Le
dévoilement des fautes (II, 41 à 53)
Commentaire
du Bodhisattvacaryāvatāra
de Shāntideva
41.
Quand je serai saisi par les messagers de Yama,
De
quel profit me seront parents et amis ?
Le
mérite seul me protégerait,
Mais
je ne l'ai pas développé.
42. Ô
Protecteurs, inattentif,
Ignorant,
semblable peur,
Pour
le bien de cette vie éphémère,
J'ai
accompli de nombreuses fautes.
43.
Terrorisé, la bouche sèche et la vue affaiblie,
Si
l'entière apparence de la personne
Que
l'on emmène aujourd'hui
Pour
lui couper un membre est transformée.
44.
Que sera alors
Quand,
frappé par la maladie de terreur,
Les
formes affreuses des messagers de Yama
Prendront
possession de moi ?
45.
« Qui me protégera
Contre
cette immense peur ? »
Les
yeux exorbités,
Dans
les quatre directions, je chercherai un refuge.
46.
Mais, n'y voyant pas d'abri,
Replongé
dans un brouillard,
Que
ferai-je
Si je
ne trouve là aucun secours ?
47.
Dès maintenant, je prendrai refuge
Dans
les Vainqueurs, protecteurs du monde,
Qui
s'évertuent à secourir les migrants
Et
dont la grande force dissipe toute crainte.
48. Je
prends refuge avec pureté
Dans
le Dharma par eux réalisés
Qui
écarte les peurs du samsāra
Et, de
même, dans l'assemblée des bodhisattvas.
49.
Éperdu de crainte,
Je me
donne à Samantabhadra,
Et à
Manjushri également,
J'offre
mon corps.
50.
J'adresse un cri de détresse sincère
Au
protecteur Avalokiteshvara
Dont
l'activité compatissante est infaillible :
« Protégez-moi,
qui ai mal agi ! ».
51. En
quête d'un refuge,
Avec
mon coeur, j'en appelle
Au
noble Akashagarbha, à Kshitigarbha
Et à
tous les Protecteurs, grands compatissants ;
52. Je
prends refuge en Vajrapani
Dont
la vue terrifie
Et met
en fuite dans les quatre directions
Les
messagers de Yama.
53.
J'ai transgressé votre parole ;
À
présent que je prends refuge en vous
À la
vue de cette grande peur.
Écartez-la
sans délai !
 |
Vasily Vereshchagin Lama bouddhiste en grande tenue pour un rituel de danse au monastère de Pemionchi (Pemayangtsé) au Sikkim, Inde, 1875. |
Shāntideva exprime ici avec éloquence la terreur qui
s'empare de nous devant l'imminence de la mort, quand nous devons
quitter seul ce monde vers l'inconnu. Cette grande peur est donc à
la fois la crainte de perdre cette vie, mais aussi la panique devant
cet inconnu qui vient, et qui peut s'avérer terrible pour nous si la
conséquence de nos actes néfastes nous entraînent dans des vies
pleines de souffrance. Pour s'épargner cette grande peur, il aurait
fallu de son vivant plus agir dans le sens du bien et de l'aide à
autrui. Mais nous n'avons pas toujours été exemplaire, voire nous
nous sommes souvent détournés de l'accomplissement du bien pour
parler pudiquement. « Le mérite seul me protégerait / Mais
je ne l'ai pas développé. » Ce qui est fait est fait, et
il est trop tard pour faire marche arrière. Nous sommes comme
l'étudiant qui a préféré faire la fête au lieu d'étudier, et
qui s'apprête à devoir passer son examen oral devant son professeur
sans rien connaître de la matière qu'il aurait dû étudier. Cela
en dix mille fois fois pire évidemment.
Face
à la peur, il est naturel de rechercher un refuge, et heureusement
des refuges il y en a 3 : le Bouddha, le Dharma et la Sangha. Je
pense qu'il est bénéfique à tout moment de sa vie d'orienter sa
pensée vers les Trois Joyaux pour se sentir protégé des peurs de
l'existence. C'est particulièrement vrai au moment de mourir :
prendre refuge dans le Bouddha, le Dharma, la Sangha, développer
l'esprit d’Éveil, faire rayonner l'amour illimité, la compassion
illimitée, la joie illimitée et l'équanimité illimité,
développer les quatre établissements de l'attention et méditer sur
les trois portes de la sagesse que sont la vacuité, l'absence de
caractéristique et l'absence de souhait. Voilà ce que vous pouvez
faire de mieux au moment de mourir (pour peu que vous ayez pratiqué
cela de manière répétée de votre vivant, sinon l'émotion rendra
difficile toute concentration et tout rappel).
Shāntideva évoque ensuite la prière aux grands bodhisattvas, si
important dans le bouddhisme du Grand Véhicule : Samantabhadra,
Manjushri, Avalokiteshvara, Akashagarbha, Kshitigarbha, Vajarapani,
Sarvanivarana-Vishkambhin et Maitreya. Comme je l'avais expliqué
dans mon commentaire
des strophes 10 à 21, on a là une approche très religieuse des
choses. Comme j'ai une approche plus philosophique du bouddhisme, je
ne suis pas certain que Samantabhadra ou Manjushri puissent
intervenir directement pour vous sauver à l'appel de vos prières.
Néanmoins, si vous avez la foi, je ne vous en voudrai pas de prier
les grands bodhisattvas ou les bouddhas cosmiques comme Amithaba. Je
comprendrai cela parfaitement.
Mais
personnellement, je ne peux pas apporter la consolation ou le
réconfort de la religion sur ce point précis : le fait que les
bouddhas et les bodhisattvas puissent répondre à vos prières et
intercéder en votre faveur au moment de la mort si vous n'avez pas
pratiqué la conduite éthique, la méditation et la sagesse de votre
vivant me semble pour le moins compliqué. J'ai bien peur qu'on ne
puisse pas faire l'économie de cette terreur face à la mort,
surtout si notre vie était plutôt du côté de l'intérêt égoïste,
de la confusion et de l'agressivité.
Ce
qui me semble vrai néanmoins, c'est que le rayonnement de
bienveillance et de compassion des bouddhas est là et qu'il nous
traverse à tout instant quand bien même le Bouddha historique et
les autres bouddhas ont vécu il y a longtemps et très loin d'ici.
C'est un peu comme le rayonnement diffus cosmologique qui est, pour
les physiciens, la trace des premiers 300 000 ans de l'univers à une
époque où l'univers était beaucoup plus petit et beaucoup plus
chaud. Les bouddhas ont développé une intense bienveillance, une
intense compassion, une intense joie et une intense équanimité
alliées à une pénétrante compréhension des choses. Je pense que,
même si on n'est pas capable de voir ou de sentir cette
bienveillance et cette compassion, cette bienveillance est là, cette
compassion est là et qu'elle nous touche tous, quelque soient nos
fautes, quelque soient nos errements, et qu'on peut ouvrir notre cœur
à cette réalité. Peut-être que la prière est justement un moyen
d'ouvrir notre cœur et de bénéficier du soutien de cette
compassion infinie.
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| Benjamim Chee |
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Lire les autres commentaires du chapitre II :
- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)
- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)
- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)
- Le dévoilement des fautes (II, 22 à 26)
- Le dévoilement des fautes (II, 27 à 29)
- Le dévoilement des fautes (II, 30 à 40)
- Le dévoilement des fautes (II, 54 à 57)
- Le dévoilement des fautes (II, 58 à 65)
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra:
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition),
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.
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