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mercredi 28 octobre 2026

Quête du soi et transformation de soi-même (1ère partie)



Ces dernières semaines, mes réseaux sociaux et des articles de presse ont parlé de certaines déclarations tenues lors d'une interview par le psychologue et neuro-scientifique, Albert Moukheiber. En bref, Albert Moukheiber y réfutait l'idée d'une quête du soi. Et surtout, il critiquait le développement personnel et toute forme de spiritualité en disant qu'aucune méthode ne peut apporter du bonheur à long terme. Intrigué, j'ai voulu avoir cette interview de Jonathan Langlois dans une chaîne consacrée au développement personnel : « Les Lueurs » du 31 mai 2026, et j'ai voulu apporter ma propre réflexion. (Je vais faire cela en plusieurs parties, car cet article serait trop long autrement).



À force de chercher un sens à votre vie, vous avez oublié de la vivre ! avec Albert Moukheiber (Les Lueurs, 31 mai 2026)

https://www.youtube.com/watch?v=hgiqiVnYXjc&t=639s










À 2' 05'', Albert Moukheiber explique : « Ce que j'ai découvert de dingue sur le fonctionnement du cerveau, c'est qu'il fonctionne avec les moyens du bord, des moyens très limités. On a tendance à connaître les limites de notre corps, je sais que je ne peux pas porter de voiture, que je ne peux pas voler, que je ne peux pas sauter du troisième étage. Pendant longtemps, j'ai vécu avec l'illusion, avant mes études, que notre psyché, elle, est sans limite. (...) Ce que j'ai découvert, c'est qu'on fonctionne avec très peu de choses et c'est vraiment dingue qu'on puisse faire tout ce qu'on fait quand on connaît combien notre attention est limitée, combien on perçoit peu du monde extérieur, combien notre mémoire est faillible. (...) La complexité du cerveau est mise au service de moyens de bord très limités : un superordinateur fonctionne avec des tonnes et des tonnes d'énergie alors que le cerveau fonctionne avec un plat de pâtes. (...) Nos ressources sont très limitées. Cela fait deux minutes qu'on parle. Est-ce que tu es capable de répéter tout ce qu'on a dit ? »


Beaucoup de choses à dire sur ce premier passage. D'abord, oui, l'esprit humain est très faillible : notre perception du monde et de nous-mêmes est limitée, et elle est souvent sujette à l'illusion et à la déformation ; nos jugements sont souvent incertains et soumis aux partis-pris et à toutes sortes de biais, etc... Notre mémoire nous joue aussi régulièrement des tours : je me rappelle des slogans publicitaires débiles, mais pas la date d'anniversaire de mes neveux, etc... Apprendre par cœur un texte, même court, même important, est une gageure, et l'oubli est toujours là à guetter pour en dissoudre les mots et les phrases dans ma conscience.


Pourtant, oui, mon esprit fonctionne avec un plat de pâtes quand la super-intelligence artificielle à la mode a besoin d'un nombre invraisemblable de serveurs et d'électricité. C'est pour cela qu'il apparaît crucial pour l'avenir de l'humanité de ne pas voir l'esprit humain uniquement sous l'angle de ses faiblesses, mais aussi sous l'angle de ses incroyables potentialités cachées. L'esprit humain n'est pas aussi puissant qu'il a tendance à se rêver, il a tendance à aller d'illusions en illusions et est franchement désespérant par moment, MAIS au moment où on l'attend le moins, il se révèle capable de grandes choses.


Et cette considération que je voudrais défendre ici face à un neuroscientifique comme Albert Moukheiber qui ne défend que la dimension critique, la misère de l'homme face aux faiblesses de son esprit. Pour reprendre une vieille métaphore de la philosophie, l'esprit humain est comme ce cocher qui essaye de faire avancer son chariot tirés par deux chevaux, un qui avance rapidement, bien en ligne droite, et l'autre qui dévie constamment, se chamaille avec l'autre cheval, se rebelle, n'obéit pas aux injonctions et a tout le temps envie de partir sur des chemins de traverse. Albert Moukheiber est celui qui dénonce cet attelage incertain. J'admets pour ma part ces faiblesses, mais je pense et que je constate qu'il est possible d'avancer et continuer l'aventure avec cet équipage douteux, et cela même si on est souvent réduit à avancer sur des chemins tortueux et risqués. Et je dis en outre que, parfois, ces chemins tortueux sont parfois plus intéressants, plus créatifs et plus productifs que la voie royale bien tracée et dégagée.


