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vendredi 31 juillet 2026

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)

 

La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



8. Puissé-je être

Pour les malades

Le remède, le médecin et l'infirmier

Jusqu'à la disparition des maladies.


9. Puissé-je calmer par des pluies de nourriture et de breuvages

Les douleurs de la faim et de la soif,

Et, pendant l'âge des famines,

Puissé-je devenir moi-même nourriture et breuvage !


10. Puissé-je être un inépuisable trésor

Pour le pauvre et le démuni ;

Puissé-je devenir tout ce dont ils ont besoin,

Et puissent ces choses se trouver à leur disposition !



On arrive ici aux passages les plus connus et les plus cités du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva où celui-ci présente l'esprit d’Éveil comme le souhait d'un don total de soi-même pour apaiser les tourments de tous les êtres dans l'univers. J'aspire à être à la fois un remède, un médecin et l'équipe d'infirmiers et d'infirmières qui viennent en aide aux malades et aux souffrants. J'aspire à être un hôpital à moi tout seul ! Je pense qu'il faut bien se rappeler que ces souhaits sont des rêves, des idéaux, des fantasmes mêmes, et pas la réalité concrète. Dans les faits, je ne suis ni un remède, ni un médecin, ni un infirmier. Je n'apaise la douleur physique de personne. Tout au plus, j'aide une vieille dame à traverser le passage pour piéton de temps en temps.


Attention ! Il faut bien comprendre que je ne suis pas en train de dénigrer ici Shāntideva : la rêverie qu'il propose et où je me fantasme en tant que sauveur des malades est en soi quelque chose de très positif, je développe un imaginaire tourné vers le bien d'autrui. C'est nettement mieux que tous ces films hollywoodiens où l'imaginaire est tourné vers le fait que le héros dégomme au flingue tous ses adversaires. Ce que je dis, c'est qu'il faut faire la part du rêve et la part de la réalité. On peut développer la « rêverie » de la bodhicitta, de l'esprit d’Éveil tout en s'interrogeant comment avoir le meilleur comportement dans des situations concrètes de la vie.


Je dis cela parce que je lis souvent ces strophes du Bodhisattvacaryāvatāra citées dans des enseignements de lamas tibétains. Le but est certainement de faire de nous des personnes plus altruistes. Et c'est très bien ! Ce n'est pas moi qui vais dire le contraire ! Mais je lis rarement à quel ces souhaits sont un fantasme, une rêverie, un idéal qui n'aura pas lieu concrètement. Et il faut réfléchir aussi comment je peux plus être tourné vers autrui dans le monde réel qui a certaines exigences : si je ne me nourris pas, je ne peux pas continuer à vivre et aider autrui. Il faut donc que, dans la vie réelle, je pense aussi à mon propre intérêt. Je ne peux pas continuellement être dans un imaginaire débridé d'altruisme total. Il faut qu'il y ait un juste milieu entre moi et les autres.


Quand je parle de rêverie ou de fantasme, je ne le fais pas pour critiquer de manière sous-jacente les aspirations de Shāntideva. Dans le bouddhisme du Grand Véhicule, le thème de la conscience est une question importante. Et la conscience est quelque chose de beaucoup vaste que la conscience habituelle, la conscience de la vie de tous les jours. Ce que j'appelle « rêverie » ou « fantasme » est en fait un moyen habile d'étendre ma conscience mentale dans une amplitude beaucoup plus vaste. C'est m'habituer à accéder pleinement à la conscience base-de-tout (ou conscience-entrepôt, ālayavijñāna en sanskrit, ou kunshi namshé en tibétain), une conscience non-duelle, infinie, illimitée et lumineuse. Et cela est très précieux pour autant que l'on sache où est le rêverie et le réel qui résiste souvent de manière agaçante à cette rêverie.


Les deux autres strophes impliquent en plus de l'idée de don total de soi-même, l'idée de sacrifice. Dans la strophe 9, Shāntideva espère pouvoir fournir à foison de la nourriture et de quoi se désaltérer. Et si aucune nourriture ne peut être apportée quand la famine frappe avec toute sa cruauté, Shāntideva aspire devenir cette nourriture, que son corps soit mangé. Cela fait écho à des jatakas, des récits des vies antérieures du Bouddha où celui-ci s'était sacrifié pour qu'une famille de léopards puissent vivre. Le jataka raconte que les léopards sont devenus durant la vie de Siddhartha Gautama les cinq premiers disciples du Bouddha.


Pour ma part, je trouve que ce genre de sacrifice quand même très exagéré ! Je trouve qu'il est noble de se sacrifier pour sauver d'autres êtres humains, mais pour des animaux ! Des êtres qui n'ont pas accès à la précieuse existence humaine (selon la conception même du bouddhisme) et qui ne pourront pas devenir des êtres éveillés dans leur vie animale ? Cet idéal du sacrifice m'apparaît être un encouragement à oblitérer complètement son intérêt personnel. Spirituellement et politiquement parlant, je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idée.


Je comprends bien que cet idéal du sacrifice est à rattacher avec l'idéal du bodhisattva qui va jusqu'à sacrifier son entrée dans le Nirvāna pour venir en aide à tous les êtres sensibles qui, souvent, ne méritent même pas cette aide. Mais je pense qu'il faut questionner cet idéal du sacrifice et ne pas l'accepter trop rapidement, car c'est un levier de manipulation morale qui peut s'avérer très dangereux et très nocif entre les mains d'individus pervers et manipulateurs.


« Puissé-je être un inépuisable trésor / Pour le pauvre et le démuni ». Encore une fois : cela est très beau. Être complètement dévoué aux autres, comment ne pas voir que c'est là un idéal moral très élevé. Mais là où le réel se rappelle à nous, c'est qu'il faut faire attention à ce que le « pauvre » et le « démuni » ne nous utilisent pas dès lors comme un moyen facile de bénéficier sans aucun effort de toutes sortes d'aides exagérées et indues. Aider les gens, c'est très louable. Mais il faut veiller à ce que les autres ne profitent exagérément de notre bonté. Et cela, le réel nous l'apprend. Les pauvres, les paumés peuvent être particulièrement retors pour profiter à outrance d'une personne trop bonne, trop altruiste. Sans le moindre scrupule, ils servent de la bonne personne en se dédouanant avec des formules dégueulasses du style : « Trop bon, trop con » ; et malheureusement, il n'y a qu'un pas entre l'aide désintéressée apportée à autrui et le parasitage décomplexé que certains se permettent !


Il faut donc comprendre qu'il y a cette tension entre le développement d'un imaginaire d'aide à autrui et d'altruisme, et la réalité sociale de gens, parfois décevante et trompeuse. Il ne faut pas être dupe des images angéliques des petits pauvres plein d'innocence ! La motivation des uns et des autres peut être très tortueuse ! Et il faut en tenir compte quand on essaye d'être une personne généreuse et serviable.








Infirmière durant la première guerre mondiale







Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III: 

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)

- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil





Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.





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