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dimanche 19 juillet 2026

Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

 

Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


10. Dans les salles de bain parfumées,

Avec leur sol de pur et brillant cristal,

Leurs colonnes resplendissantes de joyaux

Et leur éblouissantes courtines brodées de perles.


11. Je prie les Ainsi-Allés et leurs fils

D'approcher et de baigner leur corps

Avec de nombreux vases précieux remplis d'eaux odorantes délicieuses,

Au son des chants et de la musiques.


12. J'essuie leur corps avec des étoffes incomparables,

Sans tache, imprégnées de parfum,

Et j'offre à ces êtres sublimes

D'excellents vêtements embaumés.


13. Je pare d'habits fins et doux

Et d'ornements variés

Samanthabhadra, Manjugosha,

Lokeshvara et les autres êtres nobles ;


14. Avec des parfums exquis dont la fragrance

Se répand dans un milliard de mondes,

J'oins comme on lustre l'or épuré, poli

Le corps des Puissants Seigneurs.


15. À ces Puissants Seigneurs, suprêmes objets d'adoration,

J'offre de superbes guirlandes bien composées,

Et toutes les fleurs odorantes,

Mandara, utpala et lotus.


16. Je leur offre aussi des nuages d'encens

Dont le parfum riche et pénétrant ravit l'esprit,

Des délicatesses célestes

Comprenant des nourritures et des breuvages variés.


17. Je leur offre des flambeaux de pierreries

Reposant sur des lotus d'or,

Et même une jonchée de fleurs éclatantes

Sur le sol aspergé d'eau parfumée.


18. À ceux dont la nature est compassion,

J'offre des palais retentissants d'hymnes mélodieux,

Étincelants de festons de perles,

Parures de l'espace infini.


19. Toujours, je présente aux Puissants Seigneurs

Des parasols de pierreries aux manches d'or,

Droits, aux formes gracieuses,

Dont les bords sont embellis d'ornements exquis.


20. En outre, que d'autres nuages d'offrandes

Résonnantes de musiques et de mélodies enchanteresses

Qui apaisent les souffrances des êtres

Se maintiennent aussi longtemps que nécessaire !


21. Qu'une pluie continuelle

De fleurs et de gemmes

Descende sur les reliquaires, les statues

Et sur tous les joyaux du sublime Dharma !






Piscine de Roubaix




Shāntideva continue son offrande visualisée. Il faut imaginer splendeurs sur splendeurs pour les bouddhas, car rien n'est trop beau pour eux. Je pense qu'il est important de garder à l'esprit que ceci est une offrande visualisée. On imagine le plus beau, le plus merveilleux pour les bouddhas et les bodhisattvas, sans le moindre souci de réalisme. Qu'une imagination baroque nous fasse concevoir les choses les plus incroyables. Cela n'a pas besoin d'être réaliste, parce que si l'on rencontrait véritablement des bouddhas et des bodhisattvas, je suis certain que ceux-ci ne voudraient pas de toutes ces richesses et de tout confort. Dans un monde où les richesses et les ressources sont limitées, je suis certain que les bouddhas et les bodhisattvas ne voudraient qu'on appauvrisse certains pour les honorer eux qui se contentent de peu et se réjouissent dans la pauvreté.


Je mentionne cela parce que toutes sortes de gourous, étant convaincus d'être eux-même des êtres éveillés et sacrés, pensent que rien n'est trop beau pour eux et que leurs adeptes doivent les pourvoir en luxe et richesses incroyables. Je pense notamment à Osho Rajneesh qui s'était vu offrir 93 Rolls-Royces, et encore le pauvre petit espérait en avoir 365 pour les 365 jours de l'année. Cela n'a évidemment aucun sens : un être éveillé ne vit pas nécessairement dans l'ascèse, la pauvreté et la mendicité, mais un être éveillé s'est détaché du désir pour les biens matériel et court après tant de richesses.


Les strophes de Shāntideva ne doivent donc pas être détournées de leur sens initial. Ce sont bien des offrandes que l'on visualise dans notre imagination débridée de toute contingence matérielle : on offre le plus beau, le plus merveilleux quand bien même on sait que les bouddhas et les bodhisattvas n'ont pas besoin de tant de richesses et de splendeurs. Ces offrandes visualisées sont un exercice spirituel qui nous à convaincre notre inconscient que rien n'a plus de valeur que l’Éveil incomparable, rien n'est plus désirable que l'extinction, le Nirvāna.


