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vendredi 12 juin 2026

La méditation est-elle pour tout le monde ?



La méditation est-elle pour tout le monde ?


Petits conseils de méditation

(Sixième partie)



Souvent, j'entends dire que la méditation n'est pas pour tout le monde. Et je tique toujours devant ce genre de discours. Ou plus je pense qu'on ne précise pas assez de quoi on parle quand on dit que la méditation n'est pas pour tout le monde ; ce qui fait que ce discours s'avère alors faux. Il y a en effet un malentendu sur la méditation : je n'entends pas ce mot comme la plupart des gens l'entendent. Quand les gens parlent de méditation, ils s'imaginent la fait de rester assis en tailleur ou en lotus tout en planant gentiment sur son petit nuage.


Je ne dis pas que cela n'est pas la méditation, je dis que c'est là juste une petite partie de la méditation. Donc quand on dit que la méditation n'est pas faite pour tout le monde, on veut dire que tout le monde ne fera pas l'expérience du petit nuage douillet et cotonneux en méditation. C'est évident. Pour certains, la méditation sera une expérience désagréable, ennuyeuse, pénible. Ce n'en est pas moins intéressant comme expérience de la méditation. Le problème dans ce genre de considérations, c'est que la méditation ne se limite pas au nuage cotonneux. Et qu'il est parfois plus utile d'avoir des expériences désagréables dans la méditation que de planer dans un état certes agréable, mais dans lequel vous ne progressez pas vraiment.


Traditionnellement, on divise la méditation en shamatha et vipashyana. Shamatha est la quiétude : vous lâchez prise par rapport aux pensées et aux émotions, et celles-ci finissent par s'apaiser d'elles-mêmes, comme l'eau dans la marmite qui arrête de s'agiter et de bouillir quand vous avez coupé le feu. Vipashyana est la vision pénétrante et profonde de ce qui est, le fait qu'on puisse le fond de la marmite une fois que l'eau a cessé de bouillir. Cette distinction entre shamatha et vipashyana ne se trouve pas directement dans les enseignements du Bouddha. C'est une distinction intéressante, mais elle est plus à prendre sur un plan pédagogique que comme une réalité de la progression dans la méditation.


Et de fait, la pratique de la méditation ne suit pas nécessairement ce schéma simple et réconfortant de quiétude et de vision pénétrante qui se succèdent dans un agencement harmonieux. Parfois, vous avez une conscience accrue de la souffrance, du désespoir et de la noirceur de votre psychisme, avant d'avoir apaisé quoi que ce soit en vous. Parfois, l'ennui et le sentiment d'inefficacité s'empare de vous. La méditation semble ne procurer aucun plaisir quand on l'a fait et aucun bienfait comme résultat de cette pratique. C'est ce que j'appelle la « traversée du désert ». Et c'est une part importante de la méditation. Ce n'est donc pas parce que la méditation est un moment désagréable pour vous, et que vous semblez ne pas être beaucoup plus en paix avec vous-mêmes après la méditation que cette méditation n'est pas faite pour vous !


La pratique de la méditation implique la patience et la persévérance. La pratique de la méditation implique la prise de conscience des souffrances cachées en vous tout comme de votre part de noirceur en vous. Et cette part de noirceur peut s'avérer abyssale. La pratique de la méditation implique le fait d'apprivoiser le changement constant et l'impermanence des phénomènes, le fait que des états psychiques puissent s'avérer très changeants et inconstants : un moment de félicité peut être succédé par des moments de tristesse, et il faut des années pour apprendre le lâcher-prise et la capacité d'abandonner ces moments plaisants et d'accepter pleinement les moments tristes et de les laisse rpasser eux aussi.


Donc tout le monde n'aura pas nécessairement une expérience plaisante et apaisante de la méditation. Mais le fait que la pratique de la méditation ne soit pas un moment de réjouissance ne doit pas nous mettre dans la tête que la méditation n'est pas faite pour nous. En fait, une méditation difficile est souvent plus profitable qu'une méditation plaisante qui peut conduire à une forme subtile de somnolence. Une méditation difficile est notamment un rappel impérieux de l'universalité de la souffrance. Sarva dukham : tout est souffrance. Tous les phénomènes composés sont souffrance. Telle est la vue juste selon le Bouddha. Et pratiquer la méditation, c'est aussi apprendre à accepter cette dure vérité de la souffrance omniprésente, cette vérité qu'il est si nécessaire de réaliser pour envisager son dépassement : la cessation de la souffrance. Le Bouddha nous a enjoint à pratiquer le Dharma comme si notre chevelure était en feu. Et rien ne créera mieux ce sentiment d'urgence que la prise de conscience de toute cette négativité en nous, dans tous les êtres, dans le monde entier.








