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dimanche 1 août 2021

La parabole de la montagne


Soûtra de la Parabole de la Montagne

Pabbatūpama Sutta

(Samyutta Nikāya, S. I, 100-102)



Une fois, alors que le Bienheureux séjournait à Savatthi, pendant un après-midi, le roi Pasenadi Kosala s'approcha du Bienheureux. S'étant approché, il rendit hommage au Bienheureux et s'assit à l'écart sur un côté. Le Bienheureux s'adressa au roi Pasenadi Kosala : « Vous voilà donc, ô grand roi. Où êtes-vous allé, ces temps-ci ? »


Le roi répondit : « J'étais très occupé, ô Bienheureux, dans diverses affaires dont les rois s'occupent, c'est-à-dire dans les affaires des rois d'origine khattiya1 qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre ».



Le Bienheureux dit : « 
À ce propos, qu'en pensez-vous, ô grand roi? Supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne de l'Est et vous informe ainsi: "Que sa majesté sache que je viens des provinces de l'Est où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne de l'Ouest et vous informe ainsi : "Que sa majesté sache que je viens des provinces de l'Ouest où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne du Nord et vous informe ainsi : "Que sa majesté sache que je viens des provinces du Nord où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet".


Également, supposons qu'un homme loyal et fidèle envers vous vienne du Sud et vous informe : "Que sa majesté sache que je viens des provinces du Sud où j'ai vu une avalanche qui glisse d'une très haute montagne, écrasant tous les êtres vivants sur son passage. Que sa majesté prenne les mesures nécessaires à ce sujet."

Dans ce cas-là, ô grand roi, en écoutant ces quatre nouvelles, étant saisi par une si grande terreur devant de si graves pertes humaines, alors que la naissance en tant qu'être humain est une occasion très difficile à obtenir, qu'y aurait-il à faire? »



Le roi répondit : « Dans une si grande terreur, ô Bienheureux, devant de si graves pertes humaines, alors que la naissance en tant qu'être humain est une occasion très difficile à obtenir, qu'y aurait-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ? »



Le Bienheureux dit alors : « Je vous informe, ô grand roi, que la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche. Puisque la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche, qu'y a-t-il à faire? »


Le roi répondit : « Puisque la vieillesse et la mort arrivent tout comme une avalanche, ô Bienheureux, qu'y a-t-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ?

Les guerres où les éléphants sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des éléphants sont inutiles et inopportunes.

Également, ô Bienheureux, les guerres où les chevaux sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des chevaux sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, les guerres où les chars de guerre sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés , qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des chars de guerre sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, les guerres où les soldats d'infanterie sont employés existent chez les rois d'origine khattiya qui ont été couronnés, qui sont ivres de l'intoxication de la puissance, qui se sont adonnés aux plaisirs sensuels, qui ont établi la sécurité dans leur royaume et qui demeurent vainqueurs d'une large superficie de la terre. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'ils font en employant des soldats d'infanterie sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, il y a à ma cour royale des conseillers très capables qui sont compilateurs des formules sacrées utilisables en vue d'arrêter des ennemis qui s'avancent. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'on fait en employant des formules sacrées sont inutiles et inopportunes.


Également, ô Bienheureux, il y a chez moi une grande quantité d'or, entassée dans des souterrains et amassée dans les chambres fortes des hauts étages, utilisable comme une stratégie financière en vue d'arrêter des ennemis qui s'avancent. Cependant, lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ces guerres qu'on fait en employant des stratégies financières sont inutiles et inopportunes.


Lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, ô Bienheureux, qu'y a-t-il à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats ? »



Le Bienheureux dit : « Vous avez raison, ô grand roi, vous avez raison. Lorsque la vieillesse et la mort apparaissent, il n'y a rien à faire, sinon vivre selon la droiture, selon la justice et faire des actes bons et méritoires qui donnent de bons résultats. »


Ensuite, le Bienheureux s'exprima ainsi :

« Tout comme un rocher d'une grande montagne

Perçant le ciel

S'écroule en avalanche de tous les côtés,

Écrasant les terrains en contrebas dans les quatre directions,

De même la vieillesse et la mort arrivent

En écrasant tout le monde sans distinction.


