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mercredi 3 juin 2026

La conception de l'amour chez Mozi

 

Beaucoup moins connu en Occident que Confucius est le philosophe chinois Mozi (墨子,prononcez : Mo-tzeu). Je voudrais ici développer un texte qui explique la conception de l'amour chez ce philosophe après parlé de l'ordo amoris, l'ordre de l'amour chez Saint-Augustin et Saint-Thomas, de la parabole du bon Samaritain dans l'évangile de Luc (ici) ainsi que de la conception de l'amour chez Confucius (), qui était très critiquée, on va le voir, par Mozi.


Quelques éléments de biographie et de contexte tout d'abord concernant Mozi. Contrairement à Confucius qui était issu de la petite noblesse lettrée, Mozi venait d'un milieu plus modeste, probablement du milieu des artisans. Il a vécu au cinquième et quatrième siècle avant notre ère. Il est né après la mort de Confucius et il est mort avant la naissance de Mencius, le grand continuateur de Confucius dans l'Antiquité chinoise.


On pense que Mozi a d'abord été un membre de l'école confucéenne avant de s'en détourner et d'être très critique envers Confucius. Un indice de cela se trouve dans un passage où Mozi énonce les règles et critères d'un discours de vérité : « Tout discours doit avoir un fondement, une origine et une utilité. En quoi réside son fondement ? Il réside en amont dans les faits et gestes des saints rois de l'Antiquité. En quoi réside son origine ? Elle réside en aval dans les témoignages des yeux et les oreilles du peuple. En quoi réside son utilité ? Elle réside dans la pratique pénale et politique, dont on examine si elle coïncide avec l'intérêt du peuple et les gens du pays. Voilà ce que j'entends par discours qui tient compte des trois critères »1.


Résumons, les critères épistémologiques de pertinence d'un discours sont selon Mozi :

- 1°) fondement = faits et gestes des saints rois de l'Antiquité,

- 2°) origine = témoignage des sens du peuple, le « bon sens » du peuple,

- 3°) utilité = intérêt du petit peuple.


Le premier critère s'inscrit pleinement dans l'humanisme confucéen qui idéalisait complètement les trois dynasties Xia, Shang et Zhou. La dynastie Xia aurait eu lieu entre 2205 à 1767 avant notre ère. Les spécialistes la considèrent plus ou moins comme légendaires, même si un certain discours nationaliste en Chine la tient pour parfaitement véridique. La dynastie Shang se serait établie entre -1570 et -1046. La dynastie Zhou, née de l'effondrement de la dynastie Shang en 1046 avant notre ère, trouvait particulièrement grâce aux yeux de Confucius comme un moment politique rayonnant de sagesse et de bonté, dont il serait judicieux de s'inspirer pour établir l'harmonie dans la société. Pour Confucius, le délitement de cette dynastie au fil des siècle était un grand malheur et une source profonde d'angoisse et de désarroi.


Mozi reprend donc à son compte ce respect et cette admiration pour les dynasties du passé. Mais il bifurque tout de suite pour tenir le témoignage du petit peuple comme l'origine d'un discours véridique. Écartés les grands hommes, les hommes nobles, les hommes de bien de la pensée confucéenne, garants de la morale et de la vérité, garants du ren, le sens de l'humain. Ces junzi, hommes de bien ou homme noble que Confucius opposait aux « gens de peu » : xiaoren en chinois, littéralement « petit homme », petites gens2. Entre parenthèse, on est aussi très éloigné de Platon qui méprisait tant la doxa, l'opinion du peuple forcément ignorant. Pour Mozi, probablement un artisan, le peuple sait quand il a faim ou quand il a froid, le peuple sait les tourments de la guerre et de la misère. C'est pourquoi les rois sages de l'Antiquité avaient établi des lois justes pour trouver un remède à ces tourments, et c'est à ce peuple qu'il faut revenir comme source même de la vérité si un gouvernant veut établir à un royaume en paix et en harmonie.


Enfin, le dernier critère, l'utilité, achève d'acter le divorce d'avec les confucéens. C'est le peuple qui témoigne avec justesse de sa condition, c'est aussi le peuple qu'il faut entendre et dont il faut chercher constamment l'intérêt. Donner des conseils de vertu ou édicter des lois doivent toujours être accompli dans l'intérêt de ce peuple. Les petites gens ont droit de cité ainsi que le droit de reprendre leur destin en main.


Cela se retrouve aussi dans le modèle éthique que propose Mozi dans ses textes : là où l'aristocrate Confucius vantait le junzi, l'homme de bien, l'homme noble, qui cherchant à s'élever par l'étude et l'effort sur lui-même, l'artisan Mozi met en exergue l'homme capable. L'homme qui maîtrise les compétences et les aptitudes pour accomplir son chantier et pour régler un problème donné. L'homme capable construit ce qui est nécessaire à la société et résout des problèmes concrets avant même de passer pour une personne cultivée et éduquée dans les arts.


La conception que se fait Mozi de l'amour suit pleinement ce schéma. L'amour universel est là pour résoudre les calamités qui viennent frapper le monde : « Les attaques réciproques entre États, les usurpations réciproques entre maisons, les lésions réciproques entre les individus, le manque de délicatesse et de loyauté entre le souverain et le sujet, le manque d'affection et de piété filiale entre le père et le fils, le manque d'harmonie entre frères aînés et cadets : telles sont les grandes calamités de ce monde »3.


