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jeudi 20 août 2026

L'attention (IV, 36 à 40)

 

L'attention (IV, 36 à 40)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



36. Donc, je n'abandonnerai pas mon effort

Avant que cet adversaire n'ait définitivement péri sous mes yeux ;

Les orgueilleux poursuivent de leur colère ceux qui leur ont causé de légers désagréments

Et ne trouvent pas le sommeil avant de les avoir écrasés.


37. Engagés dans un combat violent et désirant ardemment vaincre

Ceux dont les passions les amènent naturellement aux souffrances de la mort,

Ne comptent pour rien la douleur des coups de flèche et de lance,

Et ne se retirent pas avant de l'avoir emporté.


38. Et moi qui m'efforce d'abattre mes adversaires naturels,

Source perpétuels de tous les maux,

Même si cela me vaut des centaines de tourments,

Pourquoi céderais-je au découragement et à l'apathie ?


39. Si l'on arbore sur son corps comme des parures

Les blessures infligées par d'inutiles ennemis,

Pourquoi la souffrance serait-elle un mal pour moi

Qui travaille impeccablement à la réalisation du grand dessein ?


40. Si les pêcheurs, chasseurs et fermiers,

Uniquement concernés par leurs moyens d'existence,

Endurent le chaud et le froid,

Pourquoi ne les supporterais-je pas pour le bonheur du monde ?







Soldat grec ou troyen agonisant
Peut-être le roi de Troie Laomédon, père de Priam
Fronton de l'ancien temple d'Aphaia sur l'île d'Egine (Grèce)









Notre ennemi spirituel est donc l'ensemble des passions destructrices que je dois affronter et neutraliser le plus vite possible. Cela demande un effort constant parce que ces passions reviennent encore et encore. Je ne dois pas compter le temps ou l'énergie que cela me prendra. Shāntideva donne l'exemple des personnes orgueilleuses qui deviennent des ennemis implacables parce que quelqu'un leur a légèrement manqué de respect et ne connaissent aucun répit dans leur vengeance absurde. Shāntideva explique qu'il faut prendre pour modèle leur ténacité dans le combat, même si évidemment leur orgueil déplacé n'est absolument pas un modèle pour nous, l'orgueil étant une passion particulièrement destructrice.


Pareillement, ceux qui cèdent aux passions de la haine et de la guerre ne reculent pas quand le combat fait rage, même blessés par des flèches et des lances. Ils arborent même fièrement leurs cicatrices comme autant de trophées de guerre. Dans mon combat spirituel contre les passions, je ne devrai pas céder au découragement et à l'apathie, même si je rencontre beaucoup de tourments et si je subis beaucoup de coups, de moqueries et d'injustice dans ma quête du bien. Je devrai être capable de faire preuve d'endurance face à l'inconfort et aux situations difficiles. Le chemin spirituel n'est pas toujours une partie de plaisirs.





















Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)

- L'attention (IV, 26 à 29)

- L'attention (IV, 30 à 35)


Chapitre IV : L'attention




















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mercredi 19 août 2026

L'attention (IV, 30 à 35)

 

L'attention (IV, 30 à 35)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



30. Même si les dieux et les dieux jaloux

Se dressaient tous contre moi en ennemis,

Ils ne pourraient me conduire, ni me faire entrer

Dans le feu intolérable de l'enfer.


31. Mais les passions, ce puissant adversaire

Au contact duquel les cendres même

Du mont Mérou disparaîtraient,

En un instant, me jetteront dans ce brasier.


32. Aucun autre adversaire n'est capable

D'une vie aussi longue

Que mes ennemis, les passions,

Dont l'extrême longévité est sans commencement, ni fin.


33. Tous ceux que j'honore et sers

M'apportent bonheur et profit ;

Mais à qui les sert

Les passions ne réservent dans le futur que maux et peines.


34. Si, assurément, je laisse une place dans mon cœur

À cet ennemi incessant et de longue durée,

L'unique cause de l'augmentation des maux,

Comment, dans le samsāra, pourrais-je vivre heureux et sans crainte ?


35. Alors que dans le filet de l'attachement en mon esprit

Se tiennent les gardiens de la prison du samsāra,

Bourreaux des enfers et autres tourmenteurs,

Comment goûterais-je le bonheur ?







