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dimanche 2 avril 2017

L'horloge


L'horloge



Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;

« Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

« Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

« Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

« Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

« Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »


Charles Baudelaire, L'Horloge, Spleen & Idéal, dans « Les Fleurs du Mal », LXXXV.







Marc Chagall, Horloge, 1914




      Les hommes ont depuis des millénaires cherché à mesurer le temps, les heures, les minutes, les secondes, les jours, les mois, les saisons, afin de maîtriser un peu mieux le cours fluctuant de leur vie. Après les cadrans solaires, les sabliers, les clepsydres, les horloges ont été un des grandes inventions de l'homme. Ce mécanisme complexe de rouages et de balanciers en est venu à symboliser le temps, le temps qui passe, le temps qui nous échappe, le temps qui nous irrite et qui nous obsède avec ce tic-tac existentiel qui résonne au plus profond de notre être, ce temps que l'on cherche à contrôler, mais qui contrôle nos vies comme un tyran sans nom, un « dieu sinistre, effrayant, impassible » comme le dit Charles Baudelaire.

      Et ce dieu sinistre nous désigne avec ses doigts pointés sur nous, les aiguilles de l'horloge, et s'adresse à notre conscience sous la forme d'un antique rappel : « Souviens-toi ! », le MEMENTO MORI de la sagesse des Anciens : « Souviens-toi que tu vas mourir ! N'oublie pas que tu vas mourir ! ». Tu n'es mortel et tu subis l'empire du Temps. Ne sois pas animé de la folie de te croire immortel, car le temps brisera ce que tu aimes et incrustera sa marque dans ta chair, la vieillesse. Et l'horloge est le rappel lancinant de cette outrage du temps. Comme le dit Baudelaire : «  Trois mille six cents fois par heure, la seconde chuchote : Souviens-toi ! ». On pense aussi à la vieille pendule d'argent dans la chanson de Jacques Brel « Les Vieux » :

« Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t'attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend  »

Bien sûr, on peut voir le temps comme cette gargouille grimaçante qui nous rappelle à chaque instant les supplices à venir, comme le dieu Chronos qui ingurgite impitoyablement ses enfants, comme un insecte obscène qui nous pique à chaque instant pour sucer la sève de notre vie : « Je suis Autrefois, et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde ! ». Bien sûr, tout ce que nous vivons maintenant sera immédiatement relégué dans l'Autrefois, dans le tombeau glacial du passé. Mais plutôt que de subir ce rappel incessant du temps qui fait son œuvre continuelle de destruction, il vaut mieux dès à présent méditer l'impermanence de tous les phénomènes, comme le conseille le Bouddha. Chaque fois que nous inspirons et que nous expirons, nous nous rapprochons un tout petit peu de notre mort. Que la conscience s'immerge dans la contemplation de l'impermanence à l’œuvre en elle-même et dans toutes choses.

Au début effectivement, cela peut apparaître comme quelque chose de sinistre ou de morbide. Le temps a cette apparence effrayante de démon grimaçant, de faucheuse des âmes, une apparence peu amène certes. « Kala » en sanskrit signifie à la fois « temps » et « noir, sombre ». Mais qu'on veuille bien voir l'impermanence dans chaque instant de notre vie, et le temps et la mort perdront cette apparence effrayante. Le temps est destruction certes, mais il est aussi création. Le temps amène la mort, mais il amène aussi la naissance, et l'élan vital a besoin du temps pour se déployer. Au fond, la méditation de l'impermanence a pour but de nous faire entrer dans ce grand flux de la vie et de la mort et d'être en paix avec ce monde.

Une fois conscient de ce passage dans le temps, il ne faut pas oublier d'apprécier l'instant présent pour ce qu'il a à nous offrir, l'or du temps, nous dit Baudelaire, qu'il faut extraire de la gangue des minutes. Rien ne sert d'être obsédé par le passé, rien ne sert de rêver constamment à des bonheurs futurs, à des succès prochains. L'art de vivre le plus élégant consiste à apprécier toute la saveur de l'instant présent. C'est le Carpe Diem d'Horace et des épicuriens : récolte ce qu'il y a à récolter du jour, de la minute et de la seconde qui se présente ici et maintenant.

