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vendredi 22 mai 2026

17 questions sur l'amour

 

17 questions sur l'amour


D'après « Philosopher ou faire l'amour » de Ruwen Ogien

(éd. Grasset, Paris, 2014, chap. 4)




Je reprends dix-sept questions que Ruwen Ogien estimait faire encore débat au sein de la communauté philosophique. La particularité de ce chapitre du livre « Philosopher ou faire l'amour » est qu'il se contente de citer ces dix-sept questions en les présentant brièvement, mais sans chercher à y apporter de réponses. Dans ce texte, j'ai repris à mon compte ces questions et je les ai reformulées avec mes mots. Dans les jours qui viennent (ou les semaines qui viennent plutôt), je tenterai de répondre une par une à ces questions. En tous cas, d'apporter ma modeste réflexion que le lecteur jugera comme il se doit.




1. L'amour est-il unique ? Ou y a-t-il différentes formes d'amour ?


Si on choisit la première option, quel est alors le dénominateur commun entre toutes les formes d'amour ?

Si on choisit la deuxième option, pourquoi ranger des choses si différentes sous le vocable d'amour ?




2. L'amour est-il un but en soi ? Peut-on considérer le fait d'aimer et d'être aimé comme le « souverain bien » ? Ou alors faut-il considérer l'amour seulement comme un moyen ? Un moyen par exemple pour atteindre le bonheur, l'épanouissement personnel ou l'épanouissement de la famille. Ou encore pour atteindre la paix dans le monde, l'harmonie dans la société, etc...


Si on considère l'amour comme un moyen, que choisir si, par exemple, l'amour rend malheureux et qu'il va à l'encontre de notre but suprême qui est le bonheur ?

Si on considère l'amour comme un bien en soi, le but même de notre existence, est-il bien raisonnable de tout sacrifier pour l'amour ?




3. Où existe l'amour ? Existe-t-il dans le for intérieur des gens, dans le cœur de la personne amoureuse, dans sa psychologie, dans ses états d'âme, dans sa subjectivité ou son intimité ? Ou alors l'amour existe-t-il dans les interactions sociales quand on se soucie de la personne aimée ou des personnes aimées et qu'on cherche leur bien ?


Dans cette option de l'amour comme existant dans une relation sociale, en quoi se différencie-t-il de la bonté ou de la simple bienveillance ? Et comment considérer une relation amoureuse, où l'on se fait du mal, où on se dispute, où on casse la vaisselle, voire où on se gifle et où on commet des violences irréparables ? Est-ce encore de l'amour ? Et dans le geste de tuer la personne aimée, peut-on encore parler de « meurtre passionnel » ? Ou faut-il bannir ce vocable en utilisant l'expression « féminicide » (apparue et s'imposant dans les années 2010), évacuant par là même définitivement la violence, les coups et les meurtres du registre de l'amour ?

Dans l'option de l'amour comme intériorité, comment peut-on s'assurer que l'autre a de véritables sentiments envers nous ? Ne faut-il pas dire à la suite du poète Pierre Reverdy : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour » ?




4. L'amour est-il une émotion incontrôlable, une réaction viscérale qui s'empare de nous ? Tombe-t-on amoureux ? Ou au contraire, fait-il considérer que nous avons des raisons profondes ou futiles de tomber amoureux ? Et que l'amour peut donc parfaitement s'étudier et se comprendre rationnellement ? Est-ce que cela ne tue pas l'amour d'en parler en des termes dévalorisants et désillusionnés ?



5. Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps ? Ou fidèle à une définition plus romantique de l'amour, faut-il considérer l'amour comme exclusif, se portant sur une seule personne ?



Que faut-il penser alors des personnes qui prônent le polyamour (les gens qui admettent avoir plusieurs relations amoureuses simultanément sans se sentir en infidélité) ? Que penser de l’Église catholique qui interdit le divorce et qui considère que le mariage est pour la vie toute entière ?




6. L'amour est-il une affaire de tout ou rien ? Est-ce qu'on aime ou qu'on aime pas, point à la ligne ? Ou y a-t-il des gradations dans l'amour (on aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout...) ?