Manjushri, bodhisattva de la Sagesse,
avec les Soûtras de la Perfection de Sagesse
et l'épée, tranchant le voile des illusions et le voile des passions.








On est ici dans la suite du questionnement des strophes 26 à 29 : comment les émotions perturbatrices, les passions qui n'ont ni bras, ni jambes et qui ne font preuve d'aucune intelligence, d'aucune ruse peuvent-elles avoir une telle emprise sur la personne ? Rappelons si c'est nécessaire que le terme « passion » n'a ici absolument pas la signification moderne de ce que l'on adore faire, de ce qui nous fait vibrer. « Passion » vient du latin « passio » : souffrance. Quand on parle de « passion du Christ », on parle de la souffrance extrême infligée lors de sa crucifixion. Le mot « passio » signifie également le fait de subir quelque chose (ce qui a donné en français « passif », « passivité »). Dans le vocabulaire de la philosophie morale du XVIIème siècle, « passion » signifie tous ces mouvements de l'esprit qui viennent troubler notre raison et détournent notre volonté, nous rendant par là même passif, captif de ces émotions. Et ces passions nous conduisent généralement à un destin malheureux et à de la souffrance. D'où le terme « passion » qui n'a aucune connotation positive, contrairement à aujourd'hui.


Probablement que le terme a bénéficié d'un changement de sens quand on a commencé à parler de « passions amoureuses ». Au départ, il s'agissait vraisemblablement de nous alerter sur les dangers et les malheurs d'un amour immodéré. Mais au gré de l'influence du romantisme, il est probable que l'expression « passion amoureuse » a cessé d'être condamné pour devenir une chose enviable quand bien même elle colportait toujours son lot de tragédies et de déchirures comme dans « Carmen » ou la passion de « Roméo & Juliette ». Puis le terme s'est complètement édulcoré pour désigner notre passion pour les échecs ou notre passion pour le tango. Toujours est-il le mot « passion » doit dans ce texte-ci se comprendre dans le sens que la philosophie morale lui a attribué : émotion destructrice qui prend le contrôle de notre personne.


Shāntideva s'interrogeait, dubitatif, sur la puissance des passions dans les strophes 26 à 29, mais ici il dégage deux principes explicatifs : leur durée depuis des temps immémoriaux et la puissance du karma. En effet, les passions sont un ennemi mortel pour notre bonheur depuis la nuit des temps. Ils sont inscrits en nous comme réaction habituelle aux difficultés que pose notre existence dans le monde. Pris individuellement, une par une dans l'instant présent, les passions semblent ne pas avoir de puissance autre que fantomatique : elles n'ont ni bras, ni jambe, aucune ruse, aucune intelligence. Mais comme elles se manifestent depuis extrêmement longtemps, elles ont acquis une force extraordinaire sur les personnes.


Par ailleurs, les passions nous poussent à commettre toutes sortes d'actes regrettables et aggraver considérablement notre karma. C'est pourquoi Shāntideva explique que les dieux et les dieux jaloux n'ont pas la puissance de nous conduire au porte de l'enfer tandis que le karma a cette force inéluctable.


Pour Shāntideva, il est donc essentiel de comprendre l'ampleur de la tromperie que ce sont les passions : il n'y a rien à attendre de bon à attendre du fait de suivre aveuglément ces passions. Cela ne sera d'autre que des conflits incessants, des misères tragiques, des désillusions amères et l'angoisse tout au long de ce sentier cahoteux. Il est essentiel de comprendre aussi la durée de cette emprise sur nous tout au long de nos vies en nombre incalculable. Et que l'enjeu essentiel de se délivrer durablement de cette emprise pour pouvoir espérer vivre heureux et sans crainte.












Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)

- L'attention (IV, 26 à 29)


- L'attention (IV, 36 à 40)


Chapitre IV : L'attention







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lundi 17 août 2026

L'attention (IV, 26 à 29)

 

L'attention (IV, 26 à 29)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



26. J'ai atteint, je ne sais comment,

Cet état bénéfique, très malaisé à obtenir ;

Si, alors que je suis capable de discernement,

Je suis reconduit aux enfers,


27. Alors, c'est comme si j'étais obscurci par un charme,

L'esprit réduit à néant.

