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lundi 17 août 2026

L'attention (IV, 26 à 29)

 

L'attention (IV, 26 à 29)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



26. J'ai atteint, je ne sais comment,

Cet état bénéfique, très malaisé à obtenir ;

Si, alors que je suis capable de discernement,

Je suis reconduit aux enfers,


27. Alors, c'est comme si j'étais obscurci par un charme,

L'esprit réduit à néant.

Je ne sais même pas ce qui me trouble,

Ce qui se tient en moi.


28. Les ennemis tels que l'aversion et la soif

N'ont ni jambe, ni bras,

Et ne sont ni braves, ni intelligents.

Comment ont-ils pu faire de moi leur esclave ?


29. Tandis qu'ils habitent mon esprit,

À leur guise, ils me frappent.

Sans m'irriter, envers eux je suis patient.

Pourtant, ce ne sont pas des objets de patience, mais de blâme.






Tornade à Wray, est du Colorado, le 7 mai 2016
Tori Shea-Ostberg








On a ici un passage crucial du Bodhisattvacaryāvatāra. D'où vient la puissance des émotions perturbatrices ? D'où vient qu'elles prennent le contrôle d'individus pourtant conscients et éduqués, qui savent que ce qu'ils font est mal ? D'où vient que les émotions perturbatrices sont capables de me pousser dans les actions les plus regrettables, aux conséquences désastreuses ? D'où vient leur magie obscure qui trouble notre jugement ? D'où vient leur influence néfaste ?


Ces ennemis de mon bonheur n'ont ni bras, ni jambes, et donc aucun pouvoir de coercition sur mon corps ou sur les mots que ma bouche prononce. Ces émotions perturbatrices n'ont ni intelligence, ni ruse, ni stratégie bien établie qui pourrait déjouer sérieusement ma volonté et ma raison. Mais pour autant, la colère peut s'emparer de moi, le ressentiment peut me ronger, la peur me submerger, l'envie de boire plus que de raison me travailler comme un appel lancinant. La jalousie peut me rendre invivable, l'orgueil me faire regarder les autres de haut, le désir me rendre fou et obsédé.


Les émotions perturbatrices peuvent me dominer au point de faire un pantin ou esclave servile. Je tolère leur présence en moi ainsi que leur emprise. D'où vient toute cette complaisance ? Toute cette patience étonnante à l'égard d'elles ? Moralement, le bouddhisme demande d'éprouver de la patience envers nos ennemis qui nous font du mal. Mais c'est une patience à l'égard du mauvais comportement de personnes douées de conscience. Cette patience ne s'applique nullement aux émotions perturbatrices que l'on ne devrait pas tolérer en nous.


La question revient : d'où vient l'empire que les passions destructrices et les émotions perturbatrices ont sur notre personne ? En fait, ici, avant même de chercher à répondre, il est bon de poser encore et encore la question. Quand vous sentez que des émotions perturbatrices animent votre mental comme des vagues qui commencent à soulever la mer, posez-vous la question : d'où vient que les passions ont ce pouvoir sur moi ? D'où vient qu'elles troublent à ce point ma raison et mon jugement ? Observez profondément en vous et laissez la question faire son chemin en vous. Laissez la question affaiblir les prétentions de pouvoir et d'influence de ces émotions perturbatrices. Laissez la question révéler l'absurdité de cette emprise. Et puis enfin laissez la place au silence et à la liberté.










Kawanabe Kyōsai  (1831–1889)







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)


Chapitre IV : L'attention







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dimanche 16 août 2026

L'attention (IV, 21 à 25)

 

L'attention (IV, 21 à 25)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



21. Si, pour une faute d'un instant,

On demeure durant un âge cosmique dans le lieu d'indicibles souffrances,

Comment parler de situations plaisantes

Pour les erreurs accumulées dans le samsāra depuis des temps sans commencement ?


22. Mais cette seule expérience (de la souffrance)

Ne me donnera pas la libération,

Car, tandis que je l'éprouve,

Je produis d'autres méfaits.


23. Il n'y a pure duperie,

Il n'y a pire folie

Que de ne pas cultiver le bien

Après avoir acquis une telle liberté.


24. Et quand, ayant compris cela,

Aveugle, je continue de céder à la paresse,

Lorsque surviendra l'heure de la mort

Une immense tristesse s'emparera de moi.


