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mardi 12 mai 2015

Générosité

« Si je donne, comment jouirais-je ? »
Cette pensée égoïste appartient aux démons.
« Si je jouis, comment donnerai-je ? »
Cette pensée altruiste est une qualité divine.

Shântideva, Bodhichâryavâtara, XIII, 125.

lundi 11 mai 2015

Vanité des vanités

 Paroles de Qohèleth,   fils de David, roi de Jérusalem.

Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte vers son lieu, et de nouveau il se lèvera. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Toutes les paroles sont usées,
personne ne peut plus parler
l’œil n'est pas rassasié de ce qu'il voit,
et l'oreille n'est pas saturée de ce qu'elle entend.
Ce qui fut, cela le sera,
ce qui s'est fait se refera
et il n'y a rien de nouveau sous le soleil !
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles qui ont précédé. Il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.

Moi, Qohèleth, j’étais roi d’Israël à Jérusalem. J’ai mis tout mon cœur à rechercher et d’explorer, grâce à la sagesse, tout ce qui se fait sous le ciel ; c’est là une rude besogne que Dieu donne aux fils d’Adam pour les tenir en haleine. J’ai vu tout ce qui se fait et se refait sous le soleil. Eh bien ! Tout cela n’est que vanité et poursuite du vent.
Ce qui est courbé ne peut être redressé,
ce qui manque ne peut être compté.
J’ai réfléchi et je me disais : C’est moi qui ai fait grandir et progresser la sagesse plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. J’ai approfondi la sagesse et le savoir. J’avais à cœur de connaître la sagesse, de connaître aussi la sottise et la folie, et j’ai su que cela encore était tourment de l’esprit.
Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ;
Plus de savoir, plus de douleur.

L'Ecclésiaste, I 1-18.

Masao Yamamoto


   L'Ecclésiaste est certainement le passage le plus philosophique de la Bible, en tous cas, celui qui est susceptible d'exercer le plus son pouvoir de fascination sur un philosophe incrédule. C'est à tel point vrai que les érudits juifs de l'Antiquité s'étaient demandé lors d'un concile s'il fallait conserver ce texte qui dénotait tellement dans la concert de la foi et de la crédulité des textes et allégories bibliques. Dans ce synode de Jamnia, les rabbins ont décidé de garder l'Ecclésiaste dans les corpus de la Bible, mais uniquement parce qu'il décrivait la détresse de l'homme qui a abandonné Dieu. C'est manquer, il me semble, la profondeur de ce texte, mais cela permet à l'homme de foi qui n'aime pas être remis en question de contourner à peu de frais le caractère dérangeant, je dirais même incandescent de ce texte.

    « Vanité des vanités, tout est vanité ! » Ce texte de l'Ecclésiaste s'ouvre sur cette formule célèbre entre toutes. Le dépit de l'homme qui se rend compte que rien n'a de sens dans la vie. Dans un texte qui prétend fixer dogmatiquement le sens de la vie à tous les êtres humains sur la surface du globe, voila qui ne manque pas de saisir ! Éclair de lucidité qui annonce un orage de désillusions et de prises de conscience. Tout est vanité. Tout ce qui fait sens, tout ce qui semble important et signifiant à nos yeux, tout cela n'est que vanité de l'homme imbu de son importance dans un univers gigantesque, dans lequel il n'est lui-même qu'une infime particule. Les honneurs, vanité. L'argent, vanité. La beauté, vanité. La réussite, vanité. Cela, les religions et les philosophies le disent. Mais le travail, le labeur, le devoir accompli, vanité aussi ! Si rien n'a de sens, pourquoi se donner tant de mal, tant de peine à faire pousser son champ, à se fatiguer à la tâche. Pour se procurer de quoi vivre une vie vaine de sens ? Cela semble bien absurde !

     « Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte vers son lieu, et de nouveau il se lèvera ». Non seulement le travail nous accable tant en en ne servant qu'à perpétuer une vie vaine de sens ; mais en plus, il faut recommencer ce labeur tous les jours que Dieu fait ! Comme le soleil qui suit un cycle immuable, nous entraînant vers la mort au fil des jours, des semaines, des mois, des années, notre vie connaîtra son couchant tandis que d'autres vies se lèveront et connaîtront les mêmes joies et les mêmes peines. Vies frappées du sceau de la vanité tout autant que les vies passées. Vanité des vanités.

