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jeudi 25 juin 2026

Coupe du monde et paternité



L'actuelle coupe du monde de football aux États-Unis, au Mexique et au Canada charrie son lot de controverses : les visas qui n'ont été accordés qu'à la dernière minute pour les pays douteux aux yeux de Donald Trump, l'arbitre somalien Omar Artan qui a été recalé à la frontière des États-Unis sans raison valable (on soupçonne des motifs racistes), les prix délirants dans et hors des stades, les compromissions de la FIFA auprès du président américain, etc.... Mais une controverse de ces derniers jours a eu lieu en France et concernant un joueur belge, Jérémy Doku.


La journaliste sportive de l’Équipe, France Pierron, a suscité une vague d'indignations – et c'est peu de le dire puisque que même le New Yort Times en a parlé – en s'en prenant à la décision de l'attaquant Jérémy Doku de quitter momentanément la coupe du monde pour retourner à Londres où sa femme a accouché de leur premier enfant : « Il faut réaliser que c'est vraiment une chance de participer à une Coupe du monde, c'est un bonheur inouï. Il y a des centaines de footballeurs qui tueraient pour être à ta place, ça ne se représentera peut-être plus jamais dans ta vie, c'est vraiment un moment particulier, un rêve de gosse qui tu réalises. Et tu vas quitter tout ça pour aller assister à la naissance de ton enfant, qui est un moment dégueulasse, excusez-moi, où le papa ne sert à rien, il a un rôle de figurant ».


Le boxeur Brahim Asloum a répondu vivement à France Pierron : « Comment ça ? On sert à rien ? Mais bien évidemment ! Qui encourage ?

  • Super ! La sage-femme ne peut pas le faire ?

  • Non, elle ne va pas faire comme, nous, on peut le faire.

  • Alors que, toi, tu vas faire vingt heures de voyage, tu vas te fatiguer, tu vas prendre un shoot émotionnel...

  • Mais c'est de l'émotion pure... Je ne peux te laisser dire ça ! Cela me redonne des forces comme pas possible. Tu rigoles ou quoi ?

  • Il sera toujours là, ton bébé !

  • En imaginant l'arrivée de mon bébé, la joie, la stimulation, l'action sur les hormones, je serai dans l'avion en faisant des pompes !

  • Tu seras explosé de fatigue à cause de l'émotion que cela t'a procuré, et tu ne peux pas rater un événement pareil (la coupe du monde). On parlait des prix des places. Il y a des mecs qui ont peut-être fait un prêt, ils ont sacrifié tout pour venir le match, et toi tu n'y vas pas ! Pour couper un cordon ombilical !

  • Un bébé, c'est toute ta vie !

  • Il sera toujours là !

  • Une coupe du monde, tu peux la gagner, tu peux la louper, mais ton enfant, tu l'as à vie.

  • Il t'en voudras de ne pas avoir coupé le cordon ?

  • La clef, c'est que c'est le moment le plus important de ta femme, si tu aimes ta femme, c'est le moment le plus dur de sa vie, le plus émotif...

  • T'es shooté, arrête ! Tu comprends rien ! 

  • La seule personne qu'elle veut, c'est avoir son homme autour d'elle. Franchement, je comprends : le sport, c'est toute ma vie. Mais juste, ce moment-là, il est unique : si tu le loupes, tu ne peux plus le rattraper. »


Il est, me semble-t-il, difficile de ne pas donner raison à Brahim Asloum. Évidemment, nous sommes en 2026 et il est aujourd'hui difficile de contester à un père l'envie d'assister au tout début de sa paternité. Il est difficile de ne pas trouver les propos de France Pierron choquants et franchement sexistes. À l'heure où les féministes reprochent justement aux pères de ne pas s'investir assez dans le fait d'élever les enfants, de venir en aide aux mères dans les tâches de la vie quotidienne, il semble un peu surréaliste de reprocher à un père l'envie d'assister à la naissance de son enfant.


Néanmoins, je ne peux pas m'empêcher d'être mal à l'aise face aux faits que France Pierron ait subi une vagué de harcèlements suite à ses déclarations polémiques, dont des menaces de viol et des menaces de mort sur ses enfants.