Les notables, les brahmanes,

Les commerçants et les intouchables,

Personne ne peut s'évader ou s'en amuser.


Le danger imminent ensevelit chacun et tout le monde.

Dans ce domaine,

Il n'y a ni place, ni utilité pour la guerre.

La victoire ne peut survenir par déploiement des éléphants, ni des chevaux,

Ni des chars de guerre, ni des soldats d'infanterie,

Ni des formules sacrées, ni de la finance.


Que l'homme sage utilise la capacité de sa pensée

Pour son bien-être,

Qu'il ait confiance dans le Bouddha,

Dans le Dhamma et dans la Sangha.


Celui qui vit selon la droiture

au moyen de son corps, de sa parole et de sa pensée

Est vénéré ici-bas, de par le monde,

Il trouve aussi le bonheur céleste

Dans la vie prochaine. »










1 La caste des khattiya en langue pâlie ou kshatriya en sanskrit est la caste des aristocrates seuls habilités à faire la guerre.










Pour une autre traduction de ce soûtra ainsi que l'original en langue pâlie :

http://www.buddha-vacana.org/fr/sutta/samyutta/sagatha/sn03-025.html


Le soûtra est tiré de : Môhan Wijayaratna, Les sermons du Bouddha, éd. du Seuil, Paris, 2006, pp. 58-61.




Paul Streetly, Avalanche dans le massif de l'Annapurna (Népal)






Autres soûtras ou extraits de soûtra du Bouddha



Soutras : - Soûtra de Jivâka sur la consommation de la viande (Jivâka Sutta)


              - Soûtra de Kaccânayagotta (Kaccânayagotta Sutta)


               - Soûtra des Bénédictions (Mangala Sutta)


               - Soûtra de Jîvaka sur les disciples laïcs (Jîvaka Sutta)


               - Soûtra de Samiddhi (soutra traduit du canon chinois)


               - Soûtra de Bâhiya (Bâhiya Sutta)


               - Soûtra de l’Écume (Phena Sutta)


               - Soûtra du Fardeau (Bhāra sutta)


               - Soûtra du de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration (Ānāpānasati Sutta)


               - Soûtra des Kālāmas (Kālāma Sutta)


                - Court Soûtra de la Vacuité (Cūḷa Suññatā Sutta)


                - Soûtra de la Délivrance (Nibbāna Sutta)


                 





Méditation des 4 Incommensurables : amour, compassion, joie et équanimité


Méditer longuement l'impermanence



Majjhima Nikâya: 

l'attention, voie unique et merveilleuse


la parabole de la flèche




Samyutta Nikâya


Enchevêtrement à l'intérieur, enchevêtrement à l'extérieur


Une voie ancienne


Soûtra d'Udaya




Dhammapada : - L'apaisement de la haine (I, 5),et ici aussi.


                        - l'oubli de la mort (I, 6)


                        - Celui qui se conquiert lui-même (VIII, 103)


                        - L'autre rive de l'existence (XXIV, 348)


                        - La vision juste de tous les phénomènes (XX, 277-279)


                        - Illuminer le monde comme la lune (XXV, 382)



Soûtra du Cœur : - la forme est vide


Soûtra de l'Amas de Joyaux : - L'émancipation de toutes les vues









Julian Calverley, Glen Orchy & Glen Etive, Ecosse, 2014








mardi 27 juillet 2021

Tel un vieux parchemin

 

Tel un vieux parchemin qui s'enroule sur lui-même,
Les mauvais penchants tendent à revenir, et les nouvelles habitudes
Sont facilement détruites par les circonstances.
Vous ne trancherez pas l'illusion en un instant ;
Vous tous qui vous prenez pour de grands méditants,
Consacrez-vous longtemps encore à la méditation !

