Je voudrais continuer ici ma réflexion sur l'ordo amoris, l'ordre de l'amour que j'ai commencé dans un article précédent. Je suis parti d'une réflexion du vice-président américain, JD Vance, qui expliquait l'année passée qu'il fallait d'abord privilégier ses proches, puis ses amis, puis les gens de sa communautés, puis sa nation, etc... en suivant donc une hiérarchie dans l'amour. JD Vance a fait cette déclaration dans le contexte de la lutte contre l'immigration de son propre gouvernement. Il faut privilégier les intérêts des citoyens américains avant ceux des migrants se trouvant illégalement ou légalement sur le sol des États-Unis.
Ici, je voudrais faire un détour par la Chine, et plus particulièrement son Antiquité. Que disent à ce sujet Confucius et Mozi, deux penseurs fondateurs de la philosophie chinoise ? Je commencerai par Confucius, par j'aborderai la conception de l'amour universel chez Mozi (prononcez : Motzeu).
Le nom « Confucius » est la latinisation de Kongzi (孔子, prononcez : Kongtzeu, maître Kong). Et il est né en 551 avant notre ère, à Qufu dans l'actuelle province du Shandong. Ses disciples ont collectées ses pensées dans les Entretiens1. La tradition confucéenne lui attribue la rédaction de classiques de la culture chinoise : le plus connu en Occident est le manuel de divination, Yijing (plutôt sous sa graphie « Yiking » - Le livre des transformations), mais il y aussi le Livre des Odes (Shijing), le Livre des Annales (Shujing), le Livre des Rites (Liji), et enfin, « Printemps et Automne » (Chunqiu), la chronique historique du pays de Lu, la pays d'origine de Confucius.
Confucius faisait partie de la petite noblesse lettrée. Et il a occupé des fonctions administratives et politiques au sein du royaume de Lu, puis a quitté ses fonctions et son royaume pour errer dans les royaumes voisins afin de prodiguer ses conseils sur le « mandat céleste » (on parlerait de nos jours de « bonne gouvernance »). Sans trop de succès d'ailleurs, il était assez amer sur la fin de sa vie, concevant son action comme globalement un échec.
Il en ressort une philosophie où la morale va de pair avec la politique. Confucius met en valeur la figure du junzi 君子, l'homme noble, l'homme de bien qui contribue au bonheur autour de lui et à l'harmonie de la société. Junzi signifie littéralement « fils de seigneur » : le terme employé par Confucius a une nette connotation morale – l'homme de bien se définit par ses naissance et par sa naissance – mais comporte néanmoins toujours un rappel de sa condition aristocratique et de la vision très hiérarchisée que se fait Confucius d'une société harmonieuse.
La qualité centrale de cet homme de bien est le ren 仁, nous dit Confucius. On pourrait traduire « ren » par : « sens de l'humain », ou par : « humanité », mais au sens de « faire preuve d'humanité » (pas l'ensemble de tous les êtres humains). Le caractère ren 仁 est la juxtaposition du caractère 人 « homme, humain » (qui se prononce ren également) et le caractère qui désigne le chiffre 2 : 二 . Le caractère ren implique donc de l'humain en relation avec un autre, un prochain, et c'est cette relation qui fait de nous proprement des êtres humains. Un confucéen du IIème siècle de notre ère, Zheng Xuan, définissait le ren de la manière suivante : le ren est « le souci que les hommes ont les uns pour les autres du fait qu'ils vivent ensemble »2. Confucius définit le ren de manière encore plus simple : « Le ren, c'est aimer les autres »3.
Mais la première définition de Zhen Xuan est intéressante en ce qu'elle insiste bien sur la notion de communauté et de réciprocité : il ne s'agit pas d'une relation à sens unique, comme le prône Jésus quand il appelle à tendre l'autre joue à l'homme qui nous frappe ou quand il enseigne sa parabole du bon Samaritain : le Samaritain en question vient à la rescousse d'un parfait inconnu, qu'il n'a jamais vu auparavant et qu'il ne reverra probablement jamais. Le bon Samaritain aide une personne avec qui il ne va pas faire communauté.
Certes, Confucius appelle à ne pas attendre que les autres deviennent de bonnes personnes pour être soi-même vertueux : « Mansuétude, n'est-ce pas le maître mot ? Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse, ne l'inflige pas aux autres »4. On commence à travailler par soi-même, parce qu'il faut bien que quelqu'un se retrousse les manches pour le bien de la communauté : « Pratiquer le sens de l'humain (ren), c'est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu'on veut s'établir soi-même, et souhaiter leur propre accomplissement autant qu'on souhaite notre propre accomplissement. Puise en toi l'idée de ce que tu peux faire pour les autres : voilà qui te mettra dans le sens de l'humain ! »5.
Confucius encourage à commencer par travailler sur soi-même afin de développer cette mansuétude, cette douceur dans les relations avec autrui pétrie de réciprocité : « Le Maître (Confucius) dit à Zengzi : « Ma Voie est traversée par un fil unique qui relie le tout ». Zenzi acquiesce. Le Maître sort. Et les autres disciples demandent alors : "Que voulait-il dire ? » Et Zengzi de répondre : La Voie du Maître se ramène à ceci, loyauté envers soi-même, mansuétude pour autrui ».