L'origine du problème est vite trouvée, nous dit Mozi : l'absence d'amour universel (jian'ai 兼愛 en chinois) : « Ces calamités résultent de l'absence d'amour mutuel. A présent, les seigneurs féodaux n'ont appris à n'aimer que leur propre état, et non ceux des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à attaquer d'autres états. Les chefs de famille n'ont appris à n'aimer que leur propre famille, et non celle des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à usurper d'autres maisons. Et les individus n'ont appris à n'aimer qu'eux-mêmes, et non autrui. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à faire du mal à autrui »4.


La solution est aussi toute trouvée : répandre l'amour universel partout. « Il faut considérer les États étrangers comme le nôtre, la maison des autres comme la sienne, la personne d'autrui comme soi-même. Quand les seigneurs féodaux s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de guerre. Quand les chefs de maison s'aiment les uns les autres, il n'y a plus d'usurpation. Quand les individus s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de torts réciproques. Quand le souverain et le sujet s'aiment l'un l'autre, ils sont délicats et loyaux l'un envers l'autre. Quand le père et le fils s'aiment l'un l'autre, ils font preuve d'affection et de piété filiale. Quand le frère aîné et le frère cadet s'aiment l'un l'autre, ils vivent en harmonie.


Quand tous les hommes de par le monde s'aiment les uns les autres, le fort n'abuse pas du faible, le grand nombre n'opprime pas le petit nombre, le riche ne se moque pas du pauvre, le grand ne méprise pas l'humble, et le rusé ne trompe pas le naïf. C'est seulement grâce à l'amour universel qu'on empêche ces calamités, querelles, doléances et haines de naître »5.


Quelques remarques : tout d'abord, cet amour n'est pas le fait de quelques hommes bons, nobles et justes comme dans le confucianisme, mais bien quelque chose qui doit être partagé par tout le monde pour que cela ait une chance de se répandre et d'être efficace. L'amour universel de Mozi, jian'ai 兼愛 (caractères simplifiés : ), n'est pas du tout un appel au sentiment, mais à l'intérêt commun, au bien commun du peuple et des nations.


jian (ton haut) signifie : regrouper, unir, réunir, resserrer. À l'origine, ce caractère représente une main qui saisit () deux gerbes de blé (). Les sens des dérivés anciens traduisent la connotation d'une gerbe récoltée que l'on serre fortement, quelque chose qui englobe plutôt que de distinguer. ai (ton descendant) signifie généralement « amour » avec l'idée de chérir, d'avoir de l'affection ou le fait de se soucier de quelqu'un ou quelque chose. Anne Cheng traduit l'expression jian'ai 兼愛 par « sollicitude par assimilation » : « Ce que Mozi reproche au ren6 confucéen est son ancrage dans les sentiments, alors que la "sollicitude par assimilation" trouve un fondement objectif et rationnel dans l'intérêt général dont la promotion constitue, selon Mozi, la mise en pratique du sens de l'humain »7.


Ensuite, et c'est le plus important : avec jian'ai 兼愛, l'amour universel de Mozi, on n'est pas du tout dans la logique d'un amour qui s'étendrait par sphères successives et concentriques du plus proche au plus lointain, comme c'est le cas dans la pensée de Confucius. Commencer par aimer les siens n'est pas du tout un début de solution aux yeux de Mozi : c'est le problème même ! L'amour doit toucher autant les États étrangers que son propre pays, les autres familles que son propre clan. L'amour doit toucher autant l'autre que soi-même. Notre souci de l'autre doit contrebalancer notre égoïsme naturel ainsi que notre sentiment d'appartenance clanique.


Comme le précise Anne Cheng : « Dans ce sens, le moïsme représente une réaction à la perversion des sentiments moraux d'affection pour les proches – népotisme, favoritisme, intrigue, brigue, ligues, factions -, autant de tares qui constituent la face sombre du confucianisme et grèvent le fonctionnement des institutions chinoises depuis leur commencement. Une telle réaction ne devait cependant pas manquer de provoquer la fureur du grand confucéen du IVème siècle, Mencius, pour qui le nivellement prôné par les moïstes est incompatible avec l'amour que l'on porte naturellement à ses proches et dont la piété filiale est la première expression. Autant, vitupère Mencius, vivre comme des animaux ! »8.


On comprend aussi que Mozi est très éloigné dans sa conception de l'amour de JD Vance et ses références à l'ordo amoris qui lui dicte d'aimer d'abord sa famille plutôt que la famille des autres et sa nation, les USA, plutôt que les autres nations, et aussi d'aimer plus les citoyens américains que les étrangers qu'ils vivent en-dehors des frontières américaines ou à l'intérieur du pays. Cet ordre de l'amour est pour lui la justification de la politique violente de l'ICE, la police de l'immigration américaine. Mozi serait tout autant en désaccord avec Trump et son slogan « America first », l'Amérique en premier, avec sa conception de l'amour universel qui refuse justement de mettre en premier sa personne, ses amis, sa famille, son clan, sa cité, son pays, sa nation.


On pourrait alors trouver tout ce discours de Mozi très idéaliste et inapplicable en pratique. C'était déjà des objections qui avaient cours du temps de Mozi et auxquelles il répond :


« Objection : Il est bien entendu très excellent que l'amour devienne universel. Mais ce n'est qu'un idéal difficile et lointain.