À 11' 05'', Albert Moukheiber pose une question simple qui lui sert d'expérience de pensée. La question est : « Que faisiez-vous le 14 avril 2021 ? » Pour la plupart des gens, cette date n'évoque rien du tout. Très probablement, vous n'avez aucune idée de ce que vous avez fait le 14 avril 2021. Je n'ai aucune idée de ce que je faisais le 14 avril 2021. Moukheiber va se servir de cela pour exprimer l'idée que nous n'avons pas un Soi continu, mais toute une série de souvenirs de soi discontinus dans le temps que votre psychisme du moment présent rassemble dans une histoire qui semble cohérente et continue.


Je reviendrai dans mon prochain article sur ce questionnement autour du Soi. Mais je voudrais me poser la question : pourquoi est-ce qu'on ne se rappelle pas ce qu'on a fait le 14 avril 2021 ? Et même plus fort : si je vous demande de quel couleur était les vêtements de la première femme que vous croisé hier dans la rue pour aller au boulot, votre souvenir vous fera aussi très probablement défaut. Est-ce là juste une gigantesque faillite de l'esprit humain ? Une faiblesse qui démontre l'absurdité de tout cheminement spirituel comme le suggère Albert Moukheiber ?


Je ne le pense pas du tout. En fait, la question est mal posée. Pourquoi l'esprit humain aurait-il intérêt à retenir les événements majeurs et surtout mineurs, voire très mineurs et même complètement insignifiants de manière chronologique ? À quoi est-ce que cela se serait utile ? D'autant plus que cette obsession d'un temps linéaire et chronologique est très récente dans l'Histoire de l'humanité : c'est une invention de la modernité avec l'évolution technologique de l'horlogerie, de l'industrie et de l'accélération des moyens de transport. L'être humain est d'abord un être de Nature, plongé dans un temps cyclique : les saisons, la naissance, la vie, la mort, etc... Qu'est-ce qu'un 14 avril pour Lucy, la petite australopithèque qui a vécu il y a deux millions d'années ? Au Moyen-Âge, les gens ne savaient pas exactement quel âge ils avaient et ne s'en portaient pas plus mal !


A contrario, qu'est-ce qui est important de se rappeler pour réussir ma vie ? Si je marche dans ma ville, j'ai besoin de me rappeler les immeubles, les rues, les monuments pour m'orienter dans la ville. Et c'est pareil si je me promène en forêt, la question est : quel chemin emprunter pour ne pas m'égarer et ne pas me retrouver complètement perdu à minuit ? Je dois me rappeler de tel arbre, tel sentier, telle clairière, telle souche de chêne, tel rocher pour retrouver l'orée du bois. Et ces immeubles, ces rues, ces arbres, ces sentiers ne sont pas stockés dans ma mémoire à la date du 14 avril 2021 quand bien même j'aurais marché dans la ville ou dans les bois ce jour-là : le souvenir de telle maison aux briques rouges, telle statue de Charlemagne me revient spontanément avant même que je me demande quelle est cette statue, dans quel emplacement de la ville se trouve cette maison aux briques rouges.


Et ce qui est vrai pour la marche dans ma ville ou dans les bois tout près de chez moi l'est tout autant pour toute autre action que j'accomplis. Je suis en train d'écrire : j'ai besoin de me rappeler où sont les touches du clavier pour chaque lettre pour écrire afin de rédiger cet article dans un délai raisonnable ; j'ai besoin aussi de me rappeler chaque mot de langue française que j'utilise pour exprimer mes idées, j'ai besoin de me rappeler l'orthographe des mots et la grammaire compliquée du français ; j'ai également besoin de me rappeler comment fonctionne le traitement de texte que j'utilise et comment on poste un article sur mon blog. Et tout cela, les lettres sur mon clavier, les mots de la langue française, l'orthographe, le fonctionnement d'OpenOffice, je le fais sans même que j'ai l'impression de chercher cela dans ma mémoire. Parfois je bute sur un mot, parfois je ne sais plus où est le « & » sur le clavier, mais la plupart du temps, cela apparaît spontanément dans ma conscience sans même que je lui en fasse la demande. C'est là un miracle de l'esprit humain beaucoup plus essentiel que de savoir ce que j'ai fait le 14 avril 2021.


