La prise de l'esprit d’Éveil (III, 28 à 34)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
28. Comme un aveugle qui découvre un joyau
Dans un monceau d'ordures,
Ainsi, par chance,
L'esprit d’Éveil est né en moi.
29. C'est le sublime nectar
Pour détruire la mort souveraine,
L'inépuisable trésor
Pour éliminer la misère du monde,
30. Le suprême remède
Pour apaiser ses maladies,
L'arbre sous lequel se reposent les migrants
Las d'errer sur les chemins du samsāra.
31. C'est le pont universel qui mène
Les êtres hors des destinées mauvaises,
La lune spirituelle levée
Pour soulager les tourments des passions du monde.
32. Le grand soleil qui écarte les migrants
Les brumes de l'ignorance,
La quintessence du beurre
Produite par le barattement du lait du saint Dharma.
33. Il satisfait les voyageurs
Qui parcourent les voies du samsāra
Et souhaitent connaître la jouissance du bonheur,
Il les installe dans la joie suprême.
34. Aujourd'hui, en présence des Protecteurs,
Je convie le monde à la félicité des Ainsi-Allés
Et aux plaisirs temporaires.
Que les dieux, les dieux jaloux et tous les autres se réjouissent !
![]() |
Albert Dros |
Shāntideva termine son chapitre par une ode à la bodhicitta ou esprit d’Éveil en français. D'abord, quand l'esprit d’Éveil naît dans la conscience d'une personne, c'est une immense chance pour lui. Shāntideva compare notre condition existentielle à un mendiant de bonheur, plein de faiblesses et de défauts, qui finit par dénicher un joyau dans la décharge publique qu'est sa conscience habituelle, pleine de colères, de ressentiments, de peurs, d'orgueil déplacé, de bêtises et d'idées délirantes.
« C'est un sublime nectar / Pour transcender la mort souveraine ». Rien de tel pour dépasser notre peur de la mort que l'ouverture à une vision plus large et décentrée de nous-mêmes que nous offre l'esprit d’Éveil. C'est aussi une inspiration forte pour ne pas rester dans le statu quo et contribuer à un monde plus juste.
L'esprit d’Éveil est aussi un refuge pour ceux qui fournissent un énorme effort dans le Dharma : comme un arbre qui protège avec son feuillage tant des rayons d'un soleil trop intense que de la pluie, l'esprit d’Éveil nous offre un répit dans notre marche difficile vers l’Éveil.
Ensuite, Shāntideva explique que l'esprit d’Éveil est un pont universel pour sortir des « existences inférieures » : dans la cosmologie bouddhiste, les existences inférieures sont les existences humaines marquées par l'extrême pauvreté et la misère, par les guerres atroces et les injustices monstrueuses, mais aussi la condition animale toute entière marquée par l'ignorance, le monde infernal des esprits avides caractérisée par le manque, le besoin, l'avidité de ceux qui veulent toujours plus et sont dans une dépendance perpétuelle. Les créatures du monde des esprits affamés sont les pretas que l'on représente avec un énorme ventre et un tout petit cou très long ; ce qui fait qu'ils ont toujours une faim gigantesque qu'ils ne peuvent jamais combler. Enfin, il y a les enfers caractérisés par la colère, la rage, la fureur et les innombrables sévices que la pire noirceur de l'âme malveillante puisse engendrer.
Notez bien que le comité Padmakara dans sa traduction du Bodhisattvacaryāvatāra, « La Marche vers l’Éveil », a employé le mot « véhicule » à la place de « pont ». On a donc les deux premiers vers traduits par :
« Le véhicule universel qui délivre
Tous les êtres des destinées inférieures ».
Évidemment, le mot « véhicule » est très fortement chargé dans le bouddhisme puisqu'on définit les deux grands courants du bouddhisme comme étant le « Petit Véhicule » et le Grand Véhicule. Je mets bien « Petit Véhicule » (Hīnayāna en sanskrit) entre guillemets pour bien signifier que cette appellation est le fait des pratiquants du Grand Véhicule (Mahāyāna) et a des connotations un peu péjoratives. Il faut ajouter à cela le véhicule des pratiquants du tantra : le Vajrayāna, le Véhicule du Diamant.
Dans les textes bouddhistes, on retrouve aussi la notion de Véhicule Unique : dans le bouddhisme ancien, cela sert à désigner la pratique de l'attention notamment dans les quatre établissements de l'attention (corps, sensation, esprit et objets de l'esprit). Dans le Soûtra du Lotus (de son nom complet : Saddharmapuṇḍarīkasūtra, le Soûtra du Lotus Blanc du véritable Dharma), texte important du Grand Véhicule, on retrouve aussi cette notion de « Véhicule Unique » (Ekayāna en sanskrit) : tous les autres véhicules ne sont que des véhicules provisoires qui ne conduisent pas vraiment au véritable Nirvāna. Seul le bouddhisme du Grand Véhicule tel qu'exprimé par le Soûtra du Lotus est le véritable Véhicule entièrement complet qui conduit au plein Éveil. On a là une vision très polémique et qui a conduit les mouvances spirituelles se revendiquant exclusivement du Soûtra du Lotus comme les adeptes du moine japonais Nichiren et de la Soka Gakkai à être très sectaire et fermés aux autres courants du bouddhisme, se croyant les seuls à pratiquer le bouddhisme véritable.
Shāntideva pense-t-il que la production de l'esprit d’Éveil, bodhicitta, est un Véhicule Universel qui dépasse les autres véhicules ? Je ne sais pas, mais le contexte du texte ne laisse pas entendre un tel concept. Donc « pont » ou « véhicule », je ne peux pas trancher définitivement (même si, intuitivement, « pont » me semble plus proche de l'intention de Shāntideva). Je laisse aux spécialistes du sanskrit ou du tibétain le soin d'apporter une réponse à la question et me dire quel est le meilleur terme pour traduire au mieux cette strophe de Shāntideva.
Je reviens au texte. Donc l'esprit d’Éveil nous sort des existences inférieures et du coup nous propulse vers les existences supérieures, faites de plaisir, de bien-être et de félicité, même si ce n'est pas le but de l'esprit d’Éveil qui est de délivrer tout le monde du samsāra. Ces existences supérieures sont, en plus d'une existence humaine très privilégiée, le monde des dieux jaloux et le monde des dieux du désir, le monde des dieux de la forme et des dieux de la sans-forme. Des mondes de plus en plus incroyables, même si ils sont conditionnés par l'impermanence, quand bien même ils durent incroyablement plus longtemps qu'une existence humaine.
Shāntideva défend ici l'idée que la bodhicitta, l'esprit d’Éveil, a pour objectif de nous libérer du samsāra. C'est le but ultime de la bodhicitta. Mais le fait de produire cet esprit d’Éveil encore et encore dans sa conscience et son existence a aussi des effets dans notre réalité relative sous forme de bonheur, de félicité, de jouissance. Raison de plus de le mettre en pratique le plus tôt possible !
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III:
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 18 à 20)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 23 à 27)
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire