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mercredi 21 octobre 2026

La patience (VI, 22 à 26) - 2ème partie

 

La patience (VI, 22 à 26) - 2ème partie

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



En repensant à mon commentaire des strophes 22 à 26, je me suis dit qu'une objection allait peut-être se manifester : « C'est bien beau de faire preuve de patience en voyant que la personne qui nous fait du mal est animée par des émotions de colère qui sont produits par des causes et des conditions que cette personne ne contrôle pas, un peu comme si elle était frappée de la rage et que la rage conditionnait ses comportements agressifs à notre égard. Mais est-ce que cette vision des causes et des conditions est vraiment efficace pour dissiper notre propre colère et nous permettre de cultiver la patience à l'égard de cette personne ? Est- ce que, malgré cette vision des causes et des conditions, la colère ne sera pas irrépressible ? Et est-ce que notre volonté de comprendre la personne qui nous agresse ne va nous pousser à être un peu trop laxiste à son égard ? »


Sur la question de la vision de la production conditionnée, il faut bien être clair sur une chose : certes, la personne devant nous qui nous agresse est mue par un ensemble complexe de causes et de conditions qui font que sa colère, sa perception du monde et des autres et ses réactions ne sont pas du seul ressort de son libre-arbitre. Voilà un constat lucide, mais qui serait tout à fait incomplet si on ne reporte pas cette analyse sur notre propre personne : nous aussi sommes le produit complexe des causes et des conditions qui font qu'à certains moment où on éprouve de la colère et l'envie de nuire à ceux qui nous emmerdent et nous empêchent de mener une vie tranquille. Nous aussi, nous sommes le jouet de forces qui dépassent largement notre petit moi, quand bien même notre petit moi peut se bercer d'illusions sur le fait de se croire seul maître à bord !


Donc, je reviens à la question initiale : est-ce que la vision des causes et des conditions suffira à dissiper la colère devant les affronts, les coups ou les humiliations que certaines personnes nous fera subir ? Cela dépendra de vos propres causes et conditionnements : 1°) Est-ce que cette vision des causes et des conditions est superficielle ? Ou a-t-elle une véritable profondeur, une véritable compréhension fine des mécanismes psychologiques et sociologiques qui dirigent les êtres humains ? Avez-vous développé une véritable empathie tant émotionnelle que cognitive des personnes autour de vous ? 2°) À quel point sont forts vos propres conditionnements ? Si, par exemple, vous avez une colère profondément ancrée en vous, il vous faudra beaucoup de temps et beaucoup plus d'effort pour surmonter cette colère et être capable de développer une véritable patience dans les tourments de l'existence.


De manière générale, il est incroyablement naïf de croire qu'on va être extrêmement patient du premier coup sans avoir très longuement préparé la patience avec toutes les pratiques du bouddhisme comme la méditation shamatha, la vision pénétrante, l'amour bienveillant, la compassion, l'équanimité, l'esprit d’Éveil, l'observation du non-soi, le détachement, etc...




*****




Enfin, est-ce que le fait de chercher à comprendre les réactions des autres personnes, notamment les réactions problématiques, ne va nous conduire à tout excuser et à laisser faire les personnes méchantes ? On se souvient à cet égard des déclarations tonitruantes du président Sarkozy ou du premier ministre Manuel Valls sur la culture de l'excuse. Ainsi, Nicolas Sarkozy qui disait en 2007 : « À trop vouloir expliquer l'inexplicable, on finit par excuser l'inexcusable ». Ou Manuel Valls qui surenchérissait en parlant du jihadisme : « Expliquer, c’est déjà vouloir excuser ».


Je pense que ces déclarations sont emblématiques d'un malentendu coriace : le fait de chercher à comprendre ferait naître en nous une sorte de syndrome de Stockholm où on se rangerait au point de vue de notre agresseur. Je pense que ce n'est vraiment pas le cas. L'exercice spirituel de chercher à comprendre les causes et les conditions qui amènent une personne à se comporter comme elle se comporte sert à enrayer notre propre réaction épidermique de colère, de rage et d'énervement qui nous force à réagir d'une manière systématiquement brutale. Si on est libre de la colère, on est plus libre pour répondre librement à l'agression : parfois, ce sera en cherchant à apaiser la situation, mais parfois ce sera en répondant avec brutalité aussi !