Mozi : C'est simplement parce que les gentilshommes de par le monde ne reconnaissent pas ce qui est bénéfique pour le monde, ni ne comprennent ce qui est calamiteux. Certes, assiéger une cité, combattre sur les champs de bataille ou illustrer son nom au prix de sa vie, voilà des choses que les hommes trouvent difficiles. Pourtant, lorsque le supérieur les y encourage, la multitude peut les faire.


De plus, l'amour universel et l'entraide en sont fort différents. Quiconque aime autrui est aimé en retour. Quiconque fait le bien d'autrui reçoit des bienfaits en retour. Quiconque hait autrui est haï en retour. Quiconque fait du tort à autrui reçoit des torts en retour. Alors où réside la difficulté ? Simplement, en ce que le souverain néglige de l'incarner dans son gouvernement et tout un chacun dans sa conduite »9.


Selon Mozi, on demande parfois des efforts énormes au peuple qu'il consent à faire, comme s'embrigader dans une armée, aller au combat, assiéger une cité. Les rois demandent fréquemment « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » à leur peuple, pour reprendre l'expression de Winston Churchill le 13 mai 1940 lors de son allocution pour motiver le peuple britannique à affronter l'ennemi nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. On demande même le sacrifice ultime à des citoyens en échange d'honneur et de gloire.


Pourquoi le roi ne demande-t-il pas alors l'amour universel à ses citoyens ? C'est nettement moins difficile que de partir au combat où nous attend des conditions de vie très dure, où règne le danger, la menace et la peur. Manifester l'amour amène de l'amour en retour ; aider les autres nous assure d'être aidé en retour. Ce n'est donc pas si difficile et idéaliste, nous dit Mozi. Il faut juste la volonté d'un souverain plus enclin à répandre l'amour universel que de chercher à dominer et soumettre les pays voisins.


On peut bien sûr s'interroger sur la réciprocité de cet amour universel. Quiconque a fait réellement preuve de bienveillance dans sa vie sait que la bienveillance n'est pas toujours récompensée par de la bienveillance en retour. Les actes de générosité ne sont pas toujours rendus avec largesse. Parfois cette bienveillance et ces actes généreux attirent les profiteurs, les manipulateurs et suscitent le dédain et le mépris. C'est un peu comme dans la théorie des jeux et le fameux dilemme du prisonnier : si les gens savent qu'ils ont intérêt à trahir quelqu'un de trop vertueux et bienveillant, beaucoup n'hésiteront pas à le faire.


C'est peut-être là que se situe le véritable idéalisme de Mozi : penser que la mécanique de l'amour bienveillant va s'enclencher comme une horloge bien huilée. Même si les gestes bienveillants sont souvent accueillis avec soulagement et sympathie, le fait qu'ils ne soient pas toujours accueillis de la sorte nous oblige à être moins que ne pouvait l'être Mozi.


Ceci étant dit, Mozi et ses adeptes étaient conscients que le règne de l'amour universel ne serait pour tout de suite. En attendant, il étaient devenus des spécialistes de la guerre défensive. Ils avaient notamment de grandes connaissances technologiques pour résister à un siège. Une histoire dit que Mozi avait appris qu'un charpentier célèbre à son époque, Gongshu Pan, préparait des « échelles à nuages » qui servait à grimper sur les murailles les plus hautes pour le compte du roi du royaume de Chu afin d'attaquer le petit royaume de Song. Mozi partit séance tenante pour le royaume de Chu et marcha 10 jours et 10 nuits pour tenter de convaincre le roi de renoncer à son projet militaire de conquête. Certains moïstes étaient connus comme des sortes de « chevaliers errants » pour défendre les opprimés contre les agressions des puissants.








1 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 98.

2 Je précise que cette distinction confucéenne entre junzi, homme noble, homme de bien (littéralement, « fils de seigneur », et homme de peu, xiaoren, petit homme ou petites gens est une distinction morale, pas sociale. Pour Confucius et ses élèves, un homme pauvre peut très bien se comporter comme un « homme noble » ou un « homme de bien » tandis qu'un seigneur dévoyé et corrompu pour être qualifié d'homme de peu. Néanmoins cette distinction est très imprégnée du sentiment aristocratique qui animait Confucius, et notamment que le pouvoir était un « mandat du ciel », une forme d'élection des êtres les meilleurs à diriger la société. Ce qu'on ne retrouve pas du tout chez Mozi, proche du peuple et très pragmatique dès qu'il s'agit de pointer du doigt les problèmes réels de la population (faim, misère, guerre, protection contre les intempéries, etc...

3 Mozi, « Oeuvres choisies », traduction de l'anglais par Pierre de Laubier d'après la traduction de Mei Yipao, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 2008, livre IV, chap. XV, p. 109.

4 Idem, p. 109.

5 Idem, p. 110.

6 Sur la notion de ren chez Confucius, voir l'article précédent : "L'amour selon Confucius" 

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2026/05/lamour-selon-confucius.html

7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 103.

8 Idem, p.103.

9 Mozi, « Oeuvres choisies », op. cit., livre IV, chap. XV, pp. 110-111.










Mozi




Lire les deux premiers articles de la série:


1°) Ordre de l'amour, universalité ou cercle concentrique ?