     On a vu parfois en Qohélet un philosophe inspirée par la philosophie grecque, stoïcisme de Chrisippe et Zénon de Citium, scepticisme de Pyrrhon d'Elis, épicurisme. Si ce passage peut bien faire penser à l’Éternel Retour, croyance des Grecs dans le continuel retour des mêmes événements, il me semble qu'il y a un ton dans l'Ecclésiaste qui échappe à celui de la philosophie grecque. Ce passage peut aussi faire penser au temps cyclique de la pensée indienne hindouiste, bouddhiste ou jaïne. La parenté vient peut-être de la parenté de l'observation des cycles de la Nature où tout revient continuellement. Cycle du soleil, cycle de l'eau, cycle des saisons, cycle de la vie. Vanité et poursuite de vent.

     Dans un de ses enseignements, le Bouddha explique à Udaya, un brahmane qui se plaint qu'il vient « encore et encore » mendier de la nourriture auprès de lui :
« Les semences sont ensemencées encore et encore,
le gros nuage donne des pluies encore et encore,
les cultivateurs labourent les champs encore et encore,,
les nouvelles graines apparaissent dans le pays encore et encore.

Les mendiants demandent encore et encore,
les donateurs donnent encore et encore.
Ayant donné encore et encore,
ils naissent dans un lieu céleste encore et encore.

On traite les vaches laitières encore et encore,
le veau s'approche encore et encore.
Il se fatigue et tremble encore et encore.

Le sot va dans une matrice encore et encore,
il naît et il meurt encore et encore,
On le porte au cimetière encore et encore !

Cependant,
le sage qui a pris le chemin
par lequel on ne revient plus à l'existence
ne naît plus encore et encore1 ».

    Qohélet et le Bouddha témoignent tous deux de cette lassitude de toujours devoir revivre constamment les mêmes peines et les mêmes tourments. Tout a été dit et redit. Tout ce qui est fait a déjà été fait. « Rien de nouveau sous le soleil », autre parole célèbre de Qohélet ou l'Ecclésiaste (les deux mots signifiant : celui qui parle à l'assemblé, ecclésia en grec signifiant « assemblée »).

      Mais là Qohélet que la légende identifie au roi Salomon diffère sensiblement du Bouddha, c'est à propos de la sagesse. Là où pour le Bouddha la sagesse libère du cycle des existences («le sage qui a pris le chemin par lequel on ne revient plus à l'existence ne naît plus encore et encore »), la sagesse selon Qohélet est elle-même frappée du sceau de la vanité. La sagesse nous aide à prendre conscience de la vanité du monde, mais en même temps, elle nous afflige de notre propre vanité. Vanité des vanités. Elle nous fait prendre conscience des tourments du monde, mais cette lucidité est un fardeau dans l'existence :
« Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ;
Plus de savoir, plus de douleur ».  

     Le Bouddha ne peut évidemment pas être d'accord avec cela. Le but de la sagesse dans le Dharma du Bouddha, c'est bien sûr de vaincre la souffrance et les liens qui nous attachent à cette souffrance au cours des existences que nous traversons. C'est donc aussi de trouver le bonheur et la béatitude. Pour le Bouddha, beaucoup de sagesse, beaucoup de bonheur !

   Encore faut-il s'entendre sur la signification du mot « sagesse ». Au sens bouddhiste, la sagesse est la qualité de l'esprit qui s'obtient après une longue ascèse de conduite éthique et de méditation jointe à la réflexion sur les thèmes que sont l'impermanence, l'omniprésence de la souffrance et la vacuité de toutes choses. Pour Qohélet, la sagesse, c'est le savoir, l'étude et la réflexion lucide sur le monde. Cela n'inclut pas cette transformation essentielle de l'esprit prônée par le Bouddha. Et là effectivement, quand on regarde le monde, on constate l'omniprésence de la souffrance. « Sarva dukkham » dit le Bouddha. « Tout est souffrance ». Cette prise de conscience peut sembler lourde et difficile à vivre. On aurait peut-être préféré vivre dans l'insouciance. Mais est-ce préférable ? Celui qui vit dans l'insouciance sera tôt ou tard rattrapé par la souffrance, la douleur, la maladie, la mort, la perte des êtres chers et les tourments de l'existence. Autant s'y préparer tout de suite pour pouvoir mieux vivre ces épreuves quand elles nous frapperont.