On me dira : quelle différence alors si vous répondez avec brutalité à une situation d'agression ? Et bien, ce n'est pas du tout la même chose, même si l'acte peut sembler similaire ! D'abord, je peux répondre avec brutalité, mais souvent non, je répondrais autrement (par l'apaisement, le dialogue, etc...). La brutalité est une option, pas un comportement que me dicte la colère. Ensuite, dans cette situation où je réponds par la brutalité, l'intention diverge complètement, c'est ce qui est essentiel. Une personne mue par la colère cherchera à nuire à l'autre, à le frapper, à le blesser. Quelqu'un qui a développé la patience se montrera peut-être brutal dans une situation donnée, en assommant son agresseur par exemple, mais pas dans l'intention de nuire et de casser la gueule à l'autre, mais pour mettre fin à l'agression. Et il sera prêt à abandonner tout de suite cette brutalité quand elle n'aura plus d'utilité ou de raison d'être, contrairement à la personne sous l'effet de la colère qui s'acharnera sur son opposant jusqu'au bout.


Il faut dire que les moines du temps du Bouddha était soumis à une non-violence stricte (contrairement aux laïcs qui pouvaient prendre les armes et se battre si la situation l'exigeait). Mais il arrivait que le Bouddha soit brutal en parole et engueule sans ménagement ses disciples si ceux-ci déviaient trop de la Voie. Cela ne veut pas dire que le Bouddha était soumis à la colère, mais dans certaines circonstances, les paroles brutales coupaient court à une situation qui aurait amené le désordre et les troubles dans la communauté monastique.


Je pense aussi que Nicolas Sarkozy, avant d'être l'homme politique que l'on sait, était avocat. Un artifice bien connu des avocats est d'apitoyer le juge en disant : « Mon client a une enfance difficile, monsieur le juge. Tel et tel facteur explique son crime ou son délit. Soyez indulgent pour ce pauvre homme qui n'a vraiment pas eu de chance dans l'existence, monsieur le juge ». Tout cela pour réduire la peine du prévenu, voire le faire libérer avec un sursis. Dans ce cas-là effectivement, chercher à comprendre est une manière détournée pour excuser un malfaiteur. Mais tout ne doit pas être réduit à la rhétorique un peu bancale des avocats !


Chercher à comprendre nous aider à développer la patience. Souvent, cela nous permettra de calmer les conflits. Parfois, la meilleure solution rationnelle sera de trancher dans le vif et d'employer une violence physique et verbale, juste et proportionnée, dans le but d'apporter une solution à une situation donnée.






Tom Gauld







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)




Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




Sur Spinoza : 













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La patience (VI, 22 à 26)

 

La patience (VI, 22 à 26)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


22. Je ne m'irrite pas contre la bile

Et autres sources de grandes souffrances.

Pourquoi m'irriterai-je contre les êtres conscients ?

Eux aussi sont tous poussés par des conditions.


23. Par exemple, quoique non désirées,

Ces maladies apparaissent ;

De même, sans être voulues,

Par force, les perturbations s'élèvent.


24. Sans penser : « Je vais me mettre en colère »,

Les gens s'irritent contre leur gré ;

Sans penser : « Je vais me développer »,

De même s'élève la colère.


25. Toutes les fautes,

Toutes les variétés d'erreurs

Se produisent par la force des conditions ;

Elles ne sont pas indépendantes.


26. La réunion de ces conditions

N'a pas la pensée : « Je vais produire »,

Et ce qu'elle engendre

N'a pas non plus la pensée : « Je suis produit ».





Le Colère mêlée de crainte,
Caractères des passions, gravés sur les desseins de l'illustre Monsieur le Brun
par Sébastien Le Clerc, le Jeune







Si je suis malade et que je reste un minimum rationnel, je ne peux pas être en colère contre la maladie, simplement parce que la maladie est un phénomène naturel qui n'a pas de volonté propre et pas l'intention de nuire. Dans le cas d'une maladie contagieuse, vous pourriez en vouloir à celui qui vous a transmis la maladie : par exemple, quelqu'un vous refile le SIDA à cause d'une relation sexuelle non-protégée, et vous en voulez à cette personne qui ne vous a pas prévenu de sa condition, mais vous n'êtes pas en colère contre le SIDA lui-même.


Shāntideva explique qu'il n'y a pas plus de raison d'en vouloir à une personne consciente qu'à une maladie ou une inondation qui vient vous frapper. La maladie apparaît en dépendance de toute une série de causes et de conditions, la méchanceté des êtres conscients aussi ! Les gens sont les pantins de leur propre colère : cette colère et cette méchanceté se produisent en eux parce que tout un enchaînement de causes et de conditions a produit cette manifestation de négativité que nous devons nous-mêmes subir en vertu de l'enchaînement de causes et de conditions qu'on appelle le « karma ».