2°) L'amour selon Confucius




Lire également : 


- Penser l'horizon


- Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)







Fan Ho - The lone ranger - 1954








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jeudi 28 mai 2026

L'amour selon Confucius



Je voudrais continuer ici ma réflexion sur l'ordo amoris, l'ordre de l'amour que j'ai commencé dans un article précédent. Je suis parti d'une réflexion du vice-président américain, JD Vance, qui expliquait l'année passée qu'il fallait d'abord privilégier ses proches, puis ses amis, puis les gens de sa communautés, puis sa nation, etc... en suivant donc une hiérarchie dans l'amour. JD Vance a fait cette déclaration dans le contexte de la lutte contre l'immigration de son propre gouvernement. Il faut privilégier les intérêts des citoyens américains avant ceux des migrants se trouvant illégalement ou légalement sur le sol des États-Unis.


Ici, je voudrais faire un détour par la Chine, et plus particulièrement son Antiquité. Que disent à ce sujet Confucius et Mozi, deux penseurs fondateurs de la philosophie chinoise ? Je commencerai par Confucius, par j'aborderai la conception de l'amour universel chez Mozi (prononcez : Motzeu).


Le nom « Confucius » est la latinisation de Kongzi (孔子, prononcez : Kongtzeu, maître Kong). Et il est né en 551 avant notre ère, à Qufu dans l'actuelle province du Shandong. Ses disciples ont collectées ses pensées dans les Entretiens1. La tradition confucéenne lui attribue la rédaction de classiques de la culture chinoise : le plus connu en Occident est le manuel de divination, Yijing (plutôt sous sa graphie « Yiking » - Le livre des transformations), mais il y aussi le Livre des Odes (Shijing), le Livre des Annales (Shujing), le Livre des Rites (Liji), et enfin, « Printemps et Automne » (Chunqiu), la chronique historique du pays de Lu, la pays d'origine de Confucius.


Confucius faisait partie de la petite noblesse lettrée. Et il a occupé des fonctions administratives et politiques au sein du royaume de Lu, puis a quitté ses fonctions et son royaume pour errer dans les royaumes voisins afin de prodiguer ses conseils sur le « mandat céleste » (on parlerait de nos jours de « bonne gouvernance »). Sans trop de succès d'ailleurs, il était assez amer sur la fin de sa vie, concevant son action comme globalement un échec.


Il en ressort une philosophie où la morale va de pair avec la politique. Confucius met en valeur la figure du junzi 君子, l'homme noble, l'homme de bien qui contribue au bonheur autour de lui et à l'harmonie de la société. Junzi signifie littéralement « fils de seigneur » : le terme employé par Confucius a une nette connotation morale – l'homme de bien se définit par ses naissance et par sa naissance – mais comporte néanmoins toujours un rappel de sa condition aristocratique et de la vision très hiérarchisée que se fait Confucius d'une société harmonieuse.


La qualité centrale de cet homme de bien est le ren , nous dit Confucius. On pourrait traduire « ren » par : « sens de l'humain », ou par : « humanité », mais au sens de « faire preuve d'humanité » (pas l'ensemble de tous les êtres humains). Le caractère ren est la juxtaposition du caractère « homme, humain » (qui se prononce ren également) et le caractère qui désigne le chiffre 2 : . Le caractère ren implique donc de l'humain en relation avec un autre, un prochain, et c'est cette relation qui fait de nous proprement des êtres humains. Un confucéen du IIème siècle de notre ère, Zheng Xuan, définissait le ren de la manière suivante : le ren est « le souci que les hommes ont les uns pour les autres du fait qu'ils vivent ensemble »2. Confucius définit le ren de manière encore plus simple : « Le ren, c'est aimer les autres »3.


Mais la première définition de Zhen Xuan est intéressante en ce qu'elle insiste bien sur la notion de communauté et de réciprocité : il ne s'agit pas d'une relation à sens unique, comme le prône Jésus quand il appelle à tendre l'autre joue à l'homme qui nous frappe ou quand il enseigne sa parabole du bon Samaritain : le Samaritain en question vient à la rescousse d'un parfait inconnu, qu'il n'a jamais vu auparavant et qu'il ne reverra probablement jamais. Le bon Samaritain aide une personne avec qui il ne va pas faire communauté.


Certes, Confucius appelle à ne pas attendre que les autres deviennent de bonnes personnes pour être soi-même vertueux : « Mansuétude, n'est-ce pas le maître mot ? Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse, ne l'inflige pas aux autres »4. On commence à travailler par soi-même, parce qu'il faut bien que quelqu'un se retrousse les manches pour le bien de la communauté : « Pratiquer le sens de l'humain (ren), c'est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu'on veut s'établir soi-même, et souhaiter leur propre accomplissement autant qu'on souhaite notre propre accomplissement. Puise en toi l'idée de ce que tu peux faire pour les autres : voilà qui te mettra dans le sens de l'humain ! »5.


Confucius encourage à commencer par travailler sur soi-même afin de développer cette mansuétude, cette douceur dans les relations avec autrui pétrie de réciprocité : « Le Maître (Confucius) dit à Zengzi : « Ma Voie est traversée par un fil unique qui relie le tout ». Zenzi acquiesce. Le Maître sort. Et les autres disciples demandent alors : "Que voulait-il dire ? » Et Zengzi de répondre : La Voie du Maître se ramène à ceci, loyauté envers soi-même, mansuétude pour autrui ».