25. Lorsque, pour longtemps, mon corps sera brûlé

Dans les feux de l'enfer, difficiles à endurer,

Sans aucun doute, mon esprit sera tourmenté

Par les flammes d'un regret intolérable.








L’enfer - dans "Les Très Riches Heures du duc de Berry" 
Paul, Jean et Herman de Limbourg,
XVe siècle (Chantilly, Musée Condé)











Je ne vais pas revenir sur la forte propension de Shāntideva à agiter l'épouvantail des enfers devant ses disciples. J'en ai parlé dans mon commentaire des strophes 5 à 11 de ce même quatrième chapitre. Pour ma part, je ne suis pas certain que la faute d'un instant conduise nécessairement à des âges cosmiques de souffrances monstrueuses ! Les expressions « âge cosmique » ou « période cosmique » traduisent le mot sanskrit « kalpa ». Le kalpa est la durée de vie d'un univers. Et dans la cosmologie bouddhiste, c'est un temps extrêmement long. Dans les soûtras, une image est donnée afin de se faire une idée de cette prodigieuse durée. Imaginez une grande montagne de la chaîne de l'Himalaya. Tous les cent ans, un homme vient effleurer la roche de cette montagne avec un tissu fabriqué avec la plus fine soie de Bénarès ? Et bien, un kalpa, c'est le temps qu'il faudra pour éroder complètement la montagne, juste grâce à l'action du frottement de notre morceau de tissu sur la montagne. Donc, c'est long, très long pour la « faute d'un instant ». Surtout qu'on ne nous spécifie pas la nature de cette faute d'un instant.


Néanmoins, ce qu'il ne faut pas négliger, c'est qu'une faute, même bénigne, peut déclencher toute une chaîne de causes et de conséquences qui peut être très longue, comme ces milliers de dominos qu'on dispose les uns à la suite des autres ; et en faisant tomber le premier, tous les autres finissent par tomber les uns à la suite des autres. Il faut être vigilant à cela et se rappeler constamment tout l'intérêt d'être attentionné dans nos actions, même les plus banales. Tenter constamment de s'améliorer et se détacher des tendances mauvaises qui peuvent surgir en nous comme la colère, l'irritation, l'égoïsme, le désintérêt, la jalousie, etc...


Ce qu'il faut retenir de ce qui dit Shāntideva, même si on ne partage pas toutes ses visions infernales, c'est que la seule expérience de la souffrance n'est pas vraiment un moyen de purger ses fautes. En fait, quand on est dans ce genre de situations difficiles, on a tendance à réagir avec toutes sortes d'émotions perturbatrices en commettant toutes sortes de fautes morales qui vont relancer le karma négatif. Par exemple, vous vous faites agresser dans la rue, vous allez très probablement réagir par la haine et la colère, et vous allez avoir une furieuse envie de vous venger. Et si l'occasion d'une vengeance se présente, vous allez saisir cette occasion de faire le mal en retour. Et la colère vous trouvera toutes sortes de justifications morales complètement bancales, mais qui pourront convaincre très efficacement votre mental dans le moment donné. Justifications que vous regretterez amèrement par la suite quand vous aurez finalement compris toute l'erreur insensée de votre acte de vengeance.


Il est très difficile de rester insensible aux sirènes qui viennent vous hanter avec cet appel lancinant à se venger de ceux qui nous font du mal ou à réagir par l'orgueil à celui qui nous méprise. C'est le pouvoir des émotions perturbatrices de se renforcer colossalement quand nous sommes dans la détresse, la peur ou le chagrin.


C'est donc quand nous sommes dans une situation acceptable qu'il y a urgence à pratiquer le bien. Quand nous bénéficions de la précieuse existence humaine (dont je parle dans le commentaire des strophes 12 à 20), nous sommes dans la situation où ma liberté d'agir est maximale par rapport à toutes autres situations. C'est là où il faut se décider d'agir dans le sens du bien et ne pas prendre la chose à la légère ! Ce serait, comme le dit Shāntideva, une immense duperie et même une forme de folie.









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)



- L'attention (IV, 26 à 29)


Chapitre IV : L'attention







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samedi 15 août 2026

L'attention (IV, 12 à 20)

 

L'attention (IV, 12 à 20)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


12. Donc, comme je l'ai promis,

Je dois agir avec respect ;

Si, de ce jour, je ne fais pas d'efforts,

Je descendrai de plus en plus bas.