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     Une dernière chose : en préparant cet article, je suis tombé sur un discours d'un curé qui explique qu'il ne vaut mieux pas lire l'Ecclésiaste quand on n'a pas le moral. Je ne suis pas sûr que ce curé ait compris l'Ecclésiaste. Un courant de vie traverse l'Ecclésiaste. Certes, le désespoir habite tout le texte de l'Ecclésiaste. Mais le désespoir est-il en soi une mauvaise chose? Le philosophe français André Comte-Sponville a souvent développé le thème de la sagesse du désespoir comme une ouverture à la béatitude. Celui qui a de l'espoir peut être content d'avoir de l'espoir, mais du même coup, il connaît la crainte que ses souhaits ne se réalisent pas. L'espoir ou l'espérance peuvent être des poisons dans l'existence. Celui qui est dans le désespoir peut arrêter de faire des plans sur la comète et voir le monde tel qu'il est. Il peut apprendre à accepter de ce qu'il a et ce qu'il est et à entrer en paix avec lui-même et sa propre vie.

      On peut se dire « Vanité des vanités, tout est vanité » sur le ton de la lamentation et d'une cruelle déception envers ce qui nous entoure. Mais le sage verra cette sentence comme une incitation à ne plus poursuivre le vent et à vivre une existence plus apaisée et douce, une existence où il ne sera pas non plus dupe de sa propre sagesse, un autre pan de la vanité humaine auquel il ne faut pas s'attacher non plus.






1Udaya Sutta, Samyutta Nikâya, I, 173-174, traduit dans : Môhan Wijayaratna, Le Bouddha et ses disciples, éd. Cerf, 1990.








Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

samedi 9 mai 2015

Soutra du Tournesol

Le Soutra du Tournesol
Allen Ginsberg



J'ai marché sur les berges du dock aux bananes et boites en fer-blanc et je me suis assis dans l'ombre immense d'une locomotive du Southern Pacific pour regarder le crépuscule sur les collines à baraques et pleurer.
Jack Kerouac s'est assis près de moi sur un poteau pété en fer rouillé, compagnon, nous avions les mêmes pensées de l'âme, mornes et sombres et l’œil triste, entourés de racines d'acier noueuses des arbres de machinerie.

mardi 5 mai 2015

Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches



William Shakespeare a interrogé dans sa pièce de théâtre « Hamlet » cette conscience morale qui, parfois, nous tiraille entre le bien et le mal, entre l’action et l’inaction et qui nous pousse constamment à nous interroger sur nous-mêmes et le monde.

Quelle est l’histoire d’Hamlet ? L’intrigue se déroule à la cour du roi du Danemark. Le père d’Hamlet était le roi du Danemark ; mais il est mort récemment. Claudius, le frère du roi, a pris le pouvoir et a épousé la femme de son frère, la mère d’Hamlet donc. Or il se trouve qu’Hamlet va être hanté par le fantôme de son père qui lui révèle qu’il a été assassiné par son frère Claudius. Hamlet se retrouve alors dans le désespoir et agit de manière de plus en plus étrange. Il veut se venger de son oncle, tout en n’étant pas absolument certain que le fantôme de son père n’est pas une grossière illusion.

Il tient alors un des cours les plus célèbres de la littérature qui commence par ces mots : « To be, or not to be: that is the question ».

HAMLET (monologue, acte III, scène 1)

- Être, ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ?

Mourir... dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil, nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur.

Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence.

jeudi 30 avril 2015

Dans quel camp sont les végétariens ?