Shāntideva poursuit dans les strophes 10 à 13 la volonté de reconnaître et transcender ses fautes passées présentes dans les strophes 8 & 9. La symbolique du bain indique clairement la volonté de purification : baigner et nettoyer le corps des bouddhas représente le fait de purifier notre perception et nos intentions afin de libérer notre potentiel d’Éveil.


Notez au passage que « Ainsi-Allé » ou « Tathāgata » en sanskrit désigne le Bouddha : celui qui est parti dans ce qui est « ainsi », dans la véritable nature des choses, véritable nature des choses qui n'est pas figée dans une entité éternelle ou permanente, mais qui est continuellement dynamique, d'où l'idée d'aller, de venir, de se mouvoir. Tout est impermanent, tout change, tout coule...


Shāntideva nous encourage donc à imaginer une salle de bain, spacieuse et incroyablement somptueuse. Imaginez le hammam d'un grandiose palais d'Orient où tout est merveilleux, que ce soit le sol de cristal, des colonnes de joyaux, des mosaïques subjuguantes et des rideaux diaphanes de la plus belle soie, une chaleur douce et agréable, un parfum entêtant, des coupes de nacres, un silence souverain ponctué du clapotis des gouttes d'eau, tout ce que votre imagination peut concevoir de plus beau, de plus incroyable, de plus agréable. Prévoyez des serviettes de bain dans un tissu incroyable tant par sa douceur que par ses motifs tissés qui l'ornent. Offrez ensuite les plus beaux, les plus élégants vêtements, symboles de l'apparence en société aux bouddhas et aux bodhisattvas.


Samantabhadra (« Entièrement bon, auspicieux ») est ici un grand bodhisattva que l'on retrouve dans de nombreux textes du Grand Véhicule, notamment dans l'Avatamsaka Sūtra, le Soûtra de l'Ornementation Fleurie. Il est souvent associé à la vérité ultime. Dans le tantrisme et le Dzogchen, il est le Bouddha primordial. Dans l'Avatamsaka Sūtra, il prend dix fermes résolutions typiques des bodhisattvas :


  • Rendre hommage à tous les bouddhas,

  • Adresser des louanges aux bouddhas et aux êtres éveillés,

  • Pratiquer abondamment des offrandes envers ces bouddhas et êtres éveillés,

  • Se repentir de toutes les fautes passées,

  • Se réjouir des mérites d'autrui,

  • Prier (le Bouddha) d'enseigner le Dharma,

  • Prier le Bouddha de rester dans ce monde,

  • Suivre constamment les enseignements du Bouddha,

  • Vivre en bonne harmonie avec toutes les créatures,

  • Étendre universellement le bénéfice des mérites.










Samantabhadra sur le mont Emei dans la province du  Sichuan en Chine







Manjugosha est un autre nom de Manjushri, bodhisattva de la sagesse. On le représente généralement avec l'épée de la perfection de sagesse qui tranche les illusions du samsāra. Lokeshvara ou Avalokiteshvara (Tchenrézi en tibétain) est le bodhisattva de la grande compassion. Ces trois grands bodhisattvas font partie d'un groupe plus large très souvent cités dans le bouddhisme du grand Véhicule qui inclut aussi : Vajrapani, Maitreya, Kshitigarbha, Akashagarbha, Sarvanivarana-vishkambhin.



Très succinctement, Vajrapani (« Porteur de diamant » ou « Porteur d'éclair ») est associé aux moyens habiles et est considéré comme un détenteur des secrets. Akashagarbha (« Matrice de l'espace »), maître de la vacuité incommensurable, est représenté notamment dans le Soûtra de la Grande Assemblée (Mahāsanghāta Sūtra) comme un homme riche qui ouvre sans retenue son trésor aux autres. Maitreya (« Bienveillant ») est le Bouddha à venir : il est déjà là en tant que bodhisattva œuvrant au bien des êtres. Kshitigarba (« Matrice de la terre ») est le bodhisattva qui tente d'apaiser les enfers, de les vider pour que cesse ce gigantesque amas de souffrances. Enfin, Sarvanivarana-vishkambhin est « Celui qui écarte tous les obstacles ».