13. Quoique d'innombrables bouddhas aient passé

Pour le profit de tous les êtres,

En raison de mes erreurs,

Je ne me suis pas trouvé à portée de leur sollicitude.


14. Si, aujourd'hui encore, je continue d'agir ainsi,

Je connaîtrai maintes fois

Dans les états infortunés

La maladie, la mort, les lacérations et mutilations.


15. Si la venue d'un Ainsi-Allé,

La foi, l'obtention d'un corps humain,

L'aptitude à cultiver le bien

Sont choses rare, quand les obtiendrai-je de nouveau ?


16. Quoique ce jour je sois en bonne santé,

Bien nourri et sans tracas,

La vie est éphémère, trompeuse,

Et le corps tel un objet prêté une fois.


17. Ce n'est pas par une conduite comme la mienne

Qu'on obtient de nouveau un corps humain.

Et si ce corps n'est pas obtenu,

Erreurs et non-vertu prévaudront.


18. Si je ne fais pas le bien

À l'heure où j'en ai l'opportunité,

Que ferai-je,

Hébété par les souffrances des états infortunés ?


19. Qui n'a pas accompli le bien

Et a accumulé les fautes

N'entendra pas même l'expression « destinées heureuses »

Pour des centaines de millions de périodes cosmiques ?


20. C'est pourquoi le Vainqueur a dit

Que la condition humaine s'acquiert aussi difficilement

Qu'une tortue parvient à passer son cou

Dans l'orifice d'un joug ballotté sur le grand océan.

















Ici, Shāntideva reprend la thématique abordée dans les strophes 5 à 11 du chapitre IV, c'est-à-dire la problématique de s'écarter de la promesse de l'esprit d’Éveil que l'on a faite à soi-même, devant la communauté bouddhique ou devant les bouddhas et bodhisattvas. Mais ici, il étend le sujet à toutes les fautes morales qui fait que nous nous perdons sur le chemin spirituel, et il dénonce les risques que l'on encoure avec cette perdition morale.


Tout d'abord, il fait remarquer que des Bouddhas sont apparus en notre monde, et nous avons été aveugles à leur présence en ce monde du fait de nos erreurs passées, de notre ignorance et de notre vision déformée du monde. Peut-être même que nous avons rencontré le Bouddha Shakyamuni dans une vie précédente et que nous l'avons tout simplement ignoré par bêtise, par désintérêt spirituel, par matérialisme ou parce qu'on appartenait à une secte concurrente et qu'on était trop dogmatique pour s'ouvrir au message du Bouddha. Toujours est-il que nous n'avons pas été sauvés par eux ou par l'écoute de leur enseignement, et que nous errons de problèmes en problèmes dans ce monde cruel. La compassion et la bienveillance des Bouddhas est infinie et illimitée, mais notre cœur a été trop fermé à leur influence bénéfique pendant trop longtemps – un nombre incalculable d'existences probablement – pour que cette influence améliore sensiblement notre condition sur Terre.


Par ailleurs, les mauvais comportements ont des conséquences à l'avenir, que ce soit dans cette vie-ci ou dans une vie prochaine : c'est ce qu'on appelle la loi du karma. Les mauvaises comportements qui nuisent aux autres conduisent dans des vies misérables, des existences infortunées. Mais le plus grave est qu'une fois que nous avons perdu ce que les bouddhistes appellent la « précieuse existence humaine », il est extrêmement difficile de la retrouver.


La précieuse existence humaine, c'est d'abord renaître en tant qu'être humain (c'est assez évident), mais aussi être humain dans un monde où un bouddha s'est manifesté, où on a une confiance sereine envers l'enseignement de ce bouddha et où j'ai toutes les capacités mentales pour comprendre et appliquer cet enseignement du bouddha. Et cette précieuse existence humaine est une chose extrêmement rare.


Shāntideva utilise une métaphore classique dans le bouddhisme pour faire comprendre ce point. Imaginez une tortue marine qui aurait une durée de vie tout à fait prodigieuse et qui resterait cent ans dans le fond des océans avant de remonter à la surface au bout de ces cent ans. La chance de renaître en tant qu'humain dans les conditions de la « précieuse existence humaine » est aussi minime que la chance que la tortue passe sa tête à travers le cerceau que vous auriez jeté à la mer quelques temps plus tôt (ou le joug qui sert à attacher les bœufs au chariot). Compte tenu de l'immensité des océans sur Terre, il est très improbable que notre tortue marine émerge à la surface juste à l'endroit où flotte notre cerceau. Et bien, la précieuse existence humaine est à ce niveau de rareté.


