No
pain, no gain ?
Un
slogan qui revient souvent dans le monde du sport et du fitness est
ce « No pain, no gain » (Pas de douleur, pas de
gain). Dans la salle de sport que je fréquente, je vois
régulièrement de jeunes gars au physique athlétique arborer un
t-shirt tout imprégné de sueur, sur lequel figure cette formule
doloriste. J'avoue que ce principe me met mal à l'aise. Je ne suis
pas certain que la douleur soit la meilleure voie dans le progrès
sportif. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi dans ce petit
article. Bien sûr, tout dépend comment on comprend la formule « No
pain, no gain ». Si on veut dire par là qu'il faut faire
des efforts pour progresser, alors bien sûr, pas de problème :
il faut effectivement fournir des efforts pour s'améliorer !
C'est une évidence. Comme dans l'expression française « se
donner de la peine », le mot anglais « pain » et le
mot français « peine » ayant la même étymologie. Mais la
plupart du temps, c'est bien dans la dimension d'endurer toutes
sortes de douleurs physiques que les sportifs et plus
particulièrement parmi eux, les adeptes de la musculation
comprennent en général cette formule. De la même façon que l'on
peut dire aux femmes, « il faut souffrir pour être belle »,
beaucoup d'adeptes du fitness pensent qu'ils faut souffrir pour se
tailler une carrure athlétique et des muscles bien proéminents.
Je
ne suis vraiment pas certain que s'infliger de la douleur soit la
meilleure façon d'entretenir une bonne relation au corps.
Personnellement, je pense qu'il est essentiel d'avoir un rapport de
douceur et de rechercher le bien-être et l'harmonie pour ce corps.
Cela ne veut pas dire qu'il faille rester étalé sur son divan de la
journée de peur de brusquer le corps. Le corps a besoin d'exercice
physique, de bouger pour être heureux et en forme. La mollesse est
peut-être une autre forme de manque de douceur envers le corps.
À
l'inverse, brusquer son corps en portant des charges trop lourdes ou
en soumettant le corps à des rythmes d'entraînement effréné peut
amener des résultats à courts termes ; mais sur le long terme,
cela crée des tensions qui vont s'accumuler dans le corps et qui
feront du sport un calvaire pour le corps. Il y a aussi un risque
accru d'accident pour les adeptes du « no pain, no gain »,
froisser un muscle ou se faire une entorse par exemple. Et pendant
tout le temps où notre sportif est blessé, il ne peut pas
s'entraîner. Ce qui, avouons-le, n'est pas très efficace... On a
souvent plusieurs semaines d'arrêt forcé quand cela se produit.
Et
même si on ne se blesse pas au point d'être en incapacité, on
s'inflige des micro-blessures qui, prises individuellement, ne sont
pas significatives, mais répétées encore et encore risquent bien
de fragiliser le corps. Des séances trop poussées d'entraînement
vont aussi provoquer des courbatures qui peuvent se prolonger
plusieurs jours, signe qu'on pousse le corps trop brutalement hors de
ses limites. Sur le court terme, je le répète, cela peut s'avérer
profitable, mais sur le long terme, le corps risque de se venger et
nous le faire payer cher....
J'ai
souvent entendu l'histoire de sportifs de haut niveau qui, après
leur retraite du monde de la compétition, avaient des dépressions
sévères et tombaient dans la drogue et l'alcool. Un ancien joueur
de l'équipe de France avait eu le problème ; on pourrait citer
aussi le coureur cycliste italien, Marco Pantani, mort d'une overdose
de cocaïne. Un ami expliquait cette tendance malheureuse par le fait
que le corps pendant l'effort sportif produit des quantités
importantes d'endorphine, une substance chimiquement proches des
opiacés comme la morphine ou l'héroïne. Une fois qu'ils arrêtent
le sport à hautes doses, ces sportifs ne produisent plus
d'endorphines et ont besoin de drogues pour compenser. Mais la
question est en fait : même s'ils ont arrêté la compétition,
pourquoi ont-ils arrêté le sport ? Rien n'interdit un
footballeur de continuer à taper dans un ballon avec ses potes même
il a remisé le maillot de son équipe de prestige ; rien
n'empêche un coureur cycliste d'avaler les kilomètres de bitume,
même si ce n'est pas pour faire le tour de France ! En fait,
ces sportifs arrêtent le sport simplement parce que le sport était
une chose douloureuse pour eux, et certainement pas un plaisir. Tant
qu'ils avaient la motivation d'obtenir des « gains »
notables comme la victoire, la réussite, le prestige, la réputation
et des sommes considérables d'argent, ils supportent avec pugnacité
de la douleur. Mais une fois arrivé à la retraite, ces motivations
s'estompent, et comme le sport n'est que douleur, ils perdent tout
attrait pour la pratique sportive, avec les effets psychologiques
délétères que cela suppose.
*****
Voilà
donc les raisons pour lesquelles je pense que la mentalité du « no
pain, no gain » est problématique. Mais que faut-il faire dès
lors ? Je pense que, dans la pratique du sport, il ne faut pas
perdre de vue la question du plaisir et du bien-être. On pratique le
sport pour être mieux dans sa peau, pas pour être le plus fort ou
le plus musclé. Cet idéal de compétition est nocif. C'est très
bien de vouloir se dépasser soi-même, mais vouloir à tout prix
être meilleur que les autres est une mauvaise idée. Cet idéal de
compétition se fonde sur la propension de notre ego à se comparer
aux autres ; mais la sagesse nous dit qu'on ne gagne rien à
faire cela. La compétition nous pousse à se faire du mal, et cela
contribue à créer « une guerre de tous contre chacun ».