Même une activité aussi liée philosophiquement parlant à l'instant présent qu'est la méditation de pleine conscience nécessite que je me rappelle les consignes sur la posture et l'établissement de l'attention que le Bouddha a expliqué dans des soûtras comme le Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration ou le Soûtra des Quatre Établissements de l'attention. Je serais bien incapable de vous dire quels jours, quels mois et quelles années j'ai lu ces soûtras, quels jours, quels mois et quelles années j'ai récité ces soûtras, quels jours, quels mois et quelles années j'ai étudié ces soûtras. Et je ne sais pas si le 14 avril 2021, j'ai lu un de ces soûtras sur la méditation, si je les ai récités, si je les ai étudiés. La seule chose que je peux dire avec certitude, ce qu'est que le 14 avril 2021, j'ai mis en pratique ces enseignements sur l'attention à la respiration et sur les quatre établissements de l'attention (l'attention au corps, l'attention aux sensations, l'attention à l'esprit et l'attention aux objets de l'esprit). Je peux l'affirmer cela simplement parce que je fais cela tous les jours et plusieurs fois par jour, à la moindre occasion en fait. Je le fais quand je m'assieds en méditation, mais je le fais aussi quand je marche en rue, quand je marche dans les bois, quand je suis dans un bus, quand j'attends un train, quand je suis assis dans ma classe, quand je suis debout dans la file d'attente au supermarché et quand je suis couché sur mon lit. Je l'ai donc certainement fait le 14 avril 2021, et le 13 avril 2021, et le 15 avril 2021, et le 14 avril 2022, hier, aujourd'hui et demain si je suis encore vivant demain !


Il est intéressant d'ailleurs de noter que le mot sanskrit smriti pour « attention » désigne aussi la mémoire (en pâli, le mot sati a la même double signification). Même l'activité d'être pleinement présent à cet instant présent qui se manifeste ici et maintenant et qui ne se reproduira jamais plus convoque le passé sous forme de mémoire pour être perçu comme instant présent dans toute sa fugacité.


L'esprit humain n'est pas donc capable de se remémorer les événements importants ou insignifiants du 14 avril 2021 parce que sa qualité est toute autre : comme à chaque instant, j'ai besoin de me remémorer des choses, des visages, des mots, des idées, des compétences, des savoirs, idéalement avant même que j'ai l'idée de me les remémorer, le temps n'est pas une ligne pour l'esprit humain, c'est quelque chose de plus prodigieux encore ! Et si vraiment je dois me rappeler ce que j'ai fait ce jour-là parce que la police me soupçonne d'avoir commis un crime ce jour-là, l'humanité a inventé toutes sortes de traces : l'écriture, des calendriers, des agendas, des historiques sur mon ordinateur ou sur internet pour apporter une réponse là où je constate la défaillance de ma mémoire !






Frédéric Leblanc

Seraing (Liège, Belgique), le 28 octobre 2026 (et non le 14 avril 2021!)










Lire également : 










NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.










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mardi 27 octobre 2026

La patience (VI, 52 à 55)

 

La patience (VI, 52 à 55)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


52. Comme l'esprit est immatériel,

Personne, où que ce soit, ne peut le détruire.

Il est affecté par la douleur physique

En raison de son attachement au corps.


53. Si le mépris, les injures

Et les paroles déplaisantes

Ne peuvent nuire au corps,

Pourquoi, esprit, t'irriter à ce point ?


54. « Parce que les autres ne m'aiment pas. »

Pourtant, comme ils ne mangeront

Ni dans cette vie, ni dans les suivantes,

Pourquoi redouterai-je leur antipathie.


55. « Parce qu'elle fait obstacle à mes gains. »

Mais, à l'encontre de mon désir,

Je devrai les abandonner,

Tandis que mes fautes garderont leur force.







Robert Doisneau, Les Halles, Paris, dans les années '60.