Ensuite, Shāntideva nous invite à visualiser des offrandes de parfums. La symbolique est celle de « l'odeur de sainteté », le parfum qui émanerait des personnes saintes, fragrance qui se répand dans un « milliard de monde » pour inspirer un nombre incalculable d'être à adopter un meilleur comportement dépourvu d'égoïsme et de malveillance. Shāntideva parle ensuite des fleurs, symbole de pureté et de beauté, et d'encens, symbole du sacré.



Puis, il offre en visualisation de palais immense et somptueux, demeure majestueuse. On retrouvera ce thème très présent dans les mandalas du tantrisme indo-tibétain où le mandala est la représentation d'un palais sublime où règne un Bouddha cosmique.



Enfin, Shāntideva invite à visualiser des offrandes qui viennent apaiser et consoler les êtres en nombre infini. Et que ces offrandes mettent en valeur tout ce qui représente et symbolise le Dharma du Bouddha.



« En outre, que d'autres nuages d'offrandes

Résonnantes de musiques et de mélodies enchanteresses

Qui apaisent les souffrances des êtres

Se maintiennent aussi longtemps que nécessaire !


Qu'une pluie continuelle

De fleurs et de gemmes

Descende sur les reliquaires, les statues

Et sur tous les joyaux du sublime Dharma ! »



Je pense qu'il est très profitable de pratiquer cette offrande visualisée mirifique comme un exercice spirituel pour entraîner notre imagination au merveilleux, mais en gardant une conscience nette que cela est une production de l'esprit, et que dans le monde réel, les bouddhas partagent les biens et les ressources, ne gardant que ce qui est nécessaire, trouvant leur béatitude et leur joie dans ce détachement.








Piscine de Roubaix







Lire les commentaires des strophes précédentes :

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil 

- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9) 

Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.





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mercredi 15 juillet 2026

Le dévoilement des fautes

 Le dévoilement des fautes 


Chapitre II du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva




- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)

- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)







Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil 




Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)

 

Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


8. Aux Vainqueurs et à leurs fils,

À jamais, j'offre tous mes corps.

Ô suprême héros, acceptez-moi !

Avec respect, je me fais votre serviteur.


9. Parfaitement secouru par vous,

Sans crainte dans le samsāra, j'aiderai les êtres ;

Je transcenderai mes fautes anciennes

Et n'en commettrai pas de nouvelles.







Hyun Jeung (Corée, née en 1968)






Shāntideva revendique sa confiance envers les bouddhas et les bodhisattvas en offrant « tous ses corps », c'est-à-dire tous les corps qu'il a eu, a et aura dans toutes ses existences successives. Que ces corps soient au service de l’Éveil et au bien des êtres, et non pas animés par les passions destructrices et l'ignorance. Shāntideva réitère alors le vœu du bodhisattva d'aider tous les êtres au fil des existences, sans chercher à fuir ce samsāra. Cette confiance dans ce vœu de bodhisattva permet de transcender la peur et la crainte grâce à la joie et la persévérance.


Ce vœu d'aider tous les êtres implique aussi de transcender ses fautes anciennes, car celles-ci ont toujours des conséquences dans le présent et le futur. Il faut d'abord les reconnaître, en être conscient, essayer de les réparer et les contrecarrer. Si vous avez volé, il faut par exemple veiller à se montrer généreux. Et il faut évidemment abandonner ces fautes morales, ne pas se complaire dedans, développer la ferme résolution de ne plus commettre les fautes et pratiquer le bien.




Voir les commentaires sur le premier chapitre:

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (liens vers les autres commentaires)


Lire les autres commentaires sur le deuxième chapitre : 

- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)


- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

Chapitre II: Le dévoilement des fautes




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.