Tout commence par soi-même, mais cet amour, cette douceur pour le prochain s'inscrit dans la trame complexe des relations au sein d'une communauté, avec le respect scrupuleux des devoirs hiérarchiques. Une phrase célèbre de la pensée confucéenne est le symbole de ce respect pour la hiérarchie, même si, à première vue, elle apparaisse comme un propos égalitariste :


« Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères »6. Les Chinois de l'Antiquité se représentait le monde comme une gigantesque terre entourée de quatre gigantesques océans au quatre points cardinaux. Donc l'expression « entre les quatre océans » signifie ici le monde entier : dans le monde, tous les hommes sont frères. Voilà une phrase que des modernes comprendraient comme un appel à la fraternité universelle et l'égalité de tous. Mais ce n'est pas vraiment le cas ! Il faut bien comprendre que le mot pour « frères » au pluriel en chinois est composé de deux caractères : 兄弟 xiong-di, frère aîné – frère cadet. De plus, le mot « frère » n'existe pas au singulier dans la langue chinoise : il faut employer soit le mot « frère aîné » ou le mot « frère cadet ».


Or le frère aîné et le frère cadet ne sont pas du tout traités sur un plan d'égalité dans la pensée confucéenne. Le frère cadet doit le respect et l'obéissance à son frère aîné ; le frère aîné doit protéger son petit frère. Cette relation entre frères s'inscrit dans le cadre plus large de la piété filiale, fortement plébiscitée par Confucius : l'amour et le respect que le fils doit avoir pour ses parents est la naturelle réciprocité pour tous les soins que les parents doivent avoir pour leur enfant en bas âge. Pareillement, la relation entre l'époux et l'épouse est une relation hiérarchique faite de réciprocité et de respect mutuel.


L'amour fraternel selon Confucius est un amour qui se répand de proche en proche selon des cercles concentriques en respectant l'harmonie des relations sociales. Dans un texte confucéen, « La Grande Étude », probablement écrit par Zengzi, un disciple de Confucius, on retrouve cette conception de l'amour se diffusant en cercles concentriques :


« La Voie de la Grande Étude consiste à faire resplendir la lumière de la vertu, être proche du peuple comme de sa propre famille, et ne s'arrêter que dans le bien suprême. (...) Dans l'Antiquité, pour faire resplendir la lumière de la vertu à travers tout l'univers, on commençait par ordonner son propre pays. Pour ordonner son propre pays, on commençait par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commençait par se perfectionner soi-même. Pour se perfectionner soi-même, on commençait par rendre son cœur droit. Pour rendre son cour droit, on commençait par rendre son intention authentique. Pour rendre son intention authentique, on commençait par développer sa connaissance ; et on développait sa connaissance en examinant les choses.


C'est en examinant les choses que la connaissance atteint sa plus grande extension. Une fois étendue la connaissance, l'intention devient authentique. Une fois l'intention rendue authentique, le cœur devient droit. Une fois le cœur rendu droit, on se perfectionne soi-même. Une fois s'étant bien perfectionné soi-même, on règle sa maison. Une fois la maison bien réglée, on ordonne son pays. Et c'est lorsque le pays est bien ordonné que la Grande Paix peut s'accomplir à travers tout l'univers » 7.


On part de soi-même en essayant de s'améliorer le plus possible, en faisant preuve du plus de mansuétude possible, et on étend cet amour fraternel par cercles concentriques à sa famille d'abord, à ses amis ensuite, puis à son pays. C'est très proche de la logique du vice-président américain, JD Vance quand il disait : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ».


C'est à se demander si JD Vance n'est pas à son insu plus confucéen que chrétien ! En quel cas, Donald Trump devrait s'en méfier, lui qui redoute l'influence chinois sur l'économie et la politique mondiale !


Néanmoins, précisons que Confucius, même s'il conçoit un « ordre de l'amour » par cercles concentriques, du proche au plus lointain, n'abandonne pas pour autant l'universel. On part du particulier, mais toujours pour atteindre l'universel : « L'homme de bien est impartial et vise à l'universel ; l'homme de peu, ignorant l'universel, s'enferme dans le sectaire » 8. Il est fort probable que Confucius, s'il devait vivre à notre époque, détesterait la fracture que Trump a imposé à la société américaine ainsi que sa passion de diviser sa propre nation autant que sa propension à diviser les nations et les agresser, y compris ses propres alliés. Tout cela rebuterait au plus haut point Confucius. Voilà un homme, Trump, qui n'ordonne pas son pays et qui ne propage pas la Grande Paix dans le monde. Entre les quatre océans, difficile d'agir en frère avec un tel énergumène !













1 Entretiens de Confucius, traduction, introduction et annotations par Anne Cheng, Points/Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981.

2 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, p. 68.

3 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, 22. p. 101.

4 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XV, 23, p. 125.

5 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. VI, 28, p. 60

6 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, V, p. 96. Techniquement, ce n'est pas Confucius qui prononce la phrase « Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères », mais son disciple Zixia. Il me semble néanmoins évident que Zixia reprend là à son compte une maxime du Maître : « L'homme de bien fait son devoir sans faillir, traite les autres avec respect et possède le sens du rituel. Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères. Est-ce donc d'un homme de bien de se lamenter de ne pas avoir de frères ».

7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, pp. 72-73.

8 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. II, 14, p.35.









Shitao石濤 (1641-1719)
Pensées par une nuit calme - Musée de l'Ancien Palais de Pékin







Lire également :


Ordre de l'amour, universalité ou cercles concentriques ?

