La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
11.Afin que le bien des êtres s'accomplisse,
Je donne sans retenue
Mes corps, mes jouissances
Et toutes mes vertus des trois temps.
12. Et donnant, toute la douleur du monde sera transcendée,
Et mon esprit réalisera le Nirvāna ;
Mieux vaut offrir (à présent) aux êtres
Ce dont, pareillement, je devrai me défaire (à l'heure de la mort).
13. Je livre ce corps
Au bon plaisir de tous ;
Qu'ils en usent sans cesse à leur convenance,
Le tuant, l'injuriant ou le frappant.
14. Qu'ils jouent, avec mon corps,
En fassent un objet d'amusement et de dérision ;
Puisque je leur ai donné,
Pour quel raison me serait-il cher ?
15. Qu'ils lui fassent faire
Tous les actes qui ne leur nuiront pas,
Et que notre rencontre
Ne leur soit jamais inutile.
Shāntideva continue ici dans sa vision très sacrificielle de la bodhicitta, l'esprit d’Éveil. Je ne peux m'empêcher de lire ces lignes avec un énorme malaise. On comprend bien pourtant la logique : la racine du samsāra est l'attachement ; en se coupant radicalement de l'attachement, j'atteindrai le Nirvāna. Et comment mieux trancher l'attachement qu'en offrant mon corps aux autres, qu'en acceptant lucidement d'être le jouet du destin et de la volonté des autres, sans colère, sans réaction, sans regret ?
Mais suis-je le seul à trouver cela inhumain ? J'aspire personnellement à être au service des autres, à être utile à mon prochain, même modestement ; mais il y a un pas gigantesque à franchir entre l'aspiration à être au service des autres et être leur esclave consentant !
Par ailleurs, un seul acte de notre volonté consciente, donner son corps aux autres sans contrepartie, ne peut pas abolir notre instinct de conservation. Sans parler que s'offrir aux autres en esclavage, même en étant parfaitement consentant, est une violation manifeste de la dignité humaine.
En outre, livrer son corps au bon plaisir de tous et accepter qu'on va nous tuer, nous blesser, nous injurier, nous frapper, c'est accepter que les autres auront un mauvais karma du fait de ces actes répréhensibles, c'est donc accepter leur souffrance future sans vergogne. Et ce n'est donc pas de l'esprit d’Éveil ! Ce n'est pas de la compassion envers autrui ! Ce n'est pas ce que voudrait le Bouddha !
En plus, ce qui est gênant, c'est qu'il y a une négation de la simple aspiration au bonheur, d'avoir un corps en bonne santé, préservé, d'être dans une situation de vie acceptable et heureuse. Tout le monde aspire à cela, et cette aspiration doit être reconnue comme un besoin fondamental et naturel si l'on bâtir une philosophie morale digne de ce nom. Accepter volontairement l'esclavage sordide en donnant son corps aux pires volontés des autres, cela ne me paraît pas être une bonne base pour développer l'empathie et le respect mutuel. Si j'ai un minimum d'empathie, je me rends compte que les êtres sensibles ne veulent absolument pas être réduit en esclavage, et donc je ne devrai pas du tout souhaiter ce genre de vie, même uniquement pour moi-même.
Ce n'est pas un modèle éthique valable pour les autres. En esclavage, je ne pourrai pas développer une vie équilibrée, empreinte de spiritualité, pratiquer la méditation, étudier les textes sacrés, aider les personnes qui doivent être aidées en priorité selon ce que me dicte ma conscience morale. En esclavage, j'aggrave le karma négatif des esclavagistes. En esclavage volontaire, je donne l'impression fausse que l'esclavage volontaire est spirituellement quelque chose de digne et que le bouddhisme donne une valeur morale à l'esclavage. Je justifie aussi un système politique répugnant de domination aveugle et de manque de respect envers la personne humaine.
En conclusion, oui, aspirer à au service des autres est une bonne chose. Mais comme le dit Michel de Montaigne : « Mon opinion est qu’il faut se prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même » (livre III, chapitre 10). Se donner à autrui, même comme une forme radicale de l'ascèse et du détachement, m'apparaît être une énorme aberration. Donnons-nous à nous-mêmes et faisons de notre vie une recherche d'amélioration et de transformation de soi-même, une étude de soi-même et du monde, une étude de la véritable nature des choses. Et faisons de notre vie un rayonnement continuel de bienveillance, de compassion, de joie, d'équanimité et de sagesse. Prêtons-nous souvent à autrui quand notre corps est requis pour apporter une aide concrète et réelle aux autres. Prêtons-nous aux autres afin de développer la solidarité et la fraternité. Prêtons-nous aux autres pour célébrer l'aide et le partage. Et travaillons sur nous-même grâce à l'esprit d’Éveil pour être plus fluide dans notre propension à se mettre au service des autres, à se prêter à autrui, mais ne nous perdons pas dans un sacrifice exagéré de nous-mêmes, sacrifice inconséquent et peut-être orgueilleux.
Dans certaines circonstances, on peut accepter et même honorer le sacrifice de soi-même. Par exemple, si j'entre dans une maison en feu au péril de ma vie pour sauver des enfants. Si je m'interpose dans une bagarre de rue pour sauver une jeune femme des mains de ses agresseurs. Si je plonge sans réfléchir dans la mer en furie pour sauver des personnes en détresse et en passe de se noyer. Si, dans la Résistance, je me sacrifie pour que mes camarades aient le temps de fuir face aux membres de la Gestapo qui arrivent, lourdement armés. On peut comprendre ces sacrifices et considérer que ce sont là des actes nobles. Mais aucun de ces sacrifices n'implique une détestation de la vie et n'est aussi absurde que celui que propose Shāntideva en offrant son corps à la volonté de pouvoir malsaine de personnes malveillantes qui voudraient nous battre ou nous humilier. Il me semble qu'il va trop loin et qu'il est de mon devoir de le critiquer sévèrement.
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III:
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Lire également :
- Qu'est-ce que la compassion? On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.

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