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mardi 14 juillet 2026

Critiquer le guru




Hier, j'ai lu un très intéressant article sur le culte du guru (lama) dans le bouddhisme tibétain : « Du guru au guru yoga » sur le blog « Dans le sillage d'Advayavajra » (hridayartha.blogspot.com, 4 juillet 2026). L'article revient sur la notion de « guru » dans l'Inde ancienne tant dans l'hindouisme que dans le bouddhisme, puis montre l'évolution de ce concept dans le bouddhisme tantrique d'abord indien, puis tibétain. Il explique aussi toute l'importance que la pratique du guru-yoga a prise dans le bouddhisme tibétain au point de devenir un outil de soumission et d'endoctrinement qui permet de faire taire toute contestation et tout esprit critique au sein de la Sangha.


Juste une remarque préliminaire, j'emploie le mot « guru » dans son acception de la langue sanskrite en le différenciant bien du mot qu'il est devenu dans la langue française : « gourou » qui a une connotation très péjorative de quelqu'un qui embobine, manipule et profite de disciples fort crédules. En sanskrit et dans les autres langues indiennes, « guru » a un sens très positif, même si on le verra la dérive spirituelle à l’œuvre dans l'évolution du concept de « guru » n'est pas sans relation avec le concept de « gourou » propre à la langue française. Notons aussi que « guru » se traduit simplement par « lama » dans la langue tibétaine.


Pour résumer rapidement l'article (mais je vous invite à aller le lire évidemment), dans la pensée indienne, le guru a toujours été plus qu'un simple enseignant : « En analysant ses racines étymologiques, son histoire et son développement à travers les traditions spirituelles indiennes et tibétaines, on constate que sa singularité repose sur le fait que le guru n'est pas un simple transmetteur de savoir, mais l'incarnation vivante de la vérité ultime et l'agent direct de la transformation spirituelle de son disciple » (op. cit.)


Au départ, à l'époque de la rédaction des Védas du brahmanisme ancien, le guru était un prêtre-enseignant chargé de faire apprendre par cœur les Védas et les rites religieux. Dès le départ, l'élève quittait sa famille pour vivre au contact de son guru et évoluer en bénéficiant de son influence et de son expérience spirituelle.


Ensuite, à l'époque plus tardive des Upanishads, la relation avec le guru devient le moyen privilégié pour accéder à la Réalité Ultime, inaccessible aux yeux du profane. « Les textes déclarent explicitement que l'étude personnelle et solitaire des écritures est futile. Seul un maître ayant la connaissance expérimentale de la vérité peut montrer la voie. Le mot Upanishad lui-même signifie littéralement "s'asseoir près de", soulignant cette indispensable proximité physique et spirituelle avec le maître » (op. cit.) On progresse spirituellement au côté d'un maître qui est lui-même réalisé la Réalité Ultime du fait qu'il a y a été introduit par un autre maître.

Il me semble qu'il y a déjà là un problème considérable : que se passe-t-il si le guru chargé de nous ouvrir à la conscience de la Réalité Absolue n'a en fait pas réalisé cette Réalité Absolue ? Que fait-on s'il a seulement entrevu cette Réalité Ultime, mais est retombé dans son ignorance, s'est fourvoyé dans l’orgueil d'être un maître et abuse de son pouvoir ? Rien que là, on a un problème que les textes spirituels n'ont pas trop cherché à questionner, alors qu'il est pourtant essentiel. Les textes se contentant d'évoquer la situation idéale d'un guru idéal transmettant de manière idéale son Satcitananda (Être-Conscience-Félicité) à un disciple idéal qui ira jusqu'au bout du parcours.


Au fil des siècles, le rôle du guru va évolué grandement, notamment du fait des mouvements centré sur la Bhakti, la dévotion, l'amour de Dieu, mais aussi du Tantra que l'on retrouve tant dans l'hindouisme que dans le bouddhisme. « Le guru cesse d'être un représentant ou un intermédiaire pour devenir la divinité elle-même incarnée » (op. cit.)