L'avant-dernière strophe est une réminiscence assez claire de ce grand penseur du temps et du devenir qu'était Héraclite d’Éphèse. « Souviens-toi que le Temps est un joueur avide qui gagne sans tricher, à tout coup ! ». Écho manifeste de la formule héraclitéenne : « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant ». Et il en va ainsi du temps qui prend ses pions, c'est-à-dire nous les mortels sans ordre apparent. Comme aux échecs où certaines pièces sont prises dès l'ouverture du jeu, où d'autres pièces tombent dans le courant de la partie et où enfin quelques pièces en disparaissent à toute fin de la partie. Mais le temps gagne contre chaque pièce. « Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide ». En fait, la seule victoire sur le temps est de prendre pleinement conscience de son action en toutes choses pour se détacher de son emprise, comme un contorsionniste sait se délivrer de ses chaînes. Accéder à ce qui transcende le temps.

Enfin, la dernière strophe du poème de Baudelaire est la farce même de l'existence :
« Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »


On ne sait pas quand on mourra, mais on sait que cela viendra. À ce moment, on fait le bilan de sa vie, ce qu'on a fait de bien et ce qu'on a fait de mal, et souvent ce bilan n'est pas très resplendissant. Baudelaire compare la vertu à une épouse encore vierge, une épouse que l'on n'a pas vraiment connu. Reste alors les larmes du remord et du repentir, la dernière auberge pour se consoler du crépuscule de cette existence. Est-ce être trop moraliste que de rappeler que, dans ce moment où l'on se retrouve confronté à sa propre conscience, il vaut mieux avoir fait quelque chose de bien de son existence ? C'est-à-dire qu'il faut le plus tôt possible dans l'existence épouser la vertu et consommer le mariage en faisant le plus de bien possible autour de soi, faire preuve de patience et de gentillesse, se montrer généreux, être droit et juste, aider celui qui a besoin d'aide, ne pas laisser tomber ceux qui tombent sur nous, que sais-je.... C'est à cette condition que l'on pourra quitter ce monde la conscience en paix. 























De Charles Baudelaire : 





Citations sur l'impermanence et la mort :


 - l'oubli de la mort (I, 6)


Sur la méditation de l'impermanence, voir aussi : En compagnie du souffle - sixième partie




Marc Chagall, Horloge à l'aile bleue, 1949






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samedi 1 avril 2017

Principe de la méditation






        Il y a quelques jours, je me suis allé me promener avec une amie dans le printemps naissant sur un promontoire, et s'attardant sur le spectacle de la vallée en contrebas, mon amie me demandait de lui expliquer en quelques mots le principe de la méditation bouddhique. Au fond, le principe est très simple : il s'agit d'être attentif au va-et-vient de la respiration. La respiration est un processus physiologique que l'on oublie la plupart du temps, mais qui est absolument vital. S'abstenir de respirer, ne serait-ce que quelques minutes, nous entraîne inexorablement vers la mort. Par ailleurs, notre souffle est lié à notre état émotionnel : quand nous sommes angoissé, nous avons tendance à avoir le « souffle coupé ». Pareillement, l'émerveillement peut aussi nous amener à dire : « c'est à couper le souffle ».

            La méditation consiste donc à focaliser l'attention sur la respiration et à s'absorber complètement dans cette contemplation de l'air qui rentre et qui sort de nos poumons. Bien sûr, toutes les pensées qui nous traversent vont très vite nous détourner de cet exercice d'attention. Mais dès qu'on s'en rend compte, il s'agit de revenir à cette conscience du souffle. Encore et encore. Chaque fois que l'on est distrait de notre objet de méditation et qu'on réalise cet égarement, on revient calmement à cet objet, la respiration. Il n'y a pas de jugement à avoir : l'esprit dans son habituel est un petit singe fou qui saute d'un objet d'attention à un autre en permanence. L'agitation mentale est énorme chez les gens, et la plupart d'entre eux n'ont aucune idée de cette agitation. Il faut donc habituer l'esprit à pouvoir rester sereinement sur un seul objet d'attention. Cela vient avec la pratique répétée de la méditation.


       Plus l'esprit est capable de se focaliser sur un seul objet d'attention, plus il laissera partir les pensées et les émotions sans s'y attacher, plus notre être s'apaisera et goûtera la joie de l'instant présent. Il s'agit de parvenir à un état où on est comme le ciel qui ne s'accroche pas aux nuages qui s'y trouve. Les nuages passent et disparaissent. Ils n'ont pas le pouvoir de troubler le ciel immense. C'est comme si nous étions le ciel qui s'identifierait aux nuages blancs, noirs ou gris qui le traversent. Pareillement, ne nous identifions pas aux pensées blanches, noires, grises qui nous traversent, mais laissons être notre esprit vaste et lumineux en fixant le mental au poteau de l'attention à la respiration ! C'est cela la méditation ! 





















Ralf Hiemisch















Sur la méditation de manière générale : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

En compagnie du souffle :  

     















Sur les méditation des Quatre Qualités Incommensurables :




Les différentes formes de l'amour et comment concilier ces différentes formes avec sagesse.


Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


Méditation des Quatre Incommensurables



Qu'est-ce que la compassion?

        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.



- la compassion selon Shabkar




Joie 

   Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?





    L'équanimité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?









Voir également : 


- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte

     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?




Slowly, slowly, slowly.... : voir le texte
       Le progrès lent et graduel de la méditation. Comment arriver à la pleine conscience ?




Méditer à la piscine 

       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 





Faut-il une bonne respiration pour méditer ?


On m'a récemment posé la question : je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ? Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.












Lever de soleil sur la Terre (vu de la Station Spatiale Internationale) - Thomas Pesquet









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dimanche 26 mars 2017

Nano-bonhomme et baleine cosmique




Notes sur les dialogues du cerveau


3ème partie







Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.





Wolf Singer


    La vie s'est développée dans une dimension du monde extrêmement étroite : l'échelle mésoscopique. Les plus petits organismes, qui ne mesurent que quelques microns et sont capables de maintenir de façon autonome leur intégrité structurelle et de se reproduire, sont constitués d'un assemblage de molécules interagissant entre elles et recouvertes par une membrane. La bactérie est l'un des exemples de ces micro-organismes. Les organismes multicellulaires, les plantes et les animaux, atteignent des tailles qui se mesurent en mètres. Tous ces organismes ont développé des récepteurs sensoriels qui captent les signaux essentiels à leur survie et à leur reproduction. Par conséquent, ces récepteurs ne sont sensibles qu'à une gamme de signaux extrêmement réduite.

mercredi 22 mars 2017

Choses qui ne font que passer





Choses qui ne font que passer
Un bateau dont la voile est hissée.
L'âge des gens.
Le printemps, l'été, l'automne et l'hiver.


Sei Shōnagon, Notes de Chevet.











     Sei Shōnagon (清少納言) était une femme de lettre japonaise qui a vécu au Xème et XIème siècle de notre ère, durant la dynastie Heian. On lui doit des courts poèmes où elle inventorie les choses de l'existence avec grâce et délicatesse. Dans les choses qui ne font que passer, elle inventorie ce glissement de l'être, l'impermanence de toutes choses. Les bateaux qui font voile pour le départ. La succession des années et la succession des saisons. Le mouvement des humains sur la Terre, le glissement dans le temps des êtres humains, qui fait les rides et les cheveux blancs, et le perpétuel mouvement de la Nature qui rejoue sans cesse la partition de la vie et de la mort. Parfois, on gagne à être le spectateur qui prend un peu de recul pour contempler le mouvement du monde, le devenir des êtres et des choses. Le spectateur qui, en silence, laisse passer le monde, les êtres et les choses, et qui ne s'y attache pas. Et ce laisser-être, ce laisser-passer est comme l'expression de sa bienveillance envers le monde.

       Printemps, été, automne et hiver, revenir à la présence au monde.









Sei Shōnagon 








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Shibata Zeshin 柴田 是真 (1807-1891)








mardi 21 mars 2017

L'impossible localisation du soi



Notes sur les dialogues du cerveau


2ème partie




   Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.





Matthieu Ricard

    Tu m'as dit une fois que la structure et le mode de fonctionnement du cerveau sont davantage en accord avec l'idée orientale du soi – une construction mentale résultant de nombreux facteurs interdépendants – qu'avec l'idée occidentale d'un poste de commandement central et bien déterminé.


Wolf Singer

        Il existe, de fait, une disparité frappante entre l'intuition occidentale de l'organisation du cerveau et les preuves scientifiques. La plupart des conceptions philosophiques occidentales affirment que le cerveau a un centre spécifique qui serait le lieu où convergeraient tous les signaux sensoriels afin d'y être interprétés de manière cohérente. Dans ce lieu, les décisions seraient prises, les plans élaborés et les réponses programmées. Et, en fin de compte, ce lieu central serait le siège du soi autonome doté d'une intentionnalité.

    Par opposition à cette intuition qui a dominé les philosophies occidentales et les systèmes de croyance et nourri le concept du dualisme ontologique, la preuve neurobiologique a dressé un tableau radicalement différent. Il n'y a pas de centre cartésien dans le cerveau. Nous sommes en présence d'un système hautement diversifié, composé d'une multitude d'ensembles interconnectés fonctionnant en parallèle, chaque ensemble étant associé à des fonctions cognitives ou exécutives spécifiques.