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2026/05/ordre-de-lamour-universalite-ou-cercles.html


Un débat pédagogique dans le confucianisme antique

https://lerefletdelalune.blogspot.com/2013/10/un-debat-pedagogique-dans-le.html








Confucius







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vendredi 22 mai 2026

17 questions sur l'amour

 

17 questions sur l'amour


D'après « Philosopher ou faire l'amour » de Ruwen Ogien

(éd. Grasset, Paris, 2014, chap. 4)




Je reprends dix-sept questions que Ruwen Ogien estimait faire encore débat au sein de la communauté philosophique. La particularité de ce chapitre du livre « Philosopher ou faire l'amour » est qu'il se contente de citer ces dix-sept questions en les présentant brièvement, mais sans chercher à y apporter de réponses. Dans ce texte, j'ai repris à mon compte ces questions et je les ai reformulées avec mes mots. Dans les jours qui viennent (ou les semaines qui viennent plutôt), je tenterai de répondre une par une à ces questions. En tous cas, d'apporter ma modeste réflexion que le lecteur jugera comme il se doit.




1. L'amour est-il unique ? Ou y a-t-il différentes formes d'amour ?


Si on choisit la première option, quel est alors le dénominateur commun entre toutes les formes d'amour ?

Si on choisit la deuxième option, pourquoi ranger des choses si différentes sous le vocable d'amour ?




2. L'amour est-il un but en soi ? Peut-on considérer le fait d'aimer et d'être aimé comme le « souverain bien » ? Ou alors faut-il considérer l'amour seulement comme un moyen ? Un moyen par exemple pour atteindre le bonheur, l'épanouissement personnel ou l'épanouissement de la famille. Ou encore pour atteindre la paix dans le monde, l'harmonie dans la société, etc...


Si on considère l'amour comme un moyen, que choisir si, par exemple, l'amour rend malheureux et qu'il va à l'encontre de notre but suprême qui est le bonheur ?

Si on considère l'amour comme un bien en soi, le but même de notre existence, est-il bien raisonnable de tout sacrifier pour l'amour ?




3. Où existe l'amour ? Existe-t-il dans le for intérieur des gens, dans le cœur de la personne amoureuse, dans sa psychologie, dans ses états d'âme, dans sa subjectivité ou son intimité ? Ou alors l'amour existe-t-il dans les interactions sociales quand on se soucie de la personne aimée ou des personnes aimées et qu'on cherche leur bien ?


Dans cette option de l'amour comme existant dans une relation sociale, en quoi se différencie-t-il de la bonté ou de la simple bienveillance ? Et comment considérer une relation amoureuse, où l'on se fait du mal, où on se dispute, où on casse la vaisselle, voire où on se gifle et où on commet des violences irréparables ? Est-ce encore de l'amour ? Et dans le geste de tuer la personne aimée, peut-on encore parler de « meurtre passionnel » ? Ou faut-il bannir ce vocable en utilisant l'expression « féminicide » (apparue et s'imposant dans les années 2010), évacuant par là même définitivement la violence, les coups et les meurtres du registre de l'amour ?

Dans l'option de l'amour comme intériorité, comment peut-on s'assurer que l'autre a de véritables sentiments envers nous ? Ne faut-il pas dire à la suite du poète Pierre Reverdy : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour » ?




4. L'amour est-il une émotion incontrôlable, une réaction viscérale qui s'empare de nous ? Tombe-t-on amoureux ? Ou au contraire, fait-il considérer que nous avons des raisons profondes ou futiles de tomber amoureux ? Et que l'amour peut donc parfaitement s'étudier et se comprendre rationnellement ? Est-ce que cela ne tue pas l'amour d'en parler en des termes dévalorisants et désillusionnés ?



5. Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps ? Ou fidèle à une définition plus romantique de l'amour, faut-il considérer l'amour comme exclusif, se portant sur une seule personne ?



Que faut-il penser alors des personnes qui prônent le polyamour (les gens qui admettent avoir plusieurs relations amoureuses simultanément sans se sentir en infidélité) ? Que penser de l’Église catholique qui interdit le divorce et qui considère que le mariage est pour la vie toute entière ?




6. L'amour est-il une affaire de tout ou rien ? Est-ce qu'on aime ou qu'on aime pas, point à la ligne ? Ou y a-t-il des gradations dans l'amour (on aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout...) ?




7. Quelle est la part de l'imagination dans l'amour ? A-t-on tendance à prêter toutes sortes de qualités imaginaires à la personne aimée (comme la beauté, l'intelligence, les aptitudes, la force, etc...) ? Ou est-ce qu'on a tendance à être réaliste en amour et que l'amour ne nous rend pas si aveugle que cela ?




8. Est-ce que l'amour conduit à la fusion entre deux êtres ? Est-ce que l'amour anéantit notre petit moi, notre existence individuelle ? Ou au contraire, l'amour contribue-t-il à l'épanouissement individuel des personnes amoureuses ?


Dans cette seconde option, on deviendrait la « meilleure version de soi-même » en tombant amoureux et en vivant une histoire d'amour tandis que dans la première option, on aurait une invitation à dépasser cette petite personne limitée et étriquée que nous sommes.




9. Pour certains philosophes, la vie sans amour n'a pas de sens. Pour les autres, c'est l'amour lui-même qui est un non-sens, quelque chose de susceptible de bouleverser nos vies avec des passions irrationnelles et insensées. Comment dès lors trancher entre ces deux conceptions ?




10. Aime-t-on une personne parce que cette personne est belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique ? Ou est-ce l'amour qui rend la personne aimée belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique comme le baiser de la princesse qui transforme le crapaud en prince charmant ?