Shāntideva continue ici son raisonnement logique pour déconsidérer la colère et faire l'apologie de la patience et du détachement. La conscience est immatérielle et peut être détruite par une action matérielle comme le fait de passer quelqu'un par les armes ou de précipiter cette personne du haut d'une falaise. La conscience subsiste à la mort de l'individu et, donc, il n'y a pas de peur à avoir par rapport à la violence que l'on pourrait subir. Et si cette conscience déteste la souffrance physique, c'est précisément du fait de l'attachement qu'elle nourrit envers le corps. Le problème est l'attachement, pas le corps qui souffre.


Alors peut-être qu'ici suit un schéma trop logique et trop dualiste : d'un côté, le corps matériel, de l'autre, l'esprit immatériel. Ce schéma simpliste ne fonctionne que si on oublie l'incroyable entremêlement des deux : oui, la philosophie bouddhiste reconnaît une conscience immatérielle, mais les contenus de la conscience, les idées, les souvenirs, les images mentales, les désirs, les intentions, etc., tout cela s'opère en dépendance de mon cerveau et du fonctionnement des neurones. La simple pensée « cette fille est belle » suppose d'avoir des yeux pour voir et un cerveau pour analyser les influx de lumières qui ont imprimé la rétine ; le jugement « cette fille est belle » naît en dépendance du cerveau.


En conséquence, oui, idéalement, nous devrions cultiver le détachement par rapport au corps pour qu'aucune pensée de colère ne traverse notre esprit quand on nous frappe, qu'on nous tabasse ou qu'on nous torture. Mais ce « devoir être » idéal est vite dit ; dans les faits, quand notre corps souffre, le psychisme est lourdement impacté, les traumatismes d'une personne qui a subi des violences physiques peut durer des années et des années comme si cette violence résonnait dans notre être tout entier, corps et esprit. Le détachement et la patience est une longue et difficile ascèse qui ne peut pas se résumer à une petite strophe de quatre lignes !


Ensuite, Shāntideva évoque les paroles blessantes que ce soient des injures, des calomnies, des mensonges malveillants, les propos méprisants et dénigrants. Dans sa logique, il affirme que ces paroles ne nuisent pas en elles-mêmes au corps. Ce sont juste des langues qui brassent de l'air. Pourquoi l'esprit devrait s'irriter de ces paroles méchantes ?


Et du point de vue de la logique, Shāntideva a bien raison. Sur un plan humain, cela semble aussi plus compliqué. Nous les êtres humains sommes des animaux sociaux : des paroles dévalorisantes ne font pas que brasser de l'air et blesser notre ego. Elles ont des répercussions profondes sur notre position dans la société ainsi que sur notre bien-être à membre d'une communauté et dans la confiance que l'on peut accorder aux autres, surtout si ces paroles se répètent et deviennent du harcèlement.


Bien sûr, idéalement, on devrait pouvoir être indifférent au fait que les autres ne nous aiment pas. Shāntideva a raison sur ce point : plus on sera impacté par le jugement des autres, moins on sera libre. Mais quand même, nous sommes membres d'une ou plusieurs communautés ou collectifs, nous sommes citoyens d'une ville, d'un village, d'une région, d'un pays. Ces appartenances nous définissent aussi. Et les agressions verbales viennent frapper de plein fouet notre identité sociale au sein de ces communautés. Je ne parle même pas du monde du travail où les affrontements larvés et les paroles assassines peuvent faire rage dans une quête malsaine du pouvoir et de la réussite.


J'imagine que, si Shāntideva pouvait revenir à notre époque, il nous enjoindrait à quitter cette vie sociale pleine de rapports de domination et d'hypocrisie pour embrasser la vie monastique. Rien de tel qu'une vie de solitude pour ne pas être confronté aux messes basses et aux injures derrière notre dos. Mais même là, un moine fait partie de la communauté monastique et de la Sangha. On ne cesse pas d'être un animal social parce qu'on devient moine bouddhiste !


Qu'on me comprenne bien ! Je ne remets pas en question le bien-fondé de la supériorité morale du détachement et de la patience sur la colère et la rancœur. Je ne dis en aucune façon : « Détestez les gens qui insultent et qui vous calomnient ». En aucune façon ! Je dis simplement que l'injonction à être patient est beaucoup plus facile à dire qu'à faire ! Ce n'est pas juste d'une simple parole dont il faut se détacher, mais un ensemble complexe de répercussions sociales qui peuvent nous impacter psychologiquement en profondeur et qui peuvent nous traumatiser : résonner dans notre être, corps et esprit, longtemps après avoir été prononcée. La patience est un long effort moral et, souvent, un long processus de guérison.









