Je
voudrais revenir sur un article écrit maintenant, il y a plus de dix
ans, et qui est un commentaire d'un poème de Victor Hugo :
« Ceux qui vivent sont ceux qui luttent » :
https://lerefletdelalune.blogspot.com/2015/11/ceux-qui-vivent-ce-sont-ceux-qui-luttent.html
De
manière générale, le poème oppose d'un côté la lutte
d'individus simples qui cherchent à s'élever et, de l'autre côté,
la foule, la plèbe et ses bas instincts, sa médiocrité et ses
intérêts égoïstes. Cette plèbe n'est pas ici opposée aux
nobles, aux patriciens, mais ceux qui sont bons, humbles, qui suivent
un idéal qui les dépasse, ceux qui, nuit et jour, on devant les
yeux « quelque
saint labeur ou quelque grand amour ».
Victor Hugo dit explicitement que ce sont des gens issus du peuple :
« C’est
le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est
le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche ».
Je
précise pour comprendre ce qui suivre que je ne suis ni un
spécialiste de Victor Hugo (que je trouve souvent trop emphatique et
ampoulé), ni un spécialiste de la Révolution française en
générale ou de la Terreur en particulier. Et je ne suis pas non
plus un spécialiste du révolutionnaire Jean-Paul Marat, ni
d'ailleurs de l'empereur romain Tibère. Je me suis enthousiasmé à
cette époque en 2015 pour ce poème de Victor Hugo et je me suis
risqué à une interprétation de ce poème sans aucune prétention
autre que mon enthousiasme et ma qualité d'amateur de ce poème.
« Amateur » dans le sens de celui qui aime profondément
quelque chose, mais aussi dans le sens qui n'est pas un professionnel
du domaine, un expert, un spécialiste.
Or
il se trouve qu'une erreur s'est glissée dans mon commentaire
concernant Marat et les vers suivants :
« Troupeau
qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit,
prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule
triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle,
et poussée aux gouffres inconnus ».
J'ai
écrit : « On a là cette foule pleine de ressentiment et
de malveillance, prête à entendre n'importe quel tribun qui saura
rassembler leurs haines, et qui suivra un tyran comme l'empereur
Tibère ou qui assassinera lâchement un grand homme comme le
révolutionnaire Marat ».
En
2018, un internaute m'a fait signaler mon erreur concernant Marat :
« Belle
analyse, mais complet contresens quant à Marat, considéré par Hugo
et par quasi tous les historiens aujourd'hui comme un révolutionnaire
sanguinaire. Hugo n'accuse pas le peuple de l'avoir tué, mais de
l'avoir bêtement suivi!
»
Sur le moment, je n'ai pas vu le commentaire, mais quand je me suis
rendu compte de son existence en 2019, j'ai immédiatement répondu :
« Oui,
l'erreur est mienne. Victor Hugo condamne la figure de Marat au même
titre que Tibère. Mea culpa ».
Mon
erreur vient simplement de l'influence du célèbre tableau de David
qui présente Jean-Paul Marat comme un martyr de la Révolution.
Naïvement, j'ai imaginé Hugo comme un admirateur de Marat, Hugo qui
écrit dans les « Misérables » :
« Le
droit a sa colère (...), et la colère du droit est un élément du
progrès. N’importe, et, quoi qu’on en dise, la révolution
française est le plus puissant pas du genre humain depuis
l’avènement du Christ. Incomplète, soit, mais sublime. Elle a
dégagé toutes les inconnues sociales ; elle a adouci les
esprits ; elle a calmé, apaisé, éclairé ; elle a fait
couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a été bonne. La
révolution française, c’est le sacre de l’humanité ».
(Fantine,
livre II, chapitre « L'onde
et l'ombre »)
 |
| Jacques-Louis David, Marat assassiné, 1793 |
Quand
j'ai écrit mon interprétation du poème en 2015, j'avais buté sur
les mots : « prêt à Marat comme prêt à Tibère »,
et je n'avais pas trouvé plus d'information sur internet. Une fois,
que l'on sait que Victor Hugo a été très critique envers la
Terreur, notamment dans son roman « Quatre-vingt-treize »,
le sens découle beaucoup plus naturellement et plus simplement.