7. Quelle est la part de l'imagination dans l'amour ? A-t-on tendance à prêter toutes sortes de qualités imaginaires à la personne aimée (comme la beauté, l'intelligence, les aptitudes, la force, etc...) ? Ou est-ce qu'on a tendance à être réaliste en amour et que l'amour ne nous rend pas si aveugle que cela ?




8. Est-ce que l'amour conduit à la fusion entre deux êtres ? Est-ce que l'amour anéantit notre petit moi, notre existence individuelle ? Ou au contraire, l'amour contribue-t-il à l'épanouissement individuel des personnes amoureuses ?


Dans cette seconde option, on deviendrait la « meilleure version de soi-même » en tombant amoureux et en vivant une histoire d'amour tandis que dans la première option, on aurait une invitation à dépasser cette petite personne limitée et étriquée que nous sommes.




9. Pour certains philosophes, la vie sans amour n'a pas de sens. Pour les autres, c'est l'amour lui-même qui est un non-sens, quelque chose de susceptible de bouleverser nos vies avec des passions irrationnelles et insensées. Comment dès lors trancher entre ces deux conceptions ?




10. Aime-t-on une personne parce que cette personne est belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique ? Ou est-ce l'amour qui rend la personne aimée belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique comme le baiser de la princesse qui transforme le crapaud en prince charmant ?




11. L'amour est-il source d'erreurs et d'illusions ? L'amour nous rend-il trop partial au point de nous égarer dans nos jugements sur la personne aimée ? Ou au contraire, l'amour permet-il de véritablement connaître l'autre ? Ou l'amour crée-t-il des qualités chez la personne aimée qui n'aurait pas été présente si non ? L'amour nous rend-il plus courageux, plus malin, plus altruiste, plus « aimable » en quelque sorte ?



12. Quand on aime une personne, aime-t-on cette personne ou les qualités de cette personne ?


Cette question fait évidemment référence à Blaise Pascal dans un célèbre passage où il interroge l'illusion du moi : « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime t il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime t on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ?  » (Blaise Pascal, Les Pensées, Brunschvicg 323 /Lafuma 688 / Sellier 567).

Si on dit qu'on aime une belle personne, continuerait-on à aimer cette personne si celle-ci se voyait défigurée dans un terrible accident ? Non, répond Pascal (lui prenait l'exemple de la petite vérole qui dévastait à son époque la beauté par des pustules qui laissaient de nombreuses cicatrices au visage). Pareillement, pour les qualités de l'esprit que je peux perdre avec la sénilité ou une encéphalite. Pascal en conclut que l'on n'aime pas les personnes, mais les qualités de ces personnes. Qualités qui peuvent disparaître avec le temps et les accidents de la vie. Comme le dit Pascal : « on n’aime personne que pour des qualités empruntées ».

Le problème est que si on admet qu'on aime les qualités d'une personne, pourquoi ne quitte-t-on pas cette personne sans vergogne dès qu'on trouve quelqu'un de plus beau, plus sexy, plus intelligent, plus drôle, plus riche, plus réputé, plus branché ?




13. Est-ce que une histoire d'amour a une existence intrinsèque séparée des états d'âme des deux amants comme si le « nous » qu'on forme dans un couple avait une vie propre, indépendante des personnes qui composent ce couple ?


Soutenant cette hypothèse, le philosophe américain Robert Nozick considère l'amour comme un « concept historique ». Au départ, nous dit Nozick, nous aurions pu choisir n'importe quelle personne pour tomber amoureux dans un ensemble de personnes partageant des qualités similaires comme la beauté, l'humour, l'intelligence, la situation sociale, la stabilité, les perspectives d'avenir, etc... Au départ, toutes ces personnes sont interchangeables. À la limite, on pourrait tirer cette personne au dé ou à la courte paille. Il n'y a pas de mystère ou de prédestination là-dedans. Juste le hasard de l'existence qui nous a fait rencontrer telle ou telle personne.


Mais une fois le choix effectué, tout change : notre relation cesse d'être interchangeable avec les autres relations d'amour. Une histoire se crée et se développe dans le temps tout en acquérant un sens et une spécificité irréductible  : un « nous » se tisse au fil des nos jours et des semaines ensemble, un « nous » qui n'est pas réductible à l'addition de toi et moi. « Nous », c'est plus que toi et moi. « Nous » avons deux enfants et un golden retriever, « nous » partons en vacances à la Baule ou au Cap Griz-Nez, « nous » passons la soirée chez des amis, « nous » allons en amoureux dans tel ou tel petit restaurant italien, « nous » nous sommes disputés hier soir, mais « nous » nous sommes réconciliés sur l'oreiller, « nous » avons telle ou telle habitude que les autres couples n'ont pas, « nous » avons une complicité profonde, etc, etc, etc...