Gyalwa Yangönpa (1213-1287) 1




Steve McCurry, Aranyaprathet, Thaïlande





Je me souviens d'un gars qui prétendait être « au-delà de la méditation ». Il avait selon ses dire dépasser ce stade. C'est malheureusement une illusion répandue que de croire que la méditation ne s'adresse plus à nous ou qu'on en a vu le bout. En fait, le progrès en méditation ne vient que lentement, lentement, lentement. Et cette lenteur peut être à tort interprétée comme un achèvement. Quelle erreur ! Il y a toujours à progresser sur la Voie, mais en plus, nos mauvaises habitudes peuvent revenir au galop et continuer à nous tourmenter. La vigilance est donc de mise encore et encore !




1 Source : https://www.matthieuricard.org/pensees/84





Lire également : 

Soûtra d'Udaya et son commentaire : "Encore et encore"

Slowly, slowly, slowly

- Ces trois choses

- Peu doué pour la sagesse

Méditer

Méditation avec et sans objet 



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lundi 26 juillet 2021

Le soleil, ni la mort

 

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.


François de la Rochefoucauld, maxime XXV des « Réflexions ou Sentences et maximes morales de monsieur de la Rochefoucauld » (1678).










Voilà certainement une des plus célèbres maximes de la Rochefoucauld. Je ne sais pas exactement ce que voulait dire l'auteur par cette formule très brève. Je précise que je ne suis pas du tout un spécialiste de François de la Rochefoucauld, je suis juste un amateur de ses maximes. Quand je réfléchis à cette formule : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », je vois deux sens que l'on peut dégager :

  • 1°) La mort serait désagréable à regarder, on préférerait détourner son âme de sa réalité. C'est le thème du divertissement chez Blaise Pascal, et l'on dit la Rochefoucauld proche des thèses jansénistes : vous savez, le roi qui ne peut rester seul dans sa chambre, car alors la misère de sa condition mortelle viendrait le hanter et le déprimer. Contempler le soleil trop longtemps brûlerait nos yeux, contempler la mort trop longtemps sans s'en détourner par la grâce des divertissements brûlerait notre psychisme et notre moral.

  • 2°) Comme le soleil nous éblouit de son éclat, nous empêchant de l'observer minutieusement, la mort nous éblouirait notre existence, nous empêchant d'en avoir une conscience claire. Cela se rapprocherait de la réflexion d’Épicure dans la Lettre à Ménécée : quand vous êtes vivant, vous n'êtes pas mort, et quand vous êtes mort, vous n'êtes plus là pour penser la mort.



Tâchons d'envisager ces deux sens. Tout d'abord, c'est presque un lieu commun de dire que la philosophie commence par une méditation de la mort. On se rappelle la formule de Platon dans le Phédon : « Philosopher, c'est apprendre à mourir ». Je me souviens d'un philosophe analytique qui se moquait d'André Comte-Sponville parce que ce dernier, dans le contexte du covid-19, rappelait notre condition mortelle et notre répugnance à penser cette mort pourtant inéluctable. Ce philosophe analytique parlait de cette conscience de la mort comme d'une « banalité » de philosophe vulgarisateur. Et il est vrai qu'il est très courant pour un philosophe qui se préoccupe de notre condition existentielle d'évoquer la mort, puisque c'est ce qui nous attend tous. Pourtant, est-ce que cette conscience de la mort est en soi une banalité ? Je ne le pense pas, parce que notre propre mort n'est jamais une banalité, il me semble. C'est en tous cas l'événement le plus fondamental de notre existence après notre naissance. Et c'est probablement l'un des premiers rôles sociaux du philosophe que de rappeler cette mort au reste de la société et d'aider à penser comment on peut vivre la conscience de cette mort au jour le jour.



Dans la philosophie bouddhiste, la mort est une des manifestations radicales de l'impermanence. Tout est voué à disparaître : ce qui se crée sera détruit, ce qui est assemblé sera séparé, ce qui croît finira par décroître, et ainsi en va-t-il de la vie qui va toujours vers son terme. Tout être vivant est voué à mourir. Bien sûr, nous avons tendance à nous détourner de cette prise de conscience, mais la méditation de la mort et de l'impermanence est là justement pour nous faire revenir à cette réalité de notre condition mortelle. Le Bouddha disait que de la même façon que toutes les empreintes d'animaux, l'empreinte d'éléphant était la plus grande, de toutes les méditations, la méditation de l'impermanence et de la mort était la plus grande.