Je ne sais même pas ce qui me trouble,

Ce qui se tient en moi.


28. Les ennemis tels que l'aversion et la soif

N'ont ni jambe, ni bras,

Et ne sont ni braves, ni intelligents.

Comment ont-ils pu faire de moi leur esclave ?


29. Tandis qu'ils habitent mon esprit,

À leur guise, ils me frappent.

Sans m'irriter, envers eux je suis patient.

Pourtant, ce ne sont pas des objets de patience, mais de blâme.






Tornade à Wray, est du Colorado, le 7 mai 2016
Tori Shea-Ostberg








On a ici un passage crucial du Bodhisattvacaryāvatāra. D'où vient la puissance des émotions perturbatrices ? D'où vient qu'elles prennent le contrôle d'individus pourtant conscients et éduqués, qui savent que ce qu'ils font est mal ? D'où vient que les émotions perturbatrices sont capables de me pousser dans les actions les plus regrettables, aux conséquences désastreuses ? D'où vient leur magie obscure qui trouble notre jugement ? D'où vient leur influence néfaste ?


Ces ennemis de mon bonheur n'ont ni bras, ni jambes, et donc aucun pouvoir de coercition sur mon corps ou sur les mots que ma bouche prononce. Ces émotions perturbatrices n'ont ni intelligence, ni ruse, ni stratégie bien établie qui pourrait déjouer sérieusement ma volonté et ma raison. Mais pour autant, la colère peut s'emparer de moi, le ressentiment peut me ronger, la peur me submerger, l'envie de boire plus que de raison me travailler comme un appel lancinant. La jalousie peut me rendre invivable, l'orgueil me faire regarder les autres de haut, le désir me rendre fou et obsédé.


Les émotions perturbatrices peuvent me dominer au point de faire un pantin ou esclave servile. Je tolère leur présence en moi ainsi que leur emprise. D'où vient toute cette complaisance ? Toute cette patience étonnante à l'égard d'elles ? Moralement, le bouddhisme demande d'éprouver de la patience envers nos ennemis qui nous font du mal. Mais c'est une patience à l'égard du mauvais comportement de personnes douées de conscience. Cette patience ne s'applique nullement aux émotions perturbatrices que l'on ne devrait pas tolérer en nous.


La question revient : d'où vient l'empire que les passions destructrices et les émotions perturbatrices ont sur notre personne ? En fait, ici, avant même de chercher à répondre, il est bon de poser encore et encore la question. Quand vous sentez que des émotions perturbatrices animent votre mental comme des vagues qui commencent à soulever la mer, posez-vous la question : d'où vient que les passions ont ce pouvoir sur moi ? D'où vient qu'elles troublent à ce point ma raison et mon jugement ? Observez profondément en vous et laissez la question faire son chemin en vous. Laissez la question affaiblir les prétentions de pouvoir et d'influence de ces émotions perturbatrices. Laissez la question révéler l'absurdité de cette emprise. Et puis enfin laissez la place au silence et à la liberté.










Kawanabe Kyōsai  (1831–1889)







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)

- L'attention (IV, 21 à 25)


- L'attention (IV, 30 à 35)

- L'attention (IV, 36 à 40)


Chapitre IV : L'attention







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dimanche 16 août 2026

L'attention (IV, 21 à 25)

 

L'attention (IV, 21 à 25)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



21. Si, pour une faute d'un instant,

On demeure durant un âge cosmique dans le lieu d'indicibles souffrances,

Comment parler de situations plaisantes

Pour les erreurs accumulées dans le samsāra depuis des temps sans commencement ?


22. Mais cette seule expérience (de la souffrance)

Ne me donnera pas la libération,

Car, tandis que je l'éprouve,

Je produis d'autres méfaits.


23. Il n'y a pure duperie,

Il n'y a pire folie

Que de ne pas cultiver le bien

Après avoir acquis une telle liberté.


24. Et quand, ayant compris cela,

Aveugle, je continue de céder à la paresse,

Lorsque surviendra l'heure de la mort

Une immense tristesse s'emparera de moi.


