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dimanche 9 août 2026

La vie ?


La vie ?

Un rien l'amène,

Un rien l'anime,

Un rien la mine,

Un rien l'emmène.


Raymond Quéneau, Zazie dans le métro, 1959.






 Gil Gautier - Huppe fasciée et son petit







Voilà qui est joliment dit. Comment mieux suggérer tant la fugacité de la vie que sa légèreté ? Tant sa spontanéité que sa fragilité ? Tant sa joie que sa tristesse ? Voilà la vie qui passe comme un éclair, voilà ce qui va et vient. Voilà ce que les bouddhistes conceptualisent comme étant l'impermanence. Voilà ce qu'il nous faut saisir, et pourtant qui est insaisissable ! Voilà ce rien qui passe comme un songe. Voilà ce tout qui se dérobe à nos yeux comme un tour de passe-passe nous dupe encore et encore.










Noor Ahmed Gelal













Diatomées disposées géométriquement
Art visible seulement au microscope









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La prise de l'esprit d’Éveil (III, 28 à 34)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 28 à 34)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva




28. Comme un aveugle qui découvre un joyau

Dans un monceau d'ordures,

Ainsi, par chance,

L'esprit d’Éveil est né en moi.


29. C'est le sublime nectar

Pour détruire la mort souveraine,

L'inépuisable trésor

Pour éliminer la misère du monde,


30. Le suprême remède

Pour apaiser ses maladies,

L'arbre sous lequel se reposent les migrants

Las d'errer sur les chemins du samsāra.


31. C'est le pont universel qui mène

Les êtres hors des destinées mauvaises,

La lune spirituelle levée

Pour soulager les tourments des passions du monde.


32. Le grand soleil qui écarte les migrants

Les brumes de l'ignorance,

La quintessence du beurre

Produite par le barattement du lait du saint Dharma.


33. Il satisfait les voyageurs

Qui parcourent les voies du samsāra

Et souhaitent connaître la jouissance du bonheur,

Il les installe dans la joie suprême.


34. Aujourd'hui, en présence des Protecteurs,

Je convie le monde à la félicité des Ainsi-Allés

Et aux plaisirs temporaires.

Que les dieux, les dieux jaloux et tous les autres se réjouissent !







Albert Dros







Shāntideva termine son chapitre par une ode à la bodhicitta ou esprit d’Éveil en français. D'abord, quand l'esprit d’Éveil naît dans la conscience d'une personne, c'est une immense chance pour lui. Shāntideva compare notre condition existentielle à un mendiant de bonheur, plein de faiblesses et de défauts, qui finit par dénicher un joyau dans la décharge publique qu'est sa conscience habituelle, pleine de colères, de ressentiments, de peurs, d'orgueil déplacé, de bêtises et d'idées délirantes.


« C'est un sublime nectar / Pour transcender la mort souveraine ». Rien de tel pour dépasser notre peur de la mort que l'ouverture à une vision plus large et décentrée de nous-mêmes que nous offre l'esprit d’Éveil. C'est aussi une inspiration forte pour ne pas rester dans le statu quo et contribuer à un monde plus juste.


L'esprit d’Éveil est aussi un refuge pour ceux qui fournissent un énorme effort dans le Dharma : comme un arbre qui protège avec son feuillage tant des rayons d'un soleil trop intense que de la pluie, l'esprit d’Éveil nous offre un répit dans notre marche difficile vers l’Éveil.


Ensuite, Shāntideva explique que l'esprit d’Éveil est un pont universel pour sortir des « existences inférieures » : dans la cosmologie bouddhiste, les existences inférieures sont les existences humaines marquées par l'extrême pauvreté et la misère, par les guerres atroces et les injustices monstrueuses, mais aussi la condition animale toute entière marquée par l'ignorance, le monde infernal des esprits avides caractérisée par le manque, le besoin, l'avidité de ceux qui veulent toujours plus et sont dans une dépendance perpétuelle. Les créatures du monde des esprits affamés sont les pretas que l'on représente avec un énorme ventre et un tout petit cou très long ; ce qui fait qu'ils ont toujours une faim gigantesque qu'ils ne peuvent jamais combler. Enfin, il y a les enfers caractérisés par la colère, la rage, la fureur et les innombrables sévices que la pire noirceur de l'âme malveillante puisse engendrer.


Notez bien que le comité Padmakara dans sa traduction du Bodhisattvacaryāvatāra, « La Marche vers l’Éveil », a employé le mot « véhicule » à la place de « pont ». On a donc les deux premiers vers traduits par :

« Le véhicule universel qui délivre

Tous les êtres des destinées inférieures ».


Évidemment, le mot « véhicule » est très fortement chargé dans le bouddhisme puisqu'on définit les deux grands courants du bouddhisme comme étant le « Petit Véhicule » et le Grand Véhicule. Je mets bien « Petit Véhicule » (Hīnayāna en sanskrit) entre guillemets pour bien signifier que cette appellation est le fait des pratiquants du Grand Véhicule (Mahāyāna) et a des connotations un peu péjoratives. Il faut ajouter à cela le véhicule des pratiquants du tantra : le Vajrayāna, le Véhicule du Diamant.


