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jeudi 1 octobre 2026

Écrire par temps d'IA



Je suis tombé ce matin sur une réflexion intéressante sur l'intelligence artificielle, un article intitulé « La jonction de l'écriture, quand le stylo rencontre le vide » (Il n'est de hasard). Selon l'autrice de cet article, les remous causés par l'affaire de l'écrivain québéco-haïtien Thelyson Orélien qui aurait fait écrire son roman « C'était ça ou mourir », promis aux prix les plus prestigieux dont le Goncourt, par une IA, n'est pas le véritable problème : ce serait plutôt l'abandon de l'exigence dans l'enseignement qui a engendré un vide intellectuel qui nous rend d'autant plus fragile et vulnérable face à la puissance des intelligences artificielles.


En effet, l’Éducation Nationale a constamment abaissé ses exigences : « En supprimant le redoublement, en baissant le niveau du bac, en négligeant la grammaire, l’orthographe et la dictée, on a démantelé les fondements mêmes de la pensée écrite. L’écriture manuelle, ce merveilleux outil qui développe la mémoire, calme l’esprit et satisfait l’enfant, a été délaissée au profit d’écrans qui fragmentent l’attention. On a voulu faire des élèves des « utilisateurs » avant d’en faire des penseurs »1.


Ne développant pas une pensée suffisamment forte et structurée, les enfants deviennent d'autant plus facilement des proies pour l'IA. Mais cela n'est pas une fatalité selon l'autrice, Christine : « Il faut réapprendre à écrire, non pas seulement pour communiquer, mais pour penser. (...) L’IA n’est que le miroir de notre faiblesse. Elle ne remplace l’écrivain que lorsque l’écrivain a déjà perdu sa plus grande force, celle de penser par lui-même ». En renforçant l'éducation et en cessant d'encourager les jeunes à être moins passif devant les écrans, on pourra espérer remettre l'IA à sa véritable place : « un outil au service d’une conscience humaine enfin rétablie ».


J'espère avoir résumé cet article de manière correcte sans tronquer de trop la pensée de l'autrice. Allez lire l'article de toute façon. Mais cet article suscite chez moi des réflexions que je voudrais partager ici.





*****





Ma première remarque, c'est que je ne suis pas sûr que l'IA soit juste un « outil ». J'entends beaucoup parler de l'outil IA, mais dans la tête des ingénieurs de la Silicon Valley, l'IA n'a jamais été considéré comme un outil, mais comme ce qui doit advenir comme un être conscient, une intelligence pleine et entière ou comme un sujet pensant pour reprendre les catégories de René Descartes. Pour étayer mon propos, je pourrai citer les formules chocs de toute une brochette de spécialistes et d'acteurs du monde de l'IA qui pensent que c'est mal d'éteindre un ordinateur dans lequel tourne une IA sans avoir demandé son avis préalablement à cette même IA. Non, je voudrais parler de mon père.


Il se trouve que mon père est un professeur d'informatique assez connu dans son domaine. Pas du tout un spécialiste de l'IA, je le précise. Mais une anecdote me revient à son sujet. Une anecdote qui remonte aux années '80. À cette époque, il n'était pas encore professeur, mais un ingénieur informatique dans une implantation belge d'une firme américaine d'ordinateurs. À cette époque aussi, on partait chaque année en vacances en voiture, le plus généralement en France. Or à cette époque, les postes de péage automatisés commençaient à se généraliser. Et cela fascinait complètement mon père. Il préférait faire la file pour être à un poste de péage automatisé plutôt que d'aller directement à un poste avec une personne humaine au guichet qui appuyait sur un bouton une fois que vous aviez payé.


Or mon père disait « s'il vous plaît » quand il donnait l'argent et « merci » quand il recevait la monnaie en retour et que la barrière s'ouvrait. (Note pour les Français qui liront ces lignes : en Belgique et aussi dans le Nord-Pas-de-Calais, il est coutume de dire « s'il vous plaît » quand on donne la somme requise à la caissière ou au vendeur d'un magasin. Cette caissière ou ce vendeur dit « merci » quand il ou elle prend en main l'argent pour la mettre dans sa caisse, puis vous dit « s'il vous plaît » quand il rend l'argent. Vous devez alors dire « merci » à ce vendeur ou cette caissière Je sais qu'en France, on se contente de dire « voilà » en donnant ou en recevant l'argent. Mais en Belgique, il faut dire merci et s'il vous plaît sous peine de passer pour quelqu'un d'impoli et de mal élevé). 