Marat a contribué à fanatiser la foule imbécile avec ses diatribes
enragées. Ainsi, dans ce roman sur la période de la Terreur et des
guerres de Vendée, la scène fictive où Robespierre, Danton et
Marat discute sur ce qu'il convient de faire, notamment par rapport à
la problématique de la Vendée qui se soulève à ce tournant de la
Révolution en 1793 et sur la question de savoir le degré de menace
intérieure de la Vendée par rapport aux menaces extérieures des
monarchies européennes.
Marat
y tient un très long monologue que l'on qualifierait aujourd'hui de
paranoïaque et complètement conspirationniste : « En
effet, quel homme suis-je ? J’ai dénoncé Chazot, j’ai
dénoncé Pétion, j’ai dénoncé Kersaint, j’ai dénoncé
Moreton, j’ai dénoncé Dufriche-Valazé, j’ai dénoncé
Ligonnier, j’ai dénoncé Menou, j’ai dénoncé Banneville, j’ai
dénoncé Gensonné, j’ai dénoncé Biron, j’ai dénoncé Lidon
et Chambon ; ai-je eu tort ? je flaire la trahison dans le
traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant le crime.
J’ai l’habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites
le lendemain. Je suis l’homme qui a proposé à l’Assemblée un
plan complet de législation criminelle. (...)
J’ai
demandé qu’on prît cent mille parents d’émigrés comme otages
pour les commissaires livrés à l’ennemi, j’ai proposé de
déclarer traître tout représentant qui passerait les barrières,
j’ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de
Marseille, j’ai insisté pour qu’on mît à prix la tête
d’Égalité fils, j’ai défendu Bouchotte, j’ai voulu l’appel
nominal pour chasser Isnard du fauteuil, j’ai fait déclarer que
les Parisiens ont bien mérité de la patrie ; c’est pourquoi
je suis traité de pantin par Louvet, le Finistère demande qu’on
m’expulse, la ville de Loudun souhaite qu’on m’exile, la ville
d’Amiens désire qu’on me mette une muselière, Cobourg veut
qu’on m’arrête, et Lecointe-Puiraveau propose à la Convention
de me décréter fou. (...)
Je
n’ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des
contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous (Danton). Du
reste, je devais m’y attendre, vous ne m’avez pas compris ;
pas plus vous que Robespierre, pas plus Robespierre que vous. Il n’y
a donc pas d’homme d’État ici ? Il faut donc vous faire
épeler la politique, il faut donc vous mettre les points sur les i.
Ce que je vous ai dit voulait dire ceci : vous vous trompez tous
les deux. Le danger n’est ni à Londres, comme le croit
Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton ; il est à
Paris. Il est dans l’absence d’unité, dans le droit qu’a
chacun de tirer de son côté, à commencer par vous deux, dans la
mise en poussière des esprits, dans l’anarchie des volontés…
– L’anarchie !
interrompit Danton, qui la fait, si ce n’est vous ?
Marat ne s’arrêta
pas.
– Robespierre,
Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de brelans,
dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des
Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre, et qui a
été le club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le
prêtre Claude Fauchet, club des Bonnets de laine, fondé par le
gazetier Prudhomme, et cætera sans compter votre club des Jacobins,
Robespierre, et votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est dans
la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne
de l’Hôtel de ville le boulanger du marché Palu, François Denis,
et dans la justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu
le boulanger Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu’on
déprécie. Rue du Temple, un assignat de cent francs est tombé à
terre, et un passant, un homme du peuple, a dit : Il ne vaut pas
la peine d’être ramassé. Les agioteurs et les accapareurs, voilà
le danger. (...)
Ah ! vous
cherchez le danger loin, quand il est près. À quoi vous sert votre
police, Robespierre ? (...) Eh bien, sachez ceci : le
danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds ; on
conspire, on conspire, on conspire ; les passants dans les rues
s’entre-lisent les journaux et se font des signes de tête ;
six mille hommes, sans cartes de civisme, émigrés rentrés,
muscadins et mathevons, sont cachés dans les caves et dans les
greniers, et dans les galeries de buis du Palais-Royal (...)
Robespierre regardait
attentivement la carte.
– Ce qu’il faut,
cria brusquement Marat, c’est un dictateur. Robespierre, vous savez
que je veux un dictateur.
Robespierre releva la
tête.
– Je sais, Marat,
vous ou moi.