Pour Robert Nozick, ce « nous » explique que notre histoire est irremplaçable, qu'elle n'appartient qu'aux amoureux qui vivent ensemble cette histoire, et à personne d'autres. Chaque « nous » a son histoire propre. La question est : faut-il voir une quelconque pertinence dans ce concept historique de l'amour ? Est-il autre chose qu'une fiction romantique, plaisante certes, mais néanmoins sans fondement ?




14. L'amour est-il une vertu morale ?


Emmanuel Kant explique qu'une action est morale si on l'accomplit, non pas en cherchant son intérêt ou l'intérêt de ses proches, de ses amis, de son camp, mais en se demandant « Que dois-je faire ? », indépendamment de toute partialité. Or l'amour en nous faisant aimer telle ou telle personne nous incite à aider plus cette personne que toute autre personne. Si je vois se noyer deux personnes, l'amour de ma vie et un scientifique qui vient de trouver un remède contre le cancer, une morale froidement rationnelle me dira peut-être d'aider le scientifique, car celui-là sauvera un plus grand nombre de vies humaines. Mais aux yeux de l'amour, c'est absolument inacceptable de sauver cet scientifique pour qui je n'ai pas de sentiments ! Évidemment que je vais sauver ma chère et tendre ! Peu importe les considérations morales et le bien-être d'une humanité impersonnelle. Et c'est en cela que Kant estime que l'amour n'appartient pas au champ de la morale.


Néanmoins, des penseurs comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin ont estimé qu'il y a un « ordo amoris », un ordre de l'amour où il est normal de privilégier d'abord les personnes qui nous sont proches, plutôt que des inconnus. Dans cette perspective de cet « ordo amoris », l'amour est non seulement moral de plein droit, mais c'est même la plus haute dimension de la morale.


D'autres encore estimeront comme Friedrich Nietzsche que : « Tout ce qui fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ».




15. Toujours dans le champ de la morale, l'amour procède-t-il de l'égoïsme ou de l'altruisme ? Est-ce que je cherche mon propre intérêt que je suis amoureux ? Ou est-ce que je cherche d'abord l'intérêt de la personne aimée ?


Certains estiment que le côté désintéressé de l'amour est un leurre. L'amant, dans cette conception, est toujours égoïste et qu'il cherche à tirer des bénéfices matériels, psychologiques ou moraux de sa relation avec l'être aimé, même qu'il aide activement cette personne aimée. Par exemple, j'aide financièrement mon amoureuse, mais en dernier ressort, c'est pour me sentir comme un type bien, un mec protecteur envers sa petite amie, un gars qui assure. Le fait d'aider ma copine vient flatter mon ego et me met en position de force dans un rapport de domination.


D'autres évoqueront les sacrifices que l'on aurait jamais consenti si on n'était pas amoureux comme Jack qui se sacrifie pour que Rose puisse survivre sur sa petite planche de bois au moment du naufrage final du Titanic. Ce serait la preuve que l'amour peut être altruiste et désintéressé, voire nous donne des ailes pour dépasser notre petit égoïsme étroit et insuffle en nous la volonté d'aider les autres.




16. Peut-on comprendre le sentiment amoureux d'une personne quand on est seulement témoin de cette relation ? Peut-on comprendre l'autre dans une relation amoureuse ? Peut-on se mettre réellement à sa place et comprendre pleinement sa perspective, son point de vue ?


Certains estiment que l'on ne pourra jamais vraiment se mettre à la place d'une personne amoureuse en raison de la surestimation des qualités de la personne aimée par l'amant (ou la surestimation de ses défauts quand l'amant est en colère ou se sent trahi par cette même personne aimée). Cela a tendance à bloquer l'empathie du témoin d'une relation amoureuse envers l'amant qui s'en énerve souvent : « Mais tu peux PAS comprendre ! »


Le témoin a ainsi tendance à considérer les choses que lui raconte l'amant comme « pas si grave », voire carrément comme insignifiante. Et à l'inverse, des problèmes qui semblent criants au témoin passent complètement inaperçues aux yeux de l'amant, voire sont rejetées dans un déni total.


