17 questions sur l'amour
D'après « Philosopher ou faire l'amour » de Ruwen Ogien
(éd. Grasset, Paris, 2014, chap. 4)
Je reprends dix-sept questions que Ruwen Ogien estimait faire encore débat au sein de la communauté philosophique. La particularité de ce chapitre du livre « Philosopher ou faire l'amour » est qu'il se contente de citer ces dix-sept questions en les présentant brièvement, mais sans chercher à y apporter de réponses. Dans ce texte, j'ai repris à mon compte ces questions et je les ai reformulées avec mes mots. Dans les jours qui viennent (ou les semaines qui viennent plutôt), je tenterai de répondre une par une à ces questions. En tous cas, d'apporter ma modeste réflexion que le lecteur jugera comme il se doit.
1. L'amour est-il unique ? Ou y a-t-il différentes formes d'amour ?
Si on choisit la première option, quel est alors le dénominateur commun entre toutes les formes d'amour ?
Si on choisit la deuxième option, pourquoi ranger des choses si différentes sous le vocable d'amour ?
2. L'amour est-il un but en soi ? Peut-on considérer le fait d'aimer et d'être aimé comme le « souverain bien » ? Ou alors faut-il considérer l'amour seulement comme un moyen ? Un moyen par exemple pour atteindre le bonheur, l'épanouissement personnel ou l'épanouissement de la famille. Ou encore pour atteindre la paix dans le monde, l'harmonie dans la société, etc...
Si on considère l'amour comme un moyen, que choisir si, par exemple, l'amour rend malheureux et qu'il va à l'encontre de notre but suprême qui est le bonheur ?
Si on considère l'amour comme un bien en soi, le but même de notre existence, est-il bien raisonnable de tout sacrifier pour l'amour ?
3. Où existe l'amour ? Existe-t-il dans le for intérieur des gens, dans le cœur de la personne amoureuse, dans sa psychologie, dans ses états d'âme, dans sa subjectivité ou son intimité ? Ou alors l'amour existe-t-il dans les interactions sociales quand on se soucie de la personne aimée ou des personnes aimées et qu'on cherche leur bien ?
Dans cette option de l'amour comme existant dans une relation sociale, en quoi se différencie-t-il de la bonté ou de la simple bienveillance ? Et comment considérer une relation amoureuse, où l'on se fait du mal, où on se dispute, où on casse la vaisselle, voire où on se gifle et où on commet des violences irréparables ? Est-ce encore de l'amour ? Et dans le geste de tuer la personne aimée, peut-on encore parler de « meurtre passionnel » ? Ou faut-il bannir ce vocable en utilisant l'expression « féminicide » (apparue et s'imposant dans les années 2010), évacuant par là même définitivement la violence, les coups et les meurtres du registre de l'amour ?
Dans l'option de l'amour comme intériorité, comment peut-on s'assurer que l'autre a de véritables sentiments envers nous ? Ne faut-il pas dire à la suite du poète Pierre Reverdy : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour » ?
4. L'amour est-il une émotion incontrôlable, une réaction viscérale qui s'empare de nous ? Tombe-t-on amoureux ? Ou au contraire, fait-il considérer que nous avons des raisons profondes ou futiles de tomber amoureux ? Et que l'amour peut donc parfaitement s'étudier et se comprendre rationnellement ? Est-ce que cela ne tue pas l'amour d'en parler en des termes dévalorisants et désillusionnés ?
5. Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps ? Ou fidèle à une définition plus romantique de l'amour, faut-il considérer l'amour comme exclusif, se portant sur une seule personne ?
Que faut-il penser alors des personnes qui prônent le polyamour (les gens qui admettent avoir plusieurs relations amoureuses simultanément sans se sentir en infidélité) ? Que penser de l’Église catholique qui interdit le divorce et qui considère que le mariage est pour la vie toute entière ?
6. L'amour est-il une affaire de tout ou rien ? Est-ce qu'on aime ou qu'on aime pas, point à la ligne ? Ou y a-t-il des gradations dans l'amour (on aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout...) ?
7. Quelle est la part de l'imagination dans l'amour ? A-t-on tendance à prêter toutes sortes de qualités imaginaires à la personne aimée (comme la beauté, l'intelligence, les aptitudes, la force, etc...) ? Ou est-ce qu'on a tendance à être réaliste en amour et que l'amour ne nous rend pas si aveugle que cela ?
8. Est-ce que l'amour conduit à la fusion entre deux êtres ? Est-ce que l'amour anéantit notre petit moi, notre existence individuelle ? Ou au contraire, l'amour contribue-t-il à l'épanouissement individuel des personnes amoureuses ?
Dans cette seconde option, on deviendrait la « meilleure version de soi-même » en tombant amoureux et en vivant une histoire d'amour tandis que dans la première option, on aurait une invitation à dépasser cette petite personne limitée et étriquée que nous sommes.
9. Pour certains philosophes, la vie sans amour n'a pas de sens. Pour les autres, c'est l'amour lui-même qui est un non-sens, quelque chose de susceptible de bouleverser nos vies avec des passions irrationnelles et insensées. Comment dès lors trancher entre ces deux conceptions ?
10. Aime-t-on une personne parce que cette personne est belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique ? Ou est-ce l'amour qui rend la personne aimée belle, intelligente, drôle, admirable, désirable et charismatique comme le baiser de la princesse qui transforme le crapaud en prince charmant ?
11. L'amour est-il source d'erreurs et d'illusions ? L'amour nous rend-il trop partial au point de nous égarer dans nos jugements sur la personne aimée ? Ou au contraire, l'amour permet-il de véritablement connaître l'autre ? Ou l'amour crée-t-il des qualités chez la personne aimée qui n'aurait pas été présente si non ? L'amour nous rend-il plus courageux, plus malin, plus altruiste, plus « aimable » en quelque sorte ?
12. Quand on aime une personne, aime-t-on cette personne ou les qualités de cette personne ?
Cette question fait évidemment référence à Blaise Pascal dans un célèbre passage où il interroge l'illusion du moi : « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime t il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime t on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ? » (Blaise Pascal, Les Pensées, Brunschvicg 323 /Lafuma 688 / Sellier 567).
Si on dit qu'on aime une belle personne, continuerait-on à aimer cette personne si celle-ci se voyait défigurée dans un terrible accident ? Non, répond Pascal (lui prenait l'exemple de la petite vérole qui dévastait à son époque la beauté par des pustules qui laissaient de nombreuses cicatrices au visage). Pareillement, pour les qualités de l'esprit que je peux perdre avec la sénilité ou une encéphalite. Pascal en conclut que l'on n'aime pas les personnes, mais les qualités de ces personnes. Qualités qui peuvent disparaître avec le temps et les accidents de la vie. Comme le dit Pascal : « on n’aime personne que pour des qualités empruntées ».
Le problème est que si on admet qu'on aime les qualités d'une personne, pourquoi ne quitte-t-on pas cette personne sans vergogne dès qu'on trouve quelqu'un de plus beau, plus sexy, plus intelligent, plus drôle, plus riche, plus réputé, plus branché ?
13. Est-ce que une histoire d'amour a une existence intrinsèque séparée des états d'âme des deux amants comme si le « nous » qu'on forme dans un couple avait une vie propre, indépendante des personnes qui composent ce couple ?
Soutenant cette hypothèse, le philosophe américain Robert Nozick considère l'amour comme un « concept historique ». Au départ, nous dit Nozick, nous aurions pu choisir n'importe quelle personne pour tomber amoureux dans un ensemble de personnes partageant des qualités similaires comme la beauté, l'humour, l'intelligence, la situation sociale, la stabilité, les perspectives d'avenir, etc... Au départ, toutes ces personnes sont interchangeables. À la limite, on pourrait tirer cette personne au dé ou à la courte paille. Il n'y a pas de mystère ou de prédestination là-dedans. Juste le hasard de l'existence qui nous a fait rencontrer telle ou telle personne.