Cela suppose aussi de regarder en face la peur de la mort, l'angoisse de la mort. Le but est d'atteindre une forme de sérénité par rapport à cette échéance qu'est la mort. Cela passe par l'accoutumance à l'idée de la mort, mais aussi par l'apaisement de notre émotion à laquelle on cesse de s'accrocher. On laisse partir cette émotion de peur et de déni comme on laisse partir toutes choses dans le flux de l'impermanence.





*****



L'autre interprétation de cette maxime de la Rochefoucauld est de concevoir la mort comme une forme d'éblouissement pour le mental, quelque chose d'impossible à contempler longuement et profondément. Avec le soleil, on voit toutes les choses qu'il éclaire : notre chambre, la fenêtre, la rue, le ciel, le paysage, que sais-je... Mais on ne peut pas soutenir durablement le regard du soleil. Avec la mort, ce serait de même : on peut voir des personnes mortes, des animaux morts, des plantes mortes, on peut assister à un enterrement, on peut éprouver la tristesse et la désolation, mais on ne voit pas la mort elle-même. Quand la mort arrive, il est trop tard pour la penser, pour la percevoir ou pour simplement la vivre. Nous sommes morts, et nous ne pensons plus, nous ne concevons plus et nous ne ressentons plus rien. Plus d'expérience, plus de conscience.



Cela explique peut-être la fascination pour les expériences de mort approchée, le fait d'être cliniquement mort et de revenir à la vie quelques minutes plus tard. Ces expériences nous rapprochent du mystère de la mort, mais est-ce vraiment la mort ? Ou juste l'expérience de l'agonie, ce qui précède la mort ? Dans le Zen, on conseille de pratiquer la méditation assise – zazen – comme si on entrait dans son cercueil. Il s'agit de se tenir au plus près de la mort et d'expérimenter la vie à la lisière de la mort. Une expérience de mort approchée somme toute, mais sans l'équipe de réanimation et le défibrillateur !



Peut-on alors pleinement réaliser ce qu'est la mort ? La regarder fixement pour reprendre l'expression de la Rochefoucauld ? Avant de répondre, il faudrait peut-être s'interroger sur ce qu'est la mort et se demander à quoi elle s'oppose concrètement. Faisons ce petit exercice mental, donnez sans réfléchir, le plus spontanément possible, le contraire des mots suivants :



GRAND – BAS – NOIR – GAUCHE – BEAU – INTELLIGENT – MORT



Il est très probable que vous ayez répondu : PETIT - HAUT – BLANC – DROIT – LAID – STUPIDE et VIE. Cela semble évident, pourtant un Indien aurait répondu à la dernière occurrence : NAISSANCE plutôt que VIE. Dans la philosophie indienne qu'elle soit hindouiste ou bouddhiste, le contraire de la mort, ce n'est pas la vie, mais la naissance. Dans la mentalité indienne, l'existence n'est qu'un grand cycle de naissances et de mort. Et cette mort n'est que la fin de vie d'une personne, certainement pas la fin de la Vie elle-même. Il suffit de regarder le grand cycle de la nature où la mort d'un animal ou la mort d'un arbre sert à la vie de toutes sortes d'autres espèces. Quand vous mourrez, c'est la fin de vie pour votre personne, mais pas la fin de la vie. Ne dit-on pas : « la vie continue » à un enterrement ?



Dans le Soûtra des Quatre Établissements de l'Attention, le Bouddha recommandait entre autres de pratiquer la contemplation des neuf stades de décomposition d'un cadavre : il s'agit de s'imaginer mort, notre corps se dégradant naturellement se décomposant au fil des jours au point de n'être plus que poussière à la fin. Il s'agit là encore d'approcher la mort et de s'y accoutumer afin d'être plus en paix avec cette échéance. Mais il me semble qu'il y a là autre chose : ressentir par contraste toute la vie qui coule en nous, cette vie qui anime nos os et notre chair, cette vie qu'on ne regarde peut-être pas assez fixement.