– Moi ou vous, dit
Marat. »
(Victor Hugo,
Quatre-vingt-treize, 1874, 2ème partie, livre II,
II)
Les écrits de Marat,
eux-mêmes, laissent peu de doute sur la violence du gars. Ainsi dans
son fameux journal « L'ami du peuple » : « Aveugles
citoyens ! Serez-vous toujours insensés ? N'ouvrirez-vous
jamais les yeux ? Il y a dix mois cinq cent têtes abattues
auraient assuré votre bonheur ! Pour vous empêcher de périr,
vous serez peut-être forcés d'en abattre cent mille, après avoir
vu massacrer vos frères, vos femmes et vos enfants ».
Toute une
légende noire s'est constituée autour de Marat, exactement comme
Robespierre a eu également sa légende noire. L'un des plus
virulents a été l'historien du XIXème
siècle, Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution Française
(tome
IV, chap. 3 : La Convention – La Gironde et la Montagne –
septembre/octobre 1792) : « Échappé
de sa cave, sans rapport avec la lumière, ce personnage étrange, au
visage cuivré, ne semblait pas de ce monde-ci. Il voyait bien
l’étonnement des simples, il en jouissait. Le nez au vent,
retroussé, vaniteux, aspirant tous les souffles de la popularité,
les lèvres fades et comme vomissantes, prêtes, en effet, à vomir
les injures et les fausses nouvelles. Quoi,
c’est là Marat? cette chose jaune, verte d’habits, ces yeux gris
jaune si saillants... C'est au genre batracien qu’elle appartient à
coup sûr, plutôt qu’à l’espèce humaine. De quel marais nous
arrive cette choquante créature ?... Son front jaune, son vaste
rictus de crapaud souriait effroyablement sous sa couronne de
laurier ».
Pour
autant, je ne suis pas certain qu'il f aille croire sur parole tous
les horreurs de cette légende noire de Marat et de Robespierre.
Victor Hugo, lui-même, est beaucoup plus mesuré dans ses notes
préparatoires pour son roman « Quatre-vingt-treize » :
« Marat
fut un espèce d'invisible, présents partout. Être senti sans être
vu, c'est le propre des dieux et des démons. Marat n'était pas plus
un écrivain que Robespierre n'était un orateur : ces hommes
étaient des forces ».
Ou
encore, Hugo qui écrit dans ces mêmes notes : « Tant
qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage
qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir
Marat ».
Dans une note de 1854, il est assez radical : « Moi,
si je faisais l'histoire de la Révolution (et je la ferai), je
dirais tous les crimes des révolutionnaires, seulement je dirais
quels sont les vrais coupables, ce sont les crimes de la monarchie ».
En outre,
des historiens rejettent cette légende noire. Ainsi, sur le site
« Le
vent se lève »,
on trouve un article intitulé « Derrière
la légende noire, retour sur un "ami
du peuple" »
qui montre que Marat est surtout motivé par la détresse du peuple
et qui résonne avec ce que Victor Hugo dit de Jean-Paul Marat :
« La
centralité de la lutte des classes dans la pensée de Marat
distingue sa conception du peuple de celle des Jacobins. Pour ces
derniers, le peuple c’est l’ensemble des citoyens sans
distinction. Pour Marat, ce sont seulement les pauvres car la
Révolution n’a été faite que par eux, c’est-à-dire « par
les dernières classes de la société, par les ouvriers, les
artisans, les détaillants, les agriculteurs, par la plèbe, par ces
infortunés que la richesse impudente appelle canaille et que
l’insolence romaine appelait prolétaires ». (...) À ses
yeux, ce sont moins les forces productives qu’une accumulation de
« complots » qui constituent le sens de l’histoire.
L’antagonisme qu’il esquisse entre le petit nombre des riches et
la grande masse des pauvres est rudimentaire – mais demeure
structurant tout au long de sa vie ».
On me
répliquera que « Le
vent se lève »
est un média très marqué à gauche. Bien sûr, mais il me semble
intéressant de montrer que ce n'est pas « quasi tous les
historiens » qui crachent sur Marat comme me le disait
l'internaute qui m'avait critiqué en 2018. Encore aujourd'hui, vous
avez toute une série d'historiens, dont une bonne partie
d'historiens de gauche, qui refusent la légende noire de Marat comme
la légende noire de Robespierre. En 2026, c'est encore un enjeu
politique que de défendre ou de dénoncer l'héritage politique de
ces deux révolutionnaires, Marat et Robespierre. Jean-Luc Mélenchon
et d'autres acteurs importants de la France Insoumise revendiquent
régulièrement et convoquent la figure de Robespierre comme une
figure de leur lutte politique.