Je suis mal à l'aise face au fait que l’Équipe ait écarté France Pierron pour la coupe du monde. Il se sont justifié, il me semble, un peu piteusement : « Cet épisode doit nous rappeler collectivement une exigence fondamentale : la liberté de ton, le débat et la confrontation des opinions font partie de notre ADN, mais ils ne nous dispensent jamais d’une vigilance éditoriale ».


La liberté d'expression ne peut être bafouée sans cesse parce qu'une réflexion nous a déplu ou au nom d'une « vigilance éditoriale » : on peut être en parfait désaccord avec ce que raconte France Pierron, et ne pas vouloir des représailles à son encontre parce que nous avons été choqués ou parce qu'on a peur des réactions outrées à travers le monde. C'est la base même de la liberté d'expression : France Pierron a certes critiqué un brave gars qui n'avait rien demandé, mais elle n'a insulté personne, n'a menacé personne, n'a nui à personne. Jérémy Doku est même passé pour le mari idéal, le père idéal dans cette histoire. Je comprends que l'équipe de l’Équipe se désolidarise de ses propos et communique sur le fait que ce n'est pas la position générale du journal. Pour autant, je ne comprends pas qu'on la sanctionne pour ses paroles que je n'approuve pas.


Surtout que France Pierron a présenté ses excuses : « J’y exprimais un avis personnel, dans le cadre d’un échange contradictoire. Je comprends qu’ils aient pu choquer, heurter ou blesser certains d’entre vous, et j’en suis désoléeMon intention n’a jamais été de minimiser la place ou le rôle des pères auprès de leur conjointe et de leur enfant ».


Par ailleurs, je suis mal à l'aise face au fait que ce sont essentiellement des hommes qui prennent la parole pour condamner la journaliste, souvent avec des termes orduriers d'une extrême brutalité. Il me semble aussi que, dans la teneur des propos tenus, il y a une confusion récurrente entre naissance et accouchement.


Bien sûr, la naissance d'un enfant est un événement incroyable, magnifique, un événement heureux, joyeux, un événement qui relève aussi du sacré, surtout dans notre culture chrétienne qui encense la Nativité : la naissance de Jésus comme élément fondateur de notre civilisation et de notre calendrier. Il me semble que les gens s'emportent, précisément parce qu'on qualifie de « dégueulasse » quelque chose de merveilleux. On touche au sacré ! Oui mais sauf que ce n'est pas la naissance de l'enfant de Jérémy Doku que France Pierron qualifie de « dégueulasse », mais bien l'accouchement en lui-même. L'accouchement avec ses douleurs, ses contractions, son stress, avec le sang et le placenta qui accompagnent la sortie du corps de la mère. Tout cela n'est effectivement pas très ragoûtant, ni très glamour.


Or pour les hommes, il est très facile d'oublier cette réalité très charnelle de l'accouchement pour ne garder en tête que la magie de la naissance du petit être tout fragile. C'est peut-être en cela que les propos de France Pierron sont paradoxalement féministes en nous détournant des icônes rayonnantes de la Nativité et en nous remettant (de façon certes brutale) dans la réalité crue d'un accouchement qui n'est pas un moment très sexy, il faut bien le dire, et qui peut être aussi mal vécu par une femme alors que tout le monde la pousse à célébrer ce moment comme « magnifique », laissant démunie dans une forme de solitude et dans un sentiment d'abandon pouvant déclencher un « baby blues ». Je pense qu'il faut pouvoir entendre cela dans les propos de France Pierron et ne pas crier avec les loups.



(Et aussi une bonne et longue vie au gamin de Jérémy Doku!)







Pour l'extrait incriminé, voir notamment :

https://rmcsport.bfmtv.com/football/coupe-du-monde/mon-intention-n-a-jamais-ete-de-minimiser-la-place-des-peres-france-pierron-prend-la-parole-apres-sa-sortie-polemique-sur-doku_AV-202606200361.html













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Nativité sculptée sur un chapiteau (Saint-Trophime d'Arles, France)
Seconde moitié du XIIe siècle.




Lauren Chenault



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