           Ces sous-ensembles coopèrent selon des configurations qui ne cessent de changer en fonction des tâches à accomplir. Cette coordination dynamique s'effectuent grâce à des interactions s'organisant d'elles-mêmes à l'intérieur des réseaux neuronaux, et non sous la direction d'un centre de commandement supérieur qui orchestrerait ces processus de façon verticale, ce que nous appelons un mode de causalité « descendante ». Ces processus, diversifiés et coordonnés, engendrent des schémas d'activité spatio-temporels extrêmement complexes, corrélats des perceptions, décisions, pensées, plans, sentiments, croyances, intentions, etc...



Matthieu Ricard

      Si un tel poste de commandement central n'existe pas, d'où vient l'idée que l'on serait doté d'un soi unitaire et en quoi ce soi serait-il utile en termes d'évolution ?



Wolf Singer

        Cette question est étroitement liée à une autre : pourquoi avons-nous l'impression que notre libre-arbitre n'est pas assujetti aux lois naturelles, alors que nous savons que nos décisions sont la conséquence d'interactions neuronales qui, elles, obéissent aux lois naturelles ? Il y a, bien entendu, du « bruit », c'est-à-dire des facteurs de perturbation, dans ce système complexe, mais on peut dire qu'en général il fonctionne selon les lois de la causalité.

        Et heureusement qu'il en va ainsi, sinon ce système ne pourrait pas s'adapter au monde, faire des prédictions « correctes », pas plus qu'il ne pourrait réagir aux situations fluctuantes auxquelles les organismes doivent faire face pour survivre. Le problème est le suivant : aucune faculté sensorielle ne nous permet de détecter les processus à l’œuvre dans notre cerveau, processus qui se situent en amont de nos perceptions, de nos décisions et de nos actions. Nous sommes seulement conscients des conséquences de ces processus neuronaux auxquels nous ne pouvons accéder.

         Nous avons le même problème quand nous essayons de trouver un agent intérieur, ou un observateur, que nous associons au moi. Nous percevons l'autre comme un agent doté d'une singularité et d'une volonté propres et nous nous attribuons ces mêmes caractéristiques, sans avoir conscience de nos processus neuronaux sous-jacents. En fait, l'intuition suggère que notre soi, ou notre esprit, est, d'une certaine façon, à l'origine de nos pensées, de nos plans et de nos actes. Seule l'exploration neuroscientifique révèle qu'il n'y a aucune localisation spécifique dans le cerveau qui serait le siège de cet agent volontaire. Nous ne pouvons observer que les états dynamiques d'un réseau extrêmement complexe de neurones étroitement connectés qui se manifestent dans des comportements observables et des expériences subjectives.


Matthieu Ricard & Wolf Singer, « Cerveau & Méditation », éd. Allary, Paris, 2017, pp. 286-289.










Chelsea Flower Show à Londres






      Voilà un passage très intéressant de « Cerveau & Méditation » en relation avec la notion bouddhiste du non-soi de la personne. Quand on pense à son « soi », à son « moi », on pense à une entité mentale qui centralise toutes nos perceptions du monde et qui est l'impulsion première de toutes nos décisions, de nos choix et de nos actions. Il serait logique de de penser qu'à cette conviction subjective qu'il y a là un « moi » corresponde un région définie du cerveau qui produirait ce « moi ». Mais il n'en est rien. Tout ce qui constitue le « moi » se trouve dans des régions disparates. De la même façon qu'un orchestre composé d'une multitudes de musiciens, des tambours, des cuivres, des instruments à cordes, peut interpréter une symphonie, les différentes aires du cerveau s'accordent pour jouer la partition du « moi », mais le moi lui-même n'est pas localisable dans aucune des parties du cerveau. Et encore cette analogie avec un orchestre a ses limites puisque le cerveau n'a pas de chef d'orchestre qui viendrait réguler l'interprétation de la partition.

       Le « moi » du point de vue des neurosciences n'est qu'une construction mentale qui vient après que toutes les aires du cerveau (aires de la perception, aires motrices, aires du langage, aires des émotions, aires des décisions, etc...) se soient coordonnées pour former l'idée d'un « moi » cohérent confronté au monde naturel. Cela s'accorde avec l'analyse bouddhiste du « moi » qui distingue chacune de ses parties constituantes et montre que ce « moi » n'est qu'une idée, sans substance réelle. Comme le dit le moine Nāgasena : « C’est en relation avec les cheveux, les poils, les ongles, ou bien encore avec les dents, la peau, la chair, les  tendons, les os, la moelle, les reins, le cœur, le foie, la plèvre, la rate, les poumons, les entrailles, les intestins, l’estomac, les excréments, la bile, le phlegme, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, le sébum, la salive, la morve, la synovie, l’urine, la cervelle qui est dans le crâne, mais aussi avec la forme, la sensation, la perception, la formation mentale, la conscience qu’a cours ce simple nom : Nâgasena. En vérité absolue, aucune personne ne s’y trouve.