Alors loin
de moi l'idée de me faire juge de cette controverse. Marat est-il un
salaud totalitaire ou un défenseur un peu trop zélé de la veuve et de l'orphelin ?
Je ne me prononcerai pas ici sur cette question. J'ai dit plus haut
que je ne suis pas historien et je ne suis pas un spécialiste de la
Révolution Française, même si c'est une période qui m'intéresse
beaucoup. Je ne suis pas non plus un spécialiste de Jean-Paul Marat.
Néanmoins, il me semble intéressant de rappeler le débat encore
très vif sur ces figures de la révolution. C'est pourquoi,
intuitivement, je n'avais pas corrigé mon erreur sur Marat dans mon
commentaire du poème de Victor Hugo : « Ceux
qui vivent, ce sont ceux luttent ».
La critique de l'internaute est restée bien visible ainsi que le
fait que j'admette mon erreur, mais je n'avais rien changé jusqu'à
aujourd'hui.
Une critique assez désagréable est apparue hier : « Le
contre-sens sur Marat écroule tout le reste, hélas….mais
inégalable Hugo…!!!!
»
J'ai reçu cette critique avec une irritation. Je déteste quand des
intellectuels utilisent une faute mineure pour décrédibiliser tout
un travail. Surtout que le gars reprend le terme de « contre-sens »
que le premier internaute qui avait critiqué mon travail en 2018.
Probablement a-t-il lu quelque chose qu'il n'avait pas vu lui-même
et se permet de tout remettre en question.
Donc, non,
mon erreur sur Marat « n'écroule pas » tout le reste !
Victor Hugo a sélectionné deux exemples où la foule s'emporte dans
une furie collective et meurtrière. Deux exemples qui lui parlaient,
lui, homme du XIXème
siècle, mais qui ne nous parlent pas du tout à nous, hommes du
XXIème
siècle ! D'où mon erreur. Si Hugo avait écrit ce poème
aujourd'hui, il aurait probablement évoqué Hitler, Staline, Mussolini, les
jihadistes, éventuellement Trump et les MAGA, Benjamin Netanyahu et
Tsahal...
Mais le
sens est là, peu important que la foule était dirigée par Marat,
et non contre Marat. C'est un détail. L'important était de
comprendre que Victor Hugo met en valeur l'homme qui réfléchit par
lui-même et essaye d'apporter du bien à la société du fait de son
travail et de son amour. Et il crache sur la foule des gens aigris
qui suivent aveuglément les courants de haine et de médiocrité de
leur époque, parce qu'il est plus facile de suivre le courant que de
s'élever humainement et spirituellement.
Donc, pour
ne pas recevoir de nouvelles critiques, j'ai décidé de corriger mon
texte pour ne pas laisser de faiblesse qui permettrait à mes
détracteurs d'invalider tout un texte sur base d'une seule erreur
sur des détails. Il est donc écrit maintenant : « On
a là cette foule pleine de ressentiment et de malveillance, prête à
entendre n'importe quel tribun qui saura rassembler leurs haines, et
qui suivra un tyran comme l'empereur Tibère ou qui suivra lâchement
Marat dans sa volonté de faire régner la Terreur au sein de la
Révolution Française ».
Néanmoins, il m'a semblé intéressant d'expliquer dans ces lignes
les enjeux et les ambiguïtés qui se cachaient derrière mon erreur
et sa correction.
 |
Danton, Marat et Robespierre réunis au cabaret de la rue du Paon (scène fictive de "Quatre-vingt-treize" de Victor Hugo) Dessin de Diogène Maillart, musée Carnavalet, 1876. |
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- La nef des fous (où le philosophe Jacques Derrida avait critiqué et discrédité l'entièreté de le "L'histoire de la folie" de Michel Foucault à partir de la critique d'un détail de son livre qui évoquait les méditations de René Descartes)
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Joseph Boze, Portrait de Jean-Paul Marat (1743-1793), 1793 Musée Carnavalet |