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)

- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie

- La patience (VI, 27 à 31)

- La patience (VI, 32 à 38)




Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.










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lundi 26 octobre 2026

La patience (VI, 42 à 51)

 

La patience (VI, 42 à 51)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


42. Auparavant, j'ai accompli des méfaits

Semblables envers les êtres !

De ce fait, il est juste que ces maux

Rejaillissent sur moi, qui ai nui aux autres.


43. Ses armes et mon corps

Sont tous deux la cause de ma souffrance ;

Il a donné vie aux armes et moi-même à mon corps,

Contre qui m'irriterai-je ?


44. Si je m'attache aveuglément

À l'abcès douloureux qu'est cette forme humaine

Ne supportant pas d'être touchée,

Envers qui m'indignerai-je quand elle est blessée ?


45. Les êtres puérils n'aiment pas la douleur

Mais sont fortement attachés à ses causes ;

Puisque le mal provient de leurs propres erreurs,

Pourquoi s'irriter contre autrui ?


46. Tout comme les gardiens des enfers

Et la forêt dont les feuilles sont des épées,

Ces malheurs sont engendrés par mes propres actes.

Contre qui m'irriterai-je ?


47. C'est poussé par mes actions

Qu'apparaissent mes persécuteurs.

Si, à cause de leurs méfaits, ils tombent en enfer,

Ne suis-je pas leur meurtrier ?


48. M'appuyant sur eux, je purifie de nombreuses fautes

Par l'exercice de la patience ;

S'appuyant sur moi, ils tomberont pour longtemps

Dans les souffrances infernales.


49. Puisque je suis leur persécuteur

Et qu'ils sont mes bienfaiteurs,

Pourquoi, esprit cruel,

T'emportes-tu de cette manière erronée ?


50. Je n'irai pas en enfer si je possède

L'excellente disposition de la patience,

Je me préserve moi-même,

Mais qu'en est-il pour eux ?


51. Pourtant, leur nuire en retour

Ne les protégera pas ;

Ma conduite en pâtira

Et l'ascèse de patience sera détruite.









Thomas Dambo - Northwest Trek Wildlife Park, Eatonville, Etat de Washington (USA).







L'argumentation en faveur de la patience envers une personne qui cherche à me nuire est ici tout à fait classique dans le bouddhisme : cette persécution que je subis n'est que le résultat du karma : mes actes antérieurs dans cette vie-ci ou dans une vie ont créé toute une série de conséquences ; et ces conséquences sont elles-mêmes devenues la cause de toute une série de conséquences qui, elles-mêmes, ont provoqué des conséquences. Et la théorie du karma dit que cette longue suite de conséquences devenant la cause d'autres conséquences me reviendra tôt ou tard en pleine figure comme le boomerang que j'ai lancé il y a quelques secondes. Rappelons que le mot sanskrit « karma » signifie simplement : acte, action. Les actes que j'accomplis me reviendront sous forme de bonheur ou de malheur selon la qualité bonne ou mauvaise de mon acte initial.


Le gars qui me persécute, qui me frappe, qui m'insulte, c'est donc du point de la philosophie bouddhiste la conséquence de mes propres actes malfaisants et malveillants que j'ai produits dans un passé plus ou moins lointain. Selon la philosophie bouddhiste, cette loi du karma n'est pas un jugement des dieux qui vous jugent coupable d'avoir mal agi et d'avoir été un sale type. Non, la loi du karma est une loi naturelle au même titre que les lois naturelles de la gravitation : si vous tombez dans les escaliers, ce n'est pas parce que la déesse-mère de la Terre, Gaïa ou Pacha-Mama, a décidé de vous punir, c'est juste une conséquence des lois de la gravitation. Si le boomerang vous revient en pleine figure, ce n'est pas non que l'esprit du boomerang juge que vous êtes un mauvais lanceur. Il revient vers vous du fait de lois physiques bien précises qui expliquent sa rotation rapide.