Je Shen (né en 1973)





Les petits conseils de méditation : 



















Sur la méditation : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

- En compagnie du souffle :  

     
















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dimanche 7 juin 2026

FNAC

 

La semaine passée, je suis passé à la FNAC de Liège. La FNAC de Liège est un endroit particulier pour moi, car c'est là que j'ai acheté l'essentiel des livres sur le bouddhisme et la spiritualité depuis plus de trente ans maintenant. Et au fil des décennies, il y a un phénomène qui me rend triste chaque fois que je le constate : la réduction à la portion congrue du rayon sur les livres touchant au bouddhisme.


Dans les années '90, il y avait deux étagères et deux présentoirs en face qui contenaient des livres sur tous les courants du bouddhisme : tibétain, Zen, theravada et autres. Des livres divers et variés, des bons et des moins bons, des recueils de soûtras et des ouvrages classiques de penseurs anciens, des livres avec des textes touffus et pointus, des confrontations entre la science et la philosophie bouddhique, mais aussi des livres de photographies. Je me rappelle des amis qui s'étonnaient de ma boulimie de lecture et de découvertes ainsi que des achats parfois inconsidérés de cinq ou six livres d'un coup. Puis le rayon a commencé à s'étioler : lentement au début, ce n'était plus qu'une étagère et demi, puis une seule étagère. Il y a dix ans, ce n'était plus qu'une demi-étagère et un présentoir. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un présentoir.


Je me demande pourquoi on en est arrivé là. Est-ce que les gens s'informent désormais sur internet ? Est-ce un désintérêt pour le bouddhisme ? Mais les autres religions n'ont pas l'air de beaucoup mieux se porter. Est-ce que c'est les scandales à répétition : les scandales autour de l'affaire Sogyal, de Shambhala et de Chögyam Trungpa ainsi que de son fils, les quatre-vingt quatre Rolls-Royces d'Osho Rajneesh qui ont fini de dégoûter les gens ? Est-ce que l'intérêt pour le bouddhisme s'est dilué dans le New Age et la Mindfulness, plus neutre et moins contraignante que la Voie du Bouddha ? Est-ce que les milieux bouddhistes n'ont pas réussi à passer le flambeau aux générations suivantes ? Est-ce que le matérialisme est en train de tout écraser sur son passage ?


Je ne sais pas, je n'ai pas nécessairement de réponse définitive. Je voulais exprimer ici un regret à ce sujet.












mercredi 3 juin 2026

La conception de l'amour chez Mozi

 

Beaucoup moins connu en Occident que Confucius est le philosophe chinois Mozi (墨子,prononcez : Mo-tzeu). Je voudrais ici développer un texte qui explique la conception de l'amour chez ce philosophe après parlé de l'ordo amoris, l'ordre de l'amour chez Saint-Augustin et Saint-Thomas, de la parabole du bon Samaritain dans l'évangile de Luc (ici) ainsi que de la conception de l'amour chez Confucius (), qui était très critiquée, on va le voir, par Mozi.


Quelques éléments de biographie et de contexte tout d'abord concernant Mozi. Contrairement à Confucius qui était issu de la petite noblesse lettrée, Mozi venait d'un milieu plus modeste, probablement du milieu des artisans. Il a vécu au cinquième et quatrième siècle avant notre ère. Il est né après la mort de Confucius et il est mort avant la naissance de Mencius, le grand continuateur de Confucius dans l'Antiquité chinoise.


On pense que Mozi a d'abord été un membre de l'école confucéenne avant de s'en détourner et d'être très critique envers Confucius. Un indice de cela se trouve dans un passage où Mozi énonce les règles et critères d'un discours de vérité : « Tout discours doit avoir un fondement, une origine et une utilité. En quoi réside son fondement ? Il réside en amont dans les faits et gestes des saints rois de l'Antiquité. En quoi réside son origine ? Elle réside en aval dans les témoignages des yeux et les oreilles du peuple. En quoi réside son utilité ? Elle réside dans la pratique pénale et politique, dont on examine si elle coïncide avec l'intérêt du peuple et les gens du pays. Voilà ce que j'entends par discours qui tient compte des trois critères »1.