Tout commence par soi-même, mais cet amour, cette douceur pour le prochain s'inscrit dans la trame complexe des relations au sein d'une communauté, avec le respect scrupuleux des devoirs hiérarchiques. Une phrase célèbre de la pensée confucéenne est le symbole de ce respect pour la hiérarchie, même si, à première vue, elle apparaisse comme un propos égalitariste :
« Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères »6. Les Chinois de l'Antiquité se représentait le monde comme une gigantesque terre entourée de quatre gigantesques océans au quatre points cardinaux. Donc l'expression « entre les quatre océans » signifie ici le monde entier : dans le monde, tous les hommes sont frères. Voilà une phrase que des modernes comprendraient comme un appel à la fraternité universelle et l'égalité de tous. Mais ce n'est pas vraiment le cas ! Il faut bien comprendre que le mot pour « frères » au pluriel en chinois est composé de deux caractères : 兄弟 xiong-di, frère aîné – frère cadet. De plus, le mot « frère » n'existe pas au singulier dans la langue chinoise : il faut employer soit le mot « frère aîné » ou le mot « frère cadet ».
Or le frère aîné et le frère cadet ne sont pas du tout traités sur un plan d'égalité dans la pensée confucéenne. Le frère cadet doit le respect et l'obéissance à son frère aîné ; le frère aîné doit protéger son petit frère. Cette relation entre frères s'inscrit dans le cadre plus large de la piété filiale, fortement plébiscitée par Confucius : l'amour et le respect que le fils doit avoir pour ses parents est la naturelle réciprocité pour tous les soins que les parents doivent avoir pour leur enfant en bas âge. Pareillement, la relation entre l'époux et l'épouse est une relation hiérarchique faite de réciprocité et de respect mutuel.
L'amour fraternel selon Confucius est un amour qui se répand de proche en proche selon des cercles concentriques en respectant l'harmonie des relations sociales. Dans un texte confucéen, « La Grande Étude », probablement écrit par Zengzi, un disciple de Confucius, on retrouve cette conception de l'amour se diffusant en cercles concentriques :
« La Voie de la Grande Étude consiste à faire resplendir la lumière de la vertu, être proche du peuple comme de sa propre famille, et ne s'arrêter que dans le bien suprême. (...) Dans l'Antiquité, pour faire resplendir la lumière de la vertu à travers tout l'univers, on commençait par ordonner son propre pays. Pour ordonner son propre pays, on commençait par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commençait par se perfectionner soi-même. Pour se perfectionner soi-même, on commençait par rendre son cœur droit. Pour rendre son cour droit, on commençait par rendre son intention authentique. Pour rendre son intention authentique, on commençait par développer sa connaissance ; et on développait sa connaissance en examinant les choses.
C'est en examinant les choses que la connaissance atteint sa plus grande extension. Une fois étendue la connaissance, l'intention devient authentique. Une fois l'intention rendue authentique, le cœur devient droit. Une fois le cœur rendu droit, on se perfectionne soi-même. Une fois s'étant bien perfectionné soi-même, on règle sa maison. Une fois la maison bien réglée, on ordonne son pays. Et c'est lorsque le pays est bien ordonné que la Grande Paix peut s'accomplir à travers tout l'univers » 7.
On part de soi-même en essayant de s'améliorer le plus possible, en faisant preuve du plus de mansuétude possible, et on étend cet amour fraternel par cercles concentriques à sa famille d'abord, à ses amis ensuite, puis à son pays. C'est très proche de la logique du vice-président américain, JD Vance quand il disait : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ».
C'est à se demander si JD Vance n'est pas à son insu plus confucéen que chrétien ! En quel cas, Donald Trump devrait s'en méfier, lui qui redoute l'influence chinois sur l'économie et la politique mondiale !
Néanmoins, précisons que Confucius, même s'il conçoit un « ordre de l'amour » par cercles concentriques, du proche au plus lointain, n'abandonne pas pour autant l'universel. On part du particulier, mais toujours pour atteindre l'universel : « L'homme de bien est impartial et vise à l'universel ; l'homme de peu, ignorant l'universel, s'enferme dans le sectaire » 8. Il est fort probable que Confucius, s'il devait vivre à notre époque, détesterait la fracture que Trump a imposé à la société américaine ainsi que sa passion de diviser sa propre nation autant que sa propension à diviser les nations et les agresser, y compris ses propres alliés. Tout cela rebuterait au plus haut point Confucius. Voilà un homme, Trump, qui n'ordonne pas son pays et qui ne propage pas la Grande Paix dans le monde. Entre les quatre océans, difficile d'agir en frère avec un tel énergumène !
1 Entretiens de Confucius, traduction, introduction et annotations par Anne Cheng, Points/Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981.
2 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, p. 68.
3 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, 22. p. 101.
4 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XV, 23, p. 125.
5 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. VI, 28, p. 60
6 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. XII, V, p. 96. Techniquement, ce n'est pas Confucius qui prononce la phrase « Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères », mais son disciple Zixia. Il me semble néanmoins évident que Zixia reprend là à son compte une maxime du Maître : « L'homme de bien fait son devoir sans faillir, traite les autres avec respect et possède le sens du rituel. Entre les quatre océans, tous les hommes sont frères. Est-ce donc d'un homme de bien de se lamenter de ne pas avoir de frères ».
7 Anne Cheng, « Histoire de la pensée chinoise », Points / Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2002, chap. II, pp. 72-73.
8 « Entretiens de Confucius », traduction, introduction et annotation d'Anne Cheng, Points / Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 1981, chap. II, 14, p.35.
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| Shitao石濤 (1641-1719) Pensées par une nuit calme - Musée de l'Ancien Palais de Pékin |
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