Dans les textes bouddhistes, on retrouve aussi la notion de Véhicule Unique : dans le bouddhisme ancien, cela sert à désigner la pratique de l'attention notamment dans les quatre établissements de l'attention (corps, sensation, esprit et objets de l'esprit). Dans le Soûtra du Lotus (de son nom complet : Saddharmapuṇḍarīkasūtra, le Soûtra du Lotus Blanc du véritable Dharma), texte important du Grand Véhicule, on retrouve aussi cette notion de « Véhicule Unique » (Ekayāna en sanskrit) : tous les autres véhicules ne sont que des véhicules provisoires qui ne conduisent pas vraiment au véritable Nirvāna. Seul le bouddhisme du Grand Véhicule tel qu'exprimé par le Soûtra du Lotus est le véritable Véhicule entièrement complet qui conduit au plein Éveil. On a là une vision très polémique et qui a conduit les mouvances spirituelles se revendiquant exclusivement du Soûtra du Lotus comme les adeptes du moine japonais Nichiren et de la Soka Gakkai à être très sectaire et fermés aux autres courants du bouddhisme, se croyant les seuls à pratiquer le bouddhisme véritable.

Shāntideva pense-t-il que la production de l'esprit d’Éveil, bodhicitta, est un Véhicule Universel qui dépasse les autres véhicules ? Je ne sais pas, mais le contexte du texte ne laisse pas entendre un tel concept. Donc « pont » ou « véhicule », je ne peux pas trancher définitivement (même si, intuitivement, « pont » me semble plus proche de l'intention de Shāntideva). Je laisse aux spécialistes du sanskrit ou du tibétain le soin d'apporter une réponse à la question et me dire quel est le meilleur terme pour traduire au mieux cette strophe de Shāntideva.


Je reviens au texte. Donc l'esprit d’Éveil nous sort des existences inférieures et du coup nous propulse vers les existences supérieures, faites de plaisir, de bien-être et de félicité, même si ce n'est pas le but de l'esprit d’Éveil qui est de délivrer tout le monde du samsāra. Ces existences supérieures sont, en plus d'une existence humaine très privilégiée, le monde des dieux jaloux et le monde des dieux du désir, le monde des dieux de la forme et des dieux de la sans-forme. Des mondes de plus en plus incroyables, même si ils sont conditionnés par l'impermanence, quand bien même ils durent incroyablement plus longtemps qu'une existence humaine.


Shāntideva défend ici l'idée que la bodhicitta, l'esprit d’Éveil, a pour objectif de nous libérer du samsāra. C'est le but ultime de la bodhicitta. Mais le fait de produire cet esprit d’Éveil encore et encore dans sa conscience et son existence a aussi des effets dans notre réalité relative sous forme de bonheur, de félicité, de jouissance. Raison de plus de le mettre en pratique le plus tôt possible !








Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15) 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 18 à 20)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 23 à 27)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil





Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.









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samedi 8 août 2026

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 23 à 27)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 23 à 27)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



23. De même que les Allés-en-la Joie du passé

Ont engendré l'esprit d’Éveil

Et maintenu progressivement

Les pratiques des bodhisattvas.


24. De même, pour le bien des migrants,

J'engendre l'esprit d’Éveil

Et m'appliquerai à ces pratiques

Selon leur ordre.


25. Afin de favoriser le développement

De l'esprit d’Éveil saisi de la sorte,

Les personnes douées de discernement

Le loueront en ces termes !


26. Aujourd'hui, ma vie a porté son fruit :

Ayant atteint une destinée humaine,

Je suis né dans la famille des Bouddhas,

Je suis maintenant un fils de Bouddhas !


27. Je ne dois pas souiller

Cette noble et pure famille,

Et tout ce que je fais

Doit s'accorder avec elle.





Thorge Berger






Pour Shāntideva, engendrer l'esprit d’Éveil, la bodhicitta, est vraiment l'acte originel du chemin vers la bouddhéité. Il explique que les Allés-en-la-Joie (Sugata en sanskrit), autrement dit les Bouddhas, ont tous engendré l'esprit d’Éveil dans un premier temps et pratiqué le chemin des bodhisattvas pour arriver finalement à la bouddhéité parfaite et incomparable. Logiquement, il vous encourage à faire de même : produisez encore et encore l'esprit d’Éveil pour « naître » dans la famille des Bouddhas. Et en tant que nouveau-né de cette famille des Éveillés, vous avez la charge, la responsabilité de vous comporter en accord avec la morale et la doctrine prônées par les Bouddhas. Vous avez aussi la responsabilité de louer l'esprit d’Éveil autour de vous et encourager d'autres personnes à rentrer dans la famille des Bouddhas.


