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jeudi 30 juillet 2026

La stratégie de l'acceptation

 


Je voudrais réagir ici dans cet article de Kevin Finel sur YouTube intitulée : « Ce qu'on a fait à la méditation pose un vrai problème » (17 juillet 2026) 1. La vidéo parle des « effets indésirables » de la méditation (crise d'angoisse, hallucinations, épisodes de dépression, etc...). Je reviendrai très prochainement sur cette thématique, parce que c'est une question qui me semble très important. Mais ici, je voulais revenir sur deux idées fausses que le youtubeur, spécialiste en hypnose, propage sur la méditation.


La première idée fausse qui plane dans toute la vidéo, c'est une opposition trop tranchée entre Orient et Occident. On a d'un côté l'Orient spirituel où l'on pratique la méditation avec une justesse profonde et l'Occident matérialiste qui dénature complètement la méditation. Cela fait penser à la formule de Rudyard Kipling : « L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident, et jamais ces deux ne se rencontreront ».


Entendons-nous bien : Kevin Finel dénonce des choses qui sont vraies, comme la soumission de la méditation à des impératifs de développement personnel et de culture d'entreprise. Il cite ainsi le livre de Ronal Purser au titre évocateur : « McMindfulness » pour qui la méditation est devenu un produit marketing aux mains des capitalistes. Il dénonce le fait que la méditation de pleine conscience du style MBSR est coupée de son contexte philosophique, notamment le fait que, dans le Dharma bouddhiste, la méditation n'est jamais enseignée seule : la méditation est enseignée en même temps que al conduite éthique et l'étude de la sagesse.


Tout cela est vrai, certes. Mais l'Orient bouddhiste est-il pour autant le détenteur d'un Dharma absolument pur et authentique face au dévoiement de l'Occident ? Je trouve que c'est une vision très idéalisée de l'Asie bouddhiste. Regardons simplement comment les samouraïs ont détourné les idées du Zen pour alimenter leur idéologie guerrière et violente. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ? Regardons comment certains moines du Sri Lanka et de Birmanie forment des milices nationalistes violentes. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ? Regardons ces moines thaïlandais qui prétendent être des Arahants, des Éveillés et que l'on retrouve dans des bordels à consommer de la drogue. N'est-ce pas là aussi un dévoiement manifeste ?


Cette idéalisation de l'Orient me semble problématique parce qu'elle prive les Occidentaux de tout esprit critique quand ils sont confrontés à un maître bouddhiste oriental déviant. Je pense notamment à l'affaire Sogyal où les adeptes n'ont pas perçu pendant des dizaines d'années que la prétendue « folle sagesse » de Sogyal Rimpotché était une arnaque intégrale. Certes, la méditation a été préparée en Occident à toutes les sauces, dont les moins ragoûtantes : New Age, chamanisme, développement personnel et coaching d'entreprise. Mais l'Orient n'a pas toujours été très net non plus. Sans parler du fait que la méditation est largement abandonnée en Orient : on préfère souvent les cérémonies religieuses, les fleurs, les bougies, les chants à la pratique longue et fastidieuse de la méditation. J'en veux pour preuve un livre : « Le chemin de la Grande Perfection » de Dza Patrül Rimpotché (éd. Padmakara). On a là un somme conséquente sur toutes les pratiques du bouddhisme tibétain préparatoire au Dzogchen, la Grande Perfection. C'est vraiment un livre essentiel. Tout y passe (en accord avec le Dharma) : réflexion sur la mort, sur le karma, pratiques du guru-yoga, rituels de purification de Vajrasattva, production de l'esprit d’Éveil, etc... Une seule chose manque pourtant : la méditation !


*****



Cette idéalisation de l'Orient me semble donc problématique. Mais ce n'est pas ce qui me dérange le plus dans cette vidéo. C'est une invraisemblable sottise (prononcée vers 23' 24'') : « La méditation, dans sa tradition, est un pur outil d'acceptation. On observe ce qui est là sans essayer de le changer. Ce serait même contre-productif de le changer parce que cela viendrait renforcer le problème. C'est la force de la méditation (c'est aussi sa limite selon le point de vue qu'on peut en avoir). En fait, la réponse à tout problème, c'est acceptation » (sic).


Alors non, le bouddhisme ne pense que la réponse à tout problème soit l'acceptation. Pas du tout ! L'acceptation est importante dans la méditation, mais la méditation n'est pas un pur outil d'acceptation. C'est très problématique de concevoir le Dharma de la sorte. Dans le « Soûtra de tous les obstacles » (Sabbāsava Sutta, Majjhima Nikāya 2), le Bouddha déclare : « Il y a, ô moines, les obstacles qui doivent être vaincus par le discernement, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par le contrôle, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par l'usage juste, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par l'endurance, il y a les obstacles qui doivent être vaincus en les évitant, il y a les obstacles qui doivent être vaincus en les écartant, il y a les obstacles qui doivent être vaincus par le développement spirituel ».


Je ne vais pas ici rentrer dans les détails : je reviendrai prochainement sur le « Soûtra de tous les Obstacles » ; mais ce qui est important de retenir ici, c'est que l'acceptation n'est qu'une des multiples stratégies pour atteindre le Nirvāna. Chaque obstacle qui se présente doit être vaincu par une stratégie qui n'est pas un fin en soi : le Bouddha utilisait l'image du radeau qui sert à traverser un fleuve et qui est un outil adéquat pour cette traversée, mais qui, en contrepartie, ne sert à rien une fois que vous avez mis pied à terre. Vous n'allez vous balader en ville ou en montagne avec votre radeau sur la tête parce qu'il vous a bien servi quand vous vouliez traverser le fleuve.


L'acceptation dans cette compréhension des choses est un outil intéressant pour vaincre les obstacles qui doivent être vaincus par l'endurance. Vous ne pouvez pas éviter certaines choses désagréables. Vous allez devoir cultiver l'acceptation des choses et développer l'équanimité, le fait d'être en paix, égal dans toutes les circonstances pour renforcer votre seule volonté ascétique d'endurer les choses. Développer cette équanimité ne se fait pas en un jour : c'est un long processus d'évolution spirituelle. L'équanimité est d'ailleurs l'aboutissement du développement spirituel, dernière des stratégies pour vaincre les obstacles se présentant à nous.


Il faut commencer par répandre dans la méditation des « quatre incommensurables » ou « quatre demeures de Brahma » ce sentiment d'équanimité à travers le monde entier : « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ».


Une fois que vous vous êtes longtemps entraîné à cultiver cette équanimité en la souhaitant pour le monde entier, partout en tout temps, vous pouvez l'appliquer au quotidien en cultivant cette équanimité face aux situations concrètes rencontrées dans la vie. Et là, c'est le « Soûtra du Développement des Facultés Sensorielles » qui explique le mieux les choses (je reviendrai d'ailleurs prochainement plus en détail sur ce soûtra). Vous devez d'abord comprendre l'impermanence subtile des phénomènes : rien ne dure, tout se transforme d'instant en instant. Les sensations ne durent pas plus longtemps qu'un battement de cils ou un claquement de doigt. Elles se voient succéder par d'autres sensations, encore et encore, mais chaque sensation en elle-même disparaît presque aussitôt qu'elle est apparue. Comprenant la fugacité des choses et des sensations, vous développez dans l'instant présent l'équanimité.


En plus de l'équanimité, vous avez aussi l'outil de « l'absence de souhait ». C'est une des trois portes de la sagesse avec la vacuité et l'absence de caractéristique. Les phénomènes sont vides d'une existence propre, ils n'ont pas de réalité intrinsèque. C'est la première porte de la sagesse : la vie est comme un rêve, un mirage, une hallucination... Les caractéristiques que l'on peut mettre sur ces phénomènes ne sont que des étiquettes mentales qui sont utiles sur le plan relatif pour que mon entendement puisse comprendre intellectuellement le monde : « voici un arbre », « voilà un feu », « ceci est bien », « cela est mal ».... Mais ces étiquettes ne sont pas adaptées pour comprendre la vérité absolue. C'est la deuxième porte de la sagesse : l'absence de caractéristique.


Et la troisième porte de la sagesse, c'est justement cesser vouloir de désirer à tout prix ceci ou cela, de s'accaparer telle ou telle chose ou au contraire de vouloir repousser telle ou telle chose. Vous cessez dès lors de vous attacher et vous êtes beaucoup plus facilement dans l'acceptation des choses.


Ceci étant dit, cette acceptation ne veut pas dire : être complètement inactif par rapport aux événements. Si un moine bouddhiste très sage se trouve à méditer dans une forêt qui prend feu, l'acceptation ne signifie pas qu'il va se laisser brûler sans rien faire. L'acceptation signifie qu'il va reconnaître pleinement la situation, idéalement ne pas être affecté par la peur, la panique ou la tristesse de perdre sa chère forêt. Le moine ne voudra pas être ailleurs, mais il réagira à la situation comme bon lui semblera parce que vous réagissez toujours aux situations. Peut-être qu'il prendra ses jambes à son coup, peut-être qu'il essayera d'éteindre des flammèches avec sa robe ou ses sandales, peut-être qu'il va aider les pompiers à s'approvisionner en eau, peut-être qu'il avertira les gens du danger, etc... Peut-être que cela marchera : notre moine pourra s'enfuir ou éteindre une partie du feu. Peut-être que cela ne marchera pas : notre moine pourra être encerclé par le feu ou l'incendie sera trop intense. Mais cela ne sera pas une tragédie pour notre moine : ce sera simplement ce qui est. Une échappée hors des flammes ou la mort horrible dans le feu et la fumée, le moine l'accepte de manière équanime et sereine.


Je précise que parvenir à cet état demande des années et des années de pratique intensive de la patience, de l'ascèse, de l'endurance, de l'équanimité et de l'absence de souhait. Commencez par apprendre à accepter sans broncher que votre bus soit en retard avant de pouvoir imaginer être dans l'acceptation au milieu d'une forêt en feu !


Kevin Finel oppose « acceptation » et « changement » en laissant penser que le bouddhiste vit dans une indifférence totale aux injustices du monde, puisque lui a tout misé sur l'acceptation. Il me semble que c'est vraiment une erreur profonde : l'acceptation n'est pas une résignation. Le fait d'accepter qu'une situation soit là devant vous ne veut pas dire que vous n'allez rien changer à cela. S'il vous plaît, si vous avez la possibilité d'éteindre un feu de forêt, faites-le. Accepter la situation veut dire que vous n'allez pas vous rouler par terre ou que vous allez hurler en criant à l'injustice ou la malchance. Non, cette situation est là devant vous, vous l'acceptez. Maintenant, que faites-vous ?


L'esprit d’Éveil, la bodhicitta, est fondamental dans le bouddhisme : et si on le comprend bien, c'est fondamentalement une volonté de changement. Je vois que les êtres sensibles souffrent terriblement du fait d'être dans l'ignorance de la véritable nature des choses et j'aimerais que cela change, j'aimerais qu'ils s'éveillent, j'aimerais qu'ils parviennent à l'extinction définitive et complète de la souffrance, c'est-à-dire le Nirvāna. Première étape : vous êtes dans l'acceptation du fait que ce monde est en feu : y règnent la guerre, la misère, la maladie, l'injustice et la mort. Seconde étape : vous réagissez à cette situation, vous développez l'esprit d’Éveil, vous voulez changer ce monde, vous voulez éteindre le grand feu de la souffrance dans ce monde. Acceptation et changement.



Frédéric Leblanc, Liège, 30 juillet 2026







1  Ce qu'on a fait à la MÉDITATION pose un vrai problème (Kevin Finel – hypnose – Youtube, 17 juillet 2026)

https://www.youtube.com/watch?v=YcBegRACG9E&t=854s

2 On trouvera une traduction du « Soûtra de tous les Obstacles » (Sabbāsava Sutta, Majjhima Nikāya) dans : « L'enseignement du Bouddha », Walpola Rahula, ed. Le Seuil / Points Sagesse, Paris, 1961, pp. 152-159.









Julee Resuggan









Lire également sur le sujet de l'acceptation et de l'équanimité : 


- Équanimité :  L'équanimité et l'impartialité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?


- L'équanimité de l'Arahant (Nāgasena) et mon commentaire En quoi l'Arahant est encore touché par les sensations physiques, mais n'est pas affectée par elle. En quoi il a cessé d'éprouver des sensations mentales.


- Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


- Méditation des Quatre Incommensurables











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Une pensée de compassion aussi à tous ceux qui ont dû fuir les incendies de forêt, à ceux qui ont perdu la vie ou leur maison, aux pompiers qui combattent le feu, à tous ceux qui les aident dans ce combat, aux animaux sans refuge aussi, qui voient leur écosystème partir en fumée. Compassion et bienveillance.



mercredi 29 juillet 2026

Sommaire de "La prise de l'esprit d’Éveil" (Chapitre III) du "Bodhisattvacaryāvatāra" de Shāntideva

 

La prise de l'esprit d’Éveil

Chapitre III du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva










La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



5. Les mains jointes, je supplie

Les Bouddhas de toutes les régions :

Qu'ils allument le flambeau du Dharma

Pour les êtres enténébrés par la souffrance.


6. Les mains jointes, je supplie

Les Vainqueurs désireux de passer dans le Nirvana :

Qu'ils demeurent pour des âges sans nombre

Et ne laissent pas ce monde aveugle.


7. Grâce aux vertus ainsi réunies

Par ce que j'ai accompli,

Puissent les souffrances de tous les êtres

Se dissiper entièrement !





Shāntideva concentre ses prières sur le fait que les Bouddhas de tout temps et tout lieu contribuent à répandre les Lumières de l’Éveil dans le monde. Je en reviens pas sur le caractère religieux de cette prière tout à fait typique du bouddhisme du Grand Véhicule : j'avais abordé cette question dans mon commentaire des strophes 22 à 26 du deuxième chapitre : « Le dévoilement des fautes ». De toute façon, cette prière va dans le sens de l'esprit d’Éveil en tant que souhait ardent que les êtres puissent s'éveiller et dissiper les ténèbres de l'ignorance. Que le Dharma soit comme un flambeau qui dissipe la nuit noire de l'ignorance et des passions destructrices qui s'est abattu sur le monde.


La requête aux bouddhas de ne pas quitter ce monde est aussi typique du Grand Véhicule et s'accorde avec l'idéal des bodhisattvas de revenir encore et encore dans ce monde du samsāra. Personnellement, je trouve cette requête un peu paradoxale : un Bouddha est appelé à l'extinction finale, le Parinirvāna. Ce n'est pas une question d'être désireux ou de ne pas être désireux de quitter le samsāra : toutes les attaches envers ce monde ont été tranchées et l'extinction finale aura lieu nécessairement comme une pomme mûre qui tombe au sol. Ce qui ne disparaît pas pourtant, c'est l'influence de ce Bouddha comme celle du Bouddha de notre monde, le Bouddha Shakyamuni, le Sage des Shakyas. Plus de deux mille cinq cent ans après sa mort, on peut toujours lire son enseignement, voir des statues à son effigie et entendre parler de son histoire et de sa spiritualité. Ce qui ne disparaît pas également, c'est la marque qu'un bouddha a laissé en ce monde, le rayonnement de sa bienveillance et de sa compassion ainsi que l'écho de sa sagesse. Cette prière de ne pas quitter le monde est en fait plus rationnellement le souhait que ne disparaisse pas trop vite l'influence des bouddhas et les marques qu'ils ont laissé de leur vivant comme l'éclat de lumière que laisse une supernova avant que l'étoile ne disparaisse complètement et s'éteigne.








Nébuleuse de la Lyre photographiée par le satellite Hubble en 2013.
Elle résulte de l'explosion d'une étoile dans le bras de la constellation d'Orion.




Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil












Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.





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mardi 28 juillet 2026

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



1. Je prends plaisir et je me réjouis

Des vertus qui soulagent les êtres

Du tourment dans les mauvaises destinées

Et placent ceux qui souffrent dans le bonheur.


2. Je me réjouis dans l'accumulation de bienfaits

Qui est la cause de l’Éveil.

Je me réjouis de la libération définitive pour les êtres

Des maux du samsāra.


3. Je me réjouis de l’Éveil des Protecteurs

Et des terres des fils des Vainqueurs.


4. Je prends plaisir et me réjouis

De l'océan de vertus de l'esprit d’Éveil,

Qui aspire au bonheur de tous les êtres

Et de l'activité dispensatrice de bienfaits.




Après avoir, dans le deuxième chapitre du Bodhisattvacaryāvatāra (« Le chemin et la conduite des bodhisattvas), longuement pris conscience, reconnu et confessé ses fautes morales et avoir pris l'engagement de ne pas retomber dans ces fautes morales, Shāntideva évoque la joie qui est une dimension importante de l’Éveil. Cette joie, c'est la joie qui se manifeste devant l'accomplissement des qualités morales et l'accomplissement du bien.


Toutes les joies ne se valent pas. On peut être très joyeux parce que son équipe nationale a remporté la coupe du monde de football, on peut être joyeux parce qu'on a reçu une augmentation au boulot ou parce qu'il fait enfin beau après quelques jours de pluie. C'est une joie pour soi-même ou pour son clan. On peut être aussi joyeux pour de très mauvaises raisons : ainsi la joie sadique de voir les autres vaincus, humiliés ou blessés, comme ces soldats qui célèbrent un massacre et rient de voir la détresse des vaincus. C'est ce qu'on appelle en allemand la schadenfreude. Cette joie malveillante est évidemment à bannir quand on réfléchit dans le cadre moral du Bouddha.


Bien meilleure qu'une joie égoïste ou une joie malveillante, il y a cette joie sacrée qui exulte devant le bonheur des autres et devant les vertus qui accomplissent le bien des autres. C'est la joie que met en valeur ici Shāntideva. On se réjouit du bien, on se réjouit de l’Éveil, on se réjouit des qualités qui permettent de propager l’Éveil autour de soi. On se réjouit de la manifestation des Bouddhas en ce monde ainsi que des « terres » que franchissent les bodhisattvas.


Dans le bouddhisme du Grand Véhicule, on appelle « terre » (ou bhūmi en sanskrit) les étapes de progression du voyage spirituel du bodhisattva vers le plein Éveil parfait et incomparable d'un Bouddha. On trouve dans les Soûtras du Grand Véhicule des descriptions de ces dix terres, notamment dans le Soûtra des dix terres (Daśabhūmika Sūtra), un des chapitres du Soûtra de l’ornementation fleurie (Avatamsaka Sūtra). Ces dix terres sont dans l'ordre :

  1. La joie parfaite, skt. Pramuditā-bhūmi

  2. Sans tache, skt. Vimalā-bhūmi

  3. Ce qui illumine, skt. Prabhākarī-bhūmi

  4. Ce qui irradie, skt. Arciṣmatī-bhūmi

  5. Difficile à maîtriser, skt. Sudurjayā-bhūmiµ

  6. Ce qui devient manifeste, skt. Abhimukhī-bhūmi

  7. Ce qui est allé très loin, skt. Dūraṃgamā-bhūmi

  8. Inébranlable, skt. Acalā-bhūmi

  9. Intelligence excellente, skt. Sādhumatī-bhūmi

  10. Le nuage du dharma, skt. Dharmameghā-bhūmi



On peut ainsi constater que la première des dix terres est précisément appelée « joie parfaite ». Joie parfaite devant le bonheur et les qualités des autres, joie parfaite sans trace de jalousie et d'envie, joie parfaite qui est un moteur essentiel pour l’Éveil, joie parfaite qu'il ne faut jamais hésiter à manifester dans notre cœur !








Je Shen (Chine, née en 1973)










Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.





Liré également à propos de la joie : 


- Joie (Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?)





- Faire rayonner les quatre qualités (amour, compassion, joie et équanimité)



- Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


- Méditation des Quatre Incommensurables






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lundi 27 juillet 2026

Le dévoilement des fautes (II, 58 à 65)

 

Le dévoilement des fautes (II, 58 à 65)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva




58. Il est déraisonnable de me réjouir :

« Je ne mourrai pas aujourd'hui ! »

Car l'heure où je ne serai plus

Sonnera inexorablement.


59. Qui m'accordera l'absence de peur ?

Comment me libérerai-je définitivement de cela ?

Si, inévitablement, je cesserai d'être,

Comment mon esprit demeure-t-il joyeux ?


60. Que reste-t-il pour moi

Des expériences détruites du passé ?

Mais en m'y attachant

J'ai agi à l'encontre de la parole des maîtres.


61. Si, abandonnant cette vie,

Mes parents et amis,

Je dois partir seul quelque part,

Que m'importe amis et ennemis ?


62. « Comment me délivrerai-je définitivement

De la non-vertu, source de souffrance ? »

Nuit et jour, sans arrêt

Je ne devrais songer qu'à cela.


63. Les fautes que j'ai accomplies

Par ignorance et confusion,

Qu'elles soient mauvaises par nature

Ou aillent à l'encontre des règles,


64. L'esprit apeuré par la souffrance,

Les mains jointes et me prosternant encore et encore,

Je les déclare toutes

En présence des Protecteurs.


65. Ô Protecteurs, je vous en supplie :

Acceptez mes méfaits et mes erreurs !

Puisqu'ils ne sont pas salutaires,

À l'avenir, je ne les commettrai plus.




Shāntideva reprend ici en conclusion les thèmes qu'il a développés dans ce deuxième chapitre : le temps nous est compté avant la mort. On ne peut pas prédire précisément quand elle surviendra. Peut-être qu'on mourra aujourd'hui, peut-être demain, peut-être un autre jour. Mais ce qui est certain, c'est qu'on mourra tôt ou tard et que l'on sera confronté à la conséquence de nos actes. Il faut prendre cela compte et ne pas se distraire avec des activités divertissantes que l'on fait pour occuper notre esprit et cacher à soi-même notre inquiétude fondamentale.


Il ne faut pas s'attacher aux expériences plaisantes du passé, parce qu'elles ne sont plus. Et il ne faut pas s'attacher aux amis et aux ennemis, car c'est en raison de cet attachement que je développe des émotions perturbatrices et conflictuelles, et que je fais des choses que je finis par regretter. Il ne faut d'autant plus ne pas s'attacher aux amis et aux ennemis, que la mort me poussera inéluctablement à partir seul, rompant brutalement les liens tant avec les amis qu'avec les ennemis.


La question que je devrais donc me poser de manière obsessionnelle est : « Comment puis-je me libérer des émotions perturbatrices et des fautes morales qui m'entraîne vers des vies misérables ? Comment est-ce que je peux m'améliorer ? » Je dois confesser ces fautes, ces erreurs, ces manquements aux Bouddhas pleinement éveillés, modèle de perfection morale, et je dois fournir un effort constant pour transformer mes actions dans le sens du bien et de l'aide à autrui.









La mort du Bouddha ou Extinction Finale (Parinirvâna)
Art du Gandhara sous l'empire Kushan (IIe siècle de notre ère)







Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Lire les autres commentaires du chapitre II : 

- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9)

- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

- Le dévoilement des fautes (II, 22 à 26)

- Le dévoilement des fautes (II, 27 à 29)

- Le dévoilement des fautes (II, 30 à 40)

- Le dévoilement des fautes (II, 41 à 53)

- Le dévoilement des fautes (II, 54 à 57)



Chapitre II: Le dévoilement des fautes

Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil





Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.











Mort du Bouddha (détail)










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