Il faut voir les pensées de colère et de malveillance qui traversent le mental des personnes comme autant de « virus » ou de « microbes malins ». Et quand ces virus de haine prolifèrent dans le mental, des maladies de haine viennent infecter et gangrener leur volonté et leurs réactions, ce qui engendre des actions néfastes. À ce stade, il faut arrêter la propagation avec le remède de la patience ; et il faut faire vite car la colère est une maladie très contagieuse, et le temps presse avant que ne se produisent les « pandémies » de haine que sont les guerres et les conflits.


Il est important de s'entraîner à voir les causes et les conditions d'un phénomène selon la formule consacrée dans le bouddhisme :

« Ceci existe parce que cela existe.

Ceci apparaît parce que cela apparaît.

Ceci n'existe pas parce que cela n'existe pas.

Ceci disparaît parce que cela disparaît ».


Je pense que le philosophe Baruch Spinoza n'aurait pas renié cette entraînement à voir la production conditionnée dans chaque phénomène, et notamment les phénomènes de colères, de haines et le mécanisme des conflits, lui qui avait pour slogan :


« En ce qui concerne les actions humaines, ne pas pleurer, ne pas se moquer, ne pas même détester, mais comprendre. En face des passions, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, la vanité, la miséricorde, et autres mouvements de l’âme, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés, qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l’air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre. Et notre âme, en contemplant ces mouvements intérieurs, éprouve autant de joie qu’au spectacle des phénomènes qui charment les sens » (Spinoza, « Traité politique », I, § 4).


L'attitude de Shāntideva est essentiellement la même que celle de Spinoza : dépassionner ce que nous avons vécu ainsi que les affronts que nous avons subi, s'entraîner à comprendre que la colère et les autres passions destructrices sont comme des phénomènes météorologiques comme une tempête qui peuvent certes causer des dégâts, mais qui sont d'autant mieux combattu et résolu qu'on en comprendra les causes et les conditions.


Enfin, il faut cesser de penser qu'on a devant soi une personne libre de tous ses actes, paroles et pensées, une personne doué d'une volonté malveillante à notre égard et surtout une personne douée d'un libre-arbitre qui est totalement d'être méchante envers nous. Cette croyance nourrit la colère. C'est ce qu'exprime le Bouddha dans le Dhammapada (I, 3 & 4) quand il dit :


« " Il m'a maltraité, il m'a battu,

il m'a vaincu, il m'a volé ",

la haine de ceux qui chérissent de telles pensées

n'est pas apaisée.


"Il m'a maltraité, il m'a battu,

il m'a vaincu, il m'a volé ",

la haine de ceux qui ne chérissent pas de telles pensées

est apaisée ».


Les processus qui conduisent à l'apparition de pensées haineuses ne sont pas la personne elle-même ; et la mécanique infernale qui conduit à produire des actes néfastes et dommageables n'est pas elle-même quelque chose de personnel. Il faut les voir en tant que phénomènes impersonnels comme l'orage, la tempête, la crue dévastatrice d'une inondation ou les symptômes inquiétants d'une maladie. Comme le dit Shāntideva :


« La réunion de ces conditions

N'a pas la pensée : "Je vais produire",

Et ce qu'elle engendre

N'a pas non plus la pensée : "Je suis produit" ».


L'ensemble des causes et des conditions n'ont pas l'intention perverse ou la pensée malveillante : « je vais produire tel effet », et le moment de conscience empli de colère qui en résulte ne se perçoit pas lui-même comme étant produit par ces causes et conditions. Mais si vous, de votre côté, vous voyez ce processus impersonnel, cette mécanique froide à l’œuvre, vous pourrez d'autant plus facilement pratiquer la patience parce que vous ne serez pas empoisonné par la rancœur qui prête une intention maléfique à votre tourmenteur.









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)




Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.




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mardi 20 octobre 2026

Celui qu'on appelle le « Bouddha »



Je voudrais revenir ici sur un intéressant article du blog « Dans le sillage d'Advayavajra » intitulé : « Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Ashoka » (26 septembre 2026). Quand on parle d'historicité dans ce cadre, il ne s'agit pas tellement de savoir si ou ou non, Siddhartha Gautama a réellement existé, mais plutôt de s'interroger sur son qualificatif de « Bouddha » (Buddha en sanskrit). Le terme signifie simplement « Éveillé » en français ; et à l'époque, ce n'était pas une épithète spécifiquement réservée à Siddhartha Gautama.