Mais une fois le choix effectué, tout change : notre relation cesse d'être interchangeable avec les autres relations d'amour. Une histoire se crée et se développe dans le temps tout en acquérant un sens et une spécificité irréductible : un « nous » se tisse au fil des nos jours et des semaines ensemble, un « nous » qui n'est pas réductible à l'addition de toi et moi. « Nous », c'est plus que toi et moi. « Nous » avons deux enfants et un golden retriever, « nous » partons en vacances à la Baule ou au Cap Griz-Nez, « nous » passons la soirée chez des amis, « nous » allons en amoureux dans tel ou tel petit restaurant italien, « nous » nous sommes disputés hier soir, mais « nous » nous sommes réconciliés sur l'oreiller, « nous » avons telle ou telle habitude que les autres couples n'ont pas, « nous » avons une complicité profonde, etc, etc, etc...
Pour Robert Nozick, ce « nous » explique que notre histoire est irremplaçable, qu'elle n'appartient qu'aux amoureux qui vivent ensemble cette histoire, et à personne d'autres. Chaque « nous » a son histoire propre. La question est : faut-il voir une quelconque pertinence dans ce concept historique de l'amour ? Est-il autre chose qu'une fiction romantique, plaisante certes, mais néanmoins sans fondement ?
14. L'amour est-il une vertu morale ?
Emmanuel Kant explique qu'une action est morale si on l'accomplit, non pas en cherchant son intérêt ou l'intérêt de ses proches, de ses amis, de son camp, mais en se demandant « Que dois-je faire ? », indépendamment de toute partialité. Or l'amour en nous faisant aimer telle ou telle personne nous incite à aider plus cette personne que toute autre personne. Si je vois se noyer deux personnes, l'amour de ma vie et un scientifique qui vient de trouver un remède contre le cancer, une morale froidement rationnelle me dira peut-être d'aider le scientifique, car celui-là sauvera un plus grand nombre de vies humaines. Mais aux yeux de l'amour, c'est absolument inacceptable de sauver cet scientifique pour qui je n'ai pas de sentiments ! Évidemment que je vais sauver ma chère et tendre ! Peu importe les considérations morales et le bien-être d'une humanité impersonnelle. Et c'est en cela que Kant estime que l'amour n'appartient pas au champ de la morale.
Néanmoins, des penseurs comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin ont estimé qu'il y a un « ordo amoris », un ordre de l'amour où il est normal de privilégier d'abord les personnes qui nous sont proches, plutôt que des inconnus. Dans cette perspective de cet « ordo amoris », l'amour est non seulement moral de plein droit, mais c'est même la plus haute dimension de la morale.
D'autres encore estimeront comme Friedrich Nietzsche que : « Tout ce qui fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ».
15. Toujours dans le champ de la morale, l'amour procède-t-il de l'égoïsme ou de l'altruisme ? Est-ce que je cherche mon propre intérêt que je suis amoureux ? Ou est-ce que je cherche d'abord l'intérêt de la personne aimée ?
Certains estiment que le côté désintéressé de l'amour est un leurre. L'amant, dans cette conception, est toujours égoïste et qu'il cherche à tirer des bénéfices matériels, psychologiques ou moraux de sa relation avec l'être aimé, même qu'il aide activement cette personne aimée. Par exemple, j'aide financièrement mon amoureuse, mais en dernier ressort, c'est pour me sentir comme un type bien, un mec protecteur envers sa petite amie, un gars qui assure. Le fait d'aider ma copine vient flatter mon ego et me met en position de force dans un rapport de domination.
D'autres évoqueront les sacrifices que l'on aurait jamais consenti si on n'était pas amoureux comme Jack qui se sacrifie pour que Rose puisse survivre sur sa petite planche de bois au moment du naufrage final du Titanic. Ce serait la preuve que l'amour peut être altruiste et désintéressé, voire nous donne des ailes pour dépasser notre petit égoïsme étroit et insuffle en nous la volonté d'aider les autres.