11. L'amour est-il source d'erreurs et d'illusions ? L'amour nous rend-il trop partial au point de nous égarer dans nos jugements sur la personne aimée ? Ou au contraire, l'amour permet-il de véritablement connaître l'autre ? Ou l'amour crée-t-il des qualités chez la personne aimée qui n'aurait pas été présente si non ? L'amour nous rend-il plus courageux, plus malin, plus altruiste, plus « aimable » en quelque sorte ?



12. Quand on aime une personne, aime-t-on cette personne ou les qualités de cette personne ?


Cette question fait évidemment référence à Blaise Pascal dans un célèbre passage où il interroge l'illusion du moi : « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime t il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime t on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ?  » (Blaise Pascal, Les Pensées, Brunschvicg 323 /Lafuma 688 / Sellier 567).

Si on dit qu'on aime une belle personne, continuerait-on à aimer cette personne si celle-ci se voyait défigurée dans un terrible accident ? Non, répond Pascal (lui prenait l'exemple de la petite vérole qui dévastait à son époque la beauté par des pustules qui laissaient de nombreuses cicatrices au visage). Pareillement, pour les qualités de l'esprit que je peux perdre avec la sénilité ou une encéphalite. Pascal en conclut que l'on n'aime pas les personnes, mais les qualités de ces personnes. Qualités qui peuvent disparaître avec le temps et les accidents de la vie. Comme le dit Pascal : « on n’aime personne que pour des qualités empruntées ».

Le problème est que si on admet qu'on aime les qualités d'une personne, pourquoi ne quitte-t-on pas cette personne sans vergogne dès qu'on trouve quelqu'un de plus beau, plus sexy, plus intelligent, plus drôle, plus riche, plus réputé, plus branché ?




13. Est-ce que une histoire d'amour a une existence intrinsèque séparée des états d'âme des deux amants comme si le « nous » qu'on forme dans un couple avait une vie propre, indépendante des personnes qui composent ce couple ?


Soutenant cette hypothèse, le philosophe américain Robert Nozick considère l'amour comme un « concept historique ». Au départ, nous dit Nozick, nous aurions pu choisir n'importe quelle personne pour tomber amoureux dans un ensemble de personnes partageant des qualités similaires comme la beauté, l'humour, l'intelligence, la situation sociale, la stabilité, les perspectives d'avenir, etc... Au départ, toutes ces personnes sont interchangeables. À la limite, on pourrait tirer cette personne au dé ou à la courte paille. Il n'y a pas de mystère ou de prédestination là-dedans. Juste le hasard de l'existence qui nous a fait rencontrer telle ou telle personne.


Mais une fois le choix effectué, tout change : notre relation cesse d'être interchangeable avec les autres relations d'amour. Une histoire se crée et se développe dans le temps tout en acquérant un sens et une spécificité irréductible  : un « nous » se tisse au fil des nos jours et des semaines ensemble, un « nous » qui n'est pas réductible à l'addition de toi et moi. « Nous », c'est plus que toi et moi. « Nous » avons deux enfants et un golden retriever, « nous » partons en vacances à la Baule ou au Cap Griz-Nez, « nous » passons la soirée chez des amis, « nous » allons en amoureux dans tel ou tel petit restaurant italien, « nous » nous sommes disputés hier soir, mais « nous » nous sommes réconciliés sur l'oreiller, « nous » avons telle ou telle habitude que les autres couples n'ont pas, « nous » avons une complicité profonde, etc, etc, etc...


Pour Robert Nozick, ce « nous » explique que notre histoire est irremplaçable, qu'elle n'appartient qu'aux amoureux qui vivent ensemble cette histoire, et à personne d'autres. Chaque « nous » a son histoire propre. La question est : faut-il voir une quelconque pertinence dans ce concept historique de l'amour ? Est-il autre chose qu'une fiction romantique, plaisante certes, mais néanmoins sans fondement ?




14. L'amour est-il une vertu morale ?


Emmanuel Kant explique qu'une action est morale si on l'accomplit, non pas en cherchant son intérêt ou l'intérêt de ses proches, de ses amis, de son camp, mais en se demandant « Que dois-je faire ? », indépendamment de toute partialité. Or l'amour en nous faisant aimer telle ou telle personne nous incite à aider plus cette personne que toute autre personne. Si je vois se noyer deux personnes, l'amour de ma vie et un scientifique qui vient de trouver un remède contre le cancer, une morale froidement rationnelle me dira peut-être d'aider le scientifique, car celui-là sauvera un plus grand nombre de vies humaines. Mais aux yeux de l'amour, c'est absolument inacceptable de sauver cet scientifique pour qui je n'ai pas de sentiments ! Évidemment que je vais sauver ma chère et tendre ! Peu importe les considérations morales et le bien-être d'une humanité impersonnelle. Et c'est en cela que Kant estime que l'amour n'appartient pas au champ de la morale.


Néanmoins, des penseurs comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin ont estimé qu'il y a un « ordo amoris », un ordre de l'amour où il est normal de privilégier d'abord les personnes qui nous sont proches, plutôt que des inconnus. Dans cette perspective de cet « ordo amoris », l'amour est non seulement moral de plein droit, mais c'est même la plus haute dimension de la morale.


D'autres encore estimeront comme Friedrich Nietzsche que : « Tout ce qui fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ».




