La garde de la vigilance (V, 107-109)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
107. Je ferai ce qui n'est pas interdit
Et, quand je verrai là une pratique,
Afin de protéger l'esprit des êtres du monde,
Je la mettrai en œuvre avec justesse.
108. La garde de la vigilance
Se définit en bref comme
L'examen répété
De l'état physique et mental.
109. Je mettrai en œuvre tout cela par le corps,
Car qu'achèvera-t-on en se contentant de répéter les paroles ?
Quel bien des malades tireront-ils
De la seule lecture d'un traité médical ?
Il est de temps de conclure ce chapitre sur l'éthique et la discipline. La morale commence toujours par un « non ». Non, tu ne feras pas cela ; non, tu ne devrais pas agir ainsi. Non, ceci est interdit par les mœurs ou les coutumes, cela est interdit par les règles de bienséance ou la tradition, telle autre chose est condamnée par la réflexion éthique ou par les principes moraux. J'ai déjà cité la figure de Socrate qui avait un démon. Chez les Grecs anciens, les démons étaient des esprits, des figures intermédiaires entre les dieux et les hommes. Et le démon de Socrate était un bon démon qui ne lui disait qu'un seul mot : « non ». Non, tu ne feras pas cela ; non, tu ne te comporteras pas de cette manière. Non, tu n'auras pas une telle mauvaise attitude ; non, tu ne diras pas des mots mensongers ou des mots délibérément blessants ; non, tu n'entretiendrai pas un mental malveillant, un esprit cupide ou une pensée confuse. « Je ferai ce qui n'est pas interdit ».
Une fois que l'on est parvenu à se contenir et à ne pas céder aux mauvaises tendances, il faut se poser la question de ce qui est utile et profitable aux autres et à la société. « Quand je verrai là une pratique, afin de protéger l'esprit des êtres du monde, je la mettrai en œuvre avec justesse ». Chaque situation peut être investie avec telle ou telle pratique qui changera selon la nature de la situation : par moment, on pourra être généreux, à d'autres moments, cela sera la patience et le lâcher-prise qui s'imposeront dans la situation présente. Parfois, il faudra faire preuve de modération, d'autres fois, de courage. Ou encore il faudra à certains moments enseigner le Dharma aux gens.
Chez les Grecs anciens, le terme de « sagesse » recouvre en fait trois termes : sophia (σοφία), phronésis (φρόνησις) et sophrosuné (σωφροσύνη) . Sophia est la sagesse contemplative qui réfléchit à la nature des choses et la nature du Bien et qui a une réflexion théorique pour comprendre le monde qui nous entoure ainsi que notre position dans le monde.
Phronésis est une sagesse intellectuelle beaucoup plus pratique qui consiste à savoir prendre les bonnes décisions face à une situation donnée. C'est se demander : que faire au bon moment et au bon endroit ? Comment bien réagir face à l'agencement particulier des faits et des événements, auquel je me retrouve présentement confronté ? Le mot grec « phronésis » se traduit en latin par « prudentia » qui a donné « prudence » en français. Néanmoins, la prudentia a un sens beaucoup plus large que notre prudence de la langue française : prudentia ne se limite à ce caractère timoré de la prudence, même si prudentia / phronésis peut évidemment inclure la prudence dans le répertoire des réactions justes aux différentes situations.
Le dernier type de sagesse est donc sophrosuné (que l'on écrit souvent : sophrosyné, le y grec – upsilon - se prononçant comme le « u » de la langue française). On traduit souvent sophrosuné par « tempérance ». C'est une sagesse en action où l'on maîtrise ses émotions perturbatrices et où l'on reste équilibré et proportionné dans ses réactions.
Avec sophia, on réfléchit avec justesse à des problèmes généraux et abstraits : « Qu'est-ce que le bien ? Qu'est-ce qu'un homme juste ? Faut-il plutôt rechercher le bonheur que la vérité ? » Avec phronésis, on a une sagesse intellectuelle pratique qui a réagit à une situation donnée, à un problème spécifique. Il y a, par exemple, une inondation dans la vallée où j'habite : « Que dois-je faire maintenant ? Dois-je chercher de la nourriture pour les sinistrés ? Ou remettre ma barque en état pour aller sauver des personnes prises au piège de l'eau ? ». Avec sophrosuné, on a une sagesse intuitive pratique qui m'accompagne dans mon action : pour reprendre l'exemple de l'inondation, maîtriser ma peur face à la montée des eaux, ne pas me goinfrer de nourriture si les autres sinistrés ont besoin eux aussi de la nourriture, faire preuve de diligence dans la réparation de ma barque, puis de courage quand je vais chercher des gens.
