'ai une conscience visuelle. Et même la conscience mentale
n'est pas seulement immatérielle : pour penser, j'ai besoin
d'un cerveau en bon état de marche. La conscience mentale est
immatérielle certes, mais les processus de pensée ne sont possible
qu'avec le fonctionnement neuronal du cerveau. L'image traditionnelle
dans le bouddhisme est que l'esprit est comme l'océan et la pensée
est comme la vague. Or ce mouvement de vague n'est possible qu'avec
l'activité des neurones. Une pure conscience ne pourrait
conceptualiser les idées que vous êtes en train de lire : il
faut un cerveau pour que se produisent les pensées, les émotions,
les souvenirs et tous les mouvements du mental.
Donc
même si esprit et matière du corps sont distincts comme l'affirme
Shāntideva, il est très difficile de démêler leur entrelacement.
C'est tout un travail de méditation de faire le tri. Et on peut
raisonnablement se poser la question de savoir si ce « dénouement »
est à notre portée. Cet entrelacement d'esprit et d'éléments
matériels ne se produit-il pas avant même que notre perception
s'établisse et devienne quelque chose de conscient ?
En
conclusion, je suis d'accord avec Shāntideva pour essayer de
cultiver le détachement par rapport au corps, ne pas
systématiquement le voir comme « moi » ou comme « mien »
car tôt ou tard, il faudra l'abandonner. Néanmoins, je ne pense pas
qu'il soit si facile de le considérer comme distinct de notre
esprit, simplement parce que notre esprit hante le corps et l'habite,
qu'on le veuille ou non. Notre corps est certes voué à devenir un
cadavre. Un jour. Il est important de s'en souvenir. Memento
mori... Mais voilà, ici et maintenant, ce corps n'est pas encore
un cadavre. Il y a la vie, il y a l'esprit.
Et je
ne suis pas certain qu'il faille forcer l'esprit à mépriser
complètement le corps comme déjà un rebut, car il y a de l'esprit
dans le corps et du corps dans l'esprit.
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| Funérailles célestes au Tibet |
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre IV : L'attention
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)
- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)
- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)
- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)
- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)
- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)
- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)
- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)
- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)
- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)
Chapitre V: La garde de la vigilance
Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra:
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition),
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.
Sur ce thème de la vie et de la mort, voir également :
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