L'attention (IV, 12 à 20)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
12. Donc, comme je l'ai promis,
Je dois agir avec respect ;
Si, de ce jour, je ne fais pas d'efforts,
Je descendrai de plus en plus bas.
13. Quoique d'innombrables bouddhas aient passé
Pour le profit de tous les êtres,
En raison de mes erreurs,
Je ne me suis pas trouvé à portée de leur sollicitude.
14. Si, aujourd'hui encore, je continue d'agir ainsi,
Je connaîtrai maintes fois
Dans les états infortunés
La maladie, la mort, les lacérations et mutilations.
15. Si la venue d'un Ainsi-Allé,
La foi, l'obtention d'un corps humain,
L'aptitude à cultiver le bien
Sont choses rare, quand les obtiendrai-je de nouveau ?
16. Quoique ce jour je sois en bonne santé,
Bien nourri et sans tracas,
La vie est éphémère, trompeuse,
Et le corps tel un objet prêté une fois.
17. Ce n'est pas par une conduite comme la mienne
Qu'on obtient de nouveau un corps humain.
Et si ce corps n'est pas obtenu,
Erreurs et non-vertu prévaudront.
18. Si je ne fais pas le bien
À l'heure où j'en ai l'opportunité,
Que ferai-je,
Hébété par les souffrances des états infortunés ?
19. Qui n'a pas accompli le bien
Et a accumulé les fautes
N'entendra pas même l'expression « destinées heureuses »
Pour des centaines de millions de périodes cosmiques ?
20. C'est pourquoi le Vainqueur a dit
Que la condition humaine s'acquiert aussi difficilement
Qu'une tortue parvient à passer son cou
Dans l'orifice d'un joug ballotté sur le grand océan.
Ici, Shāntideva reprend la thématique abordée dans les strophes 5 à 11 du chapitre IV, c'est-à-dire la problématique de s'écarter de la promesse de l'esprit d’Éveil que l'on a faite à soi-même, devant la communauté bouddhique ou devant les bouddhas et bodhisattvas. Mais ici, il étend le sujet à toutes les fautes morales qui fait que nous nous perdons sur le chemin spirituel, et il dénonce les risques que l'on encoure avec cette perdition morale.
Tout d'abord, il fait remarquer que des Bouddhas sont apparus en notre monde, et nous avons été aveugles à leur présence en ce monde du fait de nos erreurs passées, de notre ignorance et de notre vision déformée du monde. Peut-être même que nous avons rencontré le Bouddha Shakyamuni dans une vie précédente et que nous l'avons tout simplement ignoré par bêtise, par désintérêt spirituel, par matérialisme ou parce qu'on appartenait à une secte concurrente et qu'on était trop dogmatique pour s'ouvrir au message du Bouddha. Toujours est-il que nous n'avons pas été sauvés par eux ou par l'écoute de leur enseignement, et que nous errons de problèmes en problèmes dans ce monde cruel. La compassion et la bienveillance des Bouddhas est infinie et illimitée, mais notre cœur a été trop fermé à leur influence bénéfique pendant trop longtemps – un nombre incalculable d'existences probablement – pour que cette influence améliore sensiblement notre condition sur Terre.
Par ailleurs, les mauvais comportements ont des conséquences à l'avenir, que ce soit dans cette vie-ci ou dans une vie prochaine : c'est ce qu'on appelle la loi du karma. Les mauvaises comportements qui nuisent aux autres conduisent dans des vies misérables, des existences infortunées. Mais le plus grave est qu'une fois que nous avons perdu ce que les bouddhistes appellent la « précieuse existence humaine », il est extrêmement difficile de la retrouver.
La précieuse existence humaine, c'est d'abord renaître en tant qu'être humain (c'est assez évident), mais aussi être humain dans un monde où un bouddha s'est manifesté, où on a une confiance sereine envers l'enseignement de ce bouddha et où j'ai toutes les capacités mentales pour comprendre et appliquer cet enseignement du bouddha. Et cette précieuse existence humaine est une chose extrêmement rare.
Shāntideva utilise une métaphore classique dans le bouddhisme pour faire comprendre ce point. Imaginez une tortue marine qui aurait une durée de vie tout à fait prodigieuse et qui resterait cent ans dans le fond des océans avant de remonter à la surface au bout de ces cent ans. La chance de renaître en tant qu'humain dans les conditions de la « précieuse existence humaine » est aussi minime que la chance que la tortue passe sa tête à travers le cerceau que vous auriez jeté à la mer quelques temps plus tôt (ou le joug qui sert à attacher les bœufs au chariot). Compte tenu de l'immensité des océans sur Terre, il est très improbable que notre tortue marine émerge à la surface juste à l'endroit où flotte notre cerceau. Et bien, la précieuse existence humaine est à ce niveau de rareté.
Voilà il faut surtout pas gâcher le potentiel de notre courte vie humaine en s'adonnant à des activités insensées ou regrettables. Cette existence humaine est vraiment un moment privilégié pour développer une réflexion morale solide et adopter une vie droite. Ce qui n'est pas le cas dans les existences inférieures comme la vie animale, le monde des esprits affamés ou les enfers. Dans ces existences inférieures, je suis submergé par le chaos ambiant, par la prédation, la peur, la colère, la faim, et je ne suis pas dans l'état de développer cette réflexion morale. Les marges de manœuvre y sont extrêmement restreintes. Chercher le bien devient extrêmement ardu, et notre karma ne s'améliore pas.
C'est pourquoi un des messages le plus importants du bouddhisme : c'est ici et maintenant qu'il faut rechercher le bien quand nous sommes humains et pleinement conscients de nos actes. C'est ici et maintenant qu'il faut étudier les textes de la philosophie bouddhique. C'est ici et maintenant qu'il faut pratiquer la méditation. C'est ici et maintenant qu'il faut développer la sagesse. Il n'y a pas de temps à perdre. La vie humaine est fragile et n'est pas si longue qu'on pourrait le penser. Le temps presse. Commencez ici et maintenant.
![]() |
| Clark Little |
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
![]() |
| XAV - Tortue luth - Los Alcázares, Espagne |