Par ailleurs, dans un couple, on a une tendance certaine à ne pas voir ses propres manquements comme très graves et très problématiques. Beaucoup d'amants ont ainsi tendance à sous-estimer la gravité de leurs propres infidélités en acte ou en pensées : cela ne menace pas la place centrale que la personne aimée a dans nos vies. Par contre, les infidélités de la personne aimée sont gravissimes à nos yeux : un simple regard, une simple parole pour un autre homme peut nous rendre fou de jalousie.


Cette asymétrie de considération de la jalousie ne manque pas d'interroger : nous supportons péniblement la jalousie de l'autre comme systématiquement exagérée, disproportionnée et envahissante, alors que nous sommes atterrés de ne pas être entendus dans l'expression de notre propre jalousie. Une question subsidiaire est : la jalousie est-il une part de l'amour ? Ou au contraire, la jalousie est quelque chose qui n'appartient à l'amour ? Une manifestation violente de nos peurs et de nos faiblesses ?




17. Faut-il déconstruire l'amour ? Ou au contraire faut-il encenser l'amour ?


Certains estiment que l'amour est une illusion, à l'instar des moralistes comme la Rochefoucauld. Dans cette logique, l'amour serait le produit de la vanité humaine. Pour les naturalistes, l'amour n'est qu'une illusion plaisante qui nous pousse à nous reproduire. C'est donc une ruse de mère Nature en vue d'assurer la reproduction de l'espèce. La psychanalyse freudienne réduit aussi l'amour à la seule action de la libido. Pour les féministes radicales, l'amour est une ruse du patriarcat en vue de se maintenir sa propre hégémonie ainsi que la domination masculine dans chaque couple.


D'autres au contraire célèbrent l'amour et ses bienfaits. Certains voient dans l'amour la possibilité d'un monde plus solidaire, où on cesserait les calculs d'intérêts mesquins et où on consentirait à donner sans toujours attendre quelque chose en retour. D'autres voient dans l'amour une espérance profonde : la possibilité de purifier ce monde mauvais et cruel ou bien le chemin royal vers la sainteté. Encore d'autres dans le mariage d'amour la révolution profonde de l'ère moderne. Mais en renforçant les liens d'attachement, cette célébration du mariage d'amour et de la romance ne se fait-elle pas au dépens de la passion tout autant moderne pour l'autonomie ?


Quel bilan ou jugement faire alors de l'amour ? Les ailes de l'amour sont-elles les clés de la liberté ? Ou tout cela n'est-il qu'une mascarade en vue de l'asservissement ? La dernière des illusions ou est-ce avec les yeux que l'on verra la vérité sur ce monde ?










Marc Chagall, Les Amoureux à la Demi-Lune, 1926
Stedelijk Museum à Amsterdam






Jai déjà essayé de répondre à Ruwen Ogien sur la partialité ou impartialité dans l'amour :

- Paradoxes de l'amour impartial






Lire également : 


- Eros, philia et agapé


- Une chose merveilleuse et grande (Etty Hillesum)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)




- Détachement et amour (sur maître Eckhart)


- Le rythme de l'amour






- Visite au musée (Jacques Prévert)


- Love hides (Jim Morrison, The Doors)


- Si j'étais (Nazim Hikmet)











Marc Chagall, La Danse (1950-1952)





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jeudi 14 mai 2026

Ordre de l'Amour, universalité ou cercles concentriques ?

 


Je voudrais revenir ici sur un débat suscité par le vice président des États-Unis, James David Vance, et sa conception très particulière de l'amour en relation avec la lutte contre l'immigration que mène Donald Trump. En plus d'expliquer le débat dans les termes du christianisme dans cet article, je voudrais considérer ce débat d'un point de vue bouddhiste en faisant préalablement un détour par la Chine et un débat qui a opposé dans l'Antiquité, Confucius et Mozi dans un article prochain 1.