Voir d'autres citations de François de la Rochefoucauld: 


Les maux présents

La sincérité

La constance des sages

Le mépris des richesses

S'établir dans le monde





Voir également : 

Méditer longuement l'impermanence

- Vivre sans pourquoi

Vie et mort

Telle la génération des feuilles 

- La vie selon François-Xavier Bichat

Une charogne (Baudelaire)

- Le Vallon (Lamartine)

N'entre pas docilement dans cette douce nuit (Dylan Thomas)

Panta Rhei.













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samedi 24 juillet 2021

Abattage rituel et abattage laïc


Je viens de tomber sur un tweet daté du 21 juillet du grand twittosophe, Raphaël Enthoven.






Il se base sur une caricature de Coco Boer publiée dans Libération, et qui évoque dans le même dessin abandon des animaux en été et moutons sacrifiés pour la fête musulmane de l'Aïd. Certains internautes, à tort ou à raison, ont jugé que cette caricature était islamophobe et raciste, et l'ont fait savoir assez agressivement. Personnellement, je n'ai pas l'impression que c'est si islamophobe que çà, le gros problème de cette caricature est surtout, à mon humble avis, qu'elle n'est pas drôle du tout.








Mais voilà, arrive Raphaël Enthoven qui voudrait que les véganes défendent cette caricature au nom de la liberté d'expression, en opérant du coup un déshonneur par association : les véganes seraient dans la même situation que les féministes vis-à-vis de Mila. Et le message implicite est : les véganes sont d'ignobles islamogauchistes qui préfèrent abdiquer leur cause dès lors qu'ils seraient confrontés à des musulmans, tout comme les féministes et mouvances LGBT+ ont abandonné Mila face à la déferlante de haine qui a frappé l'adolescente, parce que cette dernière aurait tenu un discours « islamophobe » (ce qui n'est pas le cas : on a parfaitement le droit de critiquer les religions en France, même vulgairement).


Tout cela est bien entendu faux. Tout d'abord, les abattages rituels sont fermement condamnés et dénoncés pour la douleur causées aux animaux par des associations animales, je pense à la fondation Brigitte Bardot en France ou par Gaia en Belgique (voir ici par exemple). Rappelons que les abattages rituels dans la religion musulmane, mais aussi dans la religion juive se font sans étourdir les animaux au préalable. Ce qui augmente la douleur et la cruauté de l'abattage pour les animaux.


Néanmoins, il est vrai aussi qu'un certain nombre de véganes (dont moi) sont réticents à pointer du doigt trop ostensiblement la communauté musulmane pour ces abattages rituels, mais la raison n'est pas du tout une espèce d' « islamogauchisme » qui régnerait chez les véganes. Le fait est que la condamnation de l'abattage rituel est très ambiguë : des gens qui mangent de la viande tous les jours dénoncent ces abattages rituels pour montrer à quel point les Arabes sont des barbares d'une part, et d'autre part pour se dédouaner soi-même de sa consommation de viande. « Regardez comme nous sommes bienveillants envers les animaux : nous les étourdissons avant de les égorger, nous. »


D'une part, on fait là preuve d'un racisme « acceptable », un racisme presque « vertueux » en dénonçant de la cruauté et de l'injustice d'une autre communauté ; de l'autre, on met sous le tapis sa propre cruauté et sa propre injustice en faisant mine de s'intéresser au sort des animaux. C'est oublier un peu vite que l'horreur se trouve beaucoup plus dans le mot « abattage » que dans le mot « rituel » ainsi que dans ce qu'implique l'abattage, à savoir l'élevage – souvent industriel – et le transport dans des conditions indignes des animaux vers l'abattoir. Bien sûr que le fait de ne pas étourdir l'animal est cruel, mais tuer est aussi extrêmement cruel, élever un animal dans les conditions monstrueuses de l'élevage industriel est aussi extrêmement cruel, entasser des centaines d'animaux dans des camions pendant des heures est aussi extrêmement cruel. Le différentiel de cruauté entre l'abattage rituel et l'abattage laïc est donc minime. Et on ne peut pas dénoncer l'un sans dénoncer l'autre.


