Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
10. Dans les salles de bain parfumées,
Avec leur sol de pur et brillant cristal,
Leurs colonnes resplendissantes de joyaux
Et leur éblouissantes courtines brodées de perles.
11. Je prie les Ainsi-Allés et leurs fils
D'approcher et de baigner leur corps
Avec de nombreux vases précieux remplis d'eaux odorantes délicieuses,
Au son des chants et de la musiques.
12. J'essuie leur corps avec des étoffes incomparables,
Sans tache, imprégnées de parfum,
Et j'offre à ces êtres sublimes
D'excellents vêtements embaumés.
13. Je pare d'habits fins et doux
Et d'ornements variés
Samanthabhadra, Manjugosha,
Lokeshvara et les autres êtres nobles ;
14. Avec des parfums exquis dont la fragrance
Se répand dans un milliard de mondes,
J'oins comme on lustre l'or épuré, poli
Le corps des Puissants Seigneurs.
15. À ces Puissants Seigneurs, suprêmes objets d'adoration,
J'offre de superbes guirlandes bien composées,
Et toutes les fleurs odorantes,
Mandara, utpala et lotus.
16. Je leur offre aussi des nuages d'encens
Dont le parfum riche et pénétrant ravit l'esprit,
Des délicatesses célestes
Comprenant des nourritures et des breuvages variés.
17. Je leur offre des flambeaux de pierreries
Reposant sur des lotus d'or,
Et même une jonchée de fleurs éclatantes
Sur le sol aspergé d'eau parfumée.
18. À ceux dont la nature est compassion,
J'offre des palais retentissants d'hymnes mélodieux,
Étincelants de festons de perles,
Parures de l'espace infini.
19. Toujours, je présente aux Puissants Seigneurs
Des parasols de pierreries aux manches d'or,
Droits, aux formes gracieuses,
Dont les bords sont embellis d'ornements exquis.
20. En outre, que d'autres nuages d'offrandes
Résonnantes de musiques et de mélodies enchanteresses
Qui apaisent les souffrances des êtres
Se maintiennent aussi longtemps que nécessaire !
21. Qu'une pluie continuelle
De fleurs et de gemmes
Descende sur les reliquaires, les statues
Et sur tous les joyaux du sublime Dharma !
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| Piscine de Roubaix |
Shāntideva continue son offrande visualisée. Il faut imaginer splendeurs sur splendeurs pour les bouddhas, car rien n'est trop beau pour eux. Je pense qu'il est important de garder à l'esprit que ceci est une offrande visualisée. On imagine le plus beau, le plus merveilleux pour les bouddhas et les bodhisattvas, sans le moindre souci de réalisme. Qu'une imagination baroque nous fasse concevoir les choses les plus incroyables. Cela n'a pas besoin d'être réaliste, parce que si l'on rencontrait véritablement des bouddhas et des bodhisattvas, je suis certain que ceux-ci ne voudraient pas de toutes ces richesses et de tout confort. Dans un monde où les richesses et les ressources sont limitées, je suis certain que les bouddhas et les bodhisattvas ne voudraient qu'on appauvrisse certains pour les honorer eux qui se contentent de peu et se réjouissent dans la pauvreté.
Je mentionne cela parce que toutes sortes de gourous, étant convaincus d'être eux-même des êtres éveillés et sacrés, pensent que rien n'est trop beau pour eux et que leurs adeptes doivent les pourvoir en luxe et richesses incroyables. Je pense notamment à Osho Rajneesh qui s'était vu offrir 93 Rolls-Royces, et encore le pauvre petit espérait en avoir 365 pour les 365 jours de l'année. Cela n'a évidemment aucun sens : un être éveillé ne vit pas nécessairement dans l'ascèse, la pauvreté et la mendicité, mais un être éveillé s'est détaché du désir pour les biens matériel et court après tant de richesses.
Les strophes de Shāntideva ne doivent donc pas être détournées de leur sens initial. Ce sont bien des offrandes que l'on visualise dans notre imagination débridée de toute contingence matérielle : on offre le plus beau, le plus merveilleux quand bien même on sait que les bouddhas et les bodhisattvas n'ont pas besoin de tant de richesses et de splendeurs. Ces offrandes visualisées sont un exercice spirituel qui nous à convaincre notre inconscient que rien n'a plus de valeur que l’Éveil incomparable, rien n'est plus désirable que l'extinction, le Nirvāna.
Shāntideva poursuit dans les strophes 10 à 13 la volonté de reconnaître et transcender ses fautes passées présentes dans les strophes 8 & 9. La symbolique du bain indique clairement la volonté de purification : baigner et nettoyer le corps des bouddhas représente le fait de purifier notre perception et nos intentions afin de libérer notre potentiel d’Éveil.
Notez au passage que « Ainsi-Allé » ou « Tathāgata » en sanskrit désigne le Bouddha : celui qui est parti dans ce qui est « ainsi », dans la véritable nature des choses, véritable nature des choses qui n'est pas figée dans une entité éternelle ou permanente, mais qui est continuellement dynamique, d'où l'idée d'aller, de venir, de se mouvoir. Tout est impermanent, tout change, tout coule...