L'année passée, le vice-président JD Vance qui affirme être catholique a donc suscité beaucoup de débats alors qu'il justifiait la lutte violente contre l'immigration aux USA. Dans une interview à Fox News, il a notamment dit le 30 janvier 2025 : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ». Et puis de s'en prendre aux gauchistes qui, selon lui, déteste le peuple américain et leur préfèrent les migrants.


Ces déclarations nationalistes font écho à une formule célèbre de feu Jean-Marie Le Pen : « Je suis de ceux qui souhaite la fraternité de tout leur cœur. Mais moi, je crois aux choses réelles. Je crois aux attachements et aux devoirs hiérarchiques. J'aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. J'aime mieux les Français, j'aime mieux la France. Puis j'aime mieux l'Europe. Puis j'aime mieux l'Occident. Puis j'aime mieux le monde libre ». (« L'heure de vérité », Antenne 2, 27 janvier 1988)


Pour ces deux-là, l'amour, la compassion, la fraternité s'inscrit dans un cadre hiérarchique et des attachements auxquels nous destine notre naissance. Nous nous devons de préférer notre prochain à notre « lointain ». JD Vance inscrit cette conception dans un cadre chrétien : en parlant de « concept à l'ancienne » et de « concept très chrétien », il fait clairement référence à l'ordo amoris, l'ordre de l'amour de charité tel qu'il a pu être réfléchi et pensé par des pères de l’Église comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin. Tous les deux ont essayé de répondre à une question épineuse : Jésus a encouragé ses disciples à « aimer son prochain comme soi-même ». Voilà une bien belle chose, mais qui n'est pas sans poser de problème ! Qui est donc ce prochain ? Et comment dois-je aider tous les prochains potentiels qui sont nombreux de part le vaste monde ? Si j'offre la soupe à Pierre, Paul et Jacques, et qu'après Roger et Charles viennent toquer à ma porte parce qu'ils sont miséreux, comment leur donner la soupe que j'ai déjà offerte aux trois premiers ? Et aux milliers d'autres dans la même situation ?


Il faut bien mettre un ordre de priorité pour savoir qui je vais aider en premier, en second, en troisième, etc... Et pour faire bref, Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin font valoir qu'il nous faut une hiérarchie dans ce qui est « aimable ». Tout en haut de la pyramide, il faut mettre évidemment Dieu, l’Être parfait, suprême. En second, il faut mettre soi-même : « Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même ». S'aider soi-même ici est surtout synonyme de sauver son âme.


Il ne s'agit pas de s'aimer soi-même au sens de chercher les choses les plus privilégiées dans l'existence terrestre : l'argent, le luxe, le pouvoir, la gloire, etc... Sur cela, Saint-Augustin est très clair. Dans la « La Cité de Dieu » (XIV,28,1), il affirme : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus chère en Dieu, témoin de sa conscience. L'un, dans l'orgueil de sa gloire, marche la tête haute ; l'autre dit à son Dieu : ‘Tu es ma gloire et c'est toi qui élèves ma tête.’ Celle-là dans ses chefs, dans ses victoires sur les autres nations qu'elle dompte, se laisse dominer par sa passion de dominer. Celle-ci, nous représente ses citoyens unis dans la charité, serviteurs mutuels les uns des autres, gouvernants tutélaires, sujets obéissants. Celle-là, dans ses princes, aime sa propre force. Celle-ci dit à son Dieu : ‘Seigneur, mon unique force, je t'aimerai.’ ».


Selon Saint-Augustin, il faut s'aimer soi-même en tant que nous sommes un serviteur zélé de Dieu au mépris de nous-mêmes et nos propres intérêts : « l'amour de Dieu au mépris de soi-même ». Précisément dans ce passage célèbre, quand Augustin nous parle de l'orgueil de la gloire, de la passion de dominer et des victoires sur les autres nations, j'ai l'impression que l'évêque d'Hippone qui a vécu au IVème et Vème siècle nous parle directement de Donald Trump en personne, dans toute sa mégalomanie et toute sa démesure !