Tout le monde se retrouve isolé dans cet affrontement et rivalité
permanente. Ne regarder pas les muscles ou les prouesses de votre
voisin. Faites du sport pour votre propre accomplissement. Un
esprit sain dans un corps sain, certes. Mais l'inverse est tout
aussi vrai et fondamental : un corps sain dans un esprit
sain. Et cet esprit sain suppose de la bienveillance à l'égard
des autres, pas de la jalousie ou du mépris selon qu'on se trouve en
présence d'un athlète accompli ou d'un gringalet...
Ce
n'est certes pas facile parce qu'on vit dans une société qui met
constamment en valeur la compétition et la concurrence. Il suffit de
voir à quel point nous sommes bombardés de publicités mettant en
scène des sportifs célèbres, à quel point la presse discute à
longueur de temps des différents résultats sportifs. Tout cela
contribue une idéologie qui nous conditionne à nous comparer en
permanence à notre voisin sur tous les sujets (pas seulement les
prouesses sportives, mais aussi la réussite sociale, l'argent, la
marque de nos vêtements ou la marque de notre voiture...). Au fond,
le « no pain, no gain » a aussi une dimension
sociétale et politique quand on voit comment on met les individus,
les travailleurs en concurrence les uns contre les autres. Au
travail, on doit se donner du mal et on doit aussi faire du mal aux
autres, faire des vacheries comme descendre en flamme un collègue
juste par intérêt stratégique ou licencier du personnel juste pour
faire plaisir aux actionnaires de la boîte... Cela demanderait une
réflexion plus globale...
Mais
pour revenir à la seule dimension sportive, je pense qu'il est
important de garder à l'esprit la nécessité de l'effort en
perspective avec la question du plaisir et du bien-être. Vous faites
un jogging, un tour en vélo ou une séance de musculation, cela
demande un effort, vous transpirez à grosse goutte ; mais il
doit y avoir un plaisir à accomplir cet effort, et après on est sur
un petit nuage quand on prend sa douche ! Cela demande de garder
une conscience aiguë de ce qui se passe dans notre corps. Il ne faut
pas pousser le corps hors de ses limites. Pour cela, pratiquer l'attention au corps dans le cadre de la méditation de pleine
conscience est quelque chose d'utile pour accroître sa conscience du
corps et mieux sentir les signaux que nous envoie le corps.
Il
faut éviter aussi les pièges de l'ego qui nous pousse à adopter
une cadence trop élevée ou des poids trop lourds pour notre
constitution actuelle. On n'est pas obligé de soulever les haltères
les plus lourdes parce que cela flatte notre ego de savoir arracher
de tels poids à la gravité ! En étant plus humble et en
s'exerçant avec des haltères plus légères, on peut souvent aller
plus loin dans l'entraînement. Les résultats seront peut-être plus
lents à se manifester, mais conserver ce plaisir et ce bien-être à
faire du sport est en soi une motivation essentielle pour continuer
cette pratique sportive et progresser. On ne persévère pas dans le
sport et le fitness parce qu'on a de plus gros muscles, mais parce
que cela nous réjouit de faire du sport et que cela nous procure du
bien-être.
Et pis pourquoi faudrait-il toujours un gain à ce que l'on fait? Peut-être que la méditation ne me rend pas meilleur, plus compétitif... que je n'y prends pas toujours plaisir. Est-ce que je ne risque pas d'être déçu si j'en attends un retour sur investissement?
RépondreSupprimerAlors oui effectivement, tu as raison, Sb. Il conviendrait de ne pas être obsédé par les gains futurs. En même temps, je vois mal l'esprit zen du "mushotoku" - sans but, ni profit - s'intégrer tout de suite dans les salles de fitness et de musculation ! L'obsession y est plutôt de suivre un "programme" en vue d'atteindre des "objectifs" : la force physique, une musculature plus développée, un corps de rêve, mieux tracé, plus effilé pour les filles, plus massif pour les hommes, des fesses plus rebondies ou des pectoraux plus saillants, etc... Ses "objectifs" sont l'envie de correspondre dans l'avenir à des modèles idéaux. Pour cela, tous les sacrifices sont de mise : on parle dans les salles de muscu de "massacrer le muscle", "choquer le muscle", toutes sortes d'expressions très doloristes. On se fait souffrir dans l'instant présent parce qu'on refuse le corps présent et qu'on veut atteindre un "gain" dans le futur.
RépondreSupprimerPersonnellement, je pense qu'on gagnerait beaucoup à apprécier l'instant présent et à ne pas être obsédé par les gains futurs : dans les salles de fitness et de musculation, dans la méditation et dans la vie courante. J'aime pour ma part m'entraîner à la salle de musculation, cela me fait du bien, j'aime cet effort, mais je ne cherche pas à tout prix à augmenter ma force physique ou à gonfler mes biceps ou mes pectoraux. Il est plus important à mes yeux d'apprécier cet instant présent d'effort physique. Il y a donc une dimension de méditation quand je soulève de la fonte ou que j'accomplis mon voyage immobile sur un vélo elliptique !
(NB: je reviendrai peut-être un jour prochain sur ce rapprochement entre méditation et entraînement dans la salle de sport).
Je ne fais pas beaucoup de sport parce que je pense (peut-être à tort) que j'ai une vie suffisamment active préférant, dans la mesure du possible, le vélo à la voiture.
RépondreSupprimerDu coup quand je fais du sport c'est toujours pour le plaisir de jouer (foot, tennis de table ou nager). Rien ne m'est plus étranger que ce "No pain no gain".