25. Lorsque, pour longtemps, mon corps sera brûlé

Dans les feux de l'enfer, difficiles à endurer,

Sans aucun doute, mon esprit sera tourmenté

Par les flammes d'un regret intolérable.








L’enfer - dans "Les Très Riches Heures du duc de Berry" 
Paul, Jean et Herman de Limbourg,
XVe siècle (Chantilly, Musée Condé)











Je ne vais pas revenir sur la forte propension de Shāntideva à agiter l'épouvantail des enfers devant ses disciples. J'en ai parlé dans mon commentaire des strophes 5 à 11 de ce même quatrième chapitre. Pour ma part, je ne suis pas certain que la faute d'un instant conduise nécessairement à des âges cosmiques de souffrances monstrueuses ! Les expressions « âge cosmique » ou « période cosmique » traduisent le mot sanskrit « kalpa ». Le kalpa est la durée de vie d'un univers. Et dans la cosmologie bouddhiste, c'est un temps extrêmement long. Dans les soûtras, une image est donnée afin de se faire une idée de cette prodigieuse durée. Imaginez une grande montagne de la chaîne de l'Himalaya. Tous les cent ans, un homme vient effleurer la roche de cette montagne avec un tissu fabriqué avec la plus fine soie de Bénarès ? Et bien, un kalpa, c'est le temps qu'il faudra pour éroder complètement la montagne, juste grâce à l'action du frottement de notre morceau de tissu sur la montagne. Donc, c'est long, très long pour la « faute d'un instant ». Surtout qu'on ne nous spécifie pas la nature de cette faute d'un instant.


Néanmoins, ce qu'il ne faut pas négliger, c'est qu'une faute, même bénigne, peut déclencher toute une chaîne de causes et de conséquences qui peut être très longue, comme ces milliers de dominos qu'on dispose les uns à la suite des autres ; et en faisant tomber le premier, tous les autres finissent par tomber les uns à la suite des autres. Il faut être vigilant à cela et se rappeler constamment tout l'intérêt d'être attentionné dans nos actions, même les plus banales. Tenter constamment de s'améliorer et se détacher des tendances mauvaises qui peuvent surgir en nous comme la colère, l'irritation, l'égoïsme, le désintérêt, la jalousie, etc...


Ce qu'il faut retenir de ce qui dit Shāntideva, même si on ne partage pas toutes ses visions infernales, c'est que la seule expérience de la souffrance n'est pas vraiment un moyen de purger ses fautes. En fait, quand on est dans ce genre de situations difficiles, on a tendance à réagir avec toutes sortes d'émotions perturbatrices en commettant toutes sortes de fautes morales qui vont relancer le karma négatif. Par exemple, vous vous faites agresser dans la rue, vous allez très probablement réagir par la haine et la colère, et vous allez avoir une furieuse envie de vous venger. Et si l'occasion d'une vengeance se présente, vous allez saisir cette occasion de faire le mal en retour. Et la colère vous trouvera toutes sortes de justifications morales complètement bancales, mais qui pourront convaincre très efficacement votre mental dans le moment donné. Justifications que vous regretterez amèrement par la suite quand vous aurez finalement compris toute l'erreur insensée de votre acte de vengeance.


Il est très difficile de rester insensible aux sirènes qui viennent vous hanter avec cet appel lancinant à se venger de ceux qui nous font du mal ou à réagir par l'orgueil à celui qui nous méprise. C'est le pouvoir des émotions perturbatrices de se renforcer colossalement quand nous sommes dans la détresse, la peur ou le chagrin.


C'est donc quand nous sommes dans une situation acceptable qu'il y a urgence à pratiquer le bien. Quand nous bénéficions de la précieuse existence humaine (dont je parle dans le commentaire des strophes 12 à 20), nous sommes dans la situation où ma liberté d'agir est maximale par rapport à toutes autres situations. C'est là où il faut se décider d'agir dans le sens du bien et ne pas prendre la chose à la légère ! Ce serait, comme le dit Shāntideva, une immense duperie et même une forme de folie.









Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)

- L'attention (IV, 5 à 11)

- L'attention (IV, 12 à 20)



- L'attention (IV, 26 à 29)

- L'attention (IV, 30 à 35)

- L'attention (IV, 36 à 40)



Chapitre IV : L'attention







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