Voilà il faut surtout pas gâcher le potentiel de notre courte vie humaine en s'adonnant à des activités insensées ou regrettables. Cette existence humaine est vraiment un moment privilégié pour développer une réflexion morale solide et adopter une vie droite. Ce qui n'est pas le cas dans les existences inférieures comme la vie animale, le monde des esprits affamés ou les enfers. Dans ces existences inférieures, je suis submergé par le chaos ambiant, par la prédation, la peur, la colère, la faim, et je ne suis pas dans l'état de développer cette réflexion morale. Les marges de manœuvre y sont extrêmement restreintes. Chercher le bien devient extrêmement ardu, et notre karma ne s'améliore pas.


C'est pourquoi un des messages le plus importants du bouddhisme : c'est ici et maintenant qu'il faut rechercher le bien quand nous sommes humains et pleinement conscients de nos actes. C'est ici et maintenant qu'il faut étudier les textes de la philosophie bouddhique. C'est ici et maintenant qu'il faut pratiquer la méditation. C'est ici et maintenant qu'il faut développer la sagesse. Il n'y a pas de temps à perdre. La vie humaine est fragile et n'est pas si longue qu'on pourrait le penser. Le temps presse. Commencez ici et maintenant.








Clark Little










Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 21 à 25)

- L'attention (IV, 26 à 29)


Chapitre IV : L'attention







XAV - Tortue luth - Los Alcázares, Espagne








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vendredi 14 août 2026

Sommaire de "L'attention" (Chapitre IV) du "Bodhisattvacaryāvatāra" de Shāntideva

L'attention

Chapitre IV du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)

- L'attention (IV, 26 à 29)






Liens vers les autres chapitres

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil

Chapitre II: Le dévoilement des fautes

Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil




L'attention (IV, 5 à 11)

 

L'attention (IV, 5 à 11)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



5. S'il a été dit que celui qui a l'intention

De donner même une petite chose,

Faute de l'offrir,

Prendra naissance comme esprit affamé.


6. À plus forte raison quand, les ayant invités du fond du cœur

Au bonheur suprême,

Je trompe les migrants,

Comment accéderai-je aux destinées heureuses ?


7. Seul l'Omniscient connaît

Les inconcevables répercussions

Sur ceux qui cherchent à se libérer,

Malgré l'abandon de l'esprit d’Éveil.


8. D'entre les chutes des bodhisattvas,

Cet abandon est le plus grave,

Car s'il se produit,

Le bien des êtres s'en ressent.


9. Et si autrui, un seul instant,

S'oppose à ses bienfaits,

Comme le bien des êtres sera affaibli,

Ses destinées malheureuses n'auront pas de fin.


10. Car si moi-même suis diminué

En détruisant le bonheur d'un seul être,

Que dire, lorsque est détruit le bonheur

Des créatures comprises dans l'infini de l'espace ?


11. Ainsi, ceux qui possèdent la force de l'esprit d’Éveil

Et la force de le perdre

Tournent dans le samsāra

Et sont empêchés pour longtemps d'accéder aux terres.









Roue du samsāra








Dans la strophe 4 de ce 4ème chapitre, Shāntideva expliquait que se détourner de la promesse incluse dans le vœu de l'esprit d’Éveil, c'est-à-dire l'aspiration de sauver tous les êtres sensibles de l'univers et de les faire parvenir eu plein Éveil parfait et incomparable, est une trahison envers toute cette multitude d'êtres sensibles. Dans les strophes 5 à 11, Shāntideva enfonce le clou sur la condamnation de briser cette promesse. Il emploie la carotte et le bâton pour ramener à l'ordre le pratiquant qui aurait tendance à s'égarer et se détourner du droit chemin, c'est-à-dire quasiment tout le monde.


Le bâton est ici la menace religieuse des enfers, et en particulier le monde des esprits avides constamment dans un manque extrêmement cruel pour avoir rompu nos promesses et trompé tous les êtres sensibles. La carotte est la promesse tout aussi religieuse des destinées heureuses et des terres pour le pratiquant vertueux qui s'appliquera constamment à l'esprit d’Éveil. Les terres sont ici les dix terres des bodhisattvas qui précèdent la condition de Bouddha.