Résumons, les critères épistémologiques de pertinence d'un discours sont selon Mozi :

- 1°) fondement = faits et gestes des saints rois de l'Antiquité,

- 2°) origine = témoignage des sens du peuple, le « bon sens » du peuple,

- 3°) utilité = intérêt du petit peuple.


Le premier critère s'inscrit pleinement dans l'humanisme confucéen qui idéalisait complètement les trois dynasties Xia, Shang et Zhou. La dynastie Xia aurait eu lieu entre 2205 à 1767 avant notre ère. Les spécialistes la considèrent plus ou moins comme légendaires, même si un certain discours nationaliste en Chine la tient pour parfaitement véridique. La dynastie Shang se serait établie entre -1570 et -1046. La dynastie Zhou, née de l'effondrement de la dynastie Shang en 1046 avant notre ère, trouvait particulièrement grâce aux yeux de Confucius comme un moment politique rayonnant de sagesse et de bonté, dont il serait judicieux de s'inspirer pour établir l'harmonie dans la société. Pour Confucius, le délitement de cette dynastie au fil des siècle était un grand malheur et une source profonde d'angoisse et de désarroi.


Mozi reprend donc à son compte ce respect et cette admiration pour les dynasties du passé. Mais il bifurque tout de suite pour tenir le témoignage du petit peuple comme l'origine d'un discours véridique. Écartés les grands hommes, les hommes nobles, les hommes de bien de la pensée confucéenne, garants de la morale et de la vérité, garants du ren, le sens de l'humain. Ces junzi, hommes de bien ou homme noble que Confucius opposait aux « gens de peu » : xiaoren en chinois, littéralement « petit homme », petites gens2. Entre parenthèse, on est aussi très éloigné de Platon qui méprisait tant la doxa, l'opinion du peuple forcément ignorant. Pour Mozi, probablement un artisan, le peuple sait quand il a faim ou quand il a froid, le peuple sait les tourments de la guerre et de la misère. C'est pourquoi les rois sages de l'Antiquité avaient établi des lois justes pour trouver un remède à ces tourments, et c'est à ce peuple qu'il faut revenir comme source même de la vérité si un gouvernant veut établir à un royaume en paix et en harmonie.


Enfin, le dernier critère, l'utilité, achève d'acter le divorce d'avec les confucéens. C'est le peuple qui témoigne avec justesse de sa condition, c'est aussi le peuple qu'il faut entendre et dont il faut chercher constamment l'intérêt. Donner des conseils de vertu ou édicter des lois doivent toujours être accompli dans l'intérêt de ce peuple. Les petites gens ont droit de cité ainsi que le droit de reprendre leur destin en main.


Cela se retrouve aussi dans le modèle éthique que propose Mozi dans ses textes : là où l'aristocrate Confucius vantait le junzi, l'homme de bien, l'homme noble, qui cherchant à s'élever par l'étude et l'effort sur lui-même, l'artisan Mozi met en exergue l'homme capable. L'homme qui maîtrise les compétences et les aptitudes pour accomplir son chantier et pour régler un problème donné. L'homme capable construit ce qui est nécessaire à la société et résout des problèmes concrets avant même de passer pour une personne cultivée et éduquée dans les arts.


La conception que se fait Mozi de l'amour suit pleinement ce schéma. L'amour universel est là pour résoudre les calamités qui viennent frapper le monde : « Les attaques réciproques entre États, les usurpations réciproques entre maisons, les lésions réciproques entre les individus, le manque de délicatesse et de loyauté entre le souverain et le sujet, le manque d'affection et de piété filiale entre le père et le fils, le manque d'harmonie entre frères aînés et cadets : telles sont les grandes calamités de ce monde »3.