15. Toujours dans le champ de la morale, l'amour procède-t-il de l'égoïsme ou de l'altruisme ? Est-ce que je cherche mon propre intérêt que je suis amoureux ? Ou est-ce que je cherche d'abord l'intérêt de la personne aimée ?


Certains estiment que le côté désintéressé de l'amour est un leurre. L'amant, dans cette conception, est toujours égoïste et qu'il cherche à tirer des bénéfices matériels, psychologiques ou moraux de sa relation avec l'être aimé, même qu'il aide activement cette personne aimée. Par exemple, j'aide financièrement mon amoureuse, mais en dernier ressort, c'est pour me sentir comme un type bien, un mec protecteur envers sa petite amie, un gars qui assure. Le fait d'aider ma copine vient flatter mon ego et me met en position de force dans un rapport de domination.


D'autres évoqueront les sacrifices que l'on aurait jamais consenti si on n'était pas amoureux comme Jack qui se sacrifie pour que Rose puisse survivre sur sa petite planche de bois au moment du naufrage final du Titanic. Ce serait la preuve que l'amour peut être altruiste et désintéressé, voire nous donne des ailes pour dépasser notre petit égoïsme étroit et insuffle en nous la volonté d'aider les autres.




16. Peut-on comprendre le sentiment amoureux d'une personne quand on est seulement témoin de cette relation ? Peut-on comprendre l'autre dans une relation amoureuse ? Peut-on se mettre réellement à sa place et comprendre pleinement sa perspective, son point de vue ?


Certains estiment que l'on ne pourra jamais vraiment se mettre à la place d'une personne amoureuse en raison de la surestimation des qualités de la personne aimée par l'amant (ou la surestimation de ses défauts quand l'amant est en colère ou se sent trahi par cette même personne aimée). Cela a tendance à bloquer l'empathie du témoin d'une relation amoureuse envers l'amant qui s'en énerve souvent : « Mais tu peux PAS comprendre ! »


Le témoin a ainsi tendance à considérer les choses que lui raconte l'amant comme « pas si grave », voire carrément comme insignifiante. Et à l'inverse, des problèmes qui semblent criants au témoin passent complètement inaperçues aux yeux de l'amant, voire sont rejetées dans un déni total.


Par ailleurs, dans un couple, on a une tendance certaine à ne pas voir ses propres manquements comme très graves et très problématiques. Beaucoup d'amants ont ainsi tendance à sous-estimer la gravité de leurs propres infidélités en acte ou en pensées : cela ne menace pas la place centrale que la personne aimée a dans nos vies. Par contre, les infidélités de la personne aimée sont gravissimes à nos yeux : un simple regard, une simple parole pour un autre homme peut nous rendre fou de jalousie.


Cette asymétrie de considération de la jalousie ne manque pas d'interroger : nous supportons péniblement la jalousie de l'autre comme systématiquement exagérée, disproportionnée et envahissante, alors que nous sommes atterrés de ne pas être entendus dans l'expression de notre propre jalousie. Une question subsidiaire est : la jalousie est-il une part de l'amour ? Ou au contraire, la jalousie est quelque chose qui n'appartient à l'amour ? Une manifestation violente de nos peurs et de nos faiblesses ?




17. Faut-il déconstruire l'amour ? Ou au contraire faut-il encenser l'amour ?


Certains estiment que l'amour est une illusion, à l'instar des moralistes comme la Rochefoucauld. Dans cette logique, l'amour serait le produit de la vanité humaine. Pour les naturalistes, l'amour n'est qu'une illusion plaisante qui nous pousse à nous reproduire. C'est donc une ruse de mère Nature en vue d'assurer la reproduction de l'espèce. La psychanalyse freudienne réduit aussi l'amour à la seule action de la libido. Pour les féministes radicales, l'amour est une ruse du patriarcat en vue de se maintenir sa propre hégémonie ainsi que la domination masculine dans chaque couple.


D'autres au contraire célèbrent l'amour et ses bienfaits. Certains voient dans l'amour la possibilité d'un monde plus solidaire, où on cesserait les calculs d'intérêts mesquins et où on consentirait à donner sans toujours attendre quelque chose en retour. D'autres voient dans l'amour une espérance profonde : la possibilité de purifier ce monde mauvais et cruel ou bien le chemin royal vers la sainteté. Encore d'autres dans le mariage d'amour la révolution profonde de l'ère moderne. Mais en renforçant les liens d'attachement, cette célébration du mariage d'amour et de la romance ne se fait-elle pas au dépens de la passion tout autant moderne pour l'autonomie ?


Quel bilan ou jugement faire alors de l'amour ? Les ailes de l'amour sont-elles les clés de la liberté ? Ou tout cela n'est-il qu'une mascarade en vue de l'asservissement ? La dernière des illusions ou est-ce avec les yeux que l'on verra la vérité sur ce monde ?










Marc Chagall, Les Amoureux à la Demi-Lune, 1926
Stedelijk Museum à Amsterdam






Jai déjà essayé de répondre à Ruwen Ogien sur la partialité ou impartialité dans l'amour :

- Paradoxes de l'amour impartial






Lire également : 


- Eros, philia et agapé


- Une chose merveilleuse et grande (Etty Hillesum)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)




- Détachement et amour (sur maître Eckhart)


- Le rythme de l'amour






- Visite au musée (Jacques Prévert)


- Love hides (Jim Morrison, The Doors)


- Si j'étais (Nazim Hikmet)











Marc Chagall, La Danse (1950-1952)





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