Mettre en œuvre une pratique donnée dans une situation donnée exigera à la fois la phronésis (prudentia) et la sophrosuné, me poser les bonnes questions pour apporter une réponse adéquate à la situation donnée, qui apportera le plus de bonheur et de bien-être et rester digne et maître de moi-même donné dans l'instant présent où j'apporte cette aide.
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Ensuite, Shāntideva revient sur l'idée centrale de sa réflexion sur la discipline : cette discipline consiste d'abord en un maintien de l'attention et de la vigilance. « La garde de la vigilance se définit en bref comme l'examen répété de l'état physique et mental ». Avant de chercher à bien se comporter, il faut être attentif à soi-même, ses attitudes, ses actes, ses paroles et ses pensées. Si on n'en passe pas par l'attention et la vigilance à ce qui se passe réellement dans notre corps et notre esprit, on risque de perdre de vue l'essentiel : beaucoup de gens ne voient pas ou ne veulent pas voir les choses mauvaises qu'ils font ainsi que l'agressivité de leurs paroles ou encore le dédain qu'ils manifestent. Et ils passent leur temps à critiquer les autres sans aucune indulgence, ni volonté de chercher à comprendre l'autre. Comme le dit Jésus : « Ils voient la paille dans l’œil du voisin, mais pas la poutre dans leur propre œil »1.
Par ailleurs, la morale et la discipline doivent s'incarner dans le corps pour qu'elles aient un sens :
« Je mettrai en œuvre tout cela par le corps,
Car qu'achèvera-t-on en se contentant de répéter les paroles ? »
Dans mon commentaire des strophes 1 à 5 du chapitre V, mais aussi dans les commentaires des strophes 6 à 8 et des strophes 9 à 14, j'avais longuement expliqué l'insistance sur l'esprit de Shāntideva, très typique du bouddhisme du Grand Véhicule. Dans cette dernière strophe du chapitre V, on a un contrepoint significatif à cette insistance sur l'esprit : la discipline et la garde de la vigilance doivent s'incarner dans les actions du corps pour garder leur signification et leur raison d'être. Si la discipline et la garde de la vigilance n'infusent pas nos actes, nos gestes, nos attitudes, elles restent au niveau des paroles creuses qui s'envolent à la moindre occasion.
Comme le disait Dalida dans sa célèbre chanson avec Alain Delon :
« Une parole encore
Paroles et paroles et paroles
Écoute-moi
Paroles
et paroles et paroles
Je t'en prie
Paroles et paroles et paroles
Je te jure
Paroles et paroles et paroles et paroles et paroles
Et encore des paroles que tu sèmes au vent »
1 Évangile de Marc, 7:3-5 ou évangile de Luc, 6:41-42
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
- La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
- La garde de la vigilance (V, 6 à 8)
- La garde de la vigilance (V, 9 à 14)
- La garde de la vigilance (V, 15 à 18)
- La garde de la vigilance (V, 24 à 29)
- La garde de la vigilance (V, 30 à 33)
- La garde de la vigilance (V, 34 à 38)
- La garde de la vigilance (V, 39 à 42)
- La garde de la vigilance (V, 43 & 44)
- La garde de la vigilance (V, 45 à 53)
- La garde de la vigilance (V, 54 à 58)
- La garde de la vigilance (V, 59 & 60)
- La garde de la vigilance (V, 61 à 67)
- La garde de la vigilance (V, 68 à 70)
- La garde de la vigilance (V, 71 à 73)
- La garde de la vigilance (V, 74 et 75)
- La garde de la vigilance (V, 76 à 78)
- La garde de la vigilance (V, 79 & 80)
- La garde de la vigilance (V, 81 à 84)
- La garde de la vigilance (V, 85 à 87)
- La garde de la vigilance (V, 88 à 90)
Chapitre V: La garde de la vigilance
NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