L'origine du problème est vite trouvée, nous dit Mozi : l'absence d'amour universel (jian'ai 兼愛 en chinois) : « Ces calamités résultent de l'absence d'amour mutuel. A présent, les seigneurs féodaux n'ont appris à n'aimer que leur propre état, et non ceux des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à attaquer d'autres états. Les chefs de famille n'ont appris à n'aimer que leur propre famille, et non celle des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à usurper d'autres maisons. Et les individus n'ont appris à n'aimer qu'eux-mêmes, et non autrui. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à faire du mal à autrui »4.


La solution est aussi toute trouvée : répandre l'amour universel partout. « Il faut considérer les États étrangers comme le nôtre, la maison des autres comme la sienne, la personne d'autrui comme soi-même. Quand les seigneurs féodaux s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de guerre. Quand les chefs de maison s'aiment les uns les autres, il n'y a plus d'usurpation. Quand les individus s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de torts réciproques. Quand le souverain et le sujet s'aiment l'un l'autre, ils sont délicats et loyaux l'un envers l'autre. Quand le père et le fils s'aiment l'un l'autre, ils font preuve d'affection et de piété filiale. Quand le frère aîné et le frère cadet s'aiment l'un l'autre, ils vivent en harmonie.


Quand tous les hommes de par le monde s'aiment les uns les autres, le fort n'abuse pas du faible, le grand nombre n'opprime pas le petit nombre, le riche ne se moque pas du pauvre, le grand ne méprise pas l'humble, et le rusé ne trompe pas le naïf. C'est seulement grâce à l'amour universel qu'on empêche ces calamités, querelles, doléances et haines de naître »5.


Quelques remarques : tout d'abord, cet amour n'est pas le fait de quelques hommes bons, nobles et justes comme dans le confucianisme, mais bien quelque chose qui doit être partagé par tout le monde pour que cela ait une chance de se répandre et d'être efficace. L'amour universel de Mozi, jian'ai 兼愛 (caractères simplifiés : ), n'est pas du tout un appel au sentiment, mais à l'intérêt commun, au bien commun du peuple et des nations.


jian (ton haut) signifie : regrouper, unir, réunir, resserrer. À l'origine, ce caractère représente une main qui saisit () deux gerbes de blé (). Les sens des dérivés anciens traduisent la connotation d'une gerbe récoltée que l'on serre fortement, quelque chose qui englobe plutôt que de distinguer. ai (ton descendant) signifie généralement « amour » avec l'idée de chérir, d'avoir de l'affection ou le fait de se soucier de quelqu'un ou quelque chose. Anne Cheng traduit l'expression jian'ai 兼愛 par « sollicitude par assimilation » : « Ce que Mozi reproche au ren6 confucéen est son ancrage dans les sentiments, alors que la "sollicitude par assimilation" trouve un fondement objectif et rationnel dans l'intérêt général dont la promotion constitue, selon Mozi, la mise en pratique du sens de l'humain »7.


Ensuite, et c'est le plus important : avec jian'ai 兼愛, l'amour universel de Mozi, on n'est pas du tout dans la logique d'un amour qui s'étendrait par sphères successives et concentriques du plus proche au plus lointain, comme c'est le cas dans la pensée de Confucius. Commencer par aimer les siens n'est pas du tout un début de solution aux yeux de Mozi : c'est le problème même ! L'amour doit toucher autant les États étrangers que son propre pays, les autres familles que son propre clan. L'amour doit toucher autant l'autre que soi-même. Notre souci de l'autre doit contrebalancer notre égoïsme naturel ainsi que notre sentiment d'appartenance clanique.


Comme le précise Anne Cheng : « Dans ce sens, le moïsme représente une réaction à la perversion des sentiments moraux d'affection pour les proches – népotisme, favoritisme, intrigue, brigue, ligues, factions -, autant de tares qui constituent la face sombre du confucianisme et grèvent le fonctionnement des institutions chinoises depuis leur commencement. Une telle réaction ne devait cependant pas manquer de provoquer la fureur du grand confucéen du IVème siècle, Mencius, pour qui le nivellement prôné par les moïstes est incompatible avec l'amour que l'on porte naturellement à ses proches et dont la piété filiale est la première expression. Autant, vitupère Mencius, vivre comme des animaux ! »8.