Mais revenons-en à l'ordo amoris, il y a donc l'amour de Dieu, l'amour de soi compris comme l'amour de notre âme spirituelle aux dépens de nos tentations terrestres. Ensuite vient l'amour pour ceux qui sont les plus proches de Dieu, les saints, le pape, etc... Vient ensuite l'amour pour notre famille avec là encore une hiérarchie, nous explique Thomas d'Aquin : l'épouse vient le père et la mère, même si le respect va aux d'abord aux parents, le père vient avant la mère, etc. Vient ensuite l'amour pour sa communauté. Enfin en dernier vient l'amour pour l'étranger, l'homme de mauvaise vie, le pécheur, l'égaré...


On doit pouvoir ranger tout le monde dans des catégories précises d'amour de charité et agir en conséquence comme quelqu'un qui suivrait en mode d'emploi avec une suite d'instruction. C'est à tout le moins comme cela que comprend JD Vance l'ordo amoris. Mais pas du tout le pape François qui a sèchement répondu au vice-président par lettre aux évêques américains interposée : « L’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et d’autres groupes. En d’autres termes, la personne humaine n’est pas un simple individu, relativement expansif, ayant des sentiments philanthropiques! La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation. Le véritable ordo amoris qui doit être promu est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du «Bon Samaritain» (cf. Évangile de Luc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception 2 ».


François passe outre Augustin et Thomas d'Aquin, et leur volonté d'ordre hiérarchique pour replacer l'ordo amoris plus conformémement à la prédication anarchisante de Jésus et notamment sa parabole du bon Samaritain sur laquelle il est bon de s'arrêter un moment pour comprendre l'enjeu de ce débat. Avant de citer in extenso la parabole, il est peut-être bon de rappeler le contexte historique très brièvement : Jésus est un rabbin juif en prise avec d'autres rabbins juifs et enseignants de la Torah, la Loi. Les débats étaient rudes et on voit dans ce passage de l’Évangile de Luc un de ces érudits de la Torah qui essaye de mettre en difficulté Jésus. 


Par ailleurs, l'Israël du premier siècle n'étaient pas une entité apaisée, mais divisée en des classes sociales parfois opposées, mais aussi opposées ethniquement : les Samaritains formaient un peuple méprisé et ostracisé des autres Juifs, même s'ils étaient eux aussi de religion juive. Originaires de la Samarie au nord d'Israël, les Samaritains étaient considérés comme des hérétiques ayant leurs propres particularités cultuelles et leur propre lieu sacré (le mont Gazirim notamment). Plus simplement, les Juifs considéraient les Samaritains comme des Juifs de seconde zone, méprisables et sans aucune dignité.


À l'inverse, les prêtres (cohen, pl. cohanim) et les Lévites étaient très respectés dans la communauté juive : ils faisaient partie de l'élite sacerdotales qui jouissaient d'un très grand prestige et d'une grande dignité morale. Les prêtres, notamment, officiaient au sacrifice et avaient accès au Saint des Saints durant les cérémonies de Yom Kippour. Les Lévites, pour leur part, assistaient les prêtres et enseignaient la Loi tout en administrant les cités. Prêtres et Lévites constituaient donc la crème de la société juive de l'époque de Jésus par opposition aux Samaritains qui étaient tout en bas de l'échelle.


Sachant cela, on peut donc citer cette parabole du bon Samaritain que nous raconte Luc dans son évangile (10, 25-37) :


« Un enseignant de la Loi se leva et posa une question à Jésus pour lui tendre un piège.


Maître, lui dit-il, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ?



Jésus lui répondit : Qu’est-il écrit dans la Loi ? Comment la comprends-tu ?

Il lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.



Tu as bien répondu, lui dit Jésus : fais cela, et tu auras la vie.

Mais l’enseignant de la Loi, voulant se donner raison, reprit : Oui, mais qui donc est mon prochain ?



En réponse, Jésus lui dit : Il y avait un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, quand il fut attaqué par des brigands. Ils lui arrachèrent ses vêtements, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Or il se trouva qu’un prêtre descendait par le même chemin. Il vit le blessé et, s’en écartant, poursuivit sa route.



De même aussi un lévite arriva au même endroit, le vit, et, s’en écartant, poursuivit sa route.



Mais un Samaritain qui passait par là arriva près de cet homme. En le voyant, il fut pris de compassion. Il s’approcha de lui, soigna ses plaies avec de l’huile et du vin, et les recouvrit de pansements. Puis, le chargeant sur sa propre mule, il l’emmena dans une auberge où il le soigna de son mieux. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, les remit à l’aubergiste et lui dit : « Prends soin de cet homme, et tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai moi-même quand je repasserai. »

Et Jésus ajouta : A ton avis, lequel des trois s’est montré le prochain de l’homme qui avait été victime des brigands ?