Donc mon père informaticien disait « s'il vous plaît » et « merci » à l'automate, et toute la famille, mes frères et ma mère, lui tombait dessus : « Papa, c'est une machine ! Tu ne dois pas lui dire merci ou s'il vous plaît! Tu dois seulement être poli avec une personne ! » Et c'était la même dispute à chaque péage sur la route des vacances ! 


Entendez-moi, mon père n'est pas du tout une personne loufoque, ayant des lubies et des idées étranges ou prônant un animisme singulier. Il n'a jamais été un doux rêveur, ni un fan de science-fiction (contrairement à ses fils). C'est au contraire une personne très rationaliste : il était même abonné aux « Cahiers de l'Union Rationaliste », c'est dire. Derrière la manie de mon père qui peut certes apparaître comme étant bizarre, il y avait une réelle conviction très prégnante dans le monde des informaticiens des années '80 : la machine allait très vite devenir des personnes. Autant s'habituer le plus vite possible à être poli et respectueux envers elles.


Et cette conviction n'a fait que se renforcer au fil du temps, surtout depuis le développement du machine learning et des IA génératives. Bon, certes, Sam Altman d'OpenAI a supplié les gens de ne pas être poli avec les IA, mais uniquement parce que cela utilise des ressources en termes de calculs et de données et que cela coûte des millions de dollars en électricité à l'entreprise américaine. Mon père est un fervent utilisateur de l'IA, mais je ne lui ai jamais demandé s'il remerciait l'IA chaque fois que celle-ci accomplissait une tâche donnée !


Je dis cela pour montrer que cela fait longtemps que le projet du monde informatique n'était pas seulement de mettre à notre disposition un « outil » : l'ambition est depuis très longtemps de faire une intelligence véritable plus forte que l'humain en tout point, un être conscient supérieur, une nouvelle espèce dont il faudrait respecter les droits et à laquelle nous devrons peut-être un jour obéir.



*****



Ceci étant dit et ce sera ma seconde remarque, je suis à mille pour cent d'accord avec Christine quand elle dit : « Il faut réapprendre à écrire, non pas seulement pour communiquer, mais pour penser ». Je pense qu'il est essentiel qu'on ne délègue pas cette tâche de penser trop vite à la machine : pour cela, l'écriture est un exercice essentiel pour développer notre pensée.


Personnellement, quand j'ai repris la rédaction de mon blog : « Le Reflet de la Lune » il y a quelques mois, une question s'est imposée de manière lancinante : « À quoi bon écrire dans un contexte où les IA peuvent rédiger mille articles quand moi j'en écris un ? À quoi bon écrire si aucun humain ne me lit ? À quoi bon écrire si les rares humains qui voudraient encore lire les réflexions philosophiques d'un autre être humain seront de toute façon submergés par la prose abondante des IA et ne pourront pas trouver mes textes dans l'océan abyssal qu'est devenu internet ? »


Toutes ces questions, je me les suis posées, et je ne peux apporter aucun contre-argument convainquant. Pourtant, c'est moi qui écrit mes pensées et mes réflexions. Personne d'autre. Ce que j'écris n'est peut-être pas intéressant, mais c'est ce que j'écris ; c'est ce que je vis ; c'est que je ressens. Une IA écrira peut-être des choses plus intéressantes, plus pertinentes, mieux écrites sur les thèmes que j'aborde. Elle aura peut-être de meilleures connaissances sur le sujet, elle ne fera pas de fautes de frappes ou des fautes d'orthographes, elle ne tombera peut-être pas dans certaines erreurs factuelles dans lesquelles, moi, humain faillible, je m'engouffrerai. Mais j'aurais forgé une pensée, et c'est là quelque chose de précieux, me semble-t-il.


Quelque chose que je ne dois pas abandonner aux intelligences artificielles.




Frédéric Leblanc, 

Seraing (Liège), le 30 septembre et 1er octobre 2026






1https://ilnestdehasard.substack.com/p/la-jonction-de-lecriture-quand-le?utm_source=post-email-title&publication_id=2997893&post_id=218124852&utm_campaign=email-post-title&isFreemail=true&r=6cjd6f&triedRedirect=true&utm_medium=email

(Christine, Il n'est de hasard, 30 septembre 2026).

Toutes les autres citations sont tirées du même article.














NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de cet article (sauf les passages cités bien entendu).






Lire également : 


- Ecrire (Charles Bukowski)


- Ecriture et pensée (Fernando Pessoa)



- Si j'étais (Nazım Hikmet)







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