On comprend aussi que Mozi est très éloigné dans sa conception de l'amour de JD Vance et ses références à l'ordo amoris qui lui dicte d'aimer d'abord sa famille plutôt que la famille des autres et sa nation, les USA, plutôt que les autres nations, et aussi d'aimer plus les citoyens américains que les étrangers qu'ils vivent en-dehors des frontières américaines ou à l'intérieur du pays. Cet ordre de l'amour est pour lui la justification de la politique violente de l'ICE, la police de l'immigration américaine. Mozi serait tout autant en désaccord avec Trump et son slogan « America first », l'Amérique en premier, avec sa conception de l'amour universel qui refuse justement de mettre en premier sa personne, ses amis, sa famille, son clan, sa cité, son pays, sa nation.


On pourrait alors trouver tout ce discours de Mozi très idéaliste et inapplicable en pratique. C'était déjà des objections qui avaient cours du temps de Mozi et auxquelles il répond :


« Objection : Il est bien entendu très excellent que l'amour devienne universel. Mais ce n'est qu'un idéal difficile et lointain.


Mozi : C'est simplement parce que les gentilshommes de par le monde ne reconnaissent pas ce qui est bénéfique pour le monde, ni ne comprennent ce qui est calamiteux. Certes, assiéger une cité, combattre sur les champs de bataille ou illustrer son nom au prix de sa vie, voilà des choses que les hommes trouvent difficiles. Pourtant, lorsque le supérieur les y encourage, la multitude peut les faire.


De plus, l'amour universel et l'entraide en sont fort différents. Quiconque aime autrui est aimé en retour. Quiconque fait le bien d'autrui reçoit des bienfaits en retour. Quiconque hait autrui est haï en retour. Quiconque fait du tort à autrui reçoit des torts en retour. Alors où réside la difficulté ? Simplement, en ce que le souverain néglige de l'incarner dans son gouvernement et tout un chacun dans sa conduite »9.


Selon Mozi, on demande parfois des efforts énormes au peuple qu'il consent à faire, comme s'embrigader dans une armée, aller au combat, assiéger une cité. Les rois demandent fréquemment « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » à leur peuple, pour reprendre l'expression de Winston Churchill le 13 mai 1940 lors de son allocution pour motiver le peuple britannique à affronter l'ennemi nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. On demande même le sacrifice ultime à des citoyens en échange d'honneur et de gloire.


Pourquoi le roi ne demande-t-il pas alors l'amour universel à ses citoyens ? C'est nettement moins difficile que de partir au combat où nous attend des conditions de vie très dure, où règne le danger, la menace et la peur. Manifester l'amour amène de l'amour en retour ; aider les autres nous assure d'être aidé en retour. Ce n'est donc pas si difficile et idéaliste, nous dit Mozi. Il faut juste la volonté d'un souverain plus enclin à répandre l'amour universel que de chercher à dominer et soumettre les pays voisins.


On peut bien sûr s'interroger sur la réciprocité de cet amour universel. Quiconque a fait réellement preuve de bienveillance dans sa vie sait que la bienveillance n'est pas toujours récompensée par de la bienveillance en retour. Les actes de générosité ne sont pas toujours rendus avec largesse. Parfois cette bienveillance et ces actes généreux attirent les profiteurs, les manipulateurs et suscitent le dédain et le mépris. C'est un peu comme dans la théorie des jeux et le fameux dilemme du prisonnier : si les gens savent qu'ils ont intérêt à trahir quelqu'un de trop vertueux et bienveillant, beaucoup n'hésiteront pas à le faire.


C'est peut-être là que se situe le véritable idéalisme de Mozi : penser que la mécanique de l'amour bienveillant va s'enclencher comme une horloge bien huilée. Même si les gestes bienveillants sont souvent accueillis avec soulagement et sympathie, le fait qu'ils ne soient pas toujours accueillis de la sorte nous oblige à être moins que ne pouvait l'être Mozi.


Ceci étant dit, Mozi et ses adeptes étaient conscients que le règne de l'amour universel ne serait pour tout de suite. En attendant, il étaient devenus des spécialistes de la guerre défensive. Ils avaient notamment de grandes connaissances technologiques pour résister à un siège. Une histoire dit que Mozi avait appris qu'un charpentier célèbre à son époque, Gongshu Pan, préparait des « échelles à nuages » qui servait à grimper sur les murailles les plus hautes pour le compte du roi du royaume de Chu afin d'attaquer le petit royaume de Song. Mozi partit séance tenante pour le royaume de Chu et marcha 10 jours et 10 nuits pour tenter de convaincre le roi de renoncer à son projet militaire de conquête. Certains moïstes étaient connus comme des sortes de « chevaliers errants » pour défendre les opprimés contre les agressions des puissants.