C’est celui qui a eu compassion de lui, lui répondit l’enseignant de la Loi.

Eh bien, va, et agis de même, lui dit Jésus. »



Voilà donc la parabole du bon Samaritain. On a un érudit juif qui veut le mettre en difficulté et débusquer probablement le point où Jésus va contredire la Loi, la Torah et prononcer toutes sortes d'hérésies qu'il va pouvoir aller raconter à sa communauté juive orthodoxe pour le dénoncer aux yeux de tous. Mais Jésus répond par une question à la question de savoir comment obtenir la vie éternelle : « Toi, qu'en penses-tu ? »


La réponse de l'érudit est classique : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même ». Et Jésus approuve, une manière pour lui qu'il marche dans les pas de la Bible. Notons aussi que l'injonction d'aimer son prochain comme soi-même n'est pas une injonction de Jésus comme on le pense souvent. On la retrouve dans l'Ancien Testament : dans le Lévitique (19:18) notamment.


Mais qui est le prochain dès lors ? demande l'érudit juif, toujours soucieux de mettre en difficulté Jésus. Et c'est là que Jésus raconte l'histoire du bon Samaritain : un homme que personne ne connaît, un étranger est attaqué et dévalisé sur le chemin de Jéricho. Et trois hommes passent, d'abord un prêtre, puis un Lévite. Tous les deux font comme s'ils n'avaient rien vu et ferment leur cœur à la détresse de l'étranger. Seul le bon Samaritain vient à la rescousse de l'étranger. C'est lui qui a de la compassion, c'est lui qui marche droit dans la Loi, c'est lui qui aura la vie éternelle, c'est lui demeure auprès de Dieu.


Deux messages à tirer de cette parabole : la qualité de notre cœur ne dépend de notre statut social. Celui qui vient en aide est un réprouvé. De manière implicite, il me semble que Jésus indique que l'humilité est peut-être une condition pour développer son empathie, sa bienveillance et sa compassion. 


D'autre part, peu importe qui on aide, ses qualités, ses défauts, son statut, sa proximité. L'homme dépouillé de tout par les brigands symbolise l'être humain sans ses marqueurs sociaux que sont les vêtements, les bijoux, l'argent, le style, etc... Cet homme nu peut être n'importe qui, venir de n'importe où, peut avoir n'importe quel passé. Il n'est plus qu'un homme nu dans la détresse que nous n'avons aucun intérêt à aider : nous ne retirerons pas de gloire de l'aider, nous ne gagnerons pas une bonne réputation, on ne reverra jamais cet inconnu, ce qui fait qu'il ne nous rendra jamais la pareille. On l'aide parce que notre cœur nous dit de l'aider, dans le désintéressement total.


C'est ce que disait, me semble-t-il, le pape François dans sa lettre aux évêques américains (que j'ai citée plus haut) : « La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation ». Tout être humain a une dignité : tout être humain peut donc être aidé, et tout être humain peut aider et s'investir dans la défense des plus défavorisés dans la société.


Qui est donc notre prochain ? On pourrait conclure en citant le Lévitique (19, 34) : « Tu aimeras l'étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte ».








1  L'idée de cet article m'a été inspiré par l'article : « La société ouverte de la vacuité » (Dans le sillage d'Advayavajra, 7 mai 2026) https://hridayartha.blogspot.com/2026/05/la-societe-ouverte-de-la-vacuite.html


2  Lettre du pape François aux évêques des États-Unis d'Amérique, 10 février 2025 : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2025/documents/20250210-lettera-vescovi-usa.html







Le Bon Samaritain,  Codex Purpureus Rossanensis, VIe siècle
Musée diocésain de Rossano (Calabre).





Lire également : 


Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)



Le Bon Samaritain, Rembrandt, 1632-1633,
Wallace Collection, Londres.