Ô roi, la nonne Vajira disait ceci au Bienheureux :
De même que l’on dit « char » en vertu d’un assemblage d’éléments,
De même, là où se trouvent les agrégats d’appropriation, on s’accorde à dire « êtres vivants ».

      Le « moi » n'est pas localisable dans le corps, ni dans aucune partie du corps, ni dans aucun agrégat de l'expérience, ni dans les différents moments de consciences sensorielles qui se succèdent les unes aux autres, ni dans aucune aire du cerveau. De la même façon qu'on ne trouve pas une voiture dans les pièces de la voiture, et la voiture n'existe pas indépendamment des pièces qui la compose, avant que d'être assemblées. Le moi comme la voiture (ou le char pour reprendre l'exemple plus antique de Nāgasena) ne sont que des entités relatives : elles n'existent pas de manière ultime, par elles-mêmes. Au niveau cérébral, le « moi » a besoin d'être assemblé et construit par un échange d'interactions complexes, sans quoi il n'apparaît pas à la conscience.

     Mais Wolf Singer insiste sur le fait que nos facultés sensorielles ne nous font pas percevoir ces processus neuronaux à l’œuvre à chaque instant de notre vie mentale. On perçoit le résultat final : le fait que « je » suis conscient du monde qui m'entoure ; mais je ne perçois pas comment les neurones ont élaboré cette vision du monde et ce sentiment d'être « moi ». Nous sommes aveugles à cela. Par ailleurs, quand nous regardons les autres, nous avons l'impression qu'ils sont, comme le dit Wolf Singer, des agents dotés de leur singularité propre et mus par une volonté propre. Et par un effet de miroir, nous nous attribuons les mêmes caractéristique : une singularité propre, notre « moi » à nul autre pareil avec une volonté propre et une certaine envie de faire les choses. Ce « moi » pense qu'il influe sur le monde naturel, alors que c'est le monde naturel au travers du cerveau qui influe sur lui, puisque le cerveau n'est jamais qu'un organe naturel, produit de la longue évolution des espèces.

        Ce qui en soi est une bonne chose, puisque cela permet au cerveau d'être en phase avec le monde naturel et de réagir adéquate par rapport à lui. Comme le dit Wolf Singer : « Heureusement qu'il en va ainsi, sinon ce système ne pourrait pas s'adapter au monde, faire des prédictions « correctes », pas plus qu'il ne pourrait réagir aux situations fluctuantes auxquelles les organismes doivent faire face pour survivre ». Ces processus neuronaux qui se cachent derrière une porte fermée à la conscience sont en même temps une ouverture sur le monde. Le cerveau est une entité en constante interdépendance avec le monde, et la beauté de son fonctionnement réside dans l'absence d'un soi indépendant et clos sur lui-même.

       Pour Wolf Singer : « Seule l'exploration neuroscientifique révèle qu'il n'y a aucune localisation spécifique dans le cerveau qui serait le siège de cet agent volontaire. Nous ne pouvons observer que les états dynamiques d'un réseau extrêmement complexe de neurones étroitement connectés qui se manifestent dans des comportements observables et des expériences subjectives ». Les neuroscientifiques voient à travers leurs machines et leurs appareillages l'activité dynamique des neurones, mais le méditant peut voir, lui, l'évolution dynamique de cette création mentale qu'est le « moi ». Tantôt le moi est le corps, tantôt le moi possède le corps et se différencie de lui. Tantôt le moi est la pensée, tantôt il a des idées et des pensées, ou encore est traversé par des pensées et des émotions, et donc se différencie de ces pensées, de ces idées et de ces émotions. Tantôt le moi est euphorique et voit le monde en rose, tantôt il est déprimé et repeint la vie en noir. Tantôt il s'affirme prétentieusement et se gonfle comme une baudruche, tantôt il se dénigre et se dit : « je ne vaux rien ». La méditation ne consiste pas à abolir ce « moi », mais plutôt à prendre conscience de la fiction qu'est ce « moi », à voir finement d'instant en instant comment ce « moi » se fait et se défait au gré des perceptions et des réactions qui se produisent dans le flux de la vie.


















Notes sur les dialogues du cerveau:

1ère partie: Les illusions de la perception






Voir aussi :


- La déconstruction du moi par Nâgasena



- Illusion du sujet connaissant et son commentaire



- Feuille de papier (Thich Nhat Hanh)













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