Cette attitude est très fréquente dans les textes bouddhistes, je veux parler de cette succession perpétuelle de menaces de sanction infernale et de promesses de béatitudes ineffables. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit très adapté aux personnes qui vivent dans le monde moderne. Il me semble qu'il vaudrait mieux parler de responsabilisation plutôt qu'effrayer les gens avec des visions d'horreur, et puis les enchanter avec monts et merveilles de félicité.


Par ailleurs, il faut bien comprendre que Shāntideva a une vision quasiment magique de l'esprit d’Éveil ou bodhicitta : « par le pouvoir de mon esprit et de ma concentration méditative, je vais RÉELLEMENT aider TOUS les êtres de l'univers ». Personnellement, je tends à être plus rationnel et moins dans la pensée magique. L'esprit d’Éveil est à mes yeux d'abord un SOUHAIT d'aider tous les êtres. Et un souhait même réitéré des milliers et des milliers de fois ne se réalise pas nécessairement. Combien de gens passe leur vie entière à jouer au loto en espérant gagner le gros lot, et n'obtiennent au mieux que des gains minimes ? Le souhait de gagner au loto n'est pas nécessairement suivi d'effets, mon souhait d'aider tout le monde n'est pas non plus nécessairement suivi du salut du monde entier.


Est-ce à dire que l'esprit d’Éveil est inutile alors ? Non, absolument pas. L'esprit d’Éveil, surtout s'il est engendré encore et encore avec honnêteté et pureté, change notre rapport au monde et notre rapport à l'existence. En cela, il est précieux. Très précieux même. Mais malheureusement, l'esprit d’Éveil n'est pas une baguette magique qui change le monde d'un coup de sorcellerie, mais un travail sur notre disposition intérieure. C'est pourquoi je parle de responsabilisation : il faut rationnellement voir les avantages à développer cet esprit d’Éveil et s'y tenir le plus souvent possible pour le faire rayonner dans son existence, plutôt qu'agiter des visions dramatiques ou tragiques de paradis et d'enfer pour nous contraindre à un meilleur comportement. Je ne suis pas certain que la peur et l'extase soient nécessairement de bonnes conseillères en matière spirituelle.


On me répondra peut-être que je n'envisage que l'esprit d’Éveil d'aspiration, et pas l'esprit d’Éveil d'engagement comme Shāntideva l'avait décrit dans les strophes 15 et 16 du premier chapitre « Les bienfaits de l'esprit d’Éveil ». Pour rappel, Shāntideva explique qu'il y a un esprit d’Éveil d'aspiration qu'il compare au désir de partir en voyage : on achète une carte, on programme les destinations et les endroits qu'on veut visiter, on va chercher son passeport et son visa, etc... Et puis, il y a un esprit d’Éveil d'engagement qu'il compare au fait de partir concrètement en voyage.


Mais justement, si dans l'esprit d’Éveil d'aspiration, je peux et je dois souhaiter aider tous les êtres de l'univers, dans l'esprit d’Éveil d'engagement, je n'aide qu'une toute petite partie de ces êtres à la fois : dans la plupart des cas, je touche quelques personnes sur cette Terre. Tout au plus, si je suis un puissant de ce monde, je peux avoir un impact sur l'ensemble des Terriens, mais guère au-delà de notre planète bleue. L'esprit d’Éveil d'engagement ne se comprend que sur un temps très long, une infinité d'existences dans lesquelles je chercherai à travailler sur une infinité d'occasions de venir en aide aux autres.


Attention, cet engagement ne doit pas être minimisé dans ses conséquences : si j'aide quelques personnes sur cette Terre, cela semble très limité. Mais cette aide aura peut-être des répercussions positives sur d'autres personnes, puis sur d'autres personnes comme une boule de billard qui vient heurter quatre ou cinq boules de billard qui, elle-même, vont se mettre en mouvement et heurter d'autres boules qui vont elles-mêmes toucher d'autres boules....


En conclusion, je suis d'accord avec Shāntideva pour dire qu'il est bien dommage d'abandonner l'esprit d’Éveil en cours de route. Je suis moins d'accord avec lui pour y voir des conséquences cataclysmiques en matière de karma. Et je suis à nouveau d'accord avec lui pour voir dans cette inconstance une cause d'errance spirituelle et un empêchement majeur pour atteindre le plein Éveil.







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)


- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)

- L'attention (IV, 26 à 29)



Chapitre IV : L'attention





Dante sortant des enfers, Italie, XVème siècle










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