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Le Bon Samaritain, Van Gogh, 1890, musée Kröller-Müller, Otterlo.





lundi 11 mai 2026

Le non-contrôle du souffle

 


Le non-contrôle du souffle


Petits conseils de méditation

(Cinquième partie)



Hier, j'étais à une réunion entre professeurs dans une école où je travaille, et on parlait d'atelier de méditation pour les élèves. Une collègue nous a expliqué qu'elle ne pourrait pas s'occuper de ces ateliers de méditation, car son médecin lui avait formellement déconseillé de pratiquer la méditation : pour elle, la méditation consistait à prendre de longues et profondes inspirations et expirations. Or le médecin lui expliquait que cela générait chez elle de l'hyperventilation et qu'il fallait qu'elle prenne des inspirations et expirations beaucoup plus brève.


Et c'est là que j'ai envie de dire : non, non, et encore non !


La méditation, ce n'est pas prendre des inspirations et expirations très longues et profondes ! La méditation, ce n'est pas contrôler le souffle ! Je voudrais être ferme sur le sujet, car j'ai trop entendu ce genre d'affirmations infondées, ces non-sens durant plus de trente ans à pratiquer la méditation  !


Bien sûr, il peut être utile quand quelqu'un est en état de panique de faire quelques inspirations de manière profonde pour reprendre ses esprits, mais cela ne veut aucunement dire que l'on doit toujours contrôler sa respiration durant la méditation. En fait, la respiration est l'objet de notre attention, pas de notre contrôle ! On est attentif à la respiration, parce que c'est un phénomène physiologique régulier et naturel en nous. Il est intéressant d'avoir le va-et-vient de l'air dans nos poumons comme objet d'attention, car c'est un phénomène auquel on n'accorde pas trop d'attention d'habitude. Il faut vraiment courir le cent mètres et être à bout de souffle pour commencer à conscientiser notre respiration. Or cette respiration est absolument essentielle : sans elle, nous sommes morts. Tout simplement !


Je me rappelle dans les années '90, je fréquentais un dojo zen. Or je suis asthmatique et j'ai parfois une respiration un peu bruyante et sifflante. Il y avait une femme qui m'avait dit là qu'on allait m'apprendre à respirer. Ce genre d'affirmation stupide m'avait mis en rogne et me met toujours en rogne ! On n'apprend pas à respirer ! Un bébé qui vient de naître respire. Il n'a pas appris à respirer. Si on devait apprendre à respirer, vous seriez mort avant d'avoir appris ! La respiration, cela vient tout seul. Et c'est cela qui est intéressant pour faire de la respiration un objet d'attention : ce caractère spontané et toujours présent de la respiration.


Laissez donc la respiration se faire toute seule, et contentez-vous de l'observer minutieusement comme un scientifique qui regarde un micro-organisme dans son microscope. Ne jugez pas votre respiration. En matière de méditation, il n'y a pas de bonne ou mauvaise respiration : la respiration saccadée d'un asthmatique vaut autant que celle d'un apnéiste ! Simplement observer la respiration et laisser les pensées se produire, passer et disparaître. Revenir à l'attention au va-et-vient de la respiration quand on se rend compte que les préoccupations ont capté notre attention. Laisser reposer les émotions, les laisser s'apaiser d'elles-mêmes. Voilà ce qu'est la méditation !


Remarquons également que la respiration n'est pas le seul objet d'attention. Il est pratique, car il dit beaucoup de choses sur nous, sur notre état physique et émotionnel, mais c'est loin d'être le seul. Vous pourriez par exemple focaliser votre attention sur une partie de votre corps. Par exemple, dans la méditation marchée, j'applique mon attention sur la plante de mes pieds qui se déposent au sol à chaque pas et qui expérimentent la pression de mon poids.


Pour conclure, la méditation n'est pas le contrôle du souffle. On devrait aussi voir la méditation comme cherchant le lâcher-prise beaucoup plus qu'une obsession pour le contrôle sur notre corps ou sur notre mental ! Laissez la respiration se faire, développez l'attention et servez-vous cette attention pour développer l'attention au corps, l'attention aux sensations, l'attention au corps et l'attention aux objets de l'esprit.


Comme le disait le Bouddha : « Voici le pied des arbres, voici des endroits isolés. Engagez-vous dans les méthodes du progrès intérieur. Ne prenez pas de retard afin de ne pas avoir plus tard de regrets. Voici nos instructions pour vous tous. »

















Sur la méditation :