      Gary Yourofsky est un militant bien connu et très zélé de la cause animale. Il a donné des conférences dans le monde entier sur le véganisme et la condition animale. Ses vidéos sur le net où il fait l'apologie d'un mode de vie végan avec une énorme force de conviction connaissent un énorme succès. Récemment, ses textes ont été traduits en langue française par (voir son site : http://garyyourofskytraductionfrancaise.blogspot.be/). Un passage a retenu mon attention car il est emblématique d'une certaine mentalité très vivace chez nombre de végans quand ils parlent des végétariens.

mardi 21 avril 2015

Fleur des montagnes


       Cette épisode survient alors que le yogi tibétain Shabkar réside dans la grotte de Thayènchi (la Méditation de l'Ermite en mongol) à Tsehoung dans le Tibet oriental. Il s'y adonne à une retraite méditative où il a l'occasion de développer sa compréhension profonde du Dharma ainsi que la mystique du Dzogchen et du Mahâmudra.

     Un jour, je sortis me promener dans une prairie tapissée de fleurs. Je récitai « L'inconcevable immanence spontanée », la chant traitant de la vue que Tilopa avait enseigné au grand pandit Naropa.

        Alors que je chantais ce texte tout demeurant dans un état d'éveil à la vue ultime, je remarquai soudain que parmi la profusion de fleurs qui s'étendaient devant moi, l'une d'elles ondoyait gracieusement sur la longue tige et exhalait un doux parfum. Comme elle oscillait doucement, je distinguai ce chant dans le bruissement feutré de ses pétales.



dimanche 19 avril 2015

Commentaires au Genjōkōan - 4ème partie (2)

Commentaires au Genjōkōan:


Reste les deux dernières phrases de cette 4ème strophe. 
« C'est voir disparaître toute trace d'Éveil. 
Et faire naître l'incessant Éveil sans trace ». 


On part de l’étude du Dharma qui est une étude de soi. L’étude de soi se réalise dans un oubli de soi. L’oubli de soi débouche sur une ouverture à tous les phénomènes rencontrés et un sentiment de non-dualité d’avec le monde. En découle un abandon du corps et de l’esprit, son propre corps et son propre esprit comme le corps et l’esprit car on n’est plus emprisonné dans les caractéristiques du « soi » et de l’identité des phénomènes. La méditation de la vacuité conduit à la méditation de l’absence de caractéristiques des phénomènes. Les caractéristiques qui distinguent les phénomènes s’effaçant, les caractéristiques qui distinguent l’Éveil s’effacent elles aussi. On imagine le Bouddha avec toutes sortes de caractéristiques rayonnantes comme quand on regarde les statues dorées du Bouddha. Et on imagine l’esprit d’un Bouddha dotée également de toutes sortes de caractéristiques transcendantes de pénétration, d’élévation spirituelle, de pouvoirs parapsychiques ou d’omniscience.

Ce que nous dit Dôgen Zenji, c’est que la non-dualité dissipe toutes ces caractéristiques rayonnantes. Le progrès dans cette voie d’immanence consiste à d’abord à atteindre la simplicité et à se dépouiller. « Voir disparaître toute trace d'Éveil ». Immergé dans cette conscience non-duelle, on se sent infiniment simple, homme parmi les hommes, sans particularité et sans volonté de sortir du lot. Nous nous sentons ouverts au monde et ouverts aux autres ainsi qu’à leur expérience.

vendredi 17 avril 2015

L’œuf et la poule



    Récemment j'ai participé à un débat entre végétariens et véganes sur la question de la production des œufs. Une végétarienne se demandait pourquoi exactement les véganes ne mangent-ils pas d’œufs, si ceux-ci sont recueillis dans de bonnes conditions. Cela a entraîné un débat assez vif, surtout entres les véganes eux-mêmes. Je me suis dit alors que la question était suffisamment riche pour essayer de structurer mes arguments dans un texte suivi.

   Tout d'abord, il y a une logique profonde à s'abstenir de manger des œufs dès lors que l'on est animé d'un esprit de compassion à l'égard des poules ou que l'on soutient la cause animale. Les élevages industriels réservent un sort infernal aux poules pondeuses, enfermées dans des cages minuscules où aucun mouvement ne leur est permis avec des milliers de congénères dans une odeur pestilentielle. Comme l'explique Jonathan Safran Foer dans son ouvrage « Faut-il manger les animaux ? » (Éditions de l'Olivier, 2010, pp. 63-64) :