Donc, du point de vue de la philosophie bouddhiste, il vaut mieux accepter les principes de cette loi comme il vaut mieux accepter les lois de la gravitation et se jeter du haut de la Tour Eiffel sous prétexte que vous vous révoltez contre cette loi de la gravitation. La loi du karma ne justifie jamais les maux et les agressions dont je suis victime : c'est important de le dire et de le redire. Mais cette loi du karma donne une explication aux maux que je subis et me donne un sens moral clair dans mon existence : ne pas répondre à une agression par une autre agression, ne pas répondre à la haine par la haine, ne pas répondre à la colère par la colère.


La souffrance que je ressens aujourd'hui d'être martyrisé par mon persécuteur provient des méfaits que j'ai accompli auparavant. Si j'accepte le principe du karma, je peux d'autant plus facilement vivre dans l'acceptation de cette situation douloureuse et retrouver la paix d'autant plus vite que mon acceptation est profonde et que ma patience est forte.


Shāntideva nous dit de prendre l'exemple d'une agression physique : une personne méchante me frappe à coup de bâton. D'où vient que j'ai mal ? Des mouvements violents du bâton bien sûr, mais aussi du fait que j'ai un corps soumis à des sensations déplaisantes de douleur. Qui est à l'origine de ma douleur ? La personne méchante a certes animé les mouvements rapides du bâton, mais je suis à l'origine des mouvements de mon corps : c'est moi qui ai mis en mouvement en ce corps pour se retrouver dans la rue précise où un cinglé m'inflige des coups de bâton ! Contre qui dois-je m'irriter dès lors ?


Au moins une partie du problème dans cette histoire provient de mon corps qui est si sensible à la douleur et auquel je suis extrêmement attaché. Et cet attachement est pour moi comme une chaîne qui me relie de manière incessante aux tourments de la douleur. Les gens n'aiment pas la douleur ; mais ils sont fortement attachés aux causes de la douleur : les mauvaises actions, la volonté de nuire, la malveillance, etc...


Dans cette situation d'agression, j'ai la chance de voir que répondre aux coups par des coups n'est pas du tout une solution : cette situation douloureuse est provoquée par les conséquences délétères de mes actes antérieurs, et le meilleur moyen de ne plus souffrir est de développer un bon karma qui m'assurera de ne plus souffrir. Et ce bon karma passera notamment par la non-violence et la patience.





*****





Ensuite, Shāntideva pousse le bouchon un peu plus loin : comprenons bien cette logique du karma, j'ai commis des actions dans le passé qui provoque l'agression que je subis dans le présent. Mais mon agresseur d'aujourd'hui va avoir à coup sûr un très mauvais karma : ils risquent d'avoir dans le futur de cette vie-ci ou dans une vie future à pâtir de situations difficiles où il recevra des coups et à être maltraité. Peut-être même renaîtra-t-il dans un pays en guerre ou en enfer. En étant patient envers mon agresseur, je m'assure une meilleure vie future ; et mon agresseur va sombrer dans d'énormes difficultés. Est-ce que, dès lors, la situation ne se retournerait-elle pas ? Je suis celui qui envoie l'agresseur en enfer, et mon agresseur a la bonté de m'envoyer au paradis !


Comme le dit Shāntideva :

« Puisque je suis leur persécuteur

Et qu'ils sont mes bienfaiteurs,

Pourquoi, esprit cruel,

T'emportes-tu de cette manière erronée ? »


Je pense qu'il faut voir ce retournement comme de l'humour ou de l'ironie et ne pas prendre cette strophe au premier degré. Évidemment que mon agresseur n'est pas un bienfaiteur et moi qui subis les coups, pas un persécuteur animé d'un « esprit cruel » non plus ! Prendre cette strophe de manière trop littérale serait une gigantesque porte ouverte aux pires manipulateurs dans le monde de la spiritualité ! Néanmoins, cette strophe a l'intérêt de suggérer judicieusement qu'une situation peut se retourner très vite pour peu qu'on choisisse la voie de la vertu et de la patience et qu'aucun problème n'est complètement figé dans sa noirceur.











Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)

- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie

- La patience (VI, 27 à 31)

- La patience (VI, 32 à 38)




Chapitre VI : La patience








NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.










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Ieshia Evans arrêtée à Baton Rouge (Louisiane) le 9 juillet 2016.