1 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 98.

2 Je précise que cette distinction confucéenne entre junzi, homme noble, homme de bien (littéralement, « fils de seigneur », et homme de peu, xiaoren, petit homme ou petites gens est une distinction morale, pas sociale. Pour Confucius et ses élèves, un homme pauvre peut très bien se comporter comme un « homme noble » ou un « homme de bien » tandis qu'un seigneur dévoyé et corrompu pour être qualifié d'homme de peu. Néanmoins cette distinction est très imprégnée du sentiment aristocratique qui animait Confucius, et notamment que le pouvoir était un « mandat du ciel », une forme d'élection des êtres les meilleurs à diriger la société. Ce qu'on ne retrouve pas du tout chez Mozi, proche du peuple et très pragmatique dès qu'il s'agit de pointer du doigt les problèmes réels de la population (faim, misère, guerre, protection contre les intempéries, etc...

3 Mozi, « Oeuvres choisies », traduction de l'anglais par Pierre de Laubier d'après la traduction de Mei Yipao, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 2008, livre IV, chap. XV, p. 109.

4 Idem, p. 109.

5 Idem, p. 110.

6 Sur la notion de ren chez Confucius, voir l'article précédent : "L'amour selon Confucius" 

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2026/05/lamour-selon-confucius.html

7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 103.

8 Idem, p.103.

9 Mozi, « Oeuvres choisies », op. cit., livre IV, chap. XV, pp. 110-111.










Mozi




Lire les deux premiers articles de la série:


1°) Ordre de l'amour, universalité ou cercle concentrique ?


2°) L'amour selon Confucius




Lire également : 


- Penser l'horizon


- Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)







Fan Ho - The lone ranger - 1954








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jeudi 28 mai 2026

L'amour selon Confucius



Je voudrais continuer ici ma réflexion sur l'ordo amoris, l'ordre de l'amour que j'ai commencé dans un article précédent. Je suis parti d'une réflexion du vice-président américain, JD Vance, qui expliquait l'année passée qu'il fallait d'abord privilégier ses proches, puis ses amis, puis les gens de sa communautés, puis sa nation, etc... en suivant donc une hiérarchie dans l'amour. JD Vance a fait cette déclaration dans le contexte de la lutte contre l'immigration de son propre gouvernement. Il faut privilégier les intérêts des citoyens américains avant ceux des migrants se trouvant illégalement ou légalement sur le sol des États-Unis.


Ici, je voudrais faire un détour par la Chine, et plus particulièrement son Antiquité. Que disent à ce sujet Confucius et Mozi, deux penseurs fondateurs de la philosophie chinoise ? Je commencerai par Confucius, par j'aborderai la conception de l'amour universel chez Mozi (prononcez : Motzeu).


Le nom « Confucius » est la latinisation de Kongzi (孔子, prononcez : Kongtzeu, maître Kong). Et il est né en 551 avant notre ère, à Qufu dans l'actuelle province du Shandong. Ses disciples ont collectées ses pensées dans les Entretiens1. La tradition confucéenne lui attribue la rédaction de classiques de la culture chinoise : le plus connu en Occident est le manuel de divination, Yijing (plutôt sous sa graphie « Yiking » - Le livre des transformations), mais il y aussi le Livre des Odes (Shijing), le Livre des Annales (Shujing), le Livre des Rites (Liji), et enfin, « Printemps et Automne » (Chunqiu), la chronique historique du pays de Lu, la pays d'origine de Confucius.


Confucius faisait partie de la petite noblesse lettrée. Et il a occupé des fonctions administratives et politiques au sein du royaume de Lu, puis a quitté ses fonctions et son royaume pour errer dans les royaumes voisins afin de prodiguer ses conseils sur le « mandat céleste » (on parlerait de nos jours de « bonne gouvernance »). Sans trop de succès d'ailleurs, il était assez amer sur la fin de sa vie, concevant son action comme globalement un échec.


