Beaucoup moins connu en Occident que Confucius est le philosophe chinois Mozi (墨子,prononcez : Mo-tzeu). Je voudrais ici développer un texte qui explique la conception de l'amour chez ce philosophe après parlé de l'ordo amoris, l'ordre de l'amour chez Saint-Augustin et Saint-Thomas, de la parabole du bon Samaritain dans l'évangile de Luc (ici) ainsi que de la conception de l'amour chez Confucius (là), qui était très critiquée, on va le voir, par Mozi.
Quelques éléments de biographie et de contexte tout d'abord concernant Mozi. Contrairement à Confucius qui était issu de la petite noblesse lettrée, Mozi venait d'un milieu plus modeste, probablement du milieu des artisans. Il a vécu au cinquième et quatrième siècle avant notre ère. Il est né après la mort de Confucius et il est mort avant la naissance de Mencius, le grand continuateur de Confucius dans l'Antiquité chinoise.
On pense que Mozi a d'abord été un membre de l'école confucéenne avant de s'en détourner et d'être très critique envers Confucius. Un indice de cela se trouve dans un passage où Mozi énonce les règles et critères d'un discours de vérité : « Tout discours doit avoir un fondement, une origine et une utilité. En quoi réside son fondement ? Il réside en amont dans les faits et gestes des saints rois de l'Antiquité. En quoi réside son origine ? Elle réside en aval dans les témoignages des yeux et les oreilles du peuple. En quoi réside son utilité ? Elle réside dans la pratique pénale et politique, dont on examine si elle coïncide avec l'intérêt du peuple et les gens du pays. Voilà ce que j'entends par discours qui tient compte des trois critères »1.
Résumons, les critères épistémologiques de pertinence d'un discours sont selon Mozi :
- 1°) fondement = faits et gestes des saints rois de l'Antiquité,
- 2°) origine = témoignage des sens du peuple, le « bon sens » du peuple,
- 3°) utilité = intérêt du petit peuple.
Le premier critère s'inscrit pleinement dans l'humanisme confucéen qui idéalisait complètement les trois dynasties Xia, Shang et Zhou. La dynastie Xia aurait eu lieu entre 2205 à 1767 avant notre ère. Les spécialistes la considèrent plus ou moins comme légendaires, même si un certain discours nationaliste en Chine la tient pour parfaitement véridique. La dynastie Shang se serait établie entre -1570 et -1046. La dynastie Zhou, née de l'effondrement de la dynastie Shang en 1046 avant notre ère, trouvait particulièrement grâce aux yeux de Confucius comme un moment politique rayonnant de sagesse et de bonté, dont il serait judicieux de s'inspirer pour établir l'harmonie dans la société. Pour Confucius, le délitement de cette dynastie au fil des siècle était un grand malheur et une source profonde d'angoisse et de désarroi.
Mozi reprend donc à son compte ce respect et cette admiration pour les dynasties du passé. Mais il bifurque tout de suite pour tenir le témoignage du petit peuple comme l'origine d'un discours véridique. Écartés les grands hommes, les hommes nobles, les hommes de bien de la pensée confucéenne, garants de la morale et de la vérité, garants du ren, le sens de l'humain. Ces junzi, hommes de bien ou homme noble que Confucius opposait aux « gens de peu » : xiaoren en chinois, littéralement « petit homme », petites gens2. Entre parenthèse, on est aussi très éloigné de Platon qui méprisait tant la doxa, l'opinion du peuple forcément ignorant. Pour Mozi, probablement un artisan, le peuple sait quand il a faim ou quand il a froid, le peuple sait les tourments de la guerre et de la misère. C'est pourquoi les rois sages de l'Antiquité avaient établi des lois justes pour trouver un remède à ces tourments, et c'est à ce peuple qu'il faut revenir comme source même de la vérité si un gouvernant veut établir à un royaume en paix et en harmonie.
Enfin, le dernier critère, l'utilité, achève d'acter le divorce d'avec les confucéens. C'est le peuple qui témoigne avec justesse de sa condition, c'est aussi le peuple qu'il faut entendre et dont il faut chercher constamment l'intérêt. Donner des conseils de vertu ou édicter des lois doivent toujours être accompli dans l'intérêt de ce peuple. Les petites gens ont droit de cité ainsi que le droit de reprendre leur destin en main.
Cela se retrouve aussi dans le modèle éthique que propose Mozi dans ses textes : là où l'aristocrate Confucius vantait le junzi, l'homme de bien, l'homme noble, qui cherchant à s'élever par l'étude et l'effort sur lui-même, l'artisan Mozi met en exergue l'homme capable. L'homme qui maîtrise les compétences et les aptitudes pour accomplir son chantier et pour régler un problème donné. L'homme capable construit ce qui est nécessaire à la société et résout des problèmes concrets avant même de passer pour une personne cultivée et éduquée dans les arts.
La conception que se fait Mozi de l'amour suit pleinement ce schéma. L'amour universel est là pour résoudre les calamités qui viennent frapper le monde : « Les attaques réciproques entre États, les usurpations réciproques entre maisons, les lésions réciproques entre les individus, le manque de délicatesse et de loyauté entre le souverain et le sujet, le manque d'affection et de piété filiale entre le père et le fils, le manque d'harmonie entre frères aînés et cadets : telles sont les grandes calamités de ce monde »3.
L'origine du problème est vite trouvée, nous dit Mozi : l'absence d'amour universel (jian'ai 兼愛 en chinois) : « Ces calamités résultent de l'absence d'amour mutuel. A présent, les seigneurs féodaux n'ont appris à n'aimer que leur propre état, et non ceux des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à attaquer d'autres états. Les chefs de famille n'ont appris à n'aimer que leur propre famille, et non celle des autres. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à usurper d'autres maisons. Et les individus n'ont appris à n'aimer qu'eux-mêmes, et non autrui. C'est pourquoi ils n'ont aucun scrupule à faire du mal à autrui »4.
La solution est aussi toute trouvée : répandre l'amour universel partout. « Il faut considérer les États étrangers comme le nôtre, la maison des autres comme la sienne, la personne d'autrui comme soi-même. Quand les seigneurs féodaux s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de guerre. Quand les chefs de maison s'aiment les uns les autres, il n'y a plus d'usurpation. Quand les individus s'aiment les uns les autres, il n'y a plus de torts réciproques. Quand le souverain et le sujet s'aiment l'un l'autre, ils sont délicats et loyaux l'un envers l'autre. Quand le père et le fils s'aiment l'un l'autre, ils font preuve d'affection et de piété filiale. Quand le frère aîné et le frère cadet s'aiment l'un l'autre, ils vivent en harmonie.
Quand tous les hommes de par le monde s'aiment les uns les autres, le fort n'abuse pas du faible, le grand nombre n'opprime pas le petit nombre, le riche ne se moque pas du pauvre, le grand ne méprise pas l'humble, et le rusé ne trompe pas le naïf. C'est seulement grâce à l'amour universel qu'on empêche ces calamités, querelles, doléances et haines de naître »5.
Quelques remarques : tout d'abord, cet amour n'est pas le fait de quelques hommes bons, nobles et justes comme dans le confucianisme, mais bien quelque chose qui doit être partagé par tout le monde pour que cela ait une chance de se répandre et d'être efficace. L'amour universel de Mozi, jian'ai 兼愛 (caractères simplifiés : 兼爱), n'est pas du tout un appel au sentiment, mais à l'intérêt commun, au bien commun du peuple et des nations.
兼 jian (ton haut) signifie : regrouper, unir, réunir, resserrer. À l'origine, ce caractère représente une main qui saisit (肀) deux gerbes de blé (禾). Les sens des dérivés anciens traduisent la connotation d'une gerbe récoltée que l'on serre fortement, quelque chose qui englobe plutôt que de distinguer. 愛ai (ton descendant) signifie généralement « amour » avec l'idée de chérir, d'avoir de l'affection ou le fait de se soucier de quelqu'un ou quelque chose. Anne Cheng traduit l'expression jian'ai 兼愛 par « sollicitude par assimilation » : « Ce que Mozi reproche au ren6 confucéen est son ancrage dans les sentiments, alors que la "sollicitude par assimilation" trouve un fondement objectif et rationnel dans l'intérêt général dont la promotion constitue, selon Mozi, la mise en pratique du sens de l'humain »7.
Ensuite, et c'est le plus important : avec jian'ai 兼愛, l'amour universel de Mozi, on n'est pas du tout dans la logique d'un amour qui s'étendrait par sphères successives et concentriques du plus proche au plus lointain, comme c'est le cas dans la pensée de Confucius. Commencer par aimer les siens n'est pas du tout un début de solution aux yeux de Mozi : c'est le problème même ! L'amour doit toucher autant les États étrangers que son propre pays, les autres familles que son propre clan. L'amour doit toucher autant l'autre que soi-même. Notre souci de l'autre doit contrebalancer notre égoïsme naturel ainsi que notre sentiment d'appartenance clanique.
Comme le précise Anne Cheng : « Dans ce sens, le moïsme représente une réaction à la perversion des sentiments moraux d'affection pour les proches – népotisme, favoritisme, intrigue, brigue, ligues, factions -, autant de tares qui constituent la face sombre du confucianisme et grèvent le fonctionnement des institutions chinoises depuis leur commencement. Une telle réaction ne devait cependant pas manquer de provoquer la fureur du grand confucéen du IVème siècle, Mencius, pour qui le nivellement prôné par les moïstes est incompatible avec l'amour que l'on porte naturellement à ses proches et dont la piété filiale est la première expression. Autant, vitupère Mencius, vivre comme des animaux ! »8.
On comprend aussi que Mozi est très éloigné dans sa conception de l'amour de JD Vance et ses références à l'ordo amoris qui lui dicte d'aimer d'abord sa famille plutôt que la famille des autres et sa nation, les USA, plutôt que les autres nations, et aussi d'aimer plus les citoyens américains que les étrangers qu'ils vivent en-dehors des frontières américaines ou à l'intérieur du pays. Cet ordre de l'amour est pour lui la justification de la politique violente de l'ICE, la police de l'immigration américaine. Mozi serait tout autant en désaccord avec Trump et son slogan « America first », l'Amérique en premier, avec sa conception de l'amour universel qui refuse justement de mettre en premier sa personne, ses amis, sa famille, son clan, sa cité, son pays, sa nation.
On pourrait alors trouver tout ce discours de Mozi très idéaliste et inapplicable en pratique. C'était déjà des objections qui avaient cours du temps de Mozi et auxquelles il répond :
« Objection : Il est bien entendu très excellent que l'amour devienne universel. Mais ce n'est qu'un idéal difficile et lointain.
Mozi : C'est simplement parce que les gentilshommes de par le monde ne reconnaissent pas ce qui est bénéfique pour le monde, ni ne comprennent ce qui est calamiteux. Certes, assiéger une cité, combattre sur les champs de bataille ou illustrer son nom au prix de sa vie, voilà des choses que les hommes trouvent difficiles. Pourtant, lorsque le supérieur les y encourage, la multitude peut les faire.
De plus, l'amour universel et l'entraide en sont fort différents. Quiconque aime autrui est aimé en retour. Quiconque fait le bien d'autrui reçoit des bienfaits en retour. Quiconque hait autrui est haï en retour. Quiconque fait du tort à autrui reçoit des torts en retour. Alors où réside la difficulté ? Simplement, en ce que le souverain néglige de l'incarner dans son gouvernement et tout un chacun dans sa conduite »9.
Selon Mozi, on demande parfois des efforts énormes au peuple qu'il consent à faire, comme s'embrigader dans une armée, aller au combat, assiéger une cité. Les rois demandent fréquemment « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » à leur peuple, pour reprendre l'expression de Winston Churchill le 13 mai 1940 lors de son allocution pour motiver le peuple britannique à affronter l'ennemi nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. On demande même le sacrifice ultime à des citoyens en échange d'honneur et de gloire.
Pourquoi le roi ne demande-t-il pas alors l'amour universel à ses citoyens ? C'est nettement moins difficile que de partir au combat où nous attend des conditions de vie très dure, où règne le danger, la menace et la peur. Manifester l'amour amène de l'amour en retour ; aider les autres nous assure d'être aidé en retour. Ce n'est donc pas si difficile et idéaliste, nous dit Mozi. Il faut juste la volonté d'un souverain plus enclin à répandre l'amour universel que de chercher à dominer et soumettre les pays voisins.
On peut bien sûr s'interroger sur la réciprocité de cet amour universel. Quiconque a fait réellement preuve de bienveillance dans sa vie sait que la bienveillance n'est pas toujours récompensée par de la bienveillance en retour. Les actes de générosité ne sont pas toujours rendus avec largesse. Parfois cette bienveillance et ces actes généreux attirent les profiteurs, les manipulateurs et suscitent le dédain et le mépris. C'est un peu comme dans la théorie des jeux et le fameux dilemme du prisonnier : si les gens savent qu'ils ont intérêt à trahir quelqu'un de trop vertueux et bienveillant, beaucoup n'hésiteront pas à le faire.
C'est peut-être là que se situe le véritable idéalisme de Mozi : penser que la mécanique de l'amour bienveillant va s'enclencher comme une horloge bien huilée. Même si les gestes bienveillants sont souvent accueillis avec soulagement et sympathie, le fait qu'ils ne soient pas toujours accueillis de la sorte nous oblige à être moins que ne pouvait l'être Mozi.
Ceci étant dit, Mozi et ses adeptes étaient conscients que le règne de l'amour universel ne serait pour tout de suite. En attendant, il étaient devenus des spécialistes de la guerre défensive. Ils avaient notamment de grandes connaissances technologiques pour résister à un siège. Une histoire dit que Mozi avait appris qu'un charpentier célèbre à son époque, Gongshu Pan, préparait des « échelles à nuages » qui servait à grimper sur les murailles les plus hautes pour le compte du roi du royaume de Chu afin d'attaquer le petit royaume de Song. Mozi partit séance tenante pour le royaume de Chu et marcha 10 jours et 10 nuits pour tenter de convaincre le roi de renoncer à son projet militaire de conquête. Certains moïstes étaient connus comme des sortes de « chevaliers errants » pour défendre les opprimés contre les agressions des puissants.
1 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 98.
2 Je précise que cette distinction confucéenne entre junzi, homme noble, homme de bien (littéralement, « fils de seigneur », et homme de peu, xiaoren, petit homme ou petites gens est une distinction morale, pas sociale. Pour Confucius et ses élèves, un homme pauvre peut très bien se comporter comme un « homme noble » ou un « homme de bien » tandis qu'un seigneur dévoyé et corrompu pour être qualifié d'homme de peu. Néanmoins cette distinction est très imprégnée du sentiment aristocratique qui animait Confucius, et notamment que le pouvoir était un « mandat du ciel », une forme d'élection des êtres les meilleurs à diriger la société. Ce qu'on ne retrouve pas du tout chez Mozi, proche du peuple et très pragmatique dès qu'il s'agit de pointer du doigt les problèmes réels de la population (faim, misère, guerre, protection contre les intempéries, etc...
3 Mozi, « Oeuvres choisies », traduction de l'anglais par Pierre de Laubier d'après la traduction de Mei Yipao, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 2008, livre IV, chap. XV, p. 109.
4 Idem, p. 109.
5 Idem, p. 110.
6 Sur la notion de ren chez Confucius, voir l'article précédent : "L'amour selon Confucius"
https://lerefletdelalune.blogspot.com/2026/05/lamour-selon-confucius.html
7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. III, p. 103.
8 Idem, p.103.
9 Mozi, « Oeuvres choisies », op. cit., livre IV, chap. XV, pp. 110-111.
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| Mozi |
Lire les deux premiers articles de la série:
1°) Ordre de l'amour, universalité ou cercle concentrique ?
Lire également :
- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)
- Il faut beaucoup aimer les hommes
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| Fan Ho - The lone ranger - 1954 |