16. Peut-on comprendre le sentiment amoureux d'une personne quand on est seulement témoin de cette relation ? Peut-on comprendre l'autre dans une relation amoureuse ? Peut-on se mettre réellement à sa place et comprendre pleinement sa perspective, son point de vue ?
Certains estiment que l'on ne pourra jamais vraiment se mettre à la place d'une personne amoureuse en raison de la surestimation des qualités de la personne aimée par l'amant (ou la surestimation de ses défauts quand l'amant est en colère ou se sent trahi par cette même personne aimée). Cela a tendance à bloquer l'empathie du témoin d'une relation amoureuse envers l'amant qui s'en énerve souvent : « Mais tu peux PAS comprendre ! »
Le témoin a ainsi tendance à considérer les choses que lui raconte l'amant comme « pas si grave », voire carrément comme insignifiante. Et à l'inverse, des problèmes qui semblent criants au témoin passent complètement inaperçues aux yeux de l'amant, voire sont rejetées dans un déni total.
Par ailleurs, dans un couple, on a une tendance certaine à ne pas voir ses propres manquements comme très graves et très problématiques. Beaucoup d'amants ont ainsi tendance à sous-estimer la gravité de leurs propres infidélités en acte ou en pensées : cela ne menace pas la place centrale que la personne aimée a dans nos vies. Par contre, les infidélités de la personne aimée sont gravissimes à nos yeux : un simple regard, une simple parole pour un autre homme peut nous rendre fou de jalousie.
Cette asymétrie de considération de la jalousie ne manque pas d'interroger : nous supportons péniblement la jalousie de l'autre comme systématiquement exagérée, disproportionnée et envahissante, alors que nous sommes atterrés de ne pas être entendus dans l'expression de notre propre jalousie. Une question subsidiaire est : la jalousie est-il une part de l'amour ? Ou au contraire, la jalousie est quelque chose qui n'appartient à l'amour ? Une manifestation violente de nos peurs et de nos faiblesses ?
17. Faut-il déconstruire l'amour ? Ou au contraire faut-il encenser l'amour ?
Certains estiment que l'amour est une illusion, à l'instar des moralistes comme la Rochefoucauld. Dans cette logique, l'amour serait le produit de la vanité humaine. Pour les naturalistes, l'amour n'est qu'une illusion plaisante qui nous pousse à nous reproduire. C'est donc une ruse de mère Nature en vue d'assurer la reproduction de l'espèce. La psychanalyse freudienne réduit aussi l'amour à la seule action de la libido. Pour les féministes radicales, l'amour est une ruse du patriarcat en vue de se maintenir sa propre hégémonie ainsi que la domination masculine dans chaque couple.
D'autres au contraire célèbrent l'amour et ses bienfaits. Certains voient dans l'amour la possibilité d'un monde plus solidaire, où on cesserait les calculs d'intérêts mesquins et où on consentirait à donner sans toujours attendre quelque chose en retour. D'autres voient dans l'amour une espérance profonde : la possibilité de purifier ce monde mauvais et cruel ou bien le chemin royal vers la sainteté. Encore d'autres dans le mariage d'amour la révolution profonde de l'ère moderne. Mais en renforçant les liens d'attachement, cette célébration du mariage d'amour et de la romance ne se fait-elle pas au dépens de la passion tout autant moderne pour l'autonomie ?
Quel bilan ou jugement faire alors de l'amour ? Les ailes de l'amour sont-elles les clés de la liberté ? Ou tout cela n'est-il qu'une mascarade en vue de l'asservissement ? La dernière des illusions ou est-ce avec les yeux que l'on verra la vérité sur ce monde ?
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Marc Chagall, Les Amoureux à la Demi-Lune, 1926
Stedelijk Museum à Amsterdam
Jai déjà essayé de répondre à Ruwen Ogien sur la partialité ou impartialité dans l'amour :
- Paradoxes de l'amour impartial
Lire également :
- Une chose merveilleuse et grande (Etty Hillesum)
- Il faut beaucoup aimer les hommes
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