Il me semble qu'il y a ici en creux une provocation à l'égard du « Petit Véhicule » : en effet, dans le bouddhisme ancien, ce qui fait de vous un bouddhiste, c'est le triple refuge : le refuge dans le Bouddha, le refuge dans le Dharma et le refuge dans la Sangha (la communauté des Êtres Nobles). Mobiliser la seule production de l'esprit Éveil comme « acte de naissance » dans la famille des Bouddhas, c'est, me semble-t-il, un moyen de minimiser le triple refuge.


Or il me semble sincèrement que les deux sont importants. Le triple refuge s'ancre plus dans notre vie concrète. Quand on prend refuge dans le Dharma par exemple, on considère que les actes prônés dans le Dharma (ne pas tuer ou blesser, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas calomnier), tout cela nous protège d'une mauvaise vie qui va produire de la souffrance. Quand on engendre l'esprit d’Éveil dans notre conscience, on élargit notre vision, notre perspective. Au-delà de notre simple vie, il y a une multitude d'existences marquées par la souffrance, et je me dois, au moins en pensée, d'envisager des moyens d'apaiser ces souffrances. Prise de refuges et production de l'esprit d’Éveil ont leur légitimité. Je ne peux pas décemment négliger ma propre existence : cela n'aurait pas de sens. Mais je ne peux pas non plus rester obnubilé par ma petite condition existentielle : puissent tous les êtres dans leur multitude s'éveiller et connaître l'apaisement !









Tenzing Rigdol








Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15) 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 18 à 20)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)


- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 28 à 34)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil





Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.






Lire également : 

- Quand dire, c'est prendre refuge 






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vendredi 7 août 2026

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



21. De même que la terre

Et les autres grands éléments tels l'espace,

Puissé-je toujours être un support

Pour la vie des êtres innombrables !


22. Et jusqu'à ce qu'ils passent dans le nirvāna,

Puissé-je, de toutes les manières, être une source de vie

Pour l'ensemble des mondes des êtres

Qui existent jusqu'aux confins de l'espace !






Ngwe Phyoe (Birmanie)






Il est difficile de lire ces deux strophes au XXIème siècle sans y voir des considérations écologistes tant la société industrielle s'est révélée être une entreprise contre le vivant et la biodiversité. Nous, les humains, sommes les auteurs et les coupables d'une extinction effrayante des espèces. Il faut espérer pouvoir remédier à cette situation, mais cela semble bien compromis tant le mépris de la Nature est grand dans l'esprit des dirigeants de ce monde.


Shāntideva y voyait plus probablement le rêve d'apaiser la peur de la mort qui anime tout être sensible en ce monde. Que les éléments s'agencent de manière harmonieuse pour que le vivant puisse croître dans sa luxuriance : de l'eau pour s'hydrater, de l'air pour respirer, des nutriments du sol pour croître, etc... Que le vivant puisse développer en paix.


Notons au passage que l'analyse bouddhiste de l'Abhidharma compte 6 éléments : terre, eau, feu, air sont les éléments matériels que l'on retrouve dans la pensée occidentale, chez Aristote par exemple. Il y a un élément immatériel : la conscience. Et un élément sur lequel certains débats ont eu lieu : l'espace. En effet, l'espace est-il un élément ? Ou une absence d'éléments, une place qui permet à un élément d'être là ou du vide si aucun élément ne vient l'occuper ? L'espace est-il un phénomène incomposé ? Ou non ?


Je vais me contenter d'énumérer ces questions sans y répondre parce qu'on se perdrait trop loin. La particularité est d'intégrer une théorie atomiste à ces quatre éléments matériels, là où, dans la pensée occidentale, ces théories s'affrontent et s'excluent l'un l'autre : Aristote contre Démocrite en somme. Dans la théorie bouddhiste, chaque atome est un composé des quatre éléments matériels, mais le terme « composé » n'est pas tout à fait le bon : ce sont plutôt des caractéristiques similaires à celles des quatre éléments en proportion variable : plus ou moins de dureté selon que l'atome a des caractéristiques « terre », plus ou moins de fluidité avec l'élément « eau », plus ou moins de chaleur avec l'élément « feu », plus ou moins de mobilité avec l'élément « terre ». Chaque atome a son « dosage » de caractéristiques élémentaires qui lui est propre, mais n'est pas un composé : si on le coupe en deux, on se retrouve avec deux « espaces » d'atome aux mêmes caractéristiques. Ces atomes s'agrègent entre eux et forment des composés que sont les corps et les objets que nous voyons en ce monde.


Pour en revenir aux strophes de Shāntideva, il y a cette aspiration, ce rêve, cet imaginaire de devenir une source de vie encore et encore, un support de vie encore et encore pour que ces vies puissent rayonner et être le témoin de l'éveil de la conscience.









Édouard Boubat (1923-1999), Paris, Mai 1968





Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15) 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 18 à 20)


La prise de l'esprit d’Éveil (III, 23 à 27)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 28 à 34)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra

- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.













Ngwe Phyoe (Birmanie)









Lire également : 



















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