Pour preuve de cela, on trouve ainsi un passage des textes sacrés jaïns qui met en « l'ascète Gautama » qui reçoit une bonne leçon des jaïns. L'artifice littéraire est connu puisque les bouddhistes ont eux aussi mis en scène Mahāvīra, le fondateur du jaïnisme, recevant la leçon de la part du Bouddha ou d'un de ses disciples. Ici, « l'acète Gautama » interroge Mahāvīra sur le nirgrantha, l'ascète qui est parvenu à éteindre tout attachement à ce monde ainsi que toute volonté d'exister à nouveau :


« Question 16 de l'ascète Gautama : “Ô Bienheureux, le Nirgrantha mort, dont l'existence (mondaine) est arrêtée, dont le déploiement de l'existence est arrêté, (et ainsi de suite) jusqu'à celui dont l'œuvre à accomplir est achevée ne revient-il donc plus jamais dans cet état d'existence-ci ?


Réponse 16 : Oui, Gautama. Le Nirgrantha mort (et ainsi de suite jusqu'à) ne revient plus jamais dans cet état d'existence-ci.


Question 17 : Ô Bienheureux, alors comment faut-il le désigner ?


Réponse 17 : Gautama ! Il faut le désigner comme Siddha [“parfait, accompli”] ; il faut le désigner comme Buddha [“Éveillé”] ; il faut le désigner comme Mukta [“délivré”] ; il faut le désigner comme Pāragata [“parvenu à l'autre rive”] ; il faut le désigner comme Paramparagata [“parvenu au-delà, par degrés successifs”] ; il faut le désigner comme Siddha, Buddha, Mukta, Parinirvrita [“entièrement éteint”], Antakrita [“qui a fait cesser (le cycle)”], Sarvaduhkha-prahīna [“qui a éliminé toute souffrance”]. 1 »


Le terme « Bouddha » n'était donc pas une spécificité des bouddhistes. Les jaïns utilisaient le mot. Et probablement d'autres courants mystiques de l'Inde ancienne qui n'ont pas survécu jusqu'à nous. On retrouve aussi le terme « éveillé » dans toutes sortes d'autres contextes : par exemple, les cours d'éveil pour éveiller l'intérêt des enfants à la science ou à toute autre discipline. Les mouvances de la gauche sociétale radicale inspirées par la destruction se sont appeler « woke » en anglais, les « éveillés » (à la réalité des injustices et des « privilèges »). peut-être un jour parlera-t-on du « woke Gautama »....



Le terme « Bouddha » n'était donc pas une spécificité des bouddhistes, mais en outre, ce n'est pas comme cela qu'ils appelaient de manière prioritaire leur maître Siddhartha Gautama, et ils ne se faisaient pas appeler « bouddhiste » dans la société. Dans les soûtras bouddhistes du canon pâli, Siddhartha Gautama n'est jamais directement appelé « Buddha ». Quand on s'adresse à lui, on utilise surtout l'épithète « Bienheureux » (Bhagavat en sanskrit) et l'appellation un peu étrange et déroutante d'« Ainsi-Allé » (Tathāgata).


Joy Vriens, l'auteur de l'article « Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Ashoka », va jusqu'à dire que le terme « Buddha » n'était pas employé jusqu'à l'empereur Ashoka : « Quand était-il devenu “le Bouddha” ? La première attestation épigraphique claire du terme “Buddha” appliqué à “Siddhartha Gautama” se trouverait dans les édits de l'empereur Aśoka, au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Dans l'édit de la petite colonne à Nigali Sagar (Nigliwa), Aśoka mentionne avoir agrandi le stūpa d'un “Buddha Konāgamana” (un Bouddha du passé), et dans d'autres édits, il se déclare “disciple laïc du Buddha” . Ces inscriptions constituent la première preuve historique directe de l'usage du titre pour désigner le fondateur. On y apprend aussi par déduction qu’il y eut d’autres “Buddha” avant le sage du clan des Śākya (Śākyamuni) (...) À Rummindei (Lumbini), il fait graver : hida budhe jāte sakyamunī ti (“Ici est né le Bouddha, le sage des Śākyas”).  ».


Cela me paraît tout à fait exagéré d'avancer de telles choses. Certes, comme je l'ai dit plus haut, la lecture des soûtras du canon pâli s'adresse surtout à Siddhartha Gautama en l'appelant « Bienheureux » (Bhagavat) et « Ainsi-Allé » (Tathāgata). Néanmoins, la désignation « Buddha » n'est pas complètement absente non plus. On la retrouve dans une série d'épithètes pour définir le Bouddha : « Il est Bienheureux, Arahant, parfait en sa sagesse et sa conduite, bien arrivé à son but, connaisseur du monde, incomparable guide des êtres qui doivent être guidés, instructeur des dieux et des humains, le Bouddha, le Bienheureux. Ayant connu lui-même le monde avec ses dieux, ses Māras et ses Brahmas, ses groupes de religieux et de brahmanes, ses êtres célestes et humains, il le fait connaître. Il enseigne la doctrine bonne en son début, bonne en son milieu et bonne dans sa fin, bonne dans sa lettre et bonne dans son esprit, il exalte la conduite pure parfaitement pleine et parfaitement pure »2.