Dans le cas du bouddhisme tantrique, cela signifie qu'il faut voir le guru, le lama, non pas comme quelqu'un qui enseigne le message du Bouddha, mais comme le Bouddha lui-même, voire plus important que le Bouddha parce que le Bouddha est lointain tant dans l'espace que le temps : il a vécu il y a longtemps, loin d'ici ; alors que le guru est en chair et en os devant vous. « Le guru n'est plus seulement un enseignant, il devient le hiérophante exclusif des tantras bouddhiques, appelé ācārya ou vajrācārya (maître adamantin). Cette transmission initiatique s'inspire du sacre des souverains indiens et instaure un lien indestructible (s.  samaya) qui confirme la supériorité du guru sur le disciple et l'inscrit dans un système de dévotion de nature féodale » (op. cit.).


Dans les textes tantriques indiens du XIème – XIIème siècles, on observe un glissement très net : « Auparavant, les pratiques préliminaires tantriques étaient principalement orientées vers la vénération des déités ou des bouddhas cosmiques. Des maîtres indiens commencent alors à placer le guru au centre du culte » (op. cit.) On place le guru au centre des mandalas visualisés, et tout cela prépare la pratique du guruyoga qui va devenir très en vogue au Tibet. « Le développement du Guruyoga au Tibet a répondu au besoin d'asseoir l'autorité des fondateurs des nouvelles écoles tibétaines (les lignées Kagyu, Sakya et Kadam). Ces fondateurs étaient souvent des lamas laïcs (tels que Marpa, Dromtönpa ou Sachen) qui incarnaient les nouvelles lignées venues d'Inde. Le Guruyoga a permis de consolider le statut de ces lamas locaux en les élevant au rang de bouddhas vivants, justifiant ainsi leur place au sommet de la hiérarchie institutionnelle » (op. cit.).


On a donc là un système de guruyoya qui permet de cautionner et renforcer un pouvoir féodal sur une communauté spirituelle avec tout ce que cela peut comporter d'abus de pouvoir et de vexation. L'histoire de la relation « spirituelle » entre Tilopa et Naropa est très emblématique de cette perversion : Tilopa commandait à Naropa de faire des choses ignobles et absurdes comme voler des choses au village. Cela entraînait des conséquences terribles pour Naropa : il se fait tabasser à mort par les villageois. Tilopa faisait régulièrement preuve de maltraitance à son encontre, en le tapant à coup de sandales notamment. La scène est restée célèbre car toute cette « folle sagesse » aurait « éveillé » soudainement Naropa et l'aurait initié au mahāmudrā, le Grand Sceau ou Grand Symbole, méditation suprême dans le bouddhisme tantrique.


Il se trouve toute une lignée d'abrutis, tant Tibétains qu'Occidentaux pour cautionner une telle stupidité. Dans les derniers en date, vous avez le livre « Jeu d'illusions » de Chögyam Trungpa, lui-même gourou maltraitant et délirant, ou encore « La pratique de l'éveil de Tilopa à Trungpa » de Fabrice Midal. Les justifications habituelles de cette maltraitance planifiée et organisée disent qu'il faut « briser l'ego ». S'ils avaient étudié un tant soit peu la doctrine du Bouddha, ils auraient su que le « je », l'égo est une illusion. On ne peut pas détruire une illusion : lancer mille missiles sur un mirage dans le désert ne détruira pas le mirage, puisqu'il n'est qu'un jeu de lumière. Ce qu'il faut faire, c'est observer minutieusement le « je » pour en comprendre le caractère illusoire, cela se fait dans le calme et la sérénité de la méditation. Pas en se faisant tabasser !


Ils invoquent aussi le fait de « briser le cadre conceptuel » : là encore, c'est très problématique. On détruit la pensée même du Bouddha et la distinction entre ce qui est louable, ce qui doit être accompli et ce qui est condamnable, ce qui doit être évité. On pourrait me dire qu'il ne faut pas s'attacher au cadre conceptuel du Dharma, mais cela le Bouddha l'a lui-même expliqué avec sa parabole du radeau qui est utile pour traverser un fleuve, mais qu'on abandonne cette tâche accomplie. L'approche du Bouddha est beaucoup plus douce et pertinente que les crapuleries de Tilopa à l'encontre de Naropa.


Pourtant, cette relation de « maître » à « disciple » est devenu un modèle dans le bouddhisme tibétain. En témoigne ces lignes dans le « Chemin de la Grande Perfection » de Dza Patrül Rimpotché (maître du XIXème siècle) : « De façon analogue, le grand pandit Nāropa supporta d'incommensurables épreuves alors qu’il suivait Tilopa. Comme nous l'avons vu plus haut. Nāropa rencontra Tilopa, lequel avait l’allure d’un mendiant, et lui demanda de l’accepter comme disciple. Tilopa accepta. Il l'emmena partout avec lui, mais de Dharma, il ne parla point.” [...] Les vingt-quatre épreuves du grand pandit Nāropa étaient des moyens d’éliminer ses voiles, car en fait il s'agissait des instructions de son maître. Ces actions, en elles-mêmes, étaient absurdes et n’avaient rien à voir avec le Dharma. Le maître n’avait pas prononcé une seule parole d’enseignement et le disciple n'avait fait aucune pratique, pas même une prosternation. Cependant, dès lors qu’il eut rencontré un maître accompli, au mépris des difficultés il obéit à tous ses ordres. Grâce à cela, il put éliminer ses voiles et en lui la réalisation se fit jour.
Il n’est donc pas de pratique du Dharma qui dépasse l’obéissance à son maître, et ses bienfaits sont à ce point immenses. En revanche, lui désobéir, ne serait-ce que légèrement, c’est commettre une faute extrêmement grave
 »(éd. Padmakara, 1997, p. 204).


À la même époque que Dza Patrül, Jamgon Kongtrül faisait l'apologie d'une adhésion inconditionnelle au guru : « Selon Jamgon Kongtrül, l'attitude fondamentale qu'un disciple doit adopter envers son guru est une dévotion et une révérence absolues, fondées sur une "vision pure" inébranlable. Bien qu'il soit prescrit d'examiner attentivement les qualités d'un maître avant de lui demander des enseignements, une fois la connexion établie par une instruction ou une initiation, le disciple ne doit plus jamais se détourner de lui, le calomnier ou scruter ses défauts, et ce même si le maître enfreint ouvertement les règles morales les plus fondamentales. Face à ce que l'on pourrait percevoir comme des défauts ou des transgressions chez le guru, Kongtrül exige une inversion radicale de perspective. Voir des défauts chez son maître spirituel (ou chez les autres pratiquants) est considéré comme le signe d'une perception impure et la preuve que l'on est sous l'emprise de Māra (le démon de l'illusion). Kongtrül utilise l'analogie du miroir. Voir les autres, notamment son guru, comme mauvais revient simplement à voir le reflet de son propre visage sale, c'est-à-dire l'impureté de son propre karma. Il ajoute qu'en notre époque dégénérée (fin XIXème siècle), même si l'on rencontrait un guru parfait, notre perception souillée nous ferait prendre ses qualités pour des défauts, tout comme Devadatta (le cousin jaloux) ne voyait que des défauts chez le Bouddha » (Dans le sillage d'Advayavajra, 4 juillet 2026, op. cit.)


La perception pure dans le tantrisme est un concept intéressant, mais on le voit ici, qui est très souvent dévoyé. Qu'est-ce que la perception pure ? C'est un changement de perspective sur le réel et les êtres. Tous les êtres sensibles ont la nature de Bouddha, nous disent les textes philosophiques du Grand Véhicule. Tous les êtres ont le potentiel de s'éveiller. En sanskrit, la formulation est ambivalente, on peut traduire aussi : « tous les êtres sensibles SONT la nature de Bouddha ». Le tantrisme nous invite à voir les personnes comme si elles étaient déjà des bouddhas. Tout est dès lors réinterprété à l'aune de cette considération : s'ils vous volent par exemple, c'est pour vous entraîner à cultiver le détachement.


Mais cette perception pure n'est intéressante que si vous ne devenez pas complètement sot et que vous retourniez à votre perception ordinaire pour garder un minimum de bon sens dans l'existence ! Or ce que les lamas tibétains incitent à faire, c'est abdiquer complètement son bon sens et son esprit critique envers un pervers narcissique, ivre de pouvoir qui pense que tous les méfaits, injures, coups et agressions sexuelles qu'il commet sont des actes dignes d'un grand Bouddha inspiré par la « folle sagesse », alors que ce ne sont qu'autant de crimes passibles de longues années de prison !


Sogyal Rimpotché a été un de ces nombreux malfaiteurs qui revendiquaient le titre de maître du Dharma. Il a injurié et harcelé ses disciples, il a commis un grand nombre d'agressions sexuelles et extorqué de l'argent à sa communauté. Il a été protégé pendant des années par les autorités du bouddhisme tibétain, puis est finalement tombé en disgrâce après des décennies de crimes et d’ignominies. Mais pour autant à sa mort, les lamas tibétains ont encouragé les disciples de Sogyal Rimpotché à purifier non pas leurs fautes d'avoir passé sous silence ses méfaits ou de les avoir franchement couverts, mais purifier leur manque de dévotion et leurs doutes envers leur guru. Il faut vénérer Sogyal quand bien même on connaît parfaitement ses méfaits. Ainsi Orgyen Topgyal leur avait écrit : « Ce que je veux dire aux étudiants de Rigpa est ceci : s'il vous plaît, ne brisez pas plus aucun de vos samayas (vœux tantriques). Si un étudiant brise son samaya, c'est très préjudiciable pour la vie du maître. Je vous enjoint donc à pratiquer le Narak Kong Shak et le cœur de Vajrasattva (rituels et mantras de purification) autant que possible. Je me sens très concerné par la vie et le futur de Sogyal Rimpotché » (Page facebook de Sogyal Rimpotché, 28/9/2017 alors que Sogyal était mourant). On constate qu'Orgyen Topgyal ne se préoccupe pas une seconde des victimes de Sogyal Rimpotché. Pas un soupçon de compassion, pas un moment d'empathie.


Que faire alors face à cette idéologie malsaine ? Revenir à la base. Le maître essentiel dans le bouddhisme est le Bouddha. (Je trouve fou de devoir préciser cela!) Les doctrines du Grand Véhicule et le tantrisme sont acceptables, mais elles ne doivent jamais éclipser le message de base du Bouddha Shakyamuni que l'on retrouve dans le canon pâli. Vous avez plus besoin d'un ami spirituel que d'un maître spirituel. Cet ami spirituel est là pour aider, pas pour vous enfoncer ! Il doit vous enseigner le Dharma et idéalement un exemple et un modèle pour tous les pratiquants du Dharma, notamment en faisant preuve de compassion, de douceur et en ne tabassant pas ses disciples ! S'il fait preuve de sévérité, c'est pour appeler à la discipline nécessaire au progrès spirituel, pas pour renforcer son pouvoir personnel.


Aux pratiquants du bouddhisme tibétain, je dis de ne pas mettre une hiérarchie problématique dans les textes sacrés et d'arrêter de mettre notamment des textes tantriques obscurs au-dessus des soûtras du Bouddha. Personnellement, je considère les Dharma comme une cible : le petit cercle du milieu est le « Petit Véhicule ». Si vous n'êtes pas capables de viser suffisamment juste, notamment parce que vous n'êtes pas capables de faire preuve de détachement, vous avez le deuxième cercle avec le Grand Véhicule. Et si vous n'y arrivez encore pas, vous avez le cercle plus grand du tantra qui permet de récupérer les adeptes les plus minables. Ce faisant, vous arrêtez de tomber dans l'orgueil de vous croire supérieur parce que vous avez lu un texte de l'Anuttara Yoga Tantra que vous n'avez en réalité pas vraiment compris !


Aux pratiquants du bouddhisme tibétain, je dis d'arrêter de croire à un Tibet imaginaire, plein de merveilleux, où tout ce que ferait les Tibétains serait de l'ordre du sacré et du spirituel. Le Tibet n'est pas Shangri-la, le Tibet n'est pas Shambhala. Et le bouddhisme au Tibet fait l'objet de luttes de pouvoir féroce, et beaucoup de principes spirituels y sont détournés pour justifier la propagande politique. Je pense notamment au guruyoga qui vient renforcer le pouvoir féodal des lamas.



Frédéric Leblanc, Vaucluse, 15 juilet 2026












Arbre du refuge de la lignée des lamas Karma Kagyu - Sherab Palden Beru,






Lire également :


L'affaire Sogyal (réflexion sur comment les abus de pouvoir peuvent être commis au sein du bouddhisme tibétain)



- Errances dans le bouddhisme tibétain



Une dictature bienveillante (critique du livre du lama Dzongzar Djamyang où celui-ci défend l'obéissance aveugle au lama, même si ce dernier a un comportement critiquable et répugnant)


- Le maître spirituel


- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché










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samedi 11 juillet 2026

Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

 

Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


1. Afin de saisir cette précieuse pensée,

Aux Ainsi-Allés,

Au sublime Dharma, joyau immaculé,

Aux fils des Vainqueurs, océans d'excellence,


2. J'offre toutes les fleurs et les fruits,

Toutes les formes de remèdes,

Tous les gemmes de l'univers

Et les eaux pures et délicieuses,


3. Les montagnes faites de pierres précieuses,

Et de même, les bois, les solitudes plaisantes,

Les arbres célestes aux parures de fleurs

Et les arbres dont les branches ploient sous le poids des fruits ;


4. Les parfums des mondes divins,

Les encens, les arbres à souhaits

Et les arbres de pierreries, les moissons non cultivées

Et tous les autres ornements digne d'être offerts ;


5. Les lacs et les bassins de lotus

Agrémentés du chant des cygnes ;

Toutes les choses qui n'appartiennent à personne

Dans les limites des sphères de l'espace immense ;


6. Les créant toutes en esprit,

Je les offre aux Vainqueurs, ces êtres suprêmes, et à leurs Fils.

Ô Grands Compatissants, sublimes objets d'offrandes,

Pensez à moi avec amour et acceptez-les !


7. Dénués de mérite, je suis très pauvre

Et n'ai rien d'autre à offrir.

Ô Protecteurs qui pensez au bien d'autrui,

Par votre puissance, acceptez ceci pour mon bien !



Shāntideva






Michael Fry






Afin de faire croître et fructifier l'esprit d’Éveil ou bodhicitta, Shāntideva fait des offrandes en pensées aux bouddhas et aux bodhisattvas : il s'agit de visualiser toutes sortes de richesses, de domaines et d'ornements et les offrir à tous les êtres éveillés. Bien sûr, ce n'est pas un don réel, et cela n'a pas d'impact direct sur le monde réel comme quelqu'un qui rêve de ce qu'il fera quand il aura gagné au loto. Mais justement, celui qui jouit dans ses rêves de richesses imaginaires payés avec le pactole imaginaire d'un gain imaginaire au loto cultive une obsession bien réelle cette fois-ci pour son intérêt personnel : « Qu'est-ce que je ferai si j'étais riche ? Comment est-ce que je profiterai de tout cet argent ? » Le rêveur du loto oriente insidieusement sa pensée vers l'égoïsme et la recherche du profit pour soi-même.

Ici, au contraire, les richesses imaginées ne sont pas pour le profit de nous-mêmes, mais pour le profit d'êtres qui ont dépassé l'égoïsme et rayonnent de bienveillance envers tous les êtres sensibles. Les richesses imaginées vont au service de l’Éveil et de sa propagation qui sera favorable au bien des êtres.


Il s'agit d'apporter aux bouddhas des biens qui se distinguent tant par leur beauté que par leur utilité ou la satisfaction comme des fleurs ou des fruits. Shāntideva veut aussi offrir « toutes les formes de remède » : on reconnaît là encore l'extinction de la souffrance comme but essentiel de la doctrine du Bouddha. Offrir « les bois, les solitudes plaisantes », on voit aussi la prédilection et l'intérêt pour les endroits calmes, propices à la méditation.


Offrir aussi les espaces, les lieux, les endroits, les domaines aux bouddhas pour que ceux-ci y puissent faire rayonner leur influence est aussi essentiel. Régulièrement, quand je me promène, j'offre aux bouddhas le paysage en récitant intérieurement la formule : « J'offre ce lieu, ce paysage au Bouddhas. Puisse ce lieu, ce paysage devenir un champ d’Éveil pour le profit de tous les êtres ».













Voir les commentaires sur le premier chapitre:

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil (liens vers les autres commentaires)


Lire les commentaires du deuxième chapitre: 

- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)

- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

Chapitre II: Le dévoilement des fautes




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




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