Il en ressort une philosophie où la morale va de pair avec la politique. Confucius met en valeur la figure du junzi 君子, l'homme noble, l'homme de bien qui contribue au bonheur autour de lui et à l'harmonie de la société. Junzi signifie littéralement « fils de seigneur » : le terme employé par Confucius a une nette connotation morale – l'homme de bien se définit par ses naissance et par sa naissance – mais comporte néanmoins toujours un rappel de sa condition aristocratique et de la vision très hiérarchisée que se fait Confucius d'une société harmonieuse.


La qualité centrale de cet homme de bien est le ren , nous dit Confucius. On pourrait traduire « ren » par : « sens de l'humain », ou par : « humanité », mais au sens de « faire preuve d'humanité » (pas l'ensemble de tous les êtres humains). Le caractère ren est la juxtaposition du caractère « homme, humain » (qui se prononce ren également) et le caractère qui désigne le chiffre 2 : . Le caractère ren implique donc de l'humain en relation avec un autre, un prochain, et c'est cette relation qui fait de nous proprement des êtres humains. Un confucéen du IIème siècle de notre ère, Zheng Xuan, définissait le ren de la manière suivante : le ren est « le souci que les hommes ont les uns pour les autres du fait qu'ils vivent ensemble »2. Confucius définit le ren de manière encore plus simple : « Le ren, c'est aimer les autres »3.


Mais la première définition de Zhen Xuan est intéressante en ce qu'elle insiste bien sur la notion de communauté et de réciprocité : il ne s'agit pas d'une relation à sens unique, comme le prône Jésus quand il appelle à tendre l'autre joue à l'homme qui nous frappe ou quand il enseigne sa parabole du bon Samaritain : le Samaritain en question vient à la rescousse d'un parfait inconnu, qu'il n'a jamais vu auparavant et qu'il ne reverra probablement jamais. Le bon Samaritain aide une personne avec qui il ne va pas faire communauté.


Certes, Confucius appelle à ne pas attendre que les autres deviennent de bonnes personnes pour être soi-même vertueux : « Mansuétude, n'est-ce pas le maître mot ? Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse, ne l'inflige pas aux autres »4. On commence à travailler par soi-même, parce qu'il faut bien que quelqu'un se retrousse les manches pour le bien de la communauté : « Pratiquer le sens de l'humain (ren), c'est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu'on veut s'établir soi-même, et souhaiter leur propre accomplissement autant qu'on souhaite notre propre accomplissement. Puise en toi l'idée de ce que tu peux faire pour les autres : voilà qui te mettra dans le sens de l'humain ! »5.


Confucius encourage à commencer par travailler sur soi-même afin de développer cette mansuétude, cette douceur dans les relations avec autrui pétrie de réciprocité : « Le Maître (Confucius) dit à Zengzi : « Ma Voie est traversée par un fil unique qui relie le tout ». Zenzi acquiesce. Le Maître sort. Et les autres disciples demandent alors : "Que voulait-il dire ? » Et Zengzi de répondre : La Voie du Maître se ramène à ceci, loyauté envers soi-même, mansuétude pour autrui ».


Tout commence par soi-même, mais cet amour, cette douceur pour le prochain s'inscrit dans la trame complexe des relations au sein d'une communauté, avec le respect scrupuleux des devoirs hiérarchiques. Une phrase célèbre de la pensée confucéenne est le symbole de ce respect pour la hiérarchie, même si, à première vue, elle apparaisse comme un propos égalitariste :


« Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères »6. Les Chinois de l'Antiquité se représentait le monde comme une gigantesque terre entourée de quatre gigantesques océans au quatre points cardinaux. Donc l'expression « entre les quatre océans » signifie ici le monde entier : dans le monde, tous les hommes sont frères. Voilà une phrase que des modernes comprendraient comme un appel à la fraternité universelle et l'égalité de tous. Mais ce n'est pas vraiment le cas ! Il faut bien comprendre que le mot pour « frères » au pluriel en chinois est composé de deux caractères : 兄弟 xiong-di, frère aîné – frère cadet. De plus, le mot « frère » n'existe pas au singulier dans la langue chinoise : il faut employer soit le mot « frère aîné » ou le mot « frère cadet ».


Or le frère aîné et le frère cadet ne sont pas du tout traités sur un plan d'égalité dans la pensée confucéenne. Le frère cadet doit le respect et l'obéissance à son frère aîné ; le frère aîné doit protéger son petit frère. Cette relation entre frères s'inscrit dans le cadre plus large de la piété filiale, fortement plébiscitée par Confucius : l'amour et le respect que le fils doit avoir pour ses parents est la naturelle réciprocité pour tous les soins que les parents doivent avoir pour leur enfant en bas âge. Pareillement, la relation entre l'époux et l'épouse est une relation hiérarchique faite de réciprocité et de respect mutuel.


L'amour fraternel selon Confucius est un amour qui se répand de proche en proche selon des cercles concentriques en respectant l'harmonie des relations sociales. Dans un texte confucéen, « La Grande Étude », probablement écrit par Zengzi, un disciple de Confucius, on retrouve cette conception de l'amour se diffusant en cercles concentriques :


« La Voie de la Grande Étude consiste à faire resplendir la lumière de la vertu, être proche du peuple comme de sa propre famille, et ne s'arrêter que dans le bien suprême. (...) Dans l'Antiquité, pour faire resplendir la lumière de la vertu à travers tout l'univers, on commençait par ordonner son propre pays. Pour ordonner son propre pays, on commençait par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commençait par se perfectionner soi-même. Pour se perfectionner soi-même, on commençait par rendre son cœur droit. Pour rendre son cour droit, on commençait par rendre son intention authentique. Pour rendre son intention authentique, on commençait par développer sa connaissance ; et on développait sa connaissance en examinant les choses.


C'est en examinant les choses que la connaissance atteint sa plus grande extension. Une fois étendue la connaissance, l'intention devient authentique. Une fois l'intention rendue authentique, le cœur devient droit. Une fois le cœur rendu droit, on se perfectionne soi-même. Une fois s'étant bien perfectionné soi-même, on règle sa maison. Une fois la maison bien réglée, on ordonne son pays. Et c'est lorsque le pays est bien ordonné que la Grande Paix peut s'accomplir à travers tout l'univers » 7.


On part de soi-même en essayant de s'améliorer le plus possible, en faisant preuve du plus de mansuétude possible, et on étend cet amour fraternel par cercles concentriques à sa famille d'abord, à ses amis ensuite, puis à son pays. C'est très proche de la logique du vice-président américain, JD Vance quand il disait : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ».


C'est à se demander si JD Vance n'est pas à son insu plus confucéen que chrétien ! En quel cas, Donald Trump devrait s'en méfier, lui qui redoute l'influence chinois sur l'économie et la politique mondiale !


Néanmoins, précisons que Confucius, même s'il conçoit un « ordre de l'amour » par cercles concentriques, du proche au plus lointain, n'abandonne pas pour autant l'universel. On part du particulier, mais toujours pour atteindre l'universel : « L'homme de bien est impartial et vise à l'universel ; l'homme de peu, ignorant l'universel, s'enferme dans le sectaire » 8. Il est fort probable que Confucius, s'il devait vivre à notre époque, détesterait la fracture que Trump a imposé à la société américaine ainsi que sa passion de diviser sa propre nation autant que sa propension à diviser les nations et les agresser, y compris ses propres alliés. Tout cela rebuterait au plus haut point Confucius. Voilà un homme, Trump, qui n'ordonne pas son pays et qui ne propage pas la Grande Paix dans le monde. Entre les quatre océans, difficile d'agir en frère avec un tel énergumène !





Suite : La conception de l'amour chez Mozi









1 Entretiens de Confucius, traduction, introduction et annotations par Anne Cheng, Points/Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981.

2 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, p. 68.

3 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, 22. p. 101.

4 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XV, 23, p. 125.

5 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. VI, 28, p. 60

6 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, V, p. 96. Techniquement, ce n'est pas Confucius qui prononce la phrase « Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères », mais son disciple Zixia. Il me semble néanmoins évident que Zixia reprend là à son compte une maxime du Maître : « L'homme de bien fait son devoir sans faillir, traite les autres avec respect et possède le sens du rituel. Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères. Est-ce donc d'un homme de bien de se lamenter de ne pas avoir de frères ».

7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, pp. 72-73.

8 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. II, 14, p.35.









Shitao石濤 (1641-1719)
Pensées par une nuit calme - Musée de l'Ancien Palais de Pékin







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