Certes, le terme « Bouddha » est noyé parmi les nombreux qualificatifs qui viennent honorer ici Siddhartha Gautama, mais il est bien présent. La question importante est : pourquoi en est-on venu à qualifier principalement le sage Gautama de « Bouddha » ? La question « quand » m'apparaît moins intéressante : c'est très probablement entre la vie du Bouddha (- 560 à – 480 selon les spécialistes occidentaux) et la vie de l'empereur Ashoka qui s'était converti au bouddhisme. (-324 à – 232). Mais savoir quand exactement, la réponse s'est à mon avis perdue dans les limbes de l'Histoire, et on ne saura jamais vraiment quand : à cette époque, la tradition orale était prédominante, les moines connaissaient par cœur les soûtras de celui qu'ils ont fini par appeler principalement « Bouddha ». Si ce terme a fini par s'imposer, c'est très probablement au sein de cette tradition orale, et le changement d'appellation n'a alors laissé aucune trace (sauf révélation archéologique à venir).


La question « pourquoi ? » me semble plus pertinente. Reprenons les deux appellations principales « Bienheureux » et « Ainsi-Allé ». La première était trop fréquente dans les milieux spirituels : tout le monde avait tendance à cette époque à appeler un sage « Bienheureux ». En témoigne ce chapitre du Mahābhārata où Arjuna exprime ses doutes face à la bataille terrible qui s'annonce et qui menace de tuer des membres de sa propre famille et où le mystérieux cocher Krishna lui chante toute une série de conseils spirituels. Ce texte est connu sous le nom de « Bhagavad Gita », « Le Chant du Bienheureux ». C'est comme si un philosophe célèbre était couramment « Monsieur Untel » et que ses disciples étaient appelés « monsieuriste ». Cela semblerait bien étrange !



À l'inverse, l'expression « Ainsi-Allé » (Tathāgata) était certes employée uniquement par le sage Gautama. Pas de doute là-dessus ! Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que cette expression sonne de manière étrange à nos oreilles ! Probablement sonnait-elle aussi bizarrement aux contemporains du Bouddha ! Personnellement, j'aime beaucoup cette façon de désigner Siddhartha Gautama, mais il a fallu le temps que je m'y habitue. Celui qui s'en est allé dans la réalité qu'on ne peut qualifier autrement qu'en disant : « C'est ainsi ».


Qualifier une doctrine de « ainsi-allisme » ou de « tathagatisme » n'a visiblement pas convaincu ! Il fallait une autre terme, pas trop spécifique, mais qui sonne bien quand même et qui décrive suffisamment bien le projet de Siddhartha Gautama. C'est là que les moines ont dû se tourner vers le terme « Bouddha » qui est finalement très parlant et très intuitif et qui implique la vision pénétrante et l'ouverture d'esprit à la véritable nature des choses.


Frédéric Leblanc

Seraing (Liège, Belgique), le 20 octobre 2026







1 Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti, K. C. Lalwani, 1973, p. 150. Disponible sur Internet Archive : 

archive.org/details/in.ernet.dli.2015.313244/page/151/mode/2up


2 Cankī Sutta, Majjhima Nikāya, II, 164-177. Môhan Wijayaratna, « Le Bouddha et ses disciples », éd. du Cerf, Paris, pp. 33 – 34. Je précise que cette série d'épithètes pour désigner le Bouddha se retrouve dans de nombreux soûtras. J'ai donné le premier exemple qui m'est tombé sous la main, mais on en trouve beaucoup d'autres dans les soûtras du canon pâli.








Pilier d'Ashoka à Nigali Sagar, Nigalihawa, district de Kapilavastu, Népal
 pour commémorer le lieu de naissance du Bouddha Koṇāgamana (ou Kanakamuni en sanskrit).
un Bouddha antérieur à Siddhartha Gautama.

 




Pilier d'Ashoka à Nigali Sagar






Section du haut du pilier d'Ashoka à Nigali Sagar (1895 - 1896)





















Fragments des piliers de Gotihawa et de Nigali Sagar




Pilier d'Ashoka à Lumbini, lieu de naissance du Bouddha (Népal)







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