Le philosophe américain Gary Francione évoquait ce problème des campagnes ciblées contre telle ou telle communauté de personnes en prenant pour exemple des poulets abattus par des Juifs Hassidiques pour la fête de Kapparot : « Il n’est rien (dans ces abattoirs juifs) qui n’arrive également à tous les poulets destinés aux abattoirs classiques. Par exemple, (une militante de la cause animale) a montré des photos de ce qui semblait être des hommes Hassidiques maniant les poulets de manière à leur causer de la souffrance. Mais la seule différence entre la manière dont les poulets sont souvent tenus et manipulés dans les abattoirs et la manière dont ils sont tenus et manipulés pendant Kapparot, est le fait que, dans ce dernier rituel, ils le sont par un Hassidique ou d’autres Juifs. Si ces pauvres oiseaux n’étaient pas utilisés pour Kapparot, ils seraient emmenés à l’abattoir et y connaîtraient exactement le même sort.


C’est un parfait exemple de ce qui ne va pas avec les campagnes ciblées : elles entretiennent l’idée que ce que commettent certains groupes humains est pire que ce que le reste d’entre nous faisons. Une campagne ciblée sur la fourrure innocente les personnes qui portent de la laine ou du cuir et leur donne une excuse pour haïr ou attaquer ceux (des femmes la plupart du temps) qui portent de la fourrure. Une campagne ciblée sur les dauphins de Taiji permet aux gens, dont la majorité ne sont pas même végans, de produire des discours haineux ethnocentriques et xénophobes contre les Japonais. Une campagne ciblée sur un massacre d’écureuils à la carabine au sein d’une communauté rurale encourage à traiter ceux qui y prennent part de « ploucs » et d’ «  arriérés » alors qu’ils n’agissent pas différemment de ce que n’importe quel non-végane fait ou soutient. De même, une campagne ciblée sur Kapparot donne aux gens une excuse pour traiter les Juifs de « mauvais ».



Je pense que la campagne anti-Kapparot permet et facilite l’antisémitisme. Je ne suis pas en train de dire ici que toutes les personnes impliquées dans cette campagne ou qui la soutiennent sont antisémites : je dis simplement que cette campagne discrimine effectivement les Juifs comme moralement différents des autres exploiteurs d’animaux. Une telle campagne est fondamentalement semblable aux campagnes anti-Kashrut ou aux campagnes islamophobes anti-Halal au Royaume-Uni 1  »


Pour une fois, je suis entièrement d'accord avec Gary Francione. Cibler une communauté pour ses habitudes carnistes sans remettre en question son propre carnisme, voire pour conforter son propre carnisme soi-disant plus « humain » ou plus « bienveillant » est une façon de répandre la haine tout en s'aveuglant sur son propre état moral. Je pense donc qu'il faut dénoncer la cruauté de l'abattage rituel, mais en veillant bien à ne pas oublier la cruauté de l'abattage tout court et en veillant à ne pas sombrer dans un discours haineux envers une communauté.


Pour revenir à la caricature de Coco, il faudrait bien sûr la défendre si elle subissait une déferlante de haine et de menaces de mort similaires à celle qu'a vécu Mila. Je parle de défendre Coco, la personne, et pas son dessin qui n'est pas drôle et pas très probant dans ses associations. Mais bon, je pense qu'on n'en est pas là. Elle a juste subi des attaques par des individus un peu « woke » qui voient de l'islamophobie partout. Ces critiques me paraissent exagérées, mais pas non plus complètement outrancières. Les véganes feraient donc mieux de laisser couler.



Frédéric Leblanc,

le 24 juillet.




1 Gary Francione, juin 2014 : http://fr.abolitionistapproach.com/author/gary/µ








 Concernant les positions répétées de Raphaël Enthoven contre le véganisme et leur réfutation sur le Reflet de la Lune : 










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