Shāntideva nous encourage donc à imaginer une salle de bain, spacieuse et incroyablement somptueuse. Imaginez le hammam d'un grandiose palais d'Orient où tout est merveilleux, que ce soit le sol de cristal, des colonnes de joyaux, des mosaïques subjuguantes et des rideaux diaphanes de la plus belle soie, une chaleur douce et agréable, un parfum entêtant, des coupes de nacres, un silence souverain ponctué du clapotis des gouttes d'eau, tout ce que votre imagination peut concevoir de plus beau, de plus incroyable, de plus agréable. Prévoyez des serviettes de bain dans un tissu incroyable tant par sa douceur que par ses motifs tissés qui l'ornent. Offrez ensuite les plus beaux, les plus élégants vêtements, symboles de l'apparence en société aux bouddhas et aux bodhisattvas.
Samantabhadra (« Entièrement bon, auspicieux ») est ici un grand bodhisattva que l'on retrouve dans de nombreux textes du Grand Véhicule, notamment dans l'Avatamsaka Sūtra, le Soûtra de l'Ornementation Fleurie. Il est souvent associé à la vérité ultime. Dans le tantrisme et le Dzogchen, il est le Bouddha primordial. Dans l'Avatamsaka Sūtra, il prend dix fermes résolutions typiques des bodhisattvas :
Rendre hommage à tous les bouddhas,
Adresser des louanges aux bouddhas et aux êtres éveillés,
Pratiquer abondamment des offrandes envers ces bouddhas et êtres éveillés,
Se repentir de toutes les fautes passées,
Se réjouir des mérites d'autrui,
Prier (le Bouddha) d'enseigner le Dharma,
Prier le Bouddha de rester dans ce monde,
Suivre constamment les enseignements du Bouddha,
Vivre en bonne harmonie avec toutes les créatures,
Étendre universellement le bénéfice des mérites.
Manjugosha est un autre nom de Manjushri, bodhisattva de la sagesse. On le représente généralement avec l'épée de la perfection de sagesse qui tranche les illusions du samsāra. Lokeshvara ou Avalokiteshvara (Tchenrézi en tibétain) est le bodhisattva de la grande compassion. Ces trois grands bodhisattvas font partie d'un groupe plus large très souvent cités dans le bouddhisme du grand Véhicule qui inclut aussi : Vajrapani, Maitreya, Kshitigarbha, Akashagarbha, Sarvanivarana-vishkambhin.
Très succinctement, Vajrapani (« Porteur de diamant » ou « Porteur d'éclair ») est associé aux moyens habiles et est considéré comme un détenteur des secrets. Akashagarbha (« Matrice de l'espace »), maître de la vacuité incommensurable, est représenté notamment dans le Soûtra de la Grande Assemblée (Mahāsanghāta Sūtra) comme un homme riche qui ouvre sans retenue son trésor aux autres. Maitreya (« Bienveillant ») est le Bouddha à venir : il est déjà là en tant que bodhisattva œuvrant au bien des êtres. Kshitigarba (« Matrice de la terre ») est le bodhisattva qui tente d'apaiser les enfers, de les vider pour que cesse ce gigantesque amas de souffrances. Enfin, Sarvanivarana-vishkambhin est « Celui qui écarte tous les obstacles ».
Ensuite, Shāntideva nous invite à visualiser des offrandes de parfums. La symbolique est celle de « l'odeur de sainteté », le parfum qui émanerait des personnes saintes, fragrance qui se répand dans un « milliard de monde » pour inspirer un nombre incalculable d'être à adopter un meilleur comportement dépourvu d'égoïsme et de malveillance. Shāntideva parle ensuite des fleurs, symbole de pureté et de beauté, et d'encens, symbole du sacré.
Puis, il offre en visualisation de palais immense et somptueux, demeure majestueuse. On retrouvera ce thème très présent dans les mandalas du tantrisme indo-tibétain où le mandala est la représentation d'un palais sublime où règne un Bouddha cosmique.
Enfin, Shāntideva invite à visualiser des offrandes qui viennent apaiser et consoler les êtres en nombre infini. Et que ces offrandes mettent en valeur tout ce qui représente et symbolise le Dharma du Bouddha.
« En outre, que d'autres nuages d'offrandes
Résonnantes de musiques et de mélodies enchanteresses
Qui apaisent les souffrances des êtres
Se maintiennent aussi longtemps que nécessaire !
Qu'une pluie continuelle
De fleurs et de gemmes
Descende sur les reliquaires, les statues
Et sur tous les joyaux du sublime Dharma ! »
Je pense qu'il est très profitable de pratiquer cette offrande visualisée mirifique comme un exercice spirituel pour entraîner notre imagination au merveilleux, mais en gardant une conscience nette que cela est une production de l'esprit, et que dans le monde réel, les bouddhas partagent les biens et les ressources, ne gardant que ce qui est nécessaire, trouvant leur béatitude et leur joie dans ce détachement.
Lire les commentaires des strophes précédentes :
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)
- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)